Grand Tour

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Galerie des antiquités romaines, tableau de Giovanni Paolo Panini (1757).

Le Grand Tour, écrit de la même façon en anglais, est à l'origine un long voyage en Europe effectué par les jeunes gens, et plus rarement les jeunes filles, des plus hautes classes de la société européenne, britannique, allemande, mais aussi française, néerlandaise, polonaise, scandinave, plus tardivement russe à partir des années 1760. La pratique, qui émerge vers le milieu du XVIe siècle, s'affirme tout au long du XVIe siècle, pour culminer au XVIIIe siècle. Ce voyage d'éducation aristocratique est destiné à parfaire leur éducation et élever leurs centres d'intérêt, juste après, ou pendant leurs études, qui étaient alors essentiellement fondées sur les humanités grecques et latines. Les destinations principales sont avant tout l'Italie, mais aussi la France, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse que le jeune homme parcourt en partant et en revenant dans son pays[1]. Plus tard, à partir du milieu du XVIIIe siècle, certains se hasardent jusqu'en Grèce et au Proche-Orient, parfois en Perse. Ces voyages duraient en général plusieurs années, jusqu'à cinq ou six pour les familles les plus fortunées, ou les jeunes gens les plus ambitieux ; ils étaient le plus souvent effectués en compagnie d’un tuteur. Ils devinrent une pratique normale, voire nécessaire à toute bonne éducation pour des jeunes gens destinés à de hautes carrières ou simplement issus de l'aristocratie cultivée. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le Grand Tour était l'apanage des amateurs d'art, des collectionneurs et des écrivains, dont Goethe et Alexandre Dumas. Le Grand Tour eut entre autres pour effet de mettre en contact la haute société de l'Europe du Nord avec l’art antique et aida à la diffusion du palladianisme et du néoclassicisme.

Histoire[modifier | modifier le code]

Goethe dans la campagne romaine, par Tischbein (1787).

L'histoire de l'expression « Grand Tour » est complexe : si le terme d'origine anglo-saxonne[2] apparait dans la seconde moitié du XVIIe siècle, il est rarement utilisé par les contemporains. Il a en revanche connu une grande fortune chez les historiens à partir des années 1960, avant de faire l'objet d'études en nombre croissant par la suite. Il est aussi devenu une extraordinaire façon de promotion commerciale, en particulier dans l'univers du tourisme. Quelques grandes expositions, à partir des années 1990, ont achevé d'en faire un objet étonnant de fascination, de la part d'un large public.

Dès le Moyen Âge, les étudiants de familles nobles pratiquaient la peregrinatio academica, pérégrination académique consistant à se « déplacer » d'une université à l'autre. Cette pratique médiévale perdit progressivement son sens avec la coupure de l'Europe universitaire, à partir du XVIe siècle, en fonction des barrières confessionnelles et étatiques, puis avec la disparition du latin comme langue internationale d'enseignement universitaire[3],[4].

La pratique renaquit au milieu du XVIe siècle sous le nom de Grand Tour, appelé aussi, dans les pays du Saint-Empire romain germanique, Junkerfahrt ou Cavaliertour, qui avait d'abord pour but de parfaire les humanités et la pratique des arts de la cour (art équestre, escrime, musique, danse) des jeunes gens de l'aristocratie. Le voyage leur permettait de devenir un « compleat gentleman » (Peacham, 1623). Il servait à la formation politique des jeunes gens, leur permettant de comparer les systèmes politiques de Grande-Bretagne (puis du Royaume-Uni) et des États continentaux. Il leur permettait aussi de nouer des liens amicaux avec des individus du même milieu social, promis au même type d'avenir diplomatique, militaire, politique ou commercial dans les autres pays. La découverte de la superstition des populations rencontrées était aussi censée renforcer l'anglicanisme des voyageurs. C'était au cours du Grand Tour enfin que les jeunes gens se frottaient aux langues vivantes. Le Grand Tour avait parfois une dernière fonction éducatrice : l'éducation sexuelle. L'étape à Venise avait longtemps servi ce but, servant à traiter des chagrins d'amour ou offrant un programme érotique inavoué. Pour ceux allant plus loin, l'idée était la même. Le premier voyage de Lord Byron, accompagné de Hobhouse fut un voyage typique du Grand Tour, avec le double but de la formation intellectuelle et virile. Il écrivait à sa mère qu'il voyageait pour sa formation intellectuelle : « Je pars maintenant pour Athènes pour apprendre le grec moderne qui diffère tant du grec ancien, tout en en étant radicalement similaire ». En même temps, juste avant de s'embarquer, il précisait à Henry Drury ce que leur ami commun Hobhouse prévoyait de : « se rembourser en Turquie d'une vie de chasteté exemplaire à la maison en accordant son beau corps à l'intégralité du Divan ». Cependant d'autres familles, notamment allemandes et hollandaises, chaperonnaient leur fils avec un tuteur strict pour les surveiller et leur empêcher ce genre de relations, de peur que leur fils ne soit victime de maladies vénériennes. C'était notamment le cas des riches familles de négociants qui ensuite plaçaient leur fils dans différents bureaux ou comptoirs de leur réseau et ne voulaient pas courir de risque mortel.

Au retour, le voyage avait une fonction sociale. Il constituait un élément de reconnaissance ou d'ascension sociale. Il affirmait les moyens financiers, et la culture du voyageur, avant son départ, et à son retour. Le but du voyage n'était pas d'aller voir autre chose, d'aller se forger une culture propre, mais d'aller voir ce qui devait être vu, de se forger une culture commune. L'important était de pouvoir au retour partager des anecdotes et des souvenirs. C'était pour cette raison que l'on visitait toujours les mêmes hauts lieux culturels. Le récit de voyage avait alors une fonction importante, celle de faire reconnaître cette expérience acquise et cette culture commune qui renforceraient les liens sociaux.

Au cours de ces voyages, les jeunes gens achetaient, suivant leurs moyens, des pièces d’art et d’antiquités et visitaient les ruines antiques romaines, ainsi que Pompéi et Herculanum qui avaient été récemment découverts. Au retour, les jeunes gens pouvaient alors adhérer à la Société des Dilettanti, puisque la principale condition pour y entrer était d'avoir voyagé en Italie et d'avoir un intérêt pour l'art et les antiquités. Une étape importante du voyage était la réalisation pendant leur séjour prolongé à Rome d'un portrait par l'un des peintres en vue du moment. Parmi les peintres italiens qui bénéficiaient de cette clientèle, citons Pompeo Batoni, Canaletto, et Piranèse. De nombreux peintres, graveurs et sculpteurs étrangers vivant à Rome, notamment les élèves de l’Académie de France à Rome, bénéficiaient aussi de cette pratique[5]. Ils vendaient leurs œuvres et parfois louaient leur service en tant que guide. Il en est ainsi pour les Allemands Mengs et Maron par exemple. Les voyageurs les plus fortunés se faisaient peindre à côté d'un monument célèbre, d'autres achetaient des vues peintes ou gravées des monuments visités (voir Abraham-Louis-Rodolphe Ducros à Rome et à Naples). Ces souvenirs, disposés dans leurs demeures, rappelaient aux visiteurs qu'ils avaient eu le privilège de voyager aux sources du monde civilisé.

La pratique du Grand Tour devint moins fréquente pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Le continent proche étant interdit, les jeunes gens partirent donc plus loin, vers la Grèce et le Levant. Le Grand Tour reprit à la Restauration sans connaître toutefois la popularité du siècle précèdent.

Le Grand Tour occasionnait la publication de nombreux livres de voyage et guides dont un des premiers utilisé fut An Account of Some of the Statues, Bas-Reliefs, Drawings, and Pictures in Italy (1722), écrit par les peintres britanniques Jonathan Richardson (1665-1745) et son fils Jonathan Richardson le Jeune (1694-1771).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Chessex, « Grand Tour », Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF,‎ , p. 518-521
  2. La paternité de l'expression est attribuée au prêtre et écrivain Richard Lassels (en) dans l'avant-propos de son Voyage of Italy (1670), Lassels faisant référence au tour d'Italie ou au tour de France. Cf. (en) Edward Chaney, Timothy Wilks, The Jacobean Grand Tour, I.B.Tauris, , p. 262.
  3. Yves Gingras, Lyse Roy, Les Transformations des Universités du XIIIe Au XXIe Siècle, PUQ, , p. 212.
  4. (en) Rudolf Stichweh, « From the Peregrinatio Academic a to Contemporary International Student Flows: National Culture and Functional Differentiation as Emergent », dans Christophe Charle, Jürgen Schriewer et Peter Wagne (dir.), Transnational Intellectual Networks: Forms of Academic Knowledge and the Search for Cultural Identities, Francfort/ Main, 2004, p. 351-352
  5. Parmi les Flamands, citons Michael Sweerts qui peignait les fils de famille fortunés des Pays-Bas en séjour à Rome.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages
  • (fr) Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité : pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe siècle-début XIXe siècle, Rome, École française de Rome, 2008, 791 p. (ISBN 2728307938) (lire en ligne) Libre accès
  • (en) Jeremy Black, The British abroad. The Grand Tour in the Eighteenth century, Stroud, Allan Sutton/New York, St. Martin’s Press, 1992 ; rééd., Stroud, Allan Sutton  2003 ; Stroud, History Press, 2009
  • (en) Elizabeth Bohls et Ian Duncan, ed., Travel Writing 1700-1830: An Anthology, Oxford University Press, 2005 (ISBN 0-19-284051-7)
  • (it) Cesare De Seta, L’Italia del Grand Tour. Da Montaigne a Goethe, Naples, Electa Napoli, 1992; rééd., 2001
  • (it) Cesare De Seta, L' Italia nello specchio del grand tour, Milan, Rizzoli, 2014, 475 p. (ISBN 978-88-17-07818-4)
  • (fr) Attilio Brilli, Quand voyager était un art : le roman du grand tour, Paris, G. Monfort, 2001 (ISBN 2-85226-534-6)
  • (fr) Anthony Burgess et Francis Haskell, Le Grand Siècle du Voyage (1967), Paris, Albin Michel, 1968
  • (en) Edward Chaney, The Evolution of the Grand Tour: Anglo-Italian Cultural Relations since the Renaissance (Frank Cass, Londres et Portland OR, 1998, réed. 2000)
  • (en) Edward Chaney ed. (2003), The Evolution of English Collecting (Yale University Press, New Haven et Londres, 2003)
  • (en) Edward Chaney, Timothy Wilks, The Jacobean Grand Tour. Early Stuart Travellers in Europe, Londres, New York, I.B. Tauris, 2014
  • (nl) Anna Frank Van Westrienen, De Groote Tour. Tekening van de educatiereis der Nederlanders in de Zeventiede eeuw, Amsterdam, 1983
  • (de) Christoph Henning, Reiselust - Touristen, Tourismus und Urlaubskultur, Suhrkamp, Francfort-sur-le-Main, 1999 (ISBN 3-518-39501-7)
  • (en) Christopher Hibbert, The Grand Tour, Londres, Thames Methuen, 1987
  • (de) Hans-Joachim Knebel: Die „Grand Tour“ des jungen Adeligen. In: Tourismus - Arbeitstexte für den Unterricht. Reclam, Stuttgart 1981 (ISBN 3-15-009564-6)
  • (de) Mathis Leibetseder, Die Kavalierstour. Adelige Erziehungsreisen im 17. und 18. Jahrhundert, Cologne, Böhlau, 2004
  • (en) Geoffrey Trease, The Grand Tour, Londres, Heinemann, 1967
  • (en) Andrew Wilton and Maria Bignamini, Grand Tour: The Lure of Italy in the Eighteenth-Century (catalogue d'exposition), Londres, 1996
Thèses et articles
  • (fr) Gilles Bertrand, « Grand Tour (tourisme, touriste) », dans Olivier Christin, dir., Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris, Métailié, 2010, pp. 171-187
  • (fr) Jean Boutier, « Le grand tour : une pratique d’éducation des noblesses européennes (XVIe-XVIIIe siècles) », in Le voyage à l’époque moderne, Bulletin de l’Association des Historiens modernistes des Universités, n°27, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2004, p. 7-21. (lire en ligne) Libre accès
  • (fr) Numa Broc, La Géographie des philosophes: géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle, thèse, université de Montpellier, 1972.
  • (en) Joseph Burke, « The Grand Tour and the Rule of Taste » in Studies in the Eighteenth Century, Canberra, ANUP, 1968, pp. 231-250.
  • (en) James Buzard (2002), « The Grand Tour and after (1660-1840) » in The Cambridge Companion to Travel Writing (ISBN 0-521-78140-X)
  • (en) Edward Chaney (1985), The Grand Tour and the Great Rebellion: Richard Lassels and 'The Voyage of Italy' in the seventeenth century, CIRVI, Genève-Turin, 1985.
  • (fr) Pierre Chessex, « Grand Tour », in Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF, 1997, pp. 518-521.
  • (it) V. I. Comparato, « Viaggiatori inglesi », Quaderni Storici, 1979, 42, pp. 850-886.
  • (it) Cesare De Seta, L'Italia nello specchio del Grand Tour, Storia d'Italia: Annali 5, Turin, Einaudi, 1982, pp. 127-263.
  • (en) Paul Fussell, « The Eighteenth Century and the Grand Tour », The Norton Book of Travel, 1987 (ISBN 0-393-02481-4)
  • (de) Thomas Kuster, Das italienische Reisetagebuch Kaiser Franz I. von Österreich aus dem Jahr 1819. Eine kritische Edition. phil. Diss. Innsbruck 2004.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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