République des conseils de Bavière

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48° 08′ N 11° 34′ E / 48.133, 11.567 ()

République des conseils de Bavière
Bayerische Räterepublik de

Avril – mai 1919

Drapeau
Description de l'image  Bavaria.png.
Informations générales
Statut République des Conseils
Régime communiste
Capitale Munich
Langue Allemand
Histoire et événements
7 avril 1919 Proclamation
13 avril 1919 Formation du nouveau gouvernement par le KPD bavarois
3 mai 1919 Fin des combats dans la ville après l'assaut des corps francs

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La République des conseils de Bavière (Bayerische Räterepublik), dite aussi de Munich (Münchner Räterepublik) (nom également traduit par République soviétique bavaroise[1] ou République soviétique de Bavière[2]), est un gouvernement proclamé en Bavière durant la révolution de 1918-1919. Directement inspirée de la Russie bolchevique, mais aussi de la République des conseils de Hongrie proclamée quelques semaines auparavant, cette tentative de gouvernement par les conseils ouvriers dura du 7 avril au 3 mai 1919 et s'effondra dans la violence et la confusion. Durant sa brève existence, la République bavaroise des conseils connut deux gouvernements successifs de sensibilités distinctes : l'historien Heinrich August Winkler établit à cet égard une nette distinction entre la « première République » et la « deuxième République »[3].

Contexte[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Révolution allemande de 1918-1919.
Timbre de la république de Bavière – avec le tampon Volksstaat Bayern - État populaire de Bavière – après la chute du roi Louis III, dont le portrait est toujours visible.

À la fin de la Première Guerre mondiale, la situation dramatique de l'Allemagne entraîne un mécontentement général, tant chez les classes moyennes qu'au sein de la classe ouvrière. Une réforme du système politique, destinée à instaurer une démocratie parlementaire, est mise en œuvre, mais n'empêche pas une insurrection d'éclater. Une grève de marins des navires de guerre à Kiel, déclenchée le 29 octobre, se transforme en véritable soulèvement dans les premiers jours du mois de novembre. Les marins et ouvriers révoltés prennent le contrôle de plusieurs villes ; des conseils ouvriers apparaissent, certains s'arrogeant une autorité politique.

À Munich, le 7 novembre, lors d'une manifestation organisée en faveur de la paix par le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), le journaliste Kurt Eisner, membre du Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne (USPD) et récemment libéré de la prison que lui avait valu son militantisme contre la guerre, monte sur l'estrade occupée par les orateurs et incite la foule à occuper les casernes des soldats et à prendre le contrôle de la ville. Accompagné d'un groupe de partisans, Eisner s'empare des bâtiments, sans rencontrer de résistance de la part de la troupe[4]. Le roi Louis III et la maison Wittelsbach prennent la fuite, le souverain bavarois devenant le premier monarque des États de l'Empire allemand à abandonner le pouvoir. Le 8 novembre, un conseil d'ouvriers et de soldats confie le pouvoir à Eisner qui, avec l'accord des membres du conseil, proclame la « République socialiste de Bavière »[5]. Eisner assure de son intention de ne pas prendre de mesures de type communiste, mais il est détesté par une partie de l'opinion, qui le considère comme un extrémiste « rouge »[6] ; juif, socialiste et militant pacifiste durant la guerre, il est la cible idéale pour les tenants de la thèse du coup de poignard dans le dos qui attribue la défaite allemande à la gauche et aux Juifs. Son gouvernement se montre en outre incompétent pour assurer le ravitaillement, gérer la démobilisation des troupes et faire fonctionner le système de transports publics. Les paysans bavarois, conservateurs dans leur majorité, et choqués par les évènements de Munich, refusent de distribuer leurs produits ; les Alliés ont par ailleurs réquisitionné la plupart des locomotives du réseau de chemins de fer. Le désordre règne à Munich, et les ouvriers commencent à huer Eisner lors de ses apparitions publiques[4]. Le 12 janvier, des élections législatives ont lieu, qui se soldent par une défaite humiliante pour l'USPD et le gouvernement Eisner : le SPD obtient une très large majorité au Landtag de Bavière. Le 21 février, alors qu'il se rend au Landtag, Eisner est assassiné par un jeune aristocrate, le comte Anton von Arco auf Valley, sympathisant du groupe antisémite de la Société Thulé[7]. Le meurtre s'avère avoir été totalement inutile : on retrouve dans la poche de Kurt Eisner le brouillon de sa lettre de démission. L'assassinat de Eisner entraîne aussitôt une émeute dans Munich et un communiste tire sur le principal adversaire politique d'Eisner, le SPD Erhard Auer, le blessant grièvement[8],[9],[4]. Le lendemain de l'assassinat d'Eisner, une assemblée générale des Conseils munichois élit un « Conseil central de la République bavaroise », composé de représentants du SPD, de l'USPD, du KPD et ces conseils paysans, et nomme à sa tête le social-démocrate de gauche Ernst Niekisch[10] ; le Conseil central désigne un gouvernement, qui refuse cependant de servir. Début mars, après une période de vide politique le Conseil central cède à nouveau l'autorité politique au Landtag[11] qui, par crainte des violences, avait suspendu ses travaux. Le parlement nomme sans vote un nouveau gouvernement de coalition, dirigé par le SPD Johannes Hoffmann, qui échoue cependant à rétablir l'ordre. Dans la situation de confusion régnant à Munich, des armes et des munitions sont distribuées aux Conseils d'ouvriers et de soldats[12].

Début avril, la nouvelle de la proclamation de la République des conseils de Hongrie galvanise les éléments radicaux. Le 3 avril, l'assemblée des Conseils d'Augsbourg se prononce, en présence de Ernst Niekisch, pour une « République des conseils ». Dans la nuit du 6 au 7 avril, le Conseil central de Munich reprend cette revendication à son compte et une proclamation, signée par Niekisch, annonce la dissolution du Landtag, « organe stérile du siècle capitaliste bourgeois dépassé », et la déposition du gouvernement Hoffmann, remplacé par la « République des conseils de Bavière »[10].

« Première République des conseils »[modifier | modifier le code]

La première phase de la République des conseils s'ouvre avec la proclamation d'un gouvernement dirigé par Ernst Toller, dramaturge et poète alors âgé de 25 ans, et composé de onze « délégués populaires » (Volksbeauftragte). Soutenu par les Conseils d'ouvriers et de soldats de Munich, mais non encore reconnu par le Parti communiste, Toller s'entoure d'autres intellectuels, comme les écrivains Erich Mühsam et Gustav Landauer, eux-mêmes militants anarchistes. Le gouvernement de la République des conseils, composé en grande partie de lettrés du quartier de Schwabing, a une tonalité nettement plus anarchiste que socialiste, ce qui lui vaut d'être rapidement surnommé dans la ville « le régime des anarchistes de cafés »[12]. Hoffmann, réfugié à Bamberg, refuse entretemps de s'incliner[13].

En quelques jours, le gouvernement de Ersnt Toller devient, selon les termes de Heinrich August Winkler, « la risée de tous ». Nullement préparés à gouverner, sans liens avec les autres milieux socialistes d'Allemagne et d'Autriche et sans idées claires quant à l'avenir de la Bavière[14], les dirigeants de la République munichoise prennent une série de décisions incohérentes. Le gouvernement Toller annonce la rupture des relations diplomatiques avec le Reich, et proclame « l'argent libre » pour triompher du capitalisme. Un télégramme est envoyé à Lénine pour l'informer de l'union du prolétariat de Haute Bavière[10]. Les délinquants de droit commun sont libérés de prison, ce qui entraîne une montée en flèche de l'insécurité dans la ville ; le gouvernement s'arroge l'autorité économique suprême, ce qui entraîne la fermeture immédiate de tous les petits commerces, surprenant les gouvernants eux-mêmes[15]. Toller annonce une réforme des arts ; les affaires étrangères de la Bavière sont confiées à Franz Lipp qui, mentalement instable, ridiculise le gouvernement par ses excentricités : le Wurtemberg et la Suisse ayant refusé de prêter soixante locomotives à la Bavière, Lipp annonce son intention de leur déclarer la guerre[12]. Devant le comportement du délégué aux affaires étrangères, Toller et Mühsam finissent par le pousser à la démission, quelques jours après sa nomination[16].

Le 13 avril, une troupe, mise sur pied à la hâte, de soldats républicains intervient à Munich avec l'accord du gouvernement Hoffmann pour tenter de renverser le gouvernement des conseils[12] : l'assaut est repoussé par l'« armée » rouge formée par les communistes munichois. Les combats font douze morts. Le soir même, les membres munichois du KPD, qui avaient initialement refusé de reconnaître la République des conseils, prennent le pouvoir : Eugen Leviné et Max Levien, deux militants communistes d'origine juive russe, prennent la tête du nouveau gouvernement, dont Toller et Landauer reconnaissent l'autorité[17].

« Deuxième République des conseils »[modifier | modifier le code]

En prenant le pouvoir, Leviné et Levien agissent de leur propre chef, sans l'accord de la centrale berlinoise du KPD. Ils tardent cependant pas à recevoir l'aval de Lénine lui-même : le 27 avril, le chef du gouvernement de la Russie bolchevique télégraphie à Leviné pour lui demander si les révolutionnaires munichois ont déjà nationalisé les banques et pris des otages dans les rangs de la bourgeoisie[18].

Les communistes bavarois ne disposent, au sein d'un Land conservateur et agricole, que du soutien d'une infime minorité de la population urbaine, ce qui rend leur position particulièrement fragile[19]. Des mesures de terreur sont rapidement prises : Eugen Leviné, suivant les instructions de Lénine, commence à faire arrêter des membres de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie. La principale église de Munich est transformée en temple de la « déesse raison » ; les communistes commencent à mettre sur pied une véritable « armée rouge » bavaroise, qui compte bientôt environ 20 000 hommes. Une série de proclamations annonce que la Bavière est destinée à constituer le fer de lance de la révolution bolchevique en Europe, que les ouvriers recevront une formation militaire et que la possession d'armes par des particuliers est interdite sous peine de mort[20]. Ernst Toller, solidaire du nouveau régime, apparaît en uniforme et proclame son intention de mourir au service de la révolution[15].

Écrasement du régime[modifier | modifier le code]

Corps-franc pendant la révolution bavaroise.
Des soldats des troupes gouvernementales avec un prisonnier « rouge ».

Johannes Hoffmann, épouvanté par l'avènement d'un régime bolchevik en Bavière, engage entretemps les services des corps francs du Wurtemberg, commandés par Franz von Epp, que viennent épauler des troupes régulières. 35 000 hommes sont bientôt rassemblés sous le commandement de von Epp et équipés notamment de fusils-mitrailleurs. Munich est entretemps en plein chaos et paralysée par une grève générale ; les services publics de la ville ne fonctionnent plus. La capitale bavaroise, sans autorité centrale fonctionnelle, est livrée à l'insécurité et au pillage[21]. Le 23 avril, l'assaut sur Munich commence, à l'incitation du ministre Gustav Noske[13] : la ville est bloquée par les corps francs, qui annoncent qu'aucun quartier ne sera fait et que toute personne trouvée en possession d'armes sera exécutée sur le champ. Terrifiés, les conseils d'ouvriers et de soldats votent une motion de défiance contre le gouvernement de la République des conseils, qui est dès lors dépourvue de toute forme d'autorité centrale, même théorique. En pleine panique, une unité de l'« Armée rouge » bavaroise s'en prend aux otages rassemblés dans un gymnase : dix personnes sont exécutées, parmi lesquels un membre de la Maison de Thurn und Taxis, ainsi que la jeune comtesse von Westarp, et un vieil enseignant qui avait été arrêté pour avoir fait un commentaire désobligeant sur une affiche révolutionnaire[21].

La nouvelle de l'exécution des otages enrage les soldats des corps francs, dont la marche à travers la ville ne rencontre plus guère d'opposition. Les représailles contre la République des conseils tournent au bain de sang. Le 2 mai, Gustav Landauer est capturé et battu à mort par des soldats, qui laissent ensuite son corps pourrir sur place durant plusieurs jours[21]. Toute résistance dans la ville cesse le 3 mai ; les chiffres officiels du bilan de l'assaut font état de 606 morts, dont 38 membres des troupes gouvernementales allemandes et 335 civils[19], tandis que des estimations officieuses évoquent un nombre réel de victimes deux fois supérieur. Dans les jours qui suivent la fin des combats, des civils indûment accusés d'être des révolutionnaires continuent d'être assassinés par les corps francs[21],[15].

Si Max Levien parvient à fuir, Eugen Leviné est arrêté, jugé pour haute trahison, condamné à mort et exécuté le 5 juin. Ernst Toller, Erich Mühsam et Ernst Niekisch sont quant à eux condamnés à des peines de prison[15],[19]. Les bolcheviks russes, une fois au courant des évènements de Bavière et du peu de compétence dont ont fait preuve Eugen Leviné et Max Levien, ne s'empressent guère de chanter les louanges de l'expérience bavaroise[15]. Max Levien, réfugié en URSS, meurt en 1937 durant les purges staliniennes ; Ernst Niekisch devient ensuite pour sa part l'un des principaux représentants du courant « national-bolchevik »[22].

Postérité[modifier | modifier le code]

Dans les années qui suivent les épisodes du gouvernement Kurt Eisner et de la République des conseils, le Land de Bavière devient un important foyer d'agitation des groupes nationalistes d'extrême-droite et des agitateurs antisémites. Le fait que Kurt Eisner ait été un Juif prussien, Eugen Leviné et Max Levien des Juifs d'origine russe, et Ernst Toller, Erich Mühsam et Gustav Landauer également d'origine juive, donne un puissant élan à l'antisémitisme, déjà répandu en Bavière, en contribuant à renforcer le mythe du judéo-bolchevisme. Adolf Hitler fait ses premières armes en politique à Munich au cours des années suivantes, dans un climat particulièrement propice à la diffusion de ses idées[23],[19].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Branko M. Lazić, Lénine et la IIIe Internationale, Éditions de la Baconnière, 1951, page 244
  2. Pierre Frank, Histoire de l'Internationale communiste, 1919-1943, Volume 1, La Brèche, 1979, page 83
  3. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 334-336
  4. a, b et c Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, pages 156-157
  5. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 67
  6. Robert Service, Comrades. Communism : a World History, Pan Books, 2007, page 90
  7. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 160
  8. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 157
  9. Jacques Droz (dir.), Histoire générale du socialisme, tome 3 : de 1918 à 1945, Presses universitaires de France, 1977, page 206
  10. a, b et c Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 335
  11. Nancy Cartwright, Otto Neurath: Philosophy Between Science and Politics, Cambridge University Press, 2008, page 45
  12. a, b, c et d Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 158
  13. a et b Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 72
  14. Robert Service, Comrades. Communism : a World History, Pan Books, 2007, page 91
  15. a, b, c, d et e Robert Service, Comrades. Communism : a World History, Pan Books, 2007, page 92
  16. Michael Seligmann, Aufstand der Räte. Die erste bayerische Räterepublik vom 7. April 1919, vol. I, Grafenau-Döffingen, Trotzdem-Verlag, coll. « Reihe libertäre Wissenschaft » (no 8), 1989 (ISBN 3-922209-77-7), p. 399-403
  17. Robert Service, Comrades. Communism : a World History, Pan Books, 2007, pages 90-92
  18. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 335-336
  19. a, b, c et d Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 336
  20. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 159
  21. a, b, c et d Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, pages 159-160
  22. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 390
  23. William Brustein, Roots of hate: anti-semitism in Europe before the Holocaust, Cambridge University Press, 2003, pages 293-294

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Annexe[modifier | modifier le code]

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