Alexandre Soljenitsyne

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Alexandre Soljenitsyne

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Alexandre Soljenitsyne en 1998.

Nom de naissance Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne
Activités Écrivain
Naissance 11 décembre 1918
Kislovodsk, RSFS de Russie
Décès 3 août 2008 (à 89 ans)
Moscou, Russie
Langue d'écriture russe
Distinctions Prix Nobel de littérature (1970)
Prix Templeton (1983)
Grand Prix de l'Académie des sciences morales et politiques (2000)
Prix d'État (Russie) 2007

Œuvres principales

Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne (en russe : Александр Исаевич Солженицын, ISO 9 : Aleksandr Isajevič Solženicyn) né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk et mort le 3 août 2008 à Moscou[1], est un écrivain et dissident russe, auteur notamment d'Une journée d'Ivan Denissovitch, de L'Archipel du Goulag et de La Roue rouge.

Biographie[modifier | modifier le code]

Les années de formation[modifier | modifier le code]

Alexandre Issaïevitch[2] Soljenitsyne[3] naît le 28 novembre/11 décembre 1918[4] à Kislovodsk, dans le nord du Caucase[5]. Son père, Issaaki Sémionovitch Soljenitsyne, étudiant en philologie et en histoire à l'université de Moscou, s'engage volontairement dans l'armée russe dès l'été 1914 et sert en Prusse-Orientale[6]. Au printemps 1918, devenu officier, de retour du front, il se blesse grièvement lors d'un accident de chasse et meurt d'une septicémie le 15 juin 1918 à l'hôpital de Gueorguievsk. La mère d'Alexandre, Taïssia Zakharovna Chtcherbak, d'origine ukrainienne, qui est fille d'un self-made man paysan de la région de la Kouma, est alors étudiante en agronomie à Moscou. Les parents d'Alexandre se sont connus à Moscou lors d'une permission d'Issaaki en avril 1917 et se sont mariés le 23 août 1917 dans la brigade d'Issaaki[7].

Jusqu'à l'âge de six ans, le jeune Alexandre est confié à la famille de sa mère tandis que celle-ci travaille comme sténodactylo à Rostov-sur-le-Don. Il reçoit des rudiments d'instruction religieuse, tout en étant admis parmi les Pionniers. L'origine sociale « malsaine » de sa famille maternelle lui vaut d'ailleurs une exclusion temporaire de l'organisation[8]. À Rostov, il partage avec sa mère[9] un petit logement de neuf mètres carrés situé à proximité de l'immeuble de la Guépéou[10]. Épris très jeune de littérature, ayant fait ses premiers essais littéraires alors qu'il était collégien, Alexandre Soljenitsyne choisit néanmoins de poursuivre des études universitaires de mathématiques et de physique. À la fois parce qu'il n'y avait pas de chaire de littérature à l'université de Rostov[11] et pour des raisons alimentaires. Il suit des cours de philosophie et de littérature par correspondance ; il s'inscrit à un cours d'anglais et suit également des cours de latin[12]. Comme il le reconnaissait volontiers, à l'époque il adhère encore à l’idéologie communiste dans laquelle il a grandi[13],[14].

Le 27 avril 1940, il épouse Natalia Alexeïevna Rechetovskaïa, une étudiante en chimie et pianiste dont il fait la connaissance en septembre 1936[15]. Il passe avec succès ses examens finaux de mathématiques le 16 juin 1941[16]. Il est à Moscou pour ses examens de littérature le 22 juin 1941, quand éclate la guerre contre le Troisième Reich.

La guerre[modifier | modifier le code]

Lors de l'invasion allemande en 1941, il manque d'abord de se faire réformer, puis, à l'automne 1941, il est engagé comme soldat dans une troupe hippomobile à l'arrière avant d'obtenir le 14 avril 1942 — à sa demande — une place à l'école d'artillerie[17]. Fin 1942, il est nommé commandant d'une batterie de repérage par le son. Il combat comme officier de l'Armée rouge[13], et sera décoré en 1944 de l'Étoile rouge pour sa participation à la prise de Rogatchov[18].

Le Goulag[modifier | modifier le code]

En 1945, il est condamné à huit ans de prison dans les camps de travail pour « activité contre-révolutionnaire », après avoir critiqué dans sa correspondance privée la politique de Staline ainsi que ses compétences militaires. Dans une lettre interceptée par la censure militaire, Soljénitsyne reprochait au « génialissime maréchal, meilleur ami de tous les soldats » (selon les qualificatifs officiels) d'avoir décapité l'Armée rouge lors des « purges », d'avoir fait alliance avec Hitler et refusé d'écouter les voix qui le mettaient en garde contre l'attaque allemande, puis d'avoir mené la guerre sans aucun égard pour ses hommes et pour les souffrances de la Russie « Nous étions deux qui échangions nos pensées en secret : c'est-à-dire un embryon d'organisation, c'est-à-dire une organisation[19] ! ».

Au début 1952, Natalia Rechetovskaïa, qui a été renvoyée de l'université d'État de Moscou en tant qu'épouse d'un « ennemi du peuple » en 1948[20], demande et obtient le divorce. À sa sortie du camp en février 1953[21], quelques semaines avant la mort de Staline[13], Soljenitsyne – matricule CH-262 (anciennement matricule CH-232)[22] – est envoyé en « exil perpétuel » au Kazakhstan. Il est réhabilité le 9 avril 1956 et s'installe à Riazan, à 200 km au sud de Moscou, où il enseigne les sciences physiques. Il se remarie avec Natalia le 2 février 1957, divorce à nouveau en 1972 pour épouser, l'année suivante, Natalia Dmitrievna Svetlova, une mathématicienne.

Auteur en URSS[modifier | modifier le code]

C'est Une journée d'Ivan Denissovitch publié en 1962 dans la revue soviétique Novy Mir grâce à l'autorisation de Nikita Khrouchtchev en personne, qui lui acquiert une renommée tant dans son pays que dans le monde. Le roman décrit les conditions de vie dans un camp de travail forcé soviétique du début des années 1950 à travers les yeux d'un zek, Ivan Denissovitch Choukhov.

Il est reçu au Kremlin par Khrouchtchev. Cependant, deux ans plus tard, sous Léonid Brejnev, il lui est de plus en plus difficile de publier ses textes en Union soviétique. En 1967, dans une lettre au Congrès des écrivains soviétiques, il exige « la suppression de toute censure – ouverte ou cachée – sur la production artistique ».

Ses romans Le Premier Cercle et Le Pavillon des Cancéreux, ainsi que le premier tome de son épopée historique La Roue rouge, paraissent en Occident et lui valent le prix Nobel de littérature en 1970, récompense qu'il ne pourra recevoir que quatre ans plus tard, après avoir été expulsé d'URSS. Il n'a en effet pas pu se rendre à Stockholm de peur d'être déchu de sa nationalité soviétique et de ne pouvoir rentrer en URSS, le gouvernement suédois ayant refusé de lui transmettre le prix à son ambassade de Moscou. Sa vie devient une conspiration permanente pour voler le droit d’écrire en dépit de la surveillance de plus en plus assidue du KGB. Une partie de ses archives est saisie chez un de ses amis en septembre 1965. En 1969, alors qu'il est persécuté par les autorités et ne sait plus où vivre, il est hébergé par Mstislav Rostropovitch[23]. Il manque d'être assassiné en août 1971, par un « parapluie bulgare ». Une de ses plus proches collaboratrices échappe de justesse à une tentative d'étranglement et à un accident de voiture.

En décembre 1973, la version russe de L'Archipel du Goulag parait à Paris, car le manuscrit avait pu être clandestinement sorti d'URSS et remis à l'imprimerie Beresniak, rue du Faubourg du Temple à Paris, une des rares imprimeries françaises à disposer des caractères typographiques cyrilliques. Il y décrit le système concentrationnaire soviétique du Goulag, qu'il a vécu de l'intérieur, et la nature totalitaire du régime. L'ouvrage avait été écrit entre 1958 et 1967 sur de minuscules feuilles de papier enterrées une à une dans des jardins amis, une copie étant envoyée en Occident, par amis interposés (qui risquaient gros) pour échapper à la censure. Il décida sa publication après qu'une de ses aides, Élisabeth Voronianskaïa, fut retrouvée pendue : elle avait avoué au KGB la cachette où se trouvait un exemplaire de l’œuvre. L'ouvrage est, comme d'autres avant lui, un témoignage, mais contrairement à ceux qui l'ont précédé, il est extrêmement précis, sourcé, et cite de nombreuses lois et décrets soviétiques servant à la mise en œuvre de la politique carcérale, de sorte qu'il est beaucoup plus difficile aux « négationnistes du Goulag » de nier la véracité des faits décrits. Cette publication connaît une grande diffusion et le rend célèbre, ce qui lui vaut d'être déchu de sa citoyenneté soviétique et d'être arrêté. Mais, au lieu d'être condamné et incarcéré, il est expulsé d’Union soviétique en février 1974. En URSS, ses textes continuent cependant d’être diffusés clandestinement, sous forme de samizdats.

Auteur en exil[modifier | modifier le code]

Grâce à l'aide de l'écrivain allemand Heinrich Böll, il s'installe d'abord à Zurich en Suisse, puis émigre aux États-Unis. Soljénitsyne devient alors la « figure de proue » des dissidents soviétiques, mais déjà apparaît, à travers ses interviews[24], un clivage avec certains de ses interlocuteurs qui le soupçonnent d'être réactionnaire[25] ; il se montre en effet méfiant vis-à-vis du « matérialisme occidental » et attaché à l'identité russe traditionnelle, où la spiritualité orthodoxe joue un grand rôle.

Après une période agitée faite d'interviews et de discours (comme le fameux discours de Harvard prononcé en 1978) aux États-Unis, Soljenitsyne fut souvent invité à d’importantes conférences. Le 15 juillet 1975, il fut même invité à donner une conférence sur la situation mondiale au Sénat américain. L'Occident découvre alors un chrétien orthodoxe et slavophile très critique sur la société occidentale de consommation, et que les médias français classent dès lors parmi les conservateurs[13]. Comme Victor Serge ou Victor Kravtchenko avant lui, l'écrivain doit affronter une campagne supplémentaire de diffamation[26].

Il se retire avec sa famille à Cavendish, dans le Vermont, pour écrire l'œuvre dont il rêvait depuis sa jeunesse, La Roue rouge, une épopée historique comptant des milliers de pages, qui retrace la plongée de la Russie dans la violence révolutionnaire.

En 1983, il reçoit le prix Templeton.

Le 25 septembre 1993, à l'occasion de l'inauguration du Mémorial de la Vendée aux Lucs-sur-Boulogne, il prononce un célèbre discours sur les guerres de Vendée et la Révolution française, comparant ces événements, qu'il qualifie de « génocide », aux soulèvements populaires anti-communistes en Russie. Il pose ainsi une réflexion sur l'idéalisme initial des révolutions, sur leur récupération par les plus violents des extrémistes, chaque fois que les conservateurs refusent de céder du terrain, et sur les bains de sang que cela représente pour les peuples.

Retour en Russie[modifier | modifier le code]

Soljenitsyne prenant le train à Vladivostok, été 1994.

Dans le cadre de la Glasnost menée par Mikhaïl Gorbatchev, sa citoyenneté soviétique lui est restituée, et L'Archipel du Goulag est publié en URSS à partir de 1989. Après la dislocation de l'Union soviétique, via la France (où il participe à l'inauguration du Mémorial de la Vendée des Lucs-sur-Boulogne, en Vendée, le 25 septembre 1993), il rentre en Russie le 27 mai 1994, en arrivant par l'est, à Magadan, jadis grand centre de tri carcéral. Il met un mois à traverser son pays en train. Il résidera en Russie jusqu'à sa mort. Jusqu'en 1998, il conserve une activité sociale intense, il a sa propre émission de télévision, voyage à travers la Russie, rencontre une multitude de personnes et d'anciens déportés. La maladie interrompt cette activité.

Soljenitsyne vit ensuite retiré près de Moscou, au milieu de sa famille. Le Fonds Soljenitsyne aide les anciens zeks et leurs familles démunies en leur versant des pensions, en payant des médicaments. Après avoir pensé pouvoir jouer un rôle cathartique dans la Russie post-communiste, Soljenitsyne réalise que la nomenklatura a simplement changé d'idéologie, passant du communisme au nationalisme, mais qu'elle s'est maintenue aux affaires et que les démocrates, s'ils veulent convaincre, ne peuvent agir que sur les plans associatif et culturel, le plan politique étant entièrement verrouillé par Boris Eltsine, puis par Vladimir Poutine, seuls interlocuteurs agréés par l'Occident.

Déçus, les Russes, après l'avoir plus ou moins « enterré », semblent ces derniers temps s'intéresser de nouveau à Soljenitsyne et redécouvrir la valeur de ses écrits politico-sociaux. Un colloque international a été consacré à son œuvre en décembre 2003 à Moscou. Le 12 juin 2007, le président Vladimir Poutine rend hommage à Soljenitsyne en lui décernant le prestigieux Prix d'État[27].

L'ancien dissident Viktor Erofeev estima que « c'était vraiment un paradoxe douloureux de voir comment l'ancien prisonnier pouvait sympathiser avec l'ancien officier du KGB[28] ». Malgré plusieurs rencontres privées avec Poutine et des marques de sympathie réciproque, Soljenitsyne accusa la politique impérialiste du président russe d'épuiser à l'extérieur les forces vives de la nation et reprocha à son nationalisme de détourner les Russes des vrais enjeux de leur avenir. Ces positions sur la politique de la Russie sont expliquées dès 1990 dans son essai Comment réaménager notre Russie[29].

Il meurt à son domicile de Moscou à 89 ans dans la nuit du 3 au 4 août 2008 d'une insuffisance cardiaque aiguë[13]. Il est enterré au cimetière du monastère de Donskoï. Ses funérailles sont retransmises en direct à la télévision russe.

Un engagement controversé[modifier | modifier le code]

Œuvre et vision historique[modifier | modifier le code]

Un des principaux symboles de la résistance intellectuelle à l'oppression soviétique, Alexandre Soljenitsyne a été régulièrement attaqué, ses ouvrages et interprétations historiques souvent dénoncés comme « réactionnaires », principalement par la gauche occidentale. Les opérations de déstabilisation à son encontre n'ont pratiquement jamais cessé des années 1960 jusqu’aux années 1980, et au-delà jusqu'à sa mort. Un zek (détenu), manipulé par le KGB, l'a accusé d'être un informateur des autorités communistes, et a pour cela écrit une fausse dénonciation. Le KGB a fait écrire quelques livres contre lui par d'anciens amis, comme son ancien éditeur, Alec Flagon[30], et même par sa première femme. Durant sa carrière littéraire, il aurait été successivement ou simultanément accusé d'être nationaliste, tsariste, ultra-orthodoxe, antisémite ou favorable à Israël, traître, complice objectif de la Gestapo, de la CIA, des francs-maçons, des services secrets français et même du KGB. Dans son autobiographie littéraire, Le grain tombé entre les meules, et plus récemment dans un article de la Litératournaïa Gazeta, « Les barbouilleurs ne cherchent pas la lumière », Soljenitsyne a répondu à ces accusations en les juxtaposant pour montrer leur incohérence.

Soljenitsyne pense que si Staline n'avait pas décapité l'Armée rouge lors des « Grandes Purges » (1937), s'il n'avait pas fait "aveuglément" confiance à Hitler (pacte germano-soviétique 1939-1941), s'il avait écouté les agents (tels Richard Sorge) qui le mettaient en garde contre l'attaque allemande du 22 juin 1941, l'invasion nazie aurait été moins désastreuse pour le pays. Soljenitsyne reproche aussi à Staline d'avoir envoyé au Goulag tous les soldats soviétiques prisonniers des Allemands (se laisser capturer vivant étant considéré comme une « trahison ») alors que la reconstruction du pays nécessitait la participation de tous.

Accusations d'antisémitisme[modifier | modifier le code]

Soljenitsyne a fait régulièrement l'objet d'accusations d'antisémitisme, provenant d'auteurs juifs, en raison de ses travaux historiques sur la révolution bolchevique (où il étudie l'implication des juifs au sommet de l'appareil d'État et de l'appareil répressif) et, plus récemment, en raison de son opposition aux oligarques russes (majoritairement juifs) et de la publication de son ouvrage historique Deux siècles ensemble sur les relations entre Juifs et Russes de 1795 à 1995. L'écrivain et ancien dissident soviétique Vladimir Voïnovitch a ainsi voulu démontrer le caractère antisémite de ce livre dans une étude polémique[31]. En France, l'historien d'extrême gauche trotskiste Jean-Jacques Marie a consacré un article à chaque tome de Deux siècles ensemble, qu'il qualifie de « bible antisémite ». Selon lui, « Soljenitsyne expose, dans Deux siècles ensemble, une conception de l'histoire des Juifs en Russie digne de figurer dans un manuel de falsification historique » en écrivant une histoire des pogroms « telle qu'elle a été vue par la police tsariste[32] ». L'historien britannique Robert Service a cependant défendu le livre de Soljenitsyne, arguant que les rapports de la police avaient intérêt à grossir, non à minimiser les faits et qu'une étude de la place des juifs dans le parti bolchevique n'était en rien antisémite par elle-même[33].

L'historien américain d'origine juive polonaise Richard Pipes,père du néoconservateur américain et ultrasioniste Daniel Pipes, dont les travaux sur l'histoire de la Russie soviétique avaient été qualifiés par Soljenitsyne de « version polonaise de l'histoire russe » a répondu à celui-ci en le taxant d'antisémitisme et d'ultra-nationalisme. En 1985, Pipes a développé son propos dans sa critique d'Août 14 : « Chaque culture a une forme propre d'antisémitisme (sic). Dans le cas de Soljenitsyne, celui-ci n'est pas racial. Cela n'a rien à voir avec le sang. Il [Soljenitsyne] n'est pas raciste, la question est fondamentalement religieuse et culturelle. Il présente de nombreuses ressemblances avec Dostoïevski, qui était un chrétien fervent, un patriote et un antisémite farouche. Soljenitsyne se place incontestablement dans la vision de la Révolution défendue par l'extrême droite russe, comme une création des Juifs[34] ».

Une comparaison avec Dostoïevski, reprise de manière plus flatteuse par le président français, Nicolas Sarkozy, qui déclara en 2008: « Son intransigeance, son idéal et sa vie longue et mouvementée font d’Alexandre Soljenitsyne une figure romanesque, héritière de Dostoïevski. Il appartient au panthéon de la littérature mondiale. Je rends hommage à sa mémoire, l’une des plus grandes consciences de la Russie du XXe siècle. »

Les critiques apparaissent largement partisanes, provenant soit de l'extrême gauche soit des néoconservateurs, rien de proprement antisémite ne pouvant être relevé dans l'oeuvre de l'auteur et sa seconde épouse étant à moitié juive.

On peut rapprocher ces critiques de la campagne de presse menée en 1947 contre un des premiers dissidents Kravtchenko: la publication de son livre en France sous le titre J'ai choisi la liberté : La vie publique et privée d'un haut fonctionnaire soviétique donna lieu à une polémique retentissante et à de nombreuses attaques des milieux communistes. Le 13 novembre 1947, dans un article signé Sim Thomas, rédigé par le journaliste André Ullmann[4],[5], l'hebdomadaire Les Lettres françaises, journal proche du Parti communiste français, l'accuse de désinformation et d'être un agent des États-Unis.

Positions politiques sur l'avenir de la Russie[modifier | modifier le code]

Ses prises de position pour « une période autoritaire de transition » lui valurent de sévères critiques de la part de dissidents comme Andreï Siniavski et Andreï Sakharov, pour lesquels la Russie ne saurait se régénérer sans démocratie[35]. En fait, Soljenitsyne n'est pas hostile à la démocratie en général, mais il ne croit pas que la Russie puisse passer du jour au lendemain d'un régime totalitaire à un régime de type occidental. À la démocratie représentative à l'occidentale, qu'il perçoit comme génératrice d'une classe politique corrompue, coupée du peuple et soucieuse avant tout de ses propres intérêts, il oppose son souhait, pour la Russie, d'un pouvoir présidentiel fort, et d'une forme de démocratie locale constituée par un tissu d'associations gérant les affaires indépendamment du pouvoir qui, lui, ne devrait s'occuper que des affaires nationales (armée, politique étrangère, etc.). Il affirme dans son livre sur le réaménagement de la Russie que celle-ci peut emprunter à la Suisse le référendum d'initiative populaire.S’affirmant comme un fervent patriote, notion qu'il oppose au nationalisme du pouvoir, Soljenitsyne a désapprouvé la Première guerre de Tchétchénie (qui visait à empêcher l'indépendance tchétchène et luttait contre des « patriotes »), mais a approuvé la seconde (alors que les indépendantistes étaient devenus « islamistes », et selon lui, « mafieux »). Il a eu un commentaire favorable au président Poutine lors de son arrivée au pouvoir, espérant de lui des changements significatifs.

Alexandre Soljenitsyne n'a jamais démenti les accusations de royalisme portées contre lui par le pouvoir soviétique : pour lui, le bilan du tsarisme est « supérieur à celui du communisme, en termes de satisfaction des besoins et d'élévation morale du peuple russe ». Ses convictions religieuses orthodoxes suscitent également de la méfiance dans les milieux républicains. Il fut également accusé d'être favorable aux dictatures militaires menées par Francisco Franco en Espagne et Augusto Pinochet au Chili : en fait, il déplorait surtout que l'occident s'émeuve beaucoup des crimes de ces dictateurs, et fort peu de ceux du régime soviétique, et il déclara en 1976 que l'on entendait plus parler du Chili que du mur de Berlin et que « si le Chili n'existait pas, il faudrait l'inventer[36] », ajoutant après la mort de Franco que les Espagnols vivaient « dans la liberté la plus absolue » de son vivant, soulignant la victoire du « concept de vie chrétienne » durant la guerre d'Espagne[37].

Toutefois, Alexandre Soljenitstyne admirait au moins deux formes de démocratie occidentale : celle des États-Unis, qu'il qualifia de « pays le plus magnanime et le plus généreux de la Terre[38] ». Il admirait aussi la démocratie suisse et dans son livre Le Grain tombé entre les meules, il écrit : « Ah si l'Europe pouvait écouter son demi canton d'Appenzell. » En revanche, il a parfois critiqué la politique menée par le gouvernement américain, par exemple sur la paix négociée au Vietnam, qu'il qualifie d'« armistice stupide, incompréhensible, sans garantie aucune[39] ».

Œuvres[modifier | modifier le code]

L'œuvre d'Alexandre Soljenitsyne entend révéler la double injustice faite aux millions de Russes victimes d'un État « traître à son propre peuple » : celle de l'exil et des camps du Goulag et souvent de la mort, sans justice ni culpabilité, mais aussi l'injustice du silence et de l'oubli. Ainsi, L'Archipel du Goulag rapporte le témoignage de quelque 220 victimes, part infime du flot des déportés. La datation des œuvres d'Alexandre Soljenitsyne est difficile à établir avec précision, la plupart d'entre elles ayant connu une gestation très longue et plusieurs versions (y compris parfois une réécriture quasi complète). En ce sens, l'exergue placé au début du Premier Cercle est significatif : « Écrit de 1955 à 1958. Défiguré en 1964. Réécrit en 1968 ».

Récompenses, distinctions, Prix[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Yuri N. Maltsev, « Farewell to Aleksandr Solzhenitsyn », sur Ludwig von Mises Institute,‎ 6 août 2008 (consulté le 4 septembre 2012)
  2. Le patronyme Issaïevitch est une erreur de transcription commise par l'administration de Rostov en 1936. Le patronyme correct était Issaakievitch. Après discussion, Alexandre et sa mère décident de ne pas signaler l'erreur. (Saraskina, p. 139)
  3. Le spécialiste de Soljenitsyne Georges Nivat et son éditeur Claude Durand, ou encore l'éditeur Fayard écrivent son nom avec un accent aigu.
  4. La Russie a maintenu le calendrier julien en usage dans l'Empire russe jusqu'en janvier 1918. À cette date, le gouvernement révolutionnaire adopte le calendrier grégorien. Mais son adoption a été retardée dans les parties périphériques du pays. Voir Passage au calendrier grégorien.
  5. Lioudmila Saraskina, Alexandre Soljénitsyne, p. 85 et p. 975.
  6. Soljenitsyne a mis en scène sa famille dans La Roue rouge (en particulier dans Août 14). Son père sous le nom « Sania Lajenitsyne » et sa mère sous celui de « Xenia Tomtchak » (Saraskina).
  7. Saraskina, p. 76.
  8. Voir koulak et nomenklatura: dans la « nomenclature sociale » communiste, étaient considérés comme « d'origine sociale saine » les descendants d'ouvriers industriels ou agricoles non-propriétaires, comme « d'origine sociale douteuse » les salariés des administrations du tsar, comme « d'origine sociale malsaine » les descendants de la classe moyenne (« petite bourgeoisie ») ayant eu des propriétés (commerces, immeubles, entreprises, offices...) ou ayant servi comme officiers dans l'armée ou la police du tsar, et comme « descendant des ennemis du peuple » les personnes appartenant à l'aristocratie ou la haute bourgeoisie (« classes exploiteuses »). L'« ascenseur social » communiste était réservé aux personnes « d'origine sociale saine », qui formèrent la Nomenklatura.
  9. Taïssia Zakharovna Chtcherbak meurt le 17 janvier 1944.
  10. Saraskina, p. 118.
  11. Saraskina, p. 140.
  12. Saraskina, p. 149.
  13. a, b, c, d et e « La mort d'Alexandre Soljenitsyne », Libération.fr, 3 août 2008.
  14. Saraskina, p. 150
  15. Saraskina, p. 163, p. 166 et p. 977.
  16. Saraskina, p. 175.
  17. Saraskina, p. 200.
  18. Saraskina, p. 256.
  19. (Alexandre Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag, p. 56.)
  20. Georges Nivat, Le Phénomène Soljénitsyne, p. 32.
  21. Georges Nivat, Le Phénomène Soljénitsyne, p. 33.
  22. Alexandre Soljénitsyne. Le courage d'écrire, p. 78.
  23. The Economist, 12 mai 2007, nécrologie de Mstislav Rostropovitch.
  24. L'émission télévisée Apostrophes de Bernard Pivot (visible sur Soljenitsyne chez Bernard Pivot sur ina.fr) où il est invité, marque les esprits en France.
  25. Lors de la première fameuse émission de Pivot avec Soljenitsyne, Jean Daniel demanda à Soljénitsyne de le rassurer en confirmant qu'il n'était pas pour le colonialisme. Il fut rassuré au-delà de ce qu'il espérait : les colonisateurs c'est vous ! déclara le maître en bondissant de malice dans son siège : n'essayez-vous pas d'imposer votre mode de vie au monde entier ?, cité par Georges Nivat, Soljenitsyne, Paris, Seuil, collection « Écrivains de toujours », 1980, 189 pp.
  26. Par exemple dans Pierre Daix, Ce que je sais de Soljénitsyne, Éd. du Seuil, Paris 1973, où, sans l'écrire ouvertement, l'auteur considère pratiquement le dissident d'agent de l'impérialisme capitaliste.
  27. Le Figaro, 13 juin 2007.
  28. Alexandre Soljenitsyne, sur Bibliomonde
  29. « Décès d'Alexandre Soljenitsyne, conscience d'un siècle », La Croix, 4 août 2008.
  30. Vladimir Volkoff, Petite histoire de la désinformation, Rocher, 1999, p. 122-123.
  31. Vladimir Voïnovitch, A Portrait Against the Background of a Myth, 2002
  32. Jean-Jacques Marie, « L'antisémitisme complaisant de Soljenitsyne », dans les Cahiers du mouvement ouvrier (publication du CERMTRI) n°17, p.146-147. Voir aussi l'article consacré au tome II de Deux siècles ensemble, dans le Cahier n°22, p.81-85
  33. Cf. « Solzhenitsyn breaks last taboo of the revolution », The Guardian, 25 juin 2003.
  34. Richard Pipes, New York Times, 13 novembre 1985.
  35. Soljenitsyne, l’archipel d’une vie, Libération, 5 août 2008.
  36. Les Dossiers de l'écran, Antenne 2, émission du 9 mars 1976. Cité dans Rideau de fer sur le Boul'Mich, Jean Salem, Editions Delga, 2009. Cf. aussi Les intellectuels contre la gauche, Michael Christofferson, Editions Agone, 2009
  37. Le Monde, 23 mars 1976. Cité dans Rideau de fer sur le Boul'mich, loc.cit.
  38. Discours de Washington (30 juin 1975), prononcé à l'invitation de l'AFL-CIO, Discours américains, Paris, Seuil, 1975, p.28
  39. Discours de Washington, loc. cit., p. 31
  40. http://dic.academic.ru/dic.nsf/enc_biography/115112/%D0%A1%D0%BE%D0%BB%D0%B6%D0%B5%D0%BD%D0%B8%D1%86%D1%8B%D0%BD
  41. http://www.asmp.fr/prix_fondations/grand_prix_aca_2000.htm
  42. http://fr.rian.ru/society/20080805/115752913-send.html
  43. http://www.rts.ch/info/monde/1200463-le-pourfendeur-du-goulag-porte-en-terre.html

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Georges Lukacs (trad. S. Bricianer.), Soljénitsyne, Paris, Gallimard,‎ 1970
  • Georges Nivat, Michel Aucouturier (dir.), Cahier Soljenitsyne, Éditions de l'Herne, Cahiers de l'Herne, no 16, Paris, 1971, 420 p. (ISBN 9782851970114)
  • André Martin, Soljenitsyne le croyant : lettres, discours, témoignages, Paris, Éditions Étapes, 1973
  • Georges Nivat, Soljenitsyne, collection « Écrivains de toujours » aux éditions du Seuil, 1983
  • Georges Nivat, Le Phénomène Soljénitsyne, Fayard, 2009 (ISBN 978-2213636283) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Daniel J. Mahoney (trad. Sébastien Viguier), Alexandre Soljénitsyne. En finir avec l'idéologie, Paris, Fayard,‎ 2008, 330 p. (ISBN 978-2-213-63857-7)
  • Sous la direction de Nikita Struve, Le Phénomène Soljénitsyne, Actes du colloque international des Bernardins du 19 au 21 mars 2009, Éditions François-Xavier de Guibert, 2010
  • Lioudmila Saraskina (trad. Marilyne Fellous), Alexandre Soljénitsyne, Paris, Fayard,‎ 2010, 1063 p. (ISBN 978-2-213-63825-6) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Sous la direction de Georges Nivat, Alexandre Soljenitsyne. Le courage d'écrire, Éditions des Syrtes, 2011, 532 p., (ISBN 978-2-84545-164-3)
  • Bertrand Le Meignen, Soljenitsyne : Sept vies en un siècle, Arles, Actes Sud, coll. « Solin »,‎ octobre 2011, 886 p. (ISBN 978-2-7427-8785-2)

Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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