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Guerre du Péloponnèse

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Guerre du Péloponnèse
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Les alliances de la guerre du Péloponnèse.
Informations générales
Date 431 à 404
Lieu Principalement en Grèce, en Anatolie et en Sicile
Issue Victoire de la Ligue du Péloponnèse
Dissolution de la Ligue de Délos
Belligérants
Ligue du Péloponnèse (dirigée par Sparte)Ligue de Délos (dirigée par Athènes)
Commandants
Archidamos II
Agis II
Brasidas
Lysandre
Gylippos
Périclès
Cléon
Nicias
Alcibiade
Démosthène

Guerre du Péloponnèse

Batailles

Sybota · Potidée · Chalcis · Patras · Naupacte · Mytilène · Tanagra · Étolie · Olpae · Idomene · Pylos · Sphactérie · Délion · Amphipolis · Mantinée · Mélos · Expédition de Sicile · Symi · Érétrie · Cynosséma · Abydos · Cyzique · Notion · Arginuses · Aigos Potamos

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La guerre du Péloponnèse est le conflit qui oppose la ligue de Délos, menée par Athènes, et la ligue du Péloponnèse, sous l'hégémonie de Sparte. Le déroulement du conflit est principalement connu à travers les récits qu'en ont fait Thucydide et Xénophon. Provoquée par trois crises successives en peu de temps, la guerre est cependant principalement causée par la crainte de l'impérialisme athénien chez les alliés de Sparte. Ce conflit met fin à la pentécontaétie et s'étend de 431 à 404 en trois périodes généralement admises : la période archidamique de 431 à 421, la guerre indirecte de 421 à 413, et la guerre de Décélie et d'Ionie, de 413 à 404.

La première décennie de guerre est marquée par les invasions annuelles de l'Attique par les Spartiates, la peste d'Athènes qui emporte une part importante de la population de cette cité, et une série de succès, puis de revers, athéniens. La paix de Nicias de 421, respectée seulement en partie et ne réglant aucunement les griefs du début du conflit, entraîne une paix larvée de huit ans, qui s'achève sur le désastre athénien de l'expédition de Sicile en 413. La guerre ouverte reprend alors et se déroule essentiellement sur mer, les Spartiates pouvant désormais rivaliser avec Athènes dans le domaine naval en raison de l'aide financière perse et des pertes importantes subies par leurs adversaires en Sicile.

La guerre du Péloponnèse se termine par la victoire de Sparte et l'effondrement de l'empire athénien. La domination spartiate sur le monde grec est cependant de courte durée. Sur le plan culturel, le conflit modifie radicalement, par son ampleur et sa férocité, la vision de la guerre dans la Grèce antique et marque la fin de son âge d'or.

Historiographie

Thucydide est la principale source d'informations sur la guerre du Péloponnèse.

Thucydide, avec son ouvrage Histoire de la Guerre du Péloponnèse, est la principale source des historiens modernes. Cet ouvrage est cependant inachevé, se terminant brutalement en 411, et le dénouement du conflit est relaté dans les Helléniques de Xénophon[1],[2]. Thucydide introduit plus de rigueur dans la relation des faits, affine la chronologie et recherche la vérité par « l'examen des témoignages et le recueil des indices »[3]. À l'inverse d'Hérodote, il limite les digressions autant que possible[4]. L'histoire est avec lui plus explicative que narrative avec une recherche systématique des causes ou des raisons de tout action ou événement[5]. Son récit se veut didactique, les enseignements à tirer du conflit devant servir aux générations futures car la nature humaine ne change pas[6]. Son style est cependant parfois difficile pour le lecteur moderne, notamment dans les discours qu'il place à divers moments pour analyser les actions[7]. Thucydide fixe par ailleurs les repères chronologiques de la guerre, de 431 à 404, tels qu'ils sont reconnus par les historiens modernes et bien que ses contemporains ne partageaient pas forcément ses vues, certains la faisant commencer en 433, se terminer en 394 ou y voyant encore plusieurs conflits distincts[8]. Xénophon se concentre pour sa part sur les opérations militaires sans chercher à analyser les causes et les mobiles[9].

Des historiens antiques postérieurs comme Diodore de Sicile, qui consacre deux livres au conflit dans sa Bibliothèque historique, et Plutarque, qui rédige les biographies de Périclès, Alcibiade, Lysandre et Nicias dans ses Vies parallèles des hommes illustres, apportent des informations supplémentaires sur la période[10]. Le poète comique athénien Aristophane prend la guerre du Péloponnèse comme thème principal de plusieurs pièces de théâtre, comme Les Acharniens (425), où il raille le parti favorable à la guerre, Les Cavaliers (424), où il s'en prend à Cléon, La Paix (421), où il célèbre la fin des hostilités, et Lysistrata (411), dans laquelle les Athéniennes se refusent à leurs maris afin qu'ils arrêtent les combats[10]. Il fournit des renseignements précieux sur les sentiments éprouvés par les agriculteurs de l'Attique réfugiés dans les murs d'Athènes ainsi que sur les effets de cette cohabitation forcée entre citadins et paysans[11].

Origine du conflit

Causes profondes

Pour Thucydide, la guerre est inévitable en raison de la montée de l'impérialisme athénien dans le cadre de la ligue de Délos[12]. Cette dernière est fondée en 478, dans le contexte des guerres médiques, et voit vite s'imposer l'hégémonie d'Athènes : les cités alliées, plutôt que de s'investir directement dans la défense de l'alliance préfèrent s'acquitter d'un tribut, le phoros, entretenant la puissance militaire de l'unique cité prenant en main toutes les opérations militaires de la confédération[13]. La flotte athénienne devient donc bientôt la plus puissante du monde grec et émerge ce que les historiens nomment la thalassocratie athénienne, permettant une emprise de plus en plus grande sur les autres membres de la ligue ; d'alliés ces derniers deviennent des sujets, non plus placés sous une hégémonie mais sous une archè, une autorité. Ainsi les cités cherchant à quitter la ligue voient leurs désirs réprimés par une flotte constituée à l'origine pour les défendre[14]. Les révoltes de l'Eubée, en 446, et de Samos, en 440, sont ainsi durement réprimées par les Athéniens[15].

En plus de créer des dissensions internes à la confédération, cet impérialisme effraie les autres cités du monde grec, comme celles de la ligue du Péloponnèse, placées sous l'hégémonie de Sparte et faisant contrepoids à la puissance athénienne[12]. Sparte et Athènes se sont déjà affrontées par intermittence lors de la Première Guerre du Péloponnèse (460-445), même si celle-ci a plus souvent opposé les Athéniens et leurs alliés à Corinthe et à Thèbes, avant de signer une paix de Trente Ans où Athènes restitue ses conquêtes sauf Égine et Naupacte[16]. Sparte doit, au risque de voir son hégémonie s'effondrer, prouver auprès de ses alliées sa capacité à les protéger de la menace que constitue l'impérialisme athénien. Ainsi une cité comme Corinthe, la plus peuplée de la péninsule après Athènes, menace de quitter la ligue si les Lacédémoniens[N 1] ne s'opposent pas activement à leur rivale[12].

Selon Thucydide, la cause véritable, mais non avouée, du conflit est donc la puissance à laquelle les Athéniens sont parvenus. La crainte pour les Spartiates de la voir encore s'accroître, à leur détriment, les pousse alors à frapper les premiers[17]. La lutte est aussi, et peut-être surtout, idéologique, l'oligarchie spartiate s'inquiétant de la volonté d'Athènes d'imposer son modèle démocratique, par la force si nécessaire, dans de nombreuses autres cités[18].

Causes directes

Thucydide distingue trois affaires menant à l'éclatement du conflit :

L'affaire d'Épidamne : Épidamne est une cité du Nord de l'Illyrie, colonie de Corcyre, île au large de l'Épire, elle-même fondée par Corinthe mais en mauvais termes avec cette cité et qui possède la deuxième flotte la plus importante de la Grèce[19]. Une guerre civile éclate en 435 à Épidamne menant à l'expulsion des oligarques de la cité, qui se mettent à pratiquer le brigandage. Les démocrates d'Épidamne font alors appel à Corcyre qui ne réagit pas, car elle est elle-même régie par un gouvernement oligarchique. Épidamne se tourne donc vers Corinthe qui envoie des colons et des troupes. Considérant qu'il s'agit d'ingérence, Corcyre assiège Épidamne, obtenant sa reddition, et bat Corinthe en combat naval. En 433, alors que Corinthe prépare une nouvelle attaque, Corcyre fait appel à Athènes[19]. Hésitante, l'assemblée athénienne vote une alliance uniquement défensive (épimachia) et envoie 30 trières pour protéger Corcyre. Corinthe l'emporte lors de la grande et confuse bataille navale de Sybota mais de façon non décisive[20]. L'arrivée des trières athéniennes oblige les Corinthiens à se retirer. Athènes gagne avec Corcyre un nouvel appui en mer Ionienne mais s'attire l'inimitié de Corinthe[21].

L'affaire de Potidée : Potidée, autre colonie de Corinthe, est membre de la ligue de Délos. Comme elle menace de faire défection, Athènes la somme en 433 de raser ses murs et d'expulser ses magistrats corinthiens[21]. Potidée obtient l'assurance de Sparte qu'elle interviendra en sa faveur en cas d'attaque athénienne et décide donc de quitter la ligue[22]. Les troupes athéniennes débarquent devant Potidée en 432 et battent les Potidéens et des renforts envoyés par Corinthe avant de mettre le siège devant la cité[23].

Le site archéologique de Mégare.

L'affaire de Mégare : Mégare, cité aux portes de l'Attique mais membre de la ligue du Péloponnèse, se voit interdire l'accès aux marchés de l'Attique et aux ports de la ligue de Délos. Athènes lui reproche en effet d'exploiter des terres sacrées et d'accueillir des esclaves fugitifs. Mégare, asphyxiée économiquement, proteste auprès de Sparte en 433 ou 432[24].

En juillet 432, une ambassade corinthienne se retrouve donc dans la cité lacédémonienne où elle appelle, au cours d'un discours devant l'assemblée de Sparte, à une guerre contre Athènes au nom de Mégare, tout en rappelant les griefs du siège de Potidée et de la bataille navale de Sybota et en agitant la menace de la création d'une nouvelle ligue supplantant celle dominée par Sparte[25]. Une délégation athénienne, alors présente à Sparte pour de toutes autres raisons, répond à ce discours en affirmant n'avoir pas violé la paix de Trente Ans, qui interdit de débaucher une cité de l'autre ligue, et d'être libre de faire ce que bon lui semble à l'intérieur de son empire. Suivent des discours d'Archidamos II, roi de Sparte, et de Sthénélaïdas, éphore, le premier hostile à la guerre, le second y appelant : Sparte se prononce finalement pour la guerre[25]. Sur l'insistance de Corinthe, les autres cités de la ligue de Péloponnèse votent à leur tour en faveur de la guerre en août 432[26]. Après l'envoi de plusieurs ambassades, Sparte lance à Athènes un ultimatum qui est rejeté après l'intervention de Périclès[27], qui domine la vie politique athénienne depuis 443[28] et se déclare favorable à la guerre.

Guerre d'Archidamos (431-421)

Carte des forces en présence au début de la guerre du Péloponnèse.

La guerre d'Archidamos, ou guerre des Dix Ans, est appelée ainsi du nom d'Archidamos II, roi de Sparte.

L'opposition de deux stratégies

En 431 Athènes possède la flotte la plus puissante du monde grec, soit environ 300 trières, quand Sparte n'en possède quasiment aucune[29], et ses alliés, Corinthe en particulier, un peu plus d'une centaine[30]. Athènes possède aussi des ressources financières bien supérieures à celles de son adversaire[31]. De son côté, Sparte est considérée, du fait de sa tactique hoplitique éprouvée au cours des guerres de Messénie et de l'entraînement de ses soldats au sein de l'agôgé, l'éducation spartiate, comme la meilleure armée sur terre. Au début du conflit, les troupes de la ligue du Péloponnèse sont évaluées aux alentours de 40 000 hoplites contre 13 000 pour la ligue de Délos, auxquels il faut ajouter 12 000 Athéniens mobilisables[29].

Les Lacédémoniens sont incapables d'imposer à Athènes un long siège, n'ayant aucun savoir-faire en poliorcétique et ne possédant pas de ressources financières et matérielles suffisantes pour s'implanter durablement hors de leurs bases[30]. La stratégie des Spartiates est donc très simple : elle consiste à envahir l'Attique et à dévaster ses terres cultivées afin de contraindre les Athéniens, par la famine ou l'humiliation ressentie, à sortir de leurs murs pour se battre en rase campagne[32].

Périclès sait que Sparte et sa ligue seraient supérieures en cas de bataille rangée mais aussi qu'ils ne pourront pas soutenir une guerre prolongée ou maritime. Son plan est donc de mener une guerre d'usure en abritant dans l'enceinte des Longs Murs la population des campagnes de l'Attique lors des invasions spartiates tandis que la flotte aura pour mission de ravitailler Athènes, de veiller à ce que les alliés de la cité continuent à verser leurs tributs et de mener des raids dans le Péloponnèse. Selon Périclès, les Spartiates comprendraient au bout de trois ou quatre ans qu'ils ne pourraient pas soumettre Athènes et ouvriraient alors des négociations[33].

Invasions, raids et épidémies

Le coup de Platées est la première confrontation armée de la guerre : en mars 431, des oligarques platéens en appellent à Thèbes, en bons termes avec Sparte, pour renverser leur démocratie[34]. Une force d'environ 300 hommes est envoyée, les portes de la cité lui sont ouvertes par les comploteurs mais le peuple parvient à se saisir des Thébains. Une seconde expédition est envoyée pour délivrer la première et des négociations ont lieu, les Platéens promettant de libérer leurs prisonniers si les Thébains se retirent. Mais une fois les Thébains partis, les prisonniers sont exécutés. Dès lors, Platées est surveillée par une garnison athénienne[34]. La cité, au statut réputé inviolable depuis la bataille de Platées en 479, est assiégée de mai 429 à août 427 par les troupes de la ligue du Péloponnèse et doit capituler après une longue et ingénieuse résistance. Platées est alors rasée et ses défenseurs massacrés[35].

La mort de Périclès est l'un des premiers tournants de la guerre.

Comme Périclès l'avait prévu, les Lacédémoniens se lancent dans une série de courtes invasions de l'Attique, la première ayant lieu en mai 431. L'entrée de l'armée spartiate commandée par Archidamos II en territoire athénien marque officiellement le début des hostilités[36]. Cette armée brûle les champs de céréales et dévaste les vignes et les vergers de la région d'Acharnes, évacuée par ses habitants, mais la tâche se révèle ardue et les Spartiates rentrent chez eux au bout d'un mois sans avoir obtenu la réaction espérée des Athéniens, qui restent à l'intérieur de leurs murailles[37]. Les troupes lacédémoniennes dévastent à nouveau l'Attique au printemps 430, cette fois-ci durant 40 jours et sur une plus large zone[38], puis aux printemps 428, 427, celle-ci causant de grands ravages, et 425, cette dernière invasion ne durant que quinze jours en raison de l'attaque athénienne sur Pylos[39]. Il n'y a pas d'invasions en 429, par crainte de la peste, et en 426, un tremblement de terre ayant été considéré comme un mauvais présage mais sans doute aussi en raison de la recrudescence de l'épidémie[39]. En représailles de ces invasions, les Athéniens ravagent la Mégaride deux fois par an jusqu'en 424, sans arriver eux non plus à des résultats décisifs[40].

Cependant, l'arrivée durant l'invasion spartiate de 430, avec un navire égyptien, de ce que Thucydide nomme la peste, et qui est plus probablement une forme de typhus, condamne le plan de Périclès : se propageant d'autant plus vite que le nombre d'Athéniens réfugiés derrière les murs grandit et que les conditions d'hygiène se détériorent, elle sévit particulièrement en 430 et 429, puis, après une période de rémission, en 426. Elle tue, entre 430 et 425, un quart à un tiers de la population d'Athènes, dont 4 400 hoplites et 300 cavaliers, ainsi que Périclès lui-même en septembre 429[41]. L'historien Victor Davis Hanson estime les pertes totales, civiles et militaires, entre 70 000 et 80 000 morts[42]. L'expérience traumatisante de cette épidémie entraîne par ailleurs une dégradation des mœurs, nombre d'Athéniens cessant de craindre les lois et les dieux, et peut expliquer la brutalité inédite de certaines actions menées postérieurement par Athènes[43]. Les lois sont aussi modifiées afin de compenser les pertes subies, un seul parent athénien suffisant désormais à se voir accorder la citoyenneté[44].

De leur côté, les Athéniens lancent deux expéditions navales en 431 et 430. La première dévaste l'Élide et s'empare de Céphallénie, alors que la deuxième ravage l'est de l'Argolide[45]. Ils obtiennent aussi la reddition de Potidée pendant l'hiver 430-429, malgré la mort d'un quart des 4 000 hoplites assiégeant la cité en raison de la propagation de l'épidémie frappant Athènes[46], mais ne se rendent pas pour autant maîtres de la région car ils sont défaits par les Chalcidiens à la bataille de Chalcis[45]. Pendant l'été 429, la flotte athénienne basée à Naupacte, forte de vingt trières et commandée par le stratège Phormion, remporte une double victoire éclatante sur la flotte de la ligue du Péloponnèse lors des batailles de Patras, où elle fait face à 47 vaisseaux, et de Naupacte, où elle en affronte 77, démontrant ainsi la puissance de la thalassocratie athénienne, même lorsque celle-ci est mise en difficulté[47]. Utilisant une stratégie inédite, Phormion tourne autour de la flotte adverse formée en cercle en rétrécissant progressivement ces tours pour semer le désordre à la levée du vent[48]. Après cette bataille, Sparte et ses alliés évitent d'affronter les Athéniens sur mer jusqu'en 413[49].

La mort de Périclès, en 429, laisse le corps civique athénien orphelin. Deux partis s'opposent dès lors : celui mené par Nicias, démocrate modéré, partisan d'une guerre sans excès et ce au nom des grands propriétaires terriens, las de voir leurs terres ravagées ; et celui mené par Cléon, démagogue, lui-même commerçant et parlant au nom de l'Athènes urbaine ; il en appelle à une implication totale dans le conflit[50],[51]. Cela entraîne des revirements, comme en 428, lorsque Mytilène, cité de l'île de Lesbos, exprime le souhait de quitter la ligue de Délos. Athènes refuse et lance un ultimatum que Mytilène repousse tout en appelant Sparte à son secours[52]. Les Athéniens sont plus prompts et la ville capitule en juillet 427, une semaine avant l'arrivée de renforts lacédémoniens. Se pose alors la question du sort des Mytiléniens. La frange la plus radicale, menée par Cléon, réclame la sévérité et un premier décret est pris par l’ecclésia : les hommes seront tués, les femmes et les enfants vendus en esclavage et la cité rasée. Un navire est envoyé pour exécuter la sentence. Mais, sous l'action des modérés, un second décret est pris quelques heures plus tard : les murs seront simplement rasés et des clérouques envoyés. Un second navire rattrape le premier in extremis et sauve la population de Mytilène. Les responsables de la révolte, au nombre d'environ un millier, sont toutefois mis à mort[52].

Sparte et Athènes s'affrontent aussi par l'intermédiaire d'agents provocateurs, comme à Corcyre en 427 où les oligarques essaient de prendre le pouvoir sur les incitations d'agents spartiates. Des milliers de personnes, principalement des civils, trouvent la mort dans les combats et les massacres qui s'ensuivent et qui se terminent par la victoire des démocrates[53]. En 427, la cité sicilienne de Léontinoi demande l'aide d'Athènes contre Syracuse. Les Athéniens envoient vingt trières mais ne mènent aucune action décisive. Lors d'un congrès des cités de l'île tenu pendant l'été 424, Hermocrate de Syracuse persuade les Siciliens de faire la paix et de renvoyer les Athéniens, qui rentrent donc chez eux[54]. En juin 426, le stratège athénien Démosthène mène une campagne en Étolie qui tourne au désastre mais se rattrape par la suite en remportant la bataille d'Olpae sur les Spartiates et leurs alliés Ambraciotes, ces derniers subissant de lourdes pertes, plus de mille morts, lors d'une attaque surprise menée après la retraite des Spartiates[55],[56].

Cléon et Brasidas

En mai 425, alors qu'Athènes est enfin débarrassée de la peste, Démosthène, qui fait partie d'une expédition à destination de Corcyre, profite d'une tempête qui immobilise la flotte près de Pylos, pour s'emparer de la place et la fortifier. Les Lacédémoniens, craignant une révolte des hilotes de la Messénie toute proche, interrompent leur invasion de l'Attique et envoient 420 hoplites qui débarquent sur l'île de Sphactérie[57]. Mais l'attaque spartiate sur Pylos échoue en raison du retour de la flotte athénienne et les 420 hoplites, dont beaucoup appartiennent à l'élite spartiate, se retrouvent piégés sur Sphactérie[58],[59]. Une trêve est conclue mais les négociations de paix entamées par Sparte sur la base d'un retour à la paix de Trente Ans échouent en raison des conditions draconiennes imposées par Cléon. Ce dernier est chargé de secourir Démosthène et tous deux lancent en août 425 une attaque surprise avec des troupes légères et des armes à distance. Les Spartiates, pris à revers, sont vaincus, et 300 d'entre eux se rendent et sont faits prisonniers. Le prestige spartiate est fortement ébranlé par cette défaite terrestre suivie d'une reddition préférée à la mort[58],[60]. De plus, Athènes utilise les prisonniers spartiates comme otages en menaçant de les exécuter en cas de nouvelle invasion de l'Attique, une menace efficace puisque ces invasions cessent de fait jusqu'en 413[61],[62]. Cléon dirige de facto Athènes de sa victoire à Sphactérie jusqu'à sa mort trois ans plus tard[63].

La bataille de Délion est, avec celle de Mantinée, l'un des deux grands affrontements de phalanges d'hoplites de la période.

Les Athéniens sont galvanisés par la victoire de Sphactérie mais 424 se révèle pour eux une année très défavorable, en dehors de la prise de Cythère. Ils échouent d'abord à s'emparer de Mégare, secourue par le général spartiate Brasidas[64]. Ils envahissent ensuite la Béotie dans le but de priver Sparte du soutien de Thèbes et de ses alliés en provoquant un soulèvement démocratique. L'invasion est cependant mal coordonnée et, en novembre, les Béotiens triomphent à la bataille de Délion d'une partie des forces athéniennes, qui perdent 1 000 hoplites et sans doute autant de combattants légers[65]. Cette victoire béotienne est due en partie à l'utilisation inédite d'une cavalerie de réserve qui surprend et démoralise l'aile droite athénienne alors que celle-ci venait de vaincre l'aile gauche béotienne[66].

Brasidas, à la tête d'une petite expédition de 1 700 hommes dont 700 hilotes affranchis, traverse toute la Grèce et envahit la Thrace à la fin de l'année 424. Utilisant des tactiques non conventionnelles et se présentant en libérateur, il obtient la reddition d'Acanthos, Stagire et, en décembre 424, prend Amphipolis[67],[68], protégée par les troupes du stratège Thucydide, celui-là même qui, exilé à la suite de cet échec, raconte le conflit. C'est une défaite d'importance pour Athènes puisque c'est avec le bois de Thrace qu'elle bâtit ses trières[69]. Une trêve d'un an est conclue mais Brasidas ne la respecte pas et des révoltes éclatent à Mendè, Toronè et Skionè. Elles sont brutalement réprimées par Athènes, notamment celle de Skionè, où tous les hommes sont mis à mort et toutes les femmes et les enfants vendus comme esclaves après sa capitulation pendant l'été 421[70]. Cléon mène les troupes athéniennes pour une riposte, mais est surpris et mis en déroute par une attaque de Brasidas à Eion, en octobre 422. Cléon et Brasidas meurent au cours du combat, permettant aux modérés des deux cités de s'accorder sur un arrêt des hostilités[67],[71].

La guerre indirecte (421-413)

Paix de Nicias

Les deux camps, épuisés et désireux de récupérer les possessions respectives perdues, entament des négociations durant l'hiver 422-421. La paix de Nicias, conclue en avril 421, consacre le retour au statu quo ante bellum[72]. Elle comprend les clauses suivantes : une paix conclue pour 50 ans ; la restitution de toutes les places prises et des prisonniers ; les cités de Thrace sont évacuées par les Péloponnésiens ; et les querelles à venir seront réglées par arbitrage et négociations[73].

Athènes doit restituer Cythère et Pylos et rendre les 300 hoplites qu'elle détient tandis que Sparte doit évacuer la Thrace. Cela consacre une victoire implicite pour Athènes puisque son empire, à l'origine du conflit, n'en ressort pas amoindri. Cependant, Athènes a beaucoup perdu et les rancunes de 431 n'en sont pas moins latentes. Athéniens et Spartiates manquent dans un premier temps à la restitution de la Thrace, de Pylos et des 300 prisonniers. Ces derniers sont finalement libérés, au prix d'une alliance défensive entre Sparte et Athènes permettant l'intervention des troupes athéniennes en cas de révolte des hilotes en Messénie[74].

Mais la paix de Nicias n'engage pratiquement que Sparte face à Athènes et à ses alliés. De leur côté, Corinthe, Thèbes, Élis et Mégare, sous des prétextes divers, refusent de signer la paix. C'est là une menace sérieuse pesant sur la cohésion de la ligue du Péloponnèse[75].

La Ligue d'Argos

Alcibiade, l'une des figures les plus marquantes du conflit.

Parmi les vieilles rancunes que la paix ne résout pas se trouve celles de Corinthe, qui, s'estimant mal défendue par Sparte, désire voir une nouvelle confédération se former. Elle profite donc du terme à venir de la période de paix signée par Sparte et Argos en 451 et des négociations se rouvrant entre les deux cités pour inciter les démocrates d'Argolide à créer une nouvelle confédération qui regroupe Argos, Corinthe, Mantinée et Élis, ainsi que quelques cités de Chalcidique, désireuses de quitter le giron athénien[75]. Mais cette alliance est insuffisante, et c'est alors qu'Alcibiade réussit par ses talents de diplomate à persuader Argos, Élis et Mantinée de signer avec Athènes une alliance défensive pour cent ans. Cette nouvelle alliance désagrège la ligue du Péloponnèse et fait resurgir des tensions entre Athènes et Sparte[76]. Sparte est ainsi exclue de façon humiliante des jeux olympiques par Élis en 420[77].

Pendant l'été 419, Argos s'attaque à Épidaure, alliée de Sparte, ce qui entraîne un affrontement entre Argos et Sparte. Le roi Agis II décide d'envahir l'Argolide pendant l'été 418. Un armistice est conclu entre Sparte et Argos mais l'arrivée de 1 300 Athéniens pousse à le rompre[78]. En août, la bataille de Mantinée oppose Sparte à la coalition formée par Argos, Mantinée, Élis et aux renforts athéniens. Elle s'achève par une grande victoire spartiate, la cité rétablissant son hégémonie dans le Péloponnèse au prix de 300 morts dans ses rangs contre plus d'un millier pour les coalisés[79]. Par ailleurs, les oligarques reprennent provisoirement le pouvoir à Argos mais la démocratie et l'alliance athénienne sont rétablies à la fin de l'été 417[80]. Cela a pour conséquence d'accroître les tensions entre Sparte et Athènes mais aussi celles entre Nicias et Alcibiade[78].

Massacres de civils

Les massacres se multiplient, même pendant cette période où Athènes et Sparte sont officiellement en paix. Ainsi, en 417, les Spartiates s'emparent de Hysiai, située sur le territoire d'Argos, et mettent à mort toute la population masculine adulte de cette petite ville[81].

Athènes fait pression depuis la première phase de la guerre pour que l'île de Mélos, neutre dans le conflit, entre dans son empire[82]. En 416, elle se décide à intervenir militairement en envoyant une expédition de 3 500 hommes chargée de soumettre l'île[83]. Les Méliens, d'origine dorienne, refusent de se rendre, malgré les menaces de mort des Athéniens, en espérant l'intervention de Sparte. Mélos est prise après plus de six mois de siège, ses murs sont rasés, les hommes de la cité sont exécutés, les femmes et les enfants vendus comme esclaves et 500 colons sont envoyés. Cette affaire noircit considérablement l'image d'Athènes[83]. Thucydide y place un fameux dialogue où s'affirme la volonté impériale des Athéniens au mépris du droit des gens, impérialisme fondé sur la loi du plus fort[84].

Au printemps 413, Athènes envoie des mercenaires thraces piller les côtes de la Béotie. Ceux-ci, sous la conduite d'un général athénien, attaquent par surprise le village de Mycalesse et massacrent ses habitants, y compris les enfants qui étaient alors à l'école[85].

Expédition de Sicile

Article détaillé : Expédition de Sicile.

En 416, la cité sicilienne de Ségeste, attaquée par Sélinonte, fait appel à Athènes pour la défendre en offrant de financer l'expédition[86]. Syracuse, deuxième cité la plus peuplée du monde grec[87], est une alliée de Sélinonte dans cette affaire et impose son hégémonie sur cette île fertile en céréales, que pourraient s'approprier Athènes si elle envoyait une flotte en Sicile. Alcibiade, qui rêve d'un empire athénien s'étendant à l'Italie et l'Afrique du Nord, s'oppose à nouveau à Nicias sur la question du bien-fondé d'une intervention. Alors que le premier plaide passionnément la cause interventionniste, Nicias veut effrayer les Athéniens en surestimant les forces siciliennes. Il obtient l'effet inverse, ne faisant que donner plus d'ampleur à l'expédition qui passe de vingt à une centaine de trières[88]. La possibilité de tenir une telle position en Méditerranée, la perspective de couper les ravitaillements de Sparte et ses alliés, autant que l'ambition d'Alcibiade mènent au déclenchement de cette expédition, qui a pourtant lieu sur un terrain mal connu des Athéniens[89]. En juillet 415, une expédition composée de 134 navires et 27 000 hommes et dirigée conjointement par Alcibiade, Nicias et Lamachos prend la mer[86]. L'affaire des Hermocopides se déclenche quelques jours avant son départ et, dans son cadre, Alcibiade est accusé d'avoir participé à une parodie des Mystères d'Éleusis. Il réclame d'être jugé avant de prendre la mer mais n'y parvient pas[90].

Gravure représentant le massacre des Athéniens sur les rives de l'Assinaros.

Les trois stratèges ont des objectifs différents : Nicias veut temporiser en se contentant d'une démonstration de force, Lamachos souhaite attaquer Syracuse immédiatement, et Alcibiade veut rallier les cités siciliennes dans une alliance contre Syracuse. C'est ce dernier qui réussit à persuader les deux autres[91]. Après avoir appris que Ségeste n'a pas les moyens de payer les frais de l'expédition, la flotte s'empare de Catane pour en faire sa base d'opérations[92]. Mais une nouvelle dénonciation sur la participation d'Alcibiade à la parodie des mystères provoque l'envoi d'une trière afin de le ramener à Athènes et le juger. Afin d'y échapper, Alcibiade fausse compagnie à son escorte à Thourioi[93] et se réfugie à Sparte durant l'hiver 415-414 quand lui parvient la nouvelle de sa condamnation à mort par contumace[94]. Malgré quelques atermoiements et un manque cruel de cavalerie, les Athéniens prennent l'avantage sur Syracuse au printemps 414 en s'emparant du plateau des Épipoles où ils commencent la construction d'un double mur afin d'isoler la ville. Peu après, Lamachos est tué au combat, laissant Nicias seul à la tête de l'expédition. Par son inaction, celui-ci n'arrive pas à terminer la construction du mur avant l'arrivée des secours pour Syracuse[95].

Car Alcibiade persuade l'assemblée spartiate qu'il faut envoyer une expédition de secours à Syracuse et reprendre la guerre en Attique en fortifiant Décélie[96]. Les renforts du Spartiate Gylippe, arrivé en août 414 juste à temps pour empêcher l'encerclement complet de Syracuse, obligent en octobre les Athéniens à reculer vers la rade, dans laquelle ils sont affectés par une épidémie de paludisme[97]. L'arrivée de renforts par Démosthène, avec 73 trières et 15 000 hommes[98], ne peut empêcher la défaite des Athéniens lors de la bataille des Épipoles, en août 413, où ils perdent 2 000 hommes lors d'une attaque nocturne mal planifiée[99]. Nicias perd un temps précieux avant de se décider à quitter la Sicile et sa flotte est vaincue dans le port de Syracuse en raison de l'espace confiné qui l'empêche de manœuvrer et de la tactique d'éperonnage employée par les navires syracusains et corinthiens à la proue renforcée[99]. Nicias et Démosthène essaient alors de fuir par la voie terrestre avec 40 000 hommes mais sont rattrapés et massacrés sur les rives de l'Assinaros. Capturés, Nicias et Démosthène sont exécutés[100]. Les 10 000 survivants disparaissent dans les carrières de pierres des Latomies où ils sont détenus prisonniers par Syracuse[101]. L'expédition athénienne, dont l'échec peut autant être imputé à la trahison d'Alcibiade qu'à l'incompétence de Nicias, se termine ainsi en désastre avec la perte de 50 000 hommes et de plus de 200 trières[100].

Guerre de Décélie et d'Ionie (413-404)

Conséquences du désastre sicilien

Copie du décret honorifique par lequel Athènes remercie Samos de lui être restée fidèle. Le relief surmontant l'inscription représente les déesses tutélaires des deux cités, respectivement Athéna et Héra, se serrant la main. Musée de l'Acropole d'Athènes.

Depuis le fort de Décélie, occupé par le roi Agis II de façon permanente depuis l'été 413[102], les Spartiates organisent le blocus terrestre d'Athènes dès 412, empêchent leurs adversaires d'exploiter les mines d'argent du Laurion et se saisissent de 20 000 esclaves[103]. Athènes a perdu les deux tiers de sa flotte et n'a presque plus d'argent pour maintenir son empire. Or, c'est par sa maîtrise des mers qu'Athènes peut assurer son ravitaillement et le versement des tributs, et les Lacédémoniens peuvent désormais faire jeu égal avec elle aussi bien en termes de nombre de trières que de qualité des équipages[104]. Alcibiade, désormais au service de Sparte, persuade ses dirigeants de lui confier une expédition de cinq navires pour convaincre les alliés d'Athènes de quitter la ligue de Délos et s'assure la défection de Chios, Érythrées, Clazomènes, Téos, Milet et Éphèse[105]. Dans le même temps, une alliance est conclue entre Sparte et les Perses qui, par l'intermédiaire des satrapes Pharnabaze et Tissapherne, veulent profiter de ces défections pour récupérer les territoires d'Asie mineure perdus durant les guerres médiques. Les Athéniens perdent toute l'Ionie, à l'exception de Samos et Lesbos, ainsi que l'Eubée[106] après une série de victoires navales mineures des Lacédémoniens, notamment celles de Symi et Érétrie[107].

La défaite permet aussi aux oligarques athéniens de renverser le pouvoir démocratique en 411. Préparant leur coup d'état dans le plus grand secret et faisant mine de respecter les institutions, les oligarques font régner la terreur en assassinant leurs principaux opposants et instaurent le régime des Quatre-Cents[108]. Dans le même temps, Alcibiade s'est fait un ennemi d'Agis II en séduisant son épouse[109]. Les Spartiates, qui se méfient de lui, donnent l'ordre de le supprimer. Prévenu à temps, il se réfugie auprès de Tissapherne[110] et devient son conseiller. Il le persuade de mener une politique de bascule entre Sparte et Athènes, réduisant ainsi l'aide financière et annulant l'aide navale perse à Sparte[111]. Alcibiade profite ensuite de son influence auprès de Tissapherne pour se faire élire stratège par les soldats athéniens de Samos et les empêche d'abandonner l'île[112]. Les Quatre-Cents, incapables de rétablir la situation et divisés en factions, sont à leur tour renversés quatre mois après leur coup d'État par des hoplites, qui remettent le pouvoir aux Cinq-Mille, corps composé de tous les citoyens capables de se payer l'équipement d'hoplite[113].

Retour d'Alcibiade et triomphe de Lysandre

Alcibiade revient alors en grâce à Athènes. La cité remporte en 411 des victoires navales remportées par Thrasybule et Thrasylle à Cynosséma, victoire étriquée mais qui redonne confiance aux Athéniens[114], et à Abydos. Lors de cette dernière, c'est l'intervention d'Alcibiade avec 18 navires en plein milieu de la bataille qui permet la victoire athénienne et la capture de 30 navires adverses[115]. La bataille de Cyzique en mars 410 est une victoire totale des Athéniens qui permet la capture de 60 navires et pousse les Spartiates à demander la paix sur la base du statu quo en échangeant Décélie contre Pylos, proposition qui est rejetée[116]. Alcibiade reprend Chalcédoine en 410, puis Byzance en 408, ce qui redonne à Athènes le contrôle de la Propontide[117]. Élu stratège, Alcibiade rentre triomphalement à Athènes en mai 407 et se voit accorder les pleins pouvoirs[118].

La dernière partie de la guerre a lieu essentiellement sur mer avec des combats de trières.

Ayant évité les affrontements sur mer pendant trois ans, Sparte reconstitue sa flotte et la confie en 407, au navarque Lysandre, considéré par Victor Davis Hanson comme le « chef de guerre le plus intraitable, le plus brillant et le plus complet que la Grèce eût jamais produit depuis Thémistocle »[119]. S'étant assuré du soutien de Cyrus, fils du roi de Perse Darius II et nouveau dirigeant de l'Asie Mineure, Lysandre débauche grâce à son aide financière les mercenaires athéniens[120],[121]. Alors que les deux flottes s'observent, Alcibiade laisse provisoirement le commandement à son ami Antiochos pour assister au siège de Phocée. Antiochos, contrevenant aux ordres l'enjoignant de ne pas rechercher le combat, est vaincu par Lysandre à la bataille de Notion, ce qui provoque la perte de 22 navires et la destitution d'Alcibiade, qui s'exile dans ses terres de Chersonèse de Thrace[122]. Sa magistrature de navarque arrivée à terme, Lysandre se retire pour un an. Son successeur, Callicratidas, remporte une nouvelle victoire au large de Mytilène qui coûte 30 navires aux Athéniens[123]. Athènes rassemble alors une « flotte de la dernière chance » en engageant ses dernières ressources et en affranchissant des esclaves pour qu'ils servent d'équipages. En août 406, lors de la plus grande bataille navale de la guerre, la flotte athénienne dirigée par huit stratèges, dont Thrasylle et Périclès le Jeune, bat celle de Callicratidas aux Arginuses, archipel au sud de l'île de Lesbos. Les Spartiates y perdent plus de 75 navires contre 26 pour les Athéniens[120],[124]. Une tempête rend cependant impossible aux Athéniens le repêchage des naufragés et des corps, 2 000 marins étant tombés à la mer, ce qui est contraire à la tradition religieuse. Le scandale provoqué entraîne un procès qui s'achève par la condamnation à mort et l'exécution des six stratèges athéniens s'étant présentés pour leur procès[125]. Une nouvelle proposition de paix des Spartiates est encore rejetée sur l'incitation du démagogue Cléophon[126].

C'est dans ce contexte que Lysandre et sa flotte, financée par Cyrus, reprennent l'Hellespont en 405, faisant tomber Lampsaque pour investir Byzance. En septembre 405, les flottes d'Athènes et de Sparte se font face sur les deux rives de l'Hellespont. Alcibiade, qui vit non loin, intervient pour la dernière fois de la guerre en conseillant aux stratèges athéniens d'abandonner leur mouillage près de l'embouchure de l'Aigos Potamos car celui-ci n'est pas sûr mais il n'est pas écouté[127]. Peu après, Lysandre lance une attaque surprise alors que les marins athéniens sont à terre pour chercher des provisions. Les Spartiates capturent ou coulent 170 trières, soit la quasi-totalité de la flotte, et mettent à mort au moins 3 000 prisonniers[128]. Ayant la maîtrise totale de la mer, Lysandre entreprend alors la conquête de toutes les possessions athéniennes, à l'exception de Samos, avant de porter sa flotte jusqu'au Pirée. Athènes, encerclée sur terre et sur mer, est rapidement gagnée par la famine et doit se soumettre en avril 404[129].

Conséquences

La paix est conclue peu après la reddition d'Athènes. Alors que les Corinthiens et les Thébains veulent voir Athènes détruite et ses habitants réduits à l'esclavage, le traité de paix est relativement clément[130]. Les Lacédémoniens refusent néanmoins de réduire en servitude Athènes en rappelant le rôle qu'elle a joué pendant les guerres médiques, mais surtout pour que la cité serve de contrepoids à Thèbes, dont ils se méfient[131]. Selon Xénophon, il est donc convenu qu'Athènes « détruirait les Longs Murs et les fortifications du Pirée, livrerait tous ses vaisseaux sauf douze, laisserait revenir les exilés et, ayant les mêmes ennemis et les mêmes amis que les Lacédémoniens, les suivraient sur terre et sur mer partout où ceux-ci les conduiraient »[130].

La ligue de Délos est donc dissoute et Athènes entre dans celle du Péloponnèse. La démocratie est remplacée par la tyrannie des Trente à la suite de l'action de Lysandre. Ce dernier fait pression pour faire élire trente membres d'une commission qui, sous couvert de rédiger de nouvelles lois, exerce le pouvoir avec l'appui d'une garnison spartiate[132]. Les Trente deviennent rapidement impopulaires en donnant l'ordre de massacrer des citoyens et des riches métèques pour s'emparer de leur fortune. Après le rappel de Lysandre à Sparte par le roi Pausanias, Thrasybule parvient à reprendre la cité aux Trente en 403 et y rétablit la démocratie[133],[134]. Athènes, si elle ne retrouve plus sa position dominante, parvient tout de même à maintenir son statut de cité de poids dans le monde grec avec un régime politique fondé sur la réconciliation, une loi d'amnistie générale interdisant même sous peine de mort de rappeler les fautes passées[135]. Sparte se retrouve peu après isolée dans le jeu des ligues et doit livrer la guerre de Corinthe contre Thèbes, Athènes, Corinthe et Argos. Victorieux sur terre, les Spartiates perdent cependant leur hégémonie maritime après leur défaite au large de Cnide (394). La paix d'Antalcidas fait de la Perse l'arbitre de la Grèce et l'Ionie revient dans le giron perse[136],[137]. Sparte, qui a toujours vécu dans l'isolement, se révèle incapable de gérer un empire alors que l'élite spartiate, déjà numériquement faible, diminue encore pour tomber à 1 500 individus seulement lors de la défaite contre Thèbes en 371[138]. De son côté, Athènes fait reconstruire les Longs Murs et établit des fortifications pour protéger l'Attique en 393, puis crée une seconde confédération athénienne, aux conditions beaucoup plus souples que la ligue de Délos, en 378[139].

La reddition d'Athènes en 404 est communément associée à la fin de l'âge d'or de la Grèce antique[140]. À côté de pertes humaines impossibles à chiffrer mais se comptant en centaines de milliers d'individus et de pertes matérielles très lourdes elles aussi, la Grèce semble perdre aussi son « énergie intellectuelle » et subit un grave traumatisme psychologique associé au sentiment d'une grandeur perdue[141]. La société grecque est par ailleurs profondément remaniée par le fait que des milliers d'anciens esclaves sont affranchis pendant la guerre à l'inverse de milliers de citoyens qui sont quant à eux réduits en esclavage[142].

Les combattants légers tels que les peltastes prennent une importance accrue lors de ce conflit.

Le conflit change radicalement la vision qu'avaient les Grecs de la guerre. On passe d'une guerre à objectifs limités à une guerre totale où toutes les ressources sont consacrées à la destruction de l'adversaire, alors que les massacres de civils et de prisonniers, auparavant très rares, se généralisent[143]. L'efficacité, à n'importe quel coût, est mise en avant au détriment des traditions et des « considérations de richesse et de pouvoir », et les armées se professionnalisent[144]. Les tactiques évoluent, donnant une dimension supplémentaires à la bataille, à travers l'utilisation du terrain, des forces de réserve et de techniques d'enveloppement, de même que l'équipement, avec des casques et des armures d'hoplites allégés[145]. Les batailles d'hoplites, si elles ne disparaissent pas pour autant, ne sont plus considérées comme l'unique façon de mener une guerre terrestre. Les attaques surprises ou nocturnes et l'utilisation de combattants légers comme les peltastes deviennent beaucoup plus fréquents[146]. Les techniques de siège et de fortifications évoluent immédiatement après la guerre[147]. On assiste par ailleurs à une évolution des mentalités au sujet de la nature de la guerre : vue jusqu'alors comme quelque chose de tragique mais également de noble et de patriotique, elle est de plus en plus condamnée comme une expérience humaine épouvantable et intrinsèquement mauvaise[148].

La défaite athénienne, qui pouvait sembler improbable au début du conflit étant donné les ressources dont la cité disposait en comparaison de celles de Sparte, s'explique selon Thucydide pour quatre raisons : l'épidémie ayant frappé Athènes, l'expédition en Sicile, la création du fort de Décélie par les Spartiates et enfin celle d'une flotte grâce à l'or fourni par les Perses[149]. On peut ajouter à cela que Sparte avait, notamment avec Thèbes et Corinthe, des alliés plus puissants et plus fiables que ceux de son adversaire. L'excès de confiance d'Athènes la pousse ensuite à s'engager sur un nouveau front sans avoir assuré ses arrières et, de plus, pour combattre la cité démocratique de Syracuse, ce qui affaiblit son message idéologique de lutte contre les oligarchies. Même après le désastre sicilien, Athènes repousse des propositions de paix acceptables en croyant pouvoir encore l'emporter. La démocratie athénienne, qui « lui a donné dans le malheur d'incroyables facultés de résistance » se révèle alors une faiblesse par son intransigeance, non seulement envers ses adversaires mais aussi avec ses propres généraux qui peuvent être exécutés ou bannis à la moindre occasion et sont ainsi poussés « à un excès de prudence ou d'audace »[149],[150].

Notes et références

Notes

  1. Lacédémone désigne l'ensemble des cités du sud-est du Péloponnèse placées sous l'autorité directe de la cité-état de Sparte (Hanson 2010, p. 570). Les Spartiates forment donc l'élite des Lacédémoniens (de Romilly 1995, p. 64).

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Bibliographie

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