Progrès

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Le Progrès, sculpture allégorique de Miguel Ángel Trilles, Parc du Retiro, Madrid (1922). Derrière lui, Pégase, symbole de la vitesse. Les trois femmes symbolisent la Littérature, l'Industrie et le Commerce et les Arts.

Le terme progrès est polysémique. Le Larousse donne six définitions[1]; le Littré en propose neuf[2]. On peut retenir globalement trois sens, selon que le mot est plus ou moins dénoté (descriptif) ou connoté (prescriptif) :

  • celui d'une évolution relative ; on dit alors : un, des ou en progrès. Le terme, dans ce cas, est dénoté et renvoie au résultat d'une action, ou d'une série d'actions précise(s), réalisée(s) par un individu ou un groupe dans un temps plus ou moins bref et caractérisée par une amélioration par rapport à la situation précédant l'action. Exemples : cet élève a fait des progrès ou est en progrès.
  • le sens d'une évolution considérée comme un absolu ; on dit cette fois le progrès. Le mot est alors connoté et désigne une évolution constante et menée sur le long terme en fonction d'un idéal collectif, censé avoir été fixé par l'humanité toute entière. Exemple : on n'arrête pas le progrès. Il arrive parfois qu'on utilise une majuscule (le Progrès) ou que le mot soit accolé d'un adjectif (le progrès technique).
  • un sens intermédiaire, entre dénotation et connotation, quand le terme est utilisé dans une discipline particulière (philosophie, histoire, politique, économie, science...) ; on dit alors les progrès. Exemple : les progrès de la médecine.

Cet article renvoie à la deuxième acception du terme mais l'analyse se complexifie quand on la traite sur la longue durée car l'idée que les hommes agissent au présent en se projetant dans le futur relève d'une croyance ancienne :

La croyance dans le progrès stricto sensu présente quatre caractéristiques, les trois dernières lui étant propres :
- la conviction que "l'histoire" ne résulte pas du hasard mais qu'elle a un sens (ce qu'affirmait déjà le christianisme) ;
- la conviction que ce sens est assigné par l'ensemble des hommes, désireux d'atteindre ensemble un même objectif : le bonheur ;
- la conviction que la science permet de toujours mieux connaître l'univers dans toute son étendue et au fil de son évolution ;
- la conviction que l'économie, l'État et la technique peuvent et doivent permettre de mettre en application les avancées de la science.

Raison pour laquelle "le progrès" peut être appréhendé comme un conglomérat : philosophie de l'histoire, eudémonisme, "progrès scientifique", "progrès technique", "progrès social", étatisme et croissance économique. Dès lors que l'on ne réduit pas la notion de progrès à l'une ou quelques unes de ses composantes mais qu'on la conçoit comme résultant de leur articulation, la question est soulevée au XXe siècle quant à savoir si cette articulation est réalisable ou si elle ne relève pas plutôt d'une construction idéologique voire d'une utopie, c'est-à-dire d'un processus sans finalité clairement assignée.

Dans ce contexte d'interrogations de fond, le terme "progrès" tend à disparaître des discours officiels au bénéfice d'expressions telles que "développement économique et social", "recherche et développement" ou "innovation", selon les contextes, processus censés - eux - répondre à des objectifs préalablement définis.  

Étymologie et origine du mot[modifier | modifier le code]

Le mot est issu du latin progressus, qui désigne la marche en avant (donc la progression) d'une troupe ou d'une armée (pro : en avant ; gradi : marcher).

Le succès du terme est lié à la montée en puissance de l'idéologie humaniste :
- Rabelais l'utilise en 1532 [3] puis en 1546, dans Le Tiers Livre pour qualifier l'idée d'avancement ou de développement d'une action[4].
- Et en 1588, Montaigne lui confère le sens d'une "transformation graduelle vers le mieux"[5].

C'est au Siècle des Lumières, en 1757 exactement, que le terme prend le sens philosophique aujourd'hui le plus courant. Dans son Traité sur la population, Mirabeau le définit comme le « mouvement en avant de la civilisation vers un état de plus en plus florissant ».

Complexité et ambiguïté du concept[modifier | modifier le code]

Selon le Dictionnaire d'économie et de Sciences sociales, le terme est à la source d'ambiguïté voire de confusions[6].

« Concept central de la pensée des Lumières et des courants évolutionnistes, le progrès incarne la croyance dans le perfectionnement global et linéaire de l'humanité; La société, tout en se développant, évolue vers le "mieux" : augmentation des richesses, progrès scientifique et technique... mais aussi amélioration des mœurs et des institutions, voire progrès de l'esprit humain. (...) En réalité, rien n'assure que le progrès économique entraîne mécaniquement le mieux-être ».

De fait, depuis son émergence au XVIIIe siècle, le terme a été très diversement interprété, évoluant de l'éloge à la critique acerbe.

  • Au XXe siècle, certains auteurs (Sorel, 1908[7] ; Aron, 1969[8]) affirment que le concept de progrès n'est qu'une idéologie mais l'idéal portant sur l'articulation croissance économique / bonheur perdure à travers des concepts tels que le développement "économique et social", d'autant que les risques consécutifs du "progrès" technique (notamment avec la naissance de l'énergie nucléaire) sont de plus en plus posés[9]. En définitive, le terme est surtout employé par les politiciens dans l'idée de faire valoir le caractère dynamique de leurs partis et attester qu'ils sont en phase avec l'évolution technoscientifique et les changements sociaux que celle-ci provoque.

Histoire de la notion[modifier | modifier le code]

La notion de progrès est diversement interprétée selon les époques, les lieux et les civilisations, mais elle peut se comprendre comme une combinaison de « progrès scientifique », de « progrès technique », de « progrès social » et de « croissance économique ». Le mot « progrès » est par conséquent connoté positivement, autour de l'idée que les humains, à la différence des autres créatures, évoluent dans des directions qu'ils s'assignent eux-mêmes et sans la moindre référence à une instance divine. La notion s'inscrit ainsi directement dans l'histoire de l'humanisme.

Antiquité grecque[modifier | modifier le code]

Buste d'un philosophe grec, parfois attribué à Hésiode

L'historien Jacques Le Goff, dans les années 1970-80, voit dans les poèmes didactiques d'Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.) les premières grandes réflexions sur l'évolution de l'humanité[10]. Notamment le récit Les Travaux et les Jours, d'où se dégage le mythe des cinq âges de l'humanité. Le poète conçoit cinq générations d'humains successives, au fil desquelles l'existence, d'abord idéale, se dégrade progressivement. Vient d'abord l'Âge d'or :

« Les hommes, à cette époque, ne travaillaient pas et vivaient en accord parfait avec la faune et la flore, les sacrifices étaient inexistants. (...) Les saisons étaient inexistantes, ils vivaient dans un printemps éternel. La nature était d'ailleurs bienfaitrice et leur fournissait tout sans aucun effort (...) Ils vivaient comme des dieux, le cœur libre de soucis, à l'écart et à l'abri des peines et des misères : la vieillesse misérable sur eux ne pesait pas ; mains, bras et jarret toujours jeunes, ils s'égayaient dans les festins, loin de tous les maux. Mourants, ils semblaient succomber au sommeil[11]. »

Suivent ensuite l'Âge d'argent, durant lequel les humains se montrent coupables d’hybris et découvrent le mal et la douleur; l'Âge de bronze, où les guerres succèdent aux guerres ; l'Âge des héros, période également très conflictuelle ; l'Âge de fer, enfin, où les affrontements deviennent carrément fratricides.

Tout comme le judéo-christianisme, qui institue l'origine de l'humanité au Paradis (ou jardin d'Éden) et la fait décliner ensuite (épisode de la Chute), mais contrairement en tous points à l'humanisme, qui se développera à partir du XVe siècle, l'histoire de l'humanité tend donc chez les Grecs à être synonyme non pas du progrès mais de son opposé, la décadence. Dans une autre tragédie d'Hésiode, la Théogonie, le personnage de Prométhée, de la famille des Titans, jugé coupable d'avoir dérobé la puissance du feu aux dieux est - en guise de punition - enchaîné à un rocher, où un aigle vient lui dévorer le foie. Il sera régulièrement interprété ensuite comme une figure emblématique du Progrès[12].

Antiquité romaine[modifier | modifier le code]

Buste de Cicéron

Antoinette Novara, dans les années 1980, décèle en revanche dans la civilisation romaine du temps de la fin de la République (du IIIe siècle av. J.-C. au Ier siècle av. J.-C.) les bases d'une philosophie du progrès. Notamment chez Ennius et Caton l'Ancien, puis chez Lucrèce, Cicéron et Varron, enfin chez Salluste, Virgile et Horace[13]. C'est à Ciceron, souligne t-elle, que revient l'honneur d'avoir utilisé pour la première fois le terme humanitas, où se révèle « l'idée que l'humanité se façonne, s'améliore dans le développement même de la civilisation, celle que les progrès matériels et intellectuels servent une promotion spirituelle en humanité, celle que la culture est nécessaire à l'épanouissement de l'humanité en chaque individu[14]. ». L'optimisme de Cicéron est tempéré par Lucrèce et Varron, le premier mettant les hommes en garde contre la bestialité qui sommeille en eux, le second étant « partagé entre la conviction que, depuis son enfance, les moeurs des magistrats et des particuliers s'étaient relâchés et son admiration pour les progrès de la civilisation[15]. »

Plus récemment, Philippe Le Doze estime que deux tendances s'affrontent :
- une vision selon laquelle « le progrès ne saurait être que la réactualisation sous une forme plus ou moins achevée d’un passé idéalisé »
- le primitivisme, qui - au contraire - voit dans tout progressisme une forme de décadence[16].

Judaisme[modifier | modifier le code]

Dans son Essai sur l’histoire de l’idée de progrès, en 1910, Jules Delvaille souligne que la tendance des hommes à analyser le présent de sorte à préparer un futur meilleur s'inscrit dans l'oeuvre des prophètes qui jalonne l'histoire du judaïsme.

« Si le progrès était davantage inscrit dans la civilisation latine que grecque, il l’était encore plus dans la société hébraïque durant les derniers siècles de la royauté juive et pendant la captivité de Babylone. Durant cette période de décadence, la parole appartenait aux prophètes, qui défendaient leur foi en un avenir – terrestre – meilleur, comme pour conjurer un présent peu amène. En élevant la voix, ils prouvaient l’importance de l’idéal et annonçaient le triomphe de la morale, moyen de renouer avec Dieu[17]. »

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

La notion de progrès est pour le moins discrète durant tout le Moyen Âge, raison pour laquelle celui-ci est d'ailleurs souvent considéré comme une période "obscure"[18]. La conception du monde qui prédomine alors est en effet marquée par la chrétienté. Or la doctrine chrétienne présuppose que les hommes doivent d'une part faire preuve d'une extrême humilité, d'autre part n'accorder au monde existant qu'un rôle secondaire : ce monde est jugé méprisable et il n'y a pas à chercher à l'améliorer de quelconque façon car il est celui de la Chute, celui dans lequel Adam et Ève ont été précipités par Dieu, après avoir été chassés du jardin d'Éden, pour avoir gouté au fruit défendu de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal. Seul importe le salut de l'âme par delà la mort.

Thomas d'Aquin (tel qu'imaginé au XVe siècle par Fra Angelico) confère autant de légitimité à la raison qu'à la foi.
François d'Assise (ici vu par Giotto) incarne l'ouverture de l'Église au monde sensible.

Le Moyen Âge est-il donc une période de stagnation, hermétique à toute idée de progrès, comme le veut une idée répandue et comme le laissent même entendre certains philologues médiévistes ?

« S'il est un thème dominant dans l'idéologie et dans l'imaginaire des hommes du Moyen Âge, ce n'est sûrement pas l'idée de progrès mais bien son antithèse : la roue de Fortune, qui fait son apparition dans la Consolation de Philosophie de Boèce au Ve siècle pour dominer ensuite l'imaginaire médiéval[19]. »

Cependant, le seul fait que l'idéologie progressiste ait émergé dans l'Occident chrétien prouve à lui seul qu'au Moyen Âge le rapport des gens d'Église à la notion de progrès (même si ce terme n'existe pas encore) est beaucoup plus subtil et complexe. Ceci pour au moins deux raisons.

  • D'abord parce que l'idée même de salut dans l'au-delà peut être interprétée comme un idéal progressiste. Certes, à l'inverse des sociétés modernes, le progrès n'est absolument pas pensé sous un angle scientifique ou technique, selon les critères d'efficacité, mais il l'est en revanche en termes d'individus et de communauté : en termes éthiques : « Le concept de salut dans le monde médiéval n'a de sens que dans une perspective eschatologique : l'individu ne peut progresser que dans la voie du salut tout comme les sociétés, qui ne peuvent que viser le développement de la voie chrétienne dans le monde entier. (...) Le christianisme donne un sens à l'histoire (...) mais le mépris du monde implique le mépris du progrès matériel. Le seul but envisageable est le progrès moral, défini comme recherche du salut éternel[20]. »

Mais dès la seconde moitié du XIIIe siècle émerge la notion de progrès, au sens moderne du terme et même si le terme n'est pas encore utilisé, du fait que le latin reste encore la langue d'usage. Le franciscanisme joue à cet égard un rôle plus décisif que le thomisme, au point que "le vocabulaire du progrès (proficere, percifere bonum, profectus...) est récurrent chez Bonaventure"[26], ministre général des franciscains.

XVe siècle[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Humanisme et Humanisme de la Renaissance.
Peinte à Florence entre 1425 et 1428, la fresque de la Trinité de Masaccio est l'une des toutes premières oeuvres picturales où l'usage d'un point de fuite permet de conférer à une image un fort degré de réalisme.

L'époque est marquée par une profonde mutation en Europe occidentale, à commencer par l'Italie du Nord et les Flandres. Les historiens modernes l'appelleront "Renaissance", dans la mesure où la culture de l'Antiquité gréco-romaine est en quelque sorte réhabilitée après plusieurs siècles marqués par la chrétienté. Chez les élites, une nouvelle manière de penser émerge qui, elle aussi, sera qualifiée : l'humanisme. Sa singularité est en effet d'attribuer à "l'homme" et aux valeurs humaines une place centrale (anthropocentrisme), quand le christianisme leur conférait jusque là une place seconde, après Dieu (théocentrisme) : les premiers humanistes ne se sentent plus exclusivement des créatures mais également des créateurs, des inventeurs, des découvreurs... non pas en situation de concurrence avec Dieu - qui conserve le statut de Créateur par excellence - mais à son image. En cela, ils se sentent encouragés par la doctrine chrétienne depuis qu'elle a été révisée au XIIIe siècle - on l'a vu - par le thomisme, lequel établit une relation dialectique, équilibrée, entre foi et raison.

Ce changement dans l'histoire des idées résulte de plusieurs facteurs existentiels. Après plusieurs années de mauvaises récoltes puis une épidémie de peste qui élimine un tiers de sa population, les humains ont été contraints de restructurer leur économie. La société s’est urbanisée (plusieurs villes comptent désormais plus de 40000 habitants) et les premières compagnies internationales éclosent, appliquant de nouvelles techniques financières. Les banquiers lombards, qui – dès les années 1250 – avaient institué la pratique du prêt bancaire contre intérêt, implantent des bureaux dans le nord de l'Europe. Leurs débiteurs sont des rois, des seigneurs et des commerçants soucieux de mener à bien différents projets. Ce passage d'une économie féodale au commerce de l’argent coïncide avec l’éclosion des États modernes, nouvelles instances juridiques qui gagnent d'autant plus de légitimité dans l'imaginaire collectif que l'Église en perd, ébranlée par un schisme [29].  

Une nouvelle classe sociale apparaît, celle qui pilote la nouvelle économie et en tire profit : la bourgeoisie. Au fil du siècle, elle impose de plus en plus ses propres valeurs et alors qu’auparavant le monde d’ici-bas était associé à l’image de la Chute, il va peu à peu être étudié de façon objective et distanciée... "scientifique". En d'autres termes, l'idée de progrès, que - durant tous les siècles précédents - la chrétienté avait orienté vers l'intériorité (salut de l'âme) se retrouve projetée à l'extérieur : l'époque est celle des inventions de portée décisive (notamment l'imprimerie, qui va accélérer sensiblement la circulation des idées) et des grandes découvertes (en premier lieu celle de l'Amérique). Ce sont ces avancées techniques et scientifiques qui, peu à peu, font faire émerger l'idée de progrès dans les mentalités.

La citation du philosophe grec Protagoras, « L'homme est la mesure de toutes choses », et l'Homme de Vitruve, dessin de Léonard de Vinci (v.1490), sont les symboles les plus connus de la pensée humaniste.

Les humanistes de l'époque sont en effet conscients que la nouvelle conception du monde les conduit à "penser le progrès". Pour preuve un certain nombre de témoignages et d'écrits à caractère théorique, dont on a conservé la trace ; également des oeuvres dans le champ des arts plastiques (dessin, peinture, sculpture...) et celui de l'architecture, analysées par la suite par les historiens de l'art. A cet égard, l'un des événements le plus significatifs de cette prise de conscience est l'usage généralisé du point de fuite et de la perspective linéaire dans la composition des images par le peintre Masaccio, à Florence, durant la seconde moitié des années 1420. Car si la capacité de restituer une image plus ou moins réaliste du monde s'observait déjà dans l'Antiquité (par exemple dans les fresques de Pompei, l'art copte ou, plus récemment, l'art hérité de Giotto...), c'est la première fois qu'un artiste utilise une méthode scientifique pour restituer ce réalisme de façon aboutie, au point que l'idée de progrès pénètre à cette époque fortement le monde de l'art[30],[31].

Se manifestant par cette "évolution de l'art", sa "re-naissance", l'idée de progrès est entièrement marquée par l'accélération du processus de sécularisation qui s'est amorcé au siècle précédent à Sienne[32] et qui trouve à présent sa pleine expression dans la vie politique et culturelle de Florence, sous l'impulsion de la famille Médicis. En 1434, Cosme de Médicis, un banquier habitué à parcourir l'Europe pour inspecter ses filiales, est nommé à la tête de la ville et devient le premier grand mécène privé de l'art (rôle qui était jusqu'alors le privilège de l’Église). Sous l'influence du philosophe platonicien Gemiste Pléthon, il conçoit l'idée de faire revivre une académie platonicienne, qui sera finalement fondée en 1459, sous légide de Marsile Ficin puis de Jean Pic de la Mirandole et Ange Politien.

Dans les années 1450, l'Allemand Gutenberg invente un procédé aujourd'hui considéré comme l'une des plus grandes dates du "progrès technique" : l'imprimerie. Celle-ci va en effet jouer un rôle clé dans la diffusion des idées humanistes, en accélérant le processus vers l'Europe du Nord. Ainsi, grâce à elle, l'esprit de la Renaissance s'effectue en moins de deux générations dans les autres pays d'Europe[33]. L'imprimerie n'influe pas sur les mentalités uniquement par les idées qu'elle véhicule : parce qu'en tant que procédé technique, elle permet de toucher un nombre accru de personnes, elle donne des idées. C'est du reste un imprimeur bavarois, Mathias Roriczer, qui formule en 1486[34] l'idée d'un progrès continuel dans le domaine de l'artisanat et de l'architecture[35]. La science (ou plutôt l'idée que l'on peut s'en faire à l'époque) y est considérée comme une coopération menée à des fins non individuelles et s'inscrivant dans la longue durée.

XVIe siècle[modifier | modifier le code]

C'est durant ce siècle que le mot "progrès" apparait pour la première fois en français. Tout d'abord en 1532 sous la plume de François Rabelais puis en 1588, dans les Essais de Montaigne qui lui confère alors le sens d'une "transformation graduelle vers le mieux".

Pour saisir les raisons de l'émergence de ce terme à cette époque, il importe d'en rappeler brièvement le contexte.

Dès la fin du siècle précédent, en 1492, les Européens se sont aventurés loin de leurs terre et ont découvert un continent nouveau, l'Amérique. Ce repoussement des frontières physiques traduit une émancipation intellectuelle : parti de l'Italie et des Flandres, l'idéal humaniste s'étend aux autres nations. Et de façon correllée, la plupart des dirigeants de celles-ci s'émancipent de la tutelle de l'Église, ce qui se traduit par un schisme retentissant, la Réforme (initiée en 1517 par Luther) puis, aussitôt en France, par les fratricides Guerres de religion.

Ce n'est pas un hasard si c'est chez un imprimeur luthérien de Nuremberg que parait en 1543 un ouvrage (rédigé déjà depuis plusieurs années) aux retombées retentissantes : De Revolutionibus Orbium Coelestium (Des révolutions des sphères célestes) de Nicolas Copernic. L'astronome y expose la théorie de l'héliocentrisme : contrairement à l'idée répandue depuis l'Antiquité (... et au delà), la Terre ne se situe pas au centre de l'univers.

Sur le coup, cette théorie est plutôt bien reçue mais sa signification symbolique ("l'homme n'est pas au centre de l'univers", donc, contrairement au récit biblique de la Création, "il n'a pas à considérer son territoire comme supérieur aux autres mais comme un parmi d'autres posibles") va ébranler considérablement la conception du monde jusque là régnante et en initier une nouvelle.

Cette nouvelle conception se manifeste en Italie en 1520 et 1580 à travers une manière nouvelle de peindre : le maniérisme. Les artistes s'autorisent alors toutes sortes d'entorses aux règles, les licences, comme par exemple de contorsionner ou allonger exagérément les corps. Ces transgressions contribuent à valoriser la subjectivité (l'artiste en tant que "sujet") au détriment du motif représenté ("l'objet"). Pendant au moins quatre siècles, cette novation sera considérée comme un "progrès" par plusieurs générations d'historiens de l'art[36].

La dialectique foi-raison[modifier | modifier le code]

Connu surtout pour ses tableaux, Léonard de Vinci aborde également « l'homme » sous un angle physique et purement fonctionnel : l'anatomie.

Comme Copernic, Érasme et Léonard de Vinci font partie des personnalités aujourd'hui considérées comme les plus représentatives de l'époque. Et pour cause : tous trois visitent des régions éloignées des leurs et tous trois pratiquent différentes disciplines. ce faisant, ils invitent aussi bien à estomper les frontières physiques qu'à décloisonner le savoir. Faisant preuve d'une ouverture d'esprit exceptionnelle, ils témoignent d'une réceptivité au monde sensible par l'entremise de l'expérience et du raisonnement méthodique, démarche que systématisera un siècle plus tard l'Anglais Roger Bacon et qui constituera le fondement de la science moderne.

La posture scientifique invite à observer et analyser le monde indépendament de tout présupposé métaphysique. Ainsi, tout comme Copernic a conceptualisé son étude du système solaire indépendament de sa foi chrétienne et tout comme le théologien Erasme préfigure les sciences humaines lorsqu'il s'efforce d'analyser "l'âme humaine" à travers par exemple l'art, la façon d'éduquer ou les motivations à faire la guerre, Leonard se montre capable de peindre L'adoration des mages, disséquer des cadavres pour se livrer à des études d'anatomie ou encore concevoir toutes sortes de machines et d'équipements, dont certains ne se concrétiseront que plus tard.

"Le progrès" pourrait donc se caractériser alors par la capacité de cultiver en soi l'art de différencier et dialectiser la foi et la raison sans qu'aucun des deux termes l'emporte jamais sur l'autre. Cette capacité s'avérant particulièrement délicate à exercer, il s'en suit au fil du siècle un véritable conflit entre la science et la religion, dont le mouvement de la Réforme et les Guerres de religion constituent les premières manifestations avant, au siècle suivant, l'opposition de l'Église à l'héliocentrisme et le procès qu'elle intentera à Galilée.

C'est ainsi que, peu à peu dans les consciences, "le progrès" va s'identifier non pas à une dialectique de la foi et de la raison mais à une substitution de la première par la seconde, jusqu'à déboucher au déisme et aux "religions naturelles" au XVIIIe siècle puis finalement à l'athéisme et au scientisme au XIXe siècle.

XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

Le philosophe Francis Bacon (1561-1626) joue un rôle majeur dans la vulgarisation de la notion de progrès. En 1605, il publie le premier des six livres de sa Grande restauration des sciences, De dignitate et augmentis scientiae[37]. Dans le second, le Nouvel Organon, il classe les sciences selon un modèle qui servira à la publication en 1728 de l'Encyclopédie de Chambers, modèle de celle de Diderot. Dans un ouvrage publié un an après sa mort,La Nouvelle Atlantide, il imagine une cité parfaite dévolue à l'essor des sciences et des techniques :

« Le but de notre établissement est la découverte, et la nature intime des forces primordiales et de principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est possible (...) Notre fondation a pour fin de connaître les causes et les mouvements secrets des choses et de reculer les frontières de l'empire de l'homme sur les choses, en vue de réaliser toutes les choses possibles »[38].

Un manuscrit inachevé (Les Merveilles naturelles) propose également un aperçu de ce que les techniques peuvent apporter aux hommes : « une jeunesse presque éternelle, la guérison de maladies réputées incurables, l'amélioration des capacités cérébrales, fabriquer de nouvelles espèces animales et produire de nouveaux aliments, etc. ». Ainsi, pour Bacon, le progrès humain consiste à réaliser toutes les choses possibles, jusqu'à vaincre la mort et permettre à l'homme de vivre comme jadis dans le jardin d'Éden.

En France, René Descartes (1596-1650) joue également un rôle déterminant dans l'histoire de l'idée de progrès, notamment en 1637 avec la publication de son célèbre Discours de la méthode, sous-titré "Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences", qui constitue un plaidoyer pour une nouvelle fondation des sciences, sur des bases empiriques et non plus spéculatives, comme aux temps de la scolastique médiévale.

La fin du siècle, en France et en Angleterre, marque un tournant dans l'histoire de l'idée de progrès[39] En 1687, la Querelle des Anciens et des Modernes voit ainsi s'affronter les défenseurs des auteurs de l'Antiquité gréco-latine, menés par Boileau, et ceux qui, derrière Charles Perrault, pensent au contraire que l'époque peut amener des perfectionnements ("progrès") dans les arts et lettres. Prenant part au débat, Fontenelle jette les bases d'une vision foncièrement optimiste du progrès : inéluctable, général, universel et linéaire[40].

XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Page de titre du premier tome de l'Encyclopédie, 1751.

Le XVIIIe siècle est celui qui est le plus souvent associé à l'idée de progrès. Or aucun des deux grands ouvrages de référence de l'époque (l'Encyclopédie, supervisée par Diderot et d'Alembert de 1751 à 1772, et le Dictionnaire philosophique de Voltaire, en 1764) n'en donnent la moindre définition. La chose mérite d'être expliquée :

« (Le siècle) est traditionnellement lié à l’émergence d’une pensée philosophique novatrice face à un ordre politique, moral et intellectuel en plein délitement. La diffusion des idées nouvelles culminerait finalement avec la Révolution et la chute de l’Ancien Régime, qui concrétisent dans la sphère politique ce que les Lumières avaient préparé dans la sphère culturelle. L’expression de "siècle des Lumières" est à ce titre symptomatique d’une représentation commune, selon laquelle le XVIIIe siècle s’incarne tout entier dans la naissance et la diffusion d’une pensée progressiste qui, face à un christianisme obscurantiste et rétrograde, libère les esprits en propageant les valeurs luministes. Bien souvent, les grands thèmes du progrès des Lumières sont opposés à des conceptions chrétiennes qui constituent leur contrepoint exact, formant le socle d’une sorte d’"anti-progrès" obscurantiste (...). Or, cet état de fait, qui a longtemps prévalu – au moins dans l’imagerie commune –, prend en partie sa source dans l’historiographie révolutionnaire, qui cherchait, en récupérant le thème du combat luministe, à doter le nouveau régime d’une origine et d’une légitimité incontestables. De manière révélatrice, les valeurs républicaines traditionnelles revendiquent, aujourd’hui encore, cet héritage transposé, légitimant ainsi de façon rétrospective la vision bipolaire d’un siècle où le progrès terrasse l’obscurantisme rétrograde[41]. »

La plupart des théoriciens de l'histoire des idées invitent à démystifier la pensée des "Lumières", notamment Michel Foucault[42]. Ils rappellent que les mots (en premier lieu ceux connotés par des majuscules, comme "le Progrès" ou "les Lumières") sont les reflets de contingeances matérielles et en même temps le moyen de promouvoir celles-ci : ils ont une fonction performative. Or toute la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Grande-Bretagne et en France, est marquée par l'éclosion d'un phénomène d'une ampleur sans précédent dans l'histoire de l'humanité : le processus d'industrialisation ; processus occupant une place tellement prégnante dans l'imaginaire collectif qu'il est désigné, lui aussi et encore aujourd'hui, par une formule connotée : "la Révolution industrielle". Lentement mais radicalement, les humains façonnent leur environnement par toutes sortes de machines et de réseaux (routiers, fluviaux, ferrovières...), concrétisant ainsi la célèbre injonction lancée en 1637 par Descartes : se rendre "maîtres et possesseurs de la nature".

"Le progrès" n'est plus alors un simple concept, un idéal, il est devenu une réalité patente. Si, comme le souligne l'introduction de cet article, l'expression "le Progrès" est connotée et teintée d'idéologie, c'est donc parce que les idées sont conditionnées par les événements. "Le progrès" en tant que concept résulte du "progrès" scientifique et du "progrès" technique en tant que réalités.

Diderot[modifier | modifier le code]

Condorcet[modifier | modifier le code]

Avec son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, écrit alors qu'il se cachait sous la Terreur de 1793, Nicolas de Condorcet livre la vision classique du Progrès de l'être humain. Il y résume, de mémoire, la plus grande partie du savoir de son temps, contenue dans l'Encyclopédie de Diderot, et se projette dans un avenir qu'il imagine progressivement éclairé par la Raison, l'éducation, les connaissances, les découvertes scientifiques et techniques. Cette vision du Progrès dominera tout le XIXe siècle.

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Les Européens constatant l'impact de leurs industries sur la nature, le concept de progrès est le vecteur d'une conception du monde optimiste, voire euphorique, qui irrigue tout l'Occident. "Le progrès" tend alors à être assimilé au "progrès scientifique" et au "progrès technique".

Certains intellectuels expriment une véritable «foi dans le progrès ». C'est le cas notamment du philosophe Saint-Simon, auteur en 1825 d'un Nouveau Catéchisme, ouvrage inachevé dans lequel il préconise une société fraternelle dont les membres les plus compétents (industriels, scientifiques, artistes, intellectuels, ingénieurs…) auraient pour tâche d'administrer le pays le plus utilement possible, afin de le rendre prospère, et où régneraient l'esprit d'entreprise, le sens de l'intérêt général, la liberté et la paix.

La philosophie positiviste d'Auguste Comte (auteur entre 1830 et 1842 d'un Cours de philosophie positive) est également très influente, au point d'être assimilé par certains à une religion naturelle[43].

Dans ce contexte fébrile, extrêmement rares sont ceux qui se risquent à critiquer cet idéal. L'écrivain suisse Rodolphe Töpffer est l'un des premiers à s'engager dans cette voie. En 1835, il assimile "le progrès" à une idéologie foncièrement bourgeoise et conservatrice :

« Le progrès, la foi au progrès, le fanatisme du progrès, c’est le trait qui caractérise notre époque, qui la rend si magnifique et si pauvre, si grande et si misérable, si merveilleuse et si assommante. Progrès et choléra, choléra et progrès, deux fléaux inconnus aux anciens. […] Le progrès, c’est cette fièvre inquiète, cette soif ardente, ce continuel transport qui travaille la société toute entière, qui ne lui laisse ni trêve, ni repos, ni bonheur. Quel traitement il faut à ce mal, on l’ignore. D’ailleurs, les médecins ne sont pas d’accord : les uns disent que c’est l’état normal, les autres que c’est l’état morbide ; les uns que c’est contagieux, les autres que ce n’est pas contagieux. En attendant, le choléra – le progrès veux-je dire – va son train. [44]. »

En 1843, l'historien Jules Michelet ne critique pas explicitement "le progrès" mais il s'inquiéte des effets du "machinisme" (il est à cette occasion le premier à utiliser le terme) : « Le génie mécanique qui a simplifié, agrandi la vie moderne, dans l’ordre matériel, ne s’applique guère aux choses de l’esprit, sans l’affaiblir et l’énerver. De toutes parts je vois des machines qui viennent à notre secours (et) vous font croire que vous savez »[45] Cette prise de position inaugure le mouvement technocritique.

"Le progrès" n'est pas seulement un idéal propre aux milieux conservateurs, la gauche contestataire s'en empare également, tel l'anarchiste Pierre-Joseph Proudhon, qui affirme en 1851 :

« Ce qui domine dans toutes mes études, ce qui en fait le principe et la fin, le sommet et la base, la raison, en un mot; ce qui donne la clef de toutes mes controverses, de toutes mes disquisitions, de tous mes écarts ; ce qui constitue, enfin, mon originalité comme penseur, si je puis m'en attribuer quelqu'une, c'est que j'affirme résolument, irrévocablement, en tout et partout, le Progrès, et que je nie, non moins résolument, en tout et partout, l’Absolu[46]. »

Le progrès tel que le définit Proudhon, avant d’être une notion morale, est une notion synonyme de mouvement, de processus[47].

En 1855, le philosophe Eugène Huzar formule la première approche catastrophiste du "progrès" [48],[49].

A partir des années 1880, le processus s'accélère et le progrès tend à devenir une fin en soi (avant l'ère industrielle, l'évolution des techniques n'était pas théorisée : celles-ci se ramenaient à de simples potentialités. Mais lors de la première révolution industrielle (système fer/charbon/vapeur), ces potentialités éparses forment un ensemble cohérent par leqquel les humains déploient une véritable puissance par rapport à l'environnement naturel. Dès lors, la notion de progrès se confond avec celle de progrès technique)[réf. nécessaire].

En 1894, lors d'une conférence donnée à Manchester, l'Anglais William Morris critique le processus d'industrialisation avec virulence [50],[51].

XXe siècle[modifier | modifier le code]

En 1908, le philosophe et sociologue Georges Sorel (considéré comme l'un des principaux introducteurs du marxisme en France[52]) publie Les illusions du progrès, un recueil d'articles préalablement publiés dans le Mouvement socialiste. Il perçoit dans "le progrès" une idéologie qui trouve son origine au XVIIe siècle avec la pensée cartésienne, pour s'affirmer au siècle suivant en tant qu'idéologie de la bourgeoisie, notamment à travers l'Encyclopédie de Condorcet. La bourgeoisie ne poursuit selon Sorel qu'une ambition : se maintenir au pouvoir, et c'est précisément le rôle de l'idéologie du progrès de l'aider dans cette entreprise, en diffusant dans l'ensemble de la société un discours de propagande, à forte tonalité optimiste, qui la légitime en tant que classe dirigeante. Cette idéologie, poursuit Sorel, a un principe : trouver des explications simples permettant de "résoudre toutes les difficultés que présente la vie quotidienne". Dès lors, conclue t-il, le progrès n'apparaît nullement "comme l'accumulation de savoirs mais dans l'ornement de l'Esprit qui, débarrassé des préjugés, sûr de lui-même et confiant dans l'avenir, s'est fait une philosophie assurant le bonheur à tous les gens qui possèdent les moyens de vivre largement"[7].

En 1910, Jules Delvaille est l'auteur d’une thèse universitaire dans laquelle il dresse une "histoire de l’idée de progrès jusqu’au XVIIIe siècle"[53]. Il perçoit trois niveaux de lecture, susceptibles de se compléter :
- le constat d’une continuité des évènements passés ayant abouti à un état meilleur dans le présent ;
- l’idéologie, s'exprimant par le besoin d’un état meilleur et dont la réalisation semble accessible ;
- l’utopie, quand se manifeste une confiance inébranlable en l’avènement de temps meilleurs.

Haro sur la machine ![modifier | modifier le code]

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, qui s'est soldée par des millions de morts compte tenu des "progrès" de l'armement, une réflexion sur les machines s'amorce. Dès le début des années 1920, dans son roman d'anticipation R. U. R. (Rossum's Universal Robots), le Tchèque Karel Čapek décrit un monde façonné par des ingénieurs, lesquels fabriquant des machines androïdes dénuées de toute sensibilité et qui finissent par anéantir l'humanité. Le mot « robot » est alors utilisé pour la première fois. De son côté, l'écrivain français Romain Rolland publie La révolte des machines. Un peu plus tard, en 1927, recevant le Prix Nobel de littérature, le philosophe Henri Bergson prononce ces mots :

« On avait pu croire que les applications de la vapeur et de l’électricité, en diminuant les distances, amèneraient d’elles-mêmes un rapprochement moral entre les peuples : nous savons aujourd'hui qu'il n’en est rien, et que les antagonismes, loin de disparaître, risqueront de s’aggraver s’il ne s’accomplit pas aussi un progrès spirituel, un effort plus grand vers la fraternité[54]. »

La même année en Allemagne sort le film de Fritz Lang, Metropolis. L'action se déroule en 2026 dans une mégalopole où les humains adoptent des comportements exclusivement rationnels et où une machine se mue en divinité monstrueuse à laquelle les ouvriers les moins productifs sont impitoyablement sacrifiés.

Durant les années 1930 se développe la pensée technocritique, un grand nombre d'ouvrages paraissent qui tendent à ruiner l'idée même de progrès. Alors que les usines se mécanisent toujours davantage, des intellectuels de tous pays s'interrogent sur les raisons incitant les humains à s'échiner au travail et produire toujours plus, au mépris parfois de leur santé. Ils pointent alors une dimension sacrificielle du travail. Ainsi, au terme d'un long voyage aux États-Unis, Georges Duhamel dresse dans Scènes de la vie future un portrait sévère de la société américaine, les humains s'effaçant selon lui derrière la machine, ils lui sont aliénés[55]. Et en 1931, l'écrivaine italienne Gina Lombroso voit dans l’industrialisation un symptôme de décadence intellectuelle et morale[56].

La même année, Robert Aron et Arnaud Dandieu fustigent le fordisme et du taylorisme[57] et, en Allemagne, Oswald Spengler écrit :

« La mécanisation du monde est entrée dans une phase d'hyper tension périlleuse à l'extrême. La face même de la terre, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes n'est plus la même. [...] Un monde artificiel pénètre un monde naturel et l'empoisonne. La civilisation est elle-même devenue une machine, faisant ou essayant de tout faire mécaniquement[58] »

Avec le Russe Nicolas Berdiaev, la critique du progrès continue ensuite de se focaliser sur le "progrès technique" :

« Si la technique témoigne de la force et de la victoire de l’homme, elle ne fait pas que le libérer, elle l’affaiblit et l’asservit aussi. Elle mécanise sa vie, la marquant de son empreinte. (...) La machine détruit l’intégralité et la coalescence anciennes de la vie humaine. Elle scinde, en quelque sorte, l’esprit de la chair organique et mécanise la vie matérielle. Elle modifie l’attitude de l’homme à l’égard du temps, modifie ce dernier lui-même qui subit alors une accélération précipitée[59],[60]. »

En 1933, Berdiaev estime que « l'apparition de la machine et le rôle croissant de la technique représentent la plus grande révolution, voire la plus terrible de toute l'histoire humaine »[61] et Georges Duhamel revient à la charge dans un article intitulé « La querelle du machinisme » :

« La machine manifeste et suppose non pas un accroissement presque illimité de la puissance humaine, mais bien plutôt une délégation ou un transfert de puissance. (...) L’homme a conquis, entre toutes les bêtes, une place éminente et exceptionnelle. II a pris possession d’une grande partie du globe. Il s’est rendu, redoutable à beaucoup d’autres êtres. Que l’outil et la machine soient les instruments de cette victoire, c’est clair. (...) Dès maintenant s’explique le sens des mots transfert ou délégation de puissance. L’homme nu est un animal très misérable. Je veux bien reconnaître que l’homme est rarement nu, rarement privé des produits de son industrie. Faut-il dire qu’à toute délégation de puissance correspond une délégation des devoirs et des responsabilités ? (...) Il ne faut pas se hâter de parler d’une décadence de l’homme : la puissance, même accessoire et extérieure, est toujours la puissance. Il ne faut pas se hâter de parler d’une dégénérescence de l’homme. (...) Je ne vois pas, dans le machinisme, une cause, pour l’homme, de décadence, mais plutôt une chance de démission. Il est bien évident que nous demandons à nos machines de nous soulager non seulement des travaux physiques pénibles, mais encore d’un certain nombre de besognes intellectuelles. (...) Notre goût de la perfection, l’une de nos vertus éminentes, nous le reportons sur la machine. (...) Il est clair que les appareils et les machines tendent non seulement à prolonger, à compléter, à corriger, à multiplier nos sens, mais encore à les suppléer.[62] »

L'année suivante, l'historien américain Lewis Mumford s'interroge : « En avançant trop vite et trop imprudemment dans le domaine des perfectionnements mécaniques, nous n’avons pas réussi à assimiler la machine et à l’adapter aux capacités et aux besoins humains. »[63]. Et la philosophe française Simone Weil décrit le progrès technique comme n'apportant nullement le bien-être mais la misère physique et morale : « Le travail ne s’accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu’on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu’on en jouit, bref une place. »[64]

En 1936, Bernard Charbonneau fustige littéralement l'idée même de progrès :

« L’acceptation du progrès technique est aujourd’hui la cause profonde et permanente de toutes les confusions.(...) C’est l’idéologie du Progrès qui nous tue.[65],[66] »

Et dans une scène devenue célèbre de son film Les Temps modernes, montrant un ouvrier pris dans les engrenages d'une gigantesque machine, Charles Chaplin, popularise l'idée d'aliénation dans le travail mécanisé.

Durant tout le déroulement de la Deuxième Guerre mondiale, et partout dans le monde, l'activité industrielle se concentre à nouveau sur l'armement. Les critiques à l'égard du progrès sont inexistantes mais elles reprennent de plus belle juste à la fin du conflit, en 1945, quand des milliers de japonais sont tués en quelques minutes par des bombes atomiques, à Hiroshima et Nagasaki.

En 1946, l'Allemand Friedrich-Georg Jünger estime que "le progrès technique" correspond en fait à un déficit spirituel, que la raison cherche à dissimuler. Et que, bien qu'illusoire, ce progrès n'en finit pas de méduser les consciences[67],[68]. De son côté, le sociologue français Georges Friedmann analyse les « problèmes humains liés au machinisme industriel », en premier lieu dans le monde du travail[69].

L'année suivante, Georges Bernanos émet lui aussi une vive critique de la société industrielle, estimant que le machinisme limite la liberté des hommes et perturbe jusqu'à leur mode de pensée[70].

En 1948, dans La mécanisation au pouvoir, l'historien américain Siegfried Giedion écrit : « Les relations entre l'homme et son environnement sont en perpétuel changement, d'une génération à l'autre, d'une année à l'autre, d'un instant à l'autre. (...) Notre époque réclame un type d'homme capable de faire renaître l'harmonie entre le monde intérieur et la réalité extérieure ».

Et l'année suivante, dans son roman d'anticipation 1984, l'écrivain George Orwell décrit un monde totalitaire où la domination est assurée par un dispositif de télésurveillance.

Du "progrès" au "développement"[modifier | modifier le code]

Durant la fin de la décennie, la politique internationale influe substantiellement sur le débat d'idées. L'époque est en effet marquée par les plans de reconstruction de l'Europe, notamment le Plan Marshall, signé en 1947. Deux grandes "puissances" vont alors s'imposer sur la planète, les USA et l'URSS, les autres nations étant en quelqu sorte sommées de s'aligner sur l'une ou sur l'autre. Idéologiquement, tout oppose à première vue les deux blocs : l'un opte pour le capitalisme et l'encouragement de l'initiative privée par l'intermédiaire des entreprises, l'autre choisit le communisme et le contrôle de l'économie par l'État. En réalité, les deux leaders mondiaux entonnent le même cantique du progrès. Le mot, toutefois, tend à disparaître des discours officiels et à être remplacé par un nouveau terme : le développement. Lors de son discours d'investiture, le 20 janvier 1949, le président Truman y recourt à plusieurs reprises et désigne l'état de pauvreté qui touche un grand nombre de nations sous le terme sous-développement[71].

Durant les années 1950, le terme "progrès" reste toutefois parfois usité dans le champ des sciences humaines, conçu alors comme un mixage indiférencié de progrès technique et de progrès social, comme si le premier provoquait automatiquement le second. Analysant ainsi l'impact du progrès technique sur la population active, le démographe et économiste Alfred Sauvy propose une analyse pour le moins technique du progrès : il distingue le « progrès processif » du « progrès récessif »[72],: le progrès processif profite aux "dominés" parce qu'il ouvre des emplois nouveaux; inversement le progrès récessif profite aux « dominants » parce qu'il renforce le monopole des possédants[73]. Plus tard, l'historien de l'économie André Piettre résumera ainsi l'analyse de Sauvy : « le progrès processif agrandit la nature par rapport à l'homme en ce sens qu'il permet d'obtenir un rendement accru avec la même quantité d'effort et de facteurs naturels. (...) Il permet aux hommes de vivre plus nombreux sur un même espace : il élève l'optimum démographique. (...) Au contraire, le progrès récessif agrandit l'homme par rapport à la nature, c'est-à-dire qu'il lui permet d'obtenir le même rendement avec moins de travail. Il réduit donc le besoin d'hommes pour un même résultat. Il provoque le chômage et abaisse l'optimum démographique »[74].

Les politiques de reconstruction de l'Europe sont portées par des politiques de croissance et de plein emploi et elles se concrétisent par une forte élévation du niveau de vie dans les pays industrialés... "élévation" elle-même vécue par les populations comme un "progrès", quelque chose de positif car procurant toujours plus de bien-être matériel. Grands vainqueurs du conflit, les Américains font en Europe, à travers la culture de masse (notamment le cinéma), la promotion de leur mode de vie, l'American way of life, axé sur l'usage de l'automobile et des appareils électro-ménagers et la consommation de toutes sortes de nouveaux produits, y compris alimentaires. De part et d'autre de l'Atlantique, la publicité ne se contente donc plus de promouvoir ces produits (ce que faisait autrefois « la réclame ») : couplée avec le marketing, et comme lui, elle constitue une technique de communication visant à influencer les comportements. Dans ce contexte d'effervescence généralisée, la critique du progrès se trouve freinée, souvent assimilée à un discours rabat-joie, voire technophobe et rétrograde[réf. nécessaire].

"Le progrès" : catégorie "sacré"[modifier | modifier le code]

La première des tâches que s'assignent certains intellectuels consiste à démystifier le progrès : démontrer d'une part que la consommation de masse ne constitue pas la une garantie de mieux-être pour ceux qui s'y adonnent ; d'autre part qu'elle ne profite qu'à quelques uns sur la planète, en conséquence de quoi "le progrès" est un créateur et un accélérateur d'inégalités sociales.

Jacques Ellul est l'un de ceux-là. Selon lui, le noeud du problème, c'est le "progrès technique", le fait que "la technique", en soi" est l'objet d'une véritable vénération. En 1954 La Technique ou l'Enjeu du siècle constitue l'un des premiers ouvrages les plus importants et les plus cités du courant technocritique[75]. L'auteur conçoit la technique comme un phénomène autonome et dépassant largement le cadre du machinisme : la marge de manœuvre des humains pour le contrôler est de plus en plus limitée[76]. Après avoir passé au crible un certain nombre de définitions du mot « technique » faisant habituellement référence, Ellul propose celle-ci : « la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace »[77]. La technique est un facteur qui détermine tous les autres, y compris le capitalisme, sur lequel se cristallisent pourtant la majorité des critiques du monde contemporain : « Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n'est pas lui qui crée ce monde, c'est la machine. »[78] Et s'il en est ainsi, poursuit l'auteur, c'est parce que la technique est sacralisée :

« Le sentiment du sacré et le sens du secret sont des éléments sans lesquels l'homme ne peut absolument pas vivre. Or l'invasion technique désacralise le monde[79] dans lequel l'homme est appelé à vivre. Pour la technique, il n'y pas de sacré, il n'y a pas de mystère, il n'y a pas de tabou. Et cela provient justement du (fait qu'elle est devenue un phénomène autonome). (...) La technique est désacralisante car elle montre, par l'évidence et non par la raison (...) que le mystère n'existe pas. (...) L'homme qui vit dans le milieu technique sait bien qu'il n'y a plus de spirituel nulle part. Et cependant, nous assistons à un étrange renversement ; l'homme ne pouvant vivre sans sacré, il reporte son sens du sacré sur cela même qui a (désacralisé la nature) : la technique. Dans le monde où nous sommes, c'est la technique qui est devenu le mystère essentiel[80]. »

Le progrès : désenchanté ou éclaté ?[modifier | modifier le code]

  • Le discours sur "le progrès" est tout différent à la fin des années 1960, aux lendemains de l'année 1968 au cours de laquelle se sont déroulées d'importantes manifestations de la jeunesse, réclamant le rejet des formes traditionnelles d'autorité (les parents, les patrons, Dieu... mais aussi les discours universitaires savants). Ainsi le sociologue Raymond Aron évoque t-il, en pastichant le titre de Sorel, les "désillusions du progrès" :

« Après un quart de siècle de croissance économique, la société moderne affronte de nouveaux assauts : les uns, disciples fidèles ou infidèles de Marx, dénoncent ses échecs relatifs ou partiels, les îlots de pauvreté au milieu de la richesse, l'inégalité excessive de la répartition des revenus ; les autres, dont l'inspiration remonte à Jean-Jacques Rousseau, voire aux romantiques, vitupèrent contre la barbarie de la "civilisation industrielle", la dévastation de la nature, la pollution de l'atmosphère, l'aliénation des individus manipulés par les moyens de communication, l'asservissement par une rationalité sans frein ni loi, l'accumulation des biens, la course à la puissance et à la richesse vaine. (...) Tout se passe comme si les désillusions du progrès, créées par la société moderne (...) étaient éprouvées par la jeune génération avec une telle intensité que l'insatisfaction endémique s'exprime en révolte[81]. »

« C'est maintenant la technique qui opère le choix ipso facto, sans rémission, sans discussion possible entre les moyens à utiliser… L'homme (ni le groupe) ne peut décider de suivre telle voie plutôt que la voie technique … ou bien il décide d'user du moyen traditionnel ou personnel … et alors ses moyens ne sont pas efficaces, ils seront étouffés ou éliminés, ou bien il décide d'accepter la nécessité technique, il vaincra … soumis de façon irrémédiable à l'esclavage technique. il n'y a donc absolument aucune liberté de choix[84]. »

  • Durant les années 1980, "le progrès" (plus précisément le progrès technique) est présenté sous sa face la plus sombre. En 1986, le sociologue allemand Ulrich Beck affirme que, du fait que celui-ci n'a jamais été unanimement considéré comme une idéologie, nous vivons désormais sous sa coupe, dans "la société du risque"[85]. Ellul estime lui aussi que "tout progrès se paie", ceci d'autant plus que "le progrès technique soulève à chaque étape plus de problèmes (et plus vastes) qu'il n'en résout ; les effets néfastes du progrès technique sont inséparables des effets favorables ; tout progrès technique comporte un grand nombre d'effets imprévisibles"[86]. Toutefois, il considère qu' "on n'arrête pas le progrès", car, malgré les innombrables et sérieux risques qu'il fait courrir, le discours colporté sur "les technologies" est "bluffant" et l'emporte sur la conscience du danger.
  • Dans les années 1990, le philosophe finlandais Georg Henrik von Wright estime que le mythe du progrès n'est mort qu'en apparence car il survit sous d'autres apparences : « Si le mythe est mort, il vit toujours dans des formes dérivées qui identifient le progrès soit à la croissance économique, soit à la démocratie formalisée. Ces restes pétrifiés d'une croyance originairement optimiste continuent d'exercer une forte influence comme forces de motivation. Ils motivent les actes et les décisions des technocrates d'un côté et des politocrates de l'autre[87] ». Selon Gilbert Rist, "le développement" constitue précisément une forme dérivée du "progrès"[88].

XXIe siècle[modifier | modifier le code]

La situation diffère sensiblement d'un pays à l'autre, selon leurs niveaux de développement : post-industrialisation et technicisation galopante dans le monde occidental et au Japon, industrialisation accélérée dans les pays émergents (Inde, Chine, Brésil...); stagnation au stade « pré-industrielle » dans les pays dits "en développement", notamment en Afrique.

Critiques contemporaines[modifier | modifier le code]

On a vu qu'à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, quand que le mot "progrès" a commencé à être usité, et surtout au fil du XXe siècle, la notion de progrès a été l'objet d'un certain nombre de critiques.

Au début du XXIe siècle, le terme n'est plus utilisé que par les partis politiques, eux-mêmes en perte de crédibilité[89], notamment en France[90]. À la suite de son départ du Parti communiste, dont il fut dix ans le secrétaire général puis le président, Robert Hue crée en 2009 le Mouvement des progressistes, un mouvement résolu à réactualiser le processus historique d'émancipation initié selon lui par la Révolution française. Bien que "le progrès" soit de plus en plus considéré comme une idéologie néfaste pour l'environnement et l'égalité sociale, certains représentants de la gauche française continuent de s'y référer, notamment l'ancienne ministre PS Martine Aubry, qui appelle en 2011 à « l'union des forces de progrès »[91]. En 2017, le Mouvement des progressistes échoue à la primaire citoyenne précédant l'élection présidentielle.

Les intellectuels portent un regard rétrospectif : ils se focalisent sur le caractère idéologique du progrès en tant que vecteur du concept de modernité. Les critiques formulées sont essentiellement de deux types, selon qu'elles émanent du milieu laïc ou du milieu religieux, tout en concordant parfois :
* des philosophes et chercheurs en sciences humaines, d'une part, tendent à considérer que "le progrès" sert d'argument de propagande aux acteurs du capitalisme afin d'asseoir insidieusement leur domination sur les classes sociales qui, elles, n'exercent pas de responsabilités particulières dans le système ;
* des hommes d'Église et des théologiens chrétiens abordent d'autre part la question sur le temps long. Ils estiment que "le progrès" est une idéologie résultant du processus de sécularisation qui s'est amorcé il y a au moins cinq siècles, durant la Renaissance, et qui s'est fortement accentué durant Siècle des Lumières. Ils analysent alors la promesse de bien-être matériel dans la société de consommation comme un sucédané du salut chrétien puis ils dressent un bilan sévère de ce glissement de sens.

Philosophie/sociologie[modifier | modifier le code]

Il faut attendre le bilan de la Première Guerre mondiale pour que la situation évolue. Le nombre de victimes alimente en effet une critique de l'humanisme et les interrogations sur le concept de progrès. Dans deux essais récents, le poliotologue Pierre-André Taguieff en dresse un panorama depuis Francis Bacon jusqu'aux auteurs contemporains[92]. Il estime que la remise en cause de la notion de progrès doit beaucoup aux travaux du philosophe Hans Jonas (Le Principe responsabilité 1979), qui met en évidence les dangers associés au progrès technique et préconise les principes de développement durable. Cette critique, rappelle t-il, ne se résume pas à une dénonciation des dangers écologiques ou ethnocidaires[93] du progrès technique. Est également visée la disparition d'un but assigné au progrès, qui n'aurait alors plus pour horizon que son propre déploiement. Ce que Taguieff appelle le « bougisme »[94] avait déjà été dénoncé dès les années 1950 par Jacques Ellul puis durant les années 1970 par Jean Baudrillard et renvoie également à la notion de présentisme développée au début du XXIe siècle par François Hartog pour exprimer l'idée que les humains - tous niveaux de responsabilité confondus - prennent de moins en moins compte du long terme[95].

Est ainsi questionnée la capacité du progrès, sous toutes ses formes, à prendre en compte l'intégralité des variables naturelles, matérielles, culturelles, économiques, qui contribuent à la structuration, au développement, voire à la régression des sociétés. C'est le cas du mouvement pour la décroissance présent en France et dans d'autres pays occidentaux, qui insiste sur l'aspect quantitatif du progrès technique associé à la surconsommation, se réalisant au détriment de l'aspect qualitatif.

Aujourd'hui, bien après que l'invasion et la colonisation des territoires amérindiens par les Européens ont éradiqué 80 % de la population qui y vivaient, certains auteurs[96],[97] et des ONG comme Survival International dénoncent le fait qu'il y a toujours aussi de très nombreuses « victimes du progrès », et que le progrès forcé et le développement imposé jugés par l'ONG continue à être ethnocidaire envers des peuples autochtones dont les gouvernements nationaux, souvent sous couvert du progrès et de la civilisation ne reconnaissent pas leurs droits à l'autodétermination ni souvent l'accès aux ressources naturelles ou foncières de leurs propres territoires ancestraux[93]. La construction de route, les missions, l'introduction de la médecine occidentale (causant un recul des médecines traditionnelles[98]), du commerce, de la publicité, des moyens modernes de communication détruit ces sociétés, contre leur gré parfois[99]. Le progrès médical était supposé profiter aux populations aborigènes entretenant des contacts avec les « colonisateurs » ou la « civilisation », mais les épidémies les ont souvent décimés et l'espérance de vie des populations autochtones reste souvent significativement moindre que celle des autres habitants des mêmes pays (souvent 7 à 20 ans de moins ; 15-20 ans de moins pour les aborigènes australiens par exemple, particulièrement touchés[100])[101]. De même le taux de suicide est-il beaucoup plus élevé chez ces populations. L'obésité et les suicides posent de graves problèmes chez les inuits dont l'alimentation s'est américanisée[102] et malgré des conditions de vie apparemment plus favorables qu'autrefois[103].

En 2008, l'économiste anglais Richard Layard (ancien conseiller du Premier ministre Tony Blair et auteur d'un livre intitulé "Le prix du bonheur"[104]) estime que l'« on ne devrait pas compter comme progrès ce qui rend heureux aujourd'hui aux dépens de l'avenir ». L'année suivante, son confrère (Tim Jackson remet lui aussi en cause de la notion de progrès dans son rapport Prospérité sans croissance).

Religion[modifier | modifier le code]

Le christianisme établit un rapport complexe et changeant avec le concept de progrès. Face à la réalité que constituent le progrès scientifique, le progrès technique, et surtout les changements de vie (amélioration du niveau de vie en occident / paupérisation croissante dans le Tiers Monde) et les positionnements politiques qu'ils provoquent (naissance et développement du socialisme) dans la population, l'Église se retrouve contrainte de prendre position à maintes reprises. Tout d'abord pour condamner ostensiblement la modernité puis, à partir du début des années 1960, pour attester d'une volonté de s'y adapter tout en fustigeant l'état d'esprit matérialiste qui accompagne la quête sans cesse croissante de confort matériel, au détrimentr des valeurs spirituellles.

La question sociale est abordée par le pape Léon XIII dans l'encyclique Rerum Novarum (1891).

Jean XXIII se positionne sur le même thème en 1961 (encyclique Mater et Magistra et la question de la modernité est au centre du deuxième concile du Vatican (1962-1965).

Le pape Paul VI

En 1967, le pape met les hommes en garde contre les dangers du progrès technique mais il s'exprime en se référant non pas tant aux Évangiles qu'à un humanisme nouveau, qu'il appelle de ses voeux[105], c'est-à-dire à un cadre de pensée établi par les humains au fil des siècles, en marge de l'Église.

Le pape Paul VI a consacré son encyclique Populorum Progressio (1967) sur la notion chrétienne de progrès. Il encouragea le développement d'un humanisme intégral à l'exemple de celui proposé par le philosophe Jacques Maritain. Dans cette encyclique, il indique que l'être humain est « capable d’être lui-même l’agent responsable de son mieux-être matériel, de son progrès moral, et de son épanouissement spirituel». Lors d'un important discours à la FAO en 1970 pour son 25e anniversaire, il avertissait déjà de manière prémonitoire : « les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme ».

Le pape François rappelle dans Laudato si' les positions de ses prédécesseurs. Dans cette encyclique, il regrette que « la croissance de ces deux derniers siècles n’a pas signifié sous tous ses aspects un vrai progrès intégral ni une amélioration de la qualité de vie » ; il invite à « chercher d’autres façons de comprendre l’économie et le progrès » ; il fustige « le mythe moderne du progrès matériel sans limite » ; il reconnait que « nous ne pouvons pas ne pas valoriser ni apprécier le progrès technique » ; il souligne néanmoins que « l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience » ; il souhaite que l'on oriente la technique pour « la mettre au service d’un autre type de progrès, plus sain, plus humain, plus social, plus intégral » ; il avertit qu'« on ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain » ; il souligne que les processus biologiques « ont un rythme lent qui n’est pas comparable à la rapidité qu’imposent les progrès technologiques actuels » ; pour finir, il appelle tout simplement à « d'autres formes de progrès et de développement », à « convertir le modèle de développement global » et à « redéfinir le progrès ».

De fait, depuis le début du XXe siècle, différents intellectuels font remarquer que la civilisation occidentale ne serait pas devenue "moderne", ne se serait pas sécularisée et n'aurait pas développé le "mythe du progrès" si elle n'avait pas calqué ses positions sur celles du christianisme[106]. Celui-ci, indirectement (sans l'afficher explicitement), a servi de berceau à l'humanisme, au progressisme ainsi qu'au capitalisme, le modèle économique considéré comme le plus adapté pour concrétiser l'idéal progressiste. Max Weber est le premier et le plus connu d'entre eux[107].

Plus récemment, en 2005, le sociologue des religions américain Rodney Stark affirme que le capitalisme a été inventé au début du IXe siècle par des moines qui, en dépit de leur rejet apparent des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines[108]. Selon cet auteur, Saint Augustin célébrait "l'invention exubérante" qui est au coeur du concept de progrès et les valeurs qui ont le plus cours aujourd'hui, dont le progrès scientifique, doivent leur succès au christianisme. Mais avant que Stark ne tire de sa démonstration des conclusions positives ("c'est grâce à l'Église que le monde moderne est aujourd'hui ouvert à l'idée de progrès"), le théologien Jacques Ellul, dans la deuxième moitié du XXe siècle, a développé pendant plusieurs années une analyse totalement opposée : "c'est parce que l'Église et les chrétiens se sont montrés extrêmement lâches et non-critiques vis-à-vis du soi-disant progrès technique que celui-ci poursuit désormais son développement de façon autonome, comme laissé à lui-même"[109].

Selon Michel Aupetit, archevêque de Paris, le progrès technique n'a pas de valeur positive ou négative pour lui-même ; "c'est l'éthique qui dit ce qui est juste dans l'utilisation du progrès technique". Ainsi, intelligence artificielle et robotisation, observées sous un angle éthique, posent de nombreuses questions car, en s'affranchissant de toute notion de solidarité "aux plus faibles", ces avancées technologiques interrogent notre humanité, basée sur "la capacité à intégrer la fragilité."[110]

Au niveau du culte lui-même, le progrès liturgique est conçu comme allant de pair avec le développement du dogme selon la formule lex orandi lex credenti.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Définitions du Larousse
  2. Définitions du Littré
  3. Albert Dauzat, Nouveau dictionnaire étymologique, Paris, Larousse.
  4. Rabelais, Le Tiers Livre, XXV, éd. Screech, p. 185
  5. Montaigne, Essais, éd. P. Villey, Paris, PUF, 2e édition, 1965, II 12, p. 497.
  6. CD Echaudemaison, Dictionnaire d'économie et de Sciences sociales, Nathan Paris, 1993
  7. a et b Georges Sorel, Les illusions du progrès, Paris, Marcel Rivière, 1908. Réed. L'Âge d'Homme, 2005
  8. Raymond Aron, Les Désillusions du progrès, Calmann-Lévy, 1969. Réed. Gallimard, 1996
  9. CFDT, Les dégâts du progrès. Les travailleurs face au changement technique, 1977, Seuil, Paris; François de Closets, En danger de progrès, Denoël, 1978
  10. Jacques Le Goff, "Progresso/reazione", Enciclopedia Einaudi, Turin, 1977-1982
  11. Hésiode, Les Travaux et les Jours, traduction : Paul Mazon, Les Belles Lettres
  12. Suzanne Said, "Le Prométhée enchaîné, un hymne au progrès ?" L'information grammaticale, n°23, 1984, pp. 33-37
  13. Antoinette Novara, Les Idées romaines sur le progrès d’après les écrivains de la République : essai sur le sens latin du progrès, 2 vol., Paris, Les Belles Lettres, 1983
  14. Antoinette Novara, op. cit. Cité par Jules Wankenne, compte-rendu du livre de Novara, L'Antiquité classique n°54, 1985, p.379
  15. Antoinette Novara cité par Jules Wankenne, op. cit. p.380
  16. Philippe Le Doze, « Rome et les idéologies : réflexions sur les conditions nécessaires à l’émergence des idéologies politiques », Revue historique 3/2015, pp.587-618
  17. Mathilde Herrero, Histoire de l’idée de progrès de l’Antiquité au XVIIe siècle, Nonfiction.fr, 24 janvier 2013.
  18. Jacques Le Goff, Le Moyen Âge est une époque pleine de rires ! Le Point, 1er avril 2014
  19. Emmanuèle Baumgartner et Laurence Harf-Lancner (dir.), Progrès, réaction, décadence dans l'Occident médiéval, Droz, 2003, p.7
  20. Ibid. pp. 8 et 9
  21. Jean-Paul Trudel, Saint Augustin, humaniste : étude sur la place de Saint Augustin dans l'histoire de la culture classique, Éditions du bien public, , 171 p.
  22. Charles Béné, Érasme et saint Augustin ou Influence de saint Augustin sur l’humanisme d’Érasme, Droz, , 474 p. (ISBN 978-2600030250)
  23. Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils, vers 1260
  24. Jacques Maritain, Principes d’une politique humaniste, Paul Hartmann, 1945 ; Réedition in Œuvres complètes, tome VIII, Fribourg, éditions universitaires et Paris, éd. Saint-Paul, 1991, p. 227.
  25. Louis Lachance, L'humanisme politique de Saint Thomas d'Aquin, Quentin Moreau, (1re éd. 1965), 536 p. (ISBN 978-2930788005)
  26. Emmanuèle Baumgartner et Laurence Harf-Lancner (dir.), op. cit. p.19
  27. Roger Bacon, Opus tertium, chap. II. Opus minus, édi. Brewer p. 322. S. C. Easton, Roger Bacon and his Search of a Universal Science, Oxford, 1952, 126-143.
  28. Olga Hazan, Le mythe du progrès artistique: étude critique d'un concept fondateur du discours sur l'art depuis la Renaissance, Presses de l’Université de Montréal, 1999
  29. Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Flammarion, (1re éd. 1985), 112 p. (ISBN 978-2081307957)
  30. Gérard Buis, "Progrès et perspective" in L'idée de progrès, Vrin, 1981
  31. Olga Hazan, "De la notion de progrès artistique dans la représentation de l'espace", Bulletin des médiévistes québécois, déc. 1995, pp. 22-34
  32. Patrick Boucheron, Conjurer la peur : Essai sur la force politique des images, Sienne, 1338, Points, 2015
  33. Paul F. Grendler, Printing and censorship, Cambridge University Press, 1988
  34. Mathias Roriczer, Von der Fialen Gerechtigkeit (Comment construire correctement des pinacles et des tours)
  35. Edgar Zilsel, The Genesis of the Concept of Scientific Progress, Journal of the History of Ideas, 1945, 6, p. 325.
  36. Olga Hazan, Le mythe du progrès artistique: étude critique d'un concept fondateur du discours sur l'art depuis la Renaissance, Presses de l’Université de Montréal, 1999
  37. Francis Bacon, The Two Books of Francis Bacon of the profiscience and Advancement of Learning divine and Human, to the King, 1605 ; traduit en latin en 1623 dans une version amendée pour le continent : De dignitate et augmentis scientiarum). Première traduction en français, 1624. Titre anglais par la suite abrégé : The Advancement of Learning. Dernière traduction en français : Du progrès et de la promotion des savoirs, Gallimard, 1991. Autre traduction : Du progrès et de l'accroissement des sciences.
  38. Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide (1627) in Œuvres de François Bacon, Auguste Desprez, Paris, 1840, traduction d'Antoine de La Salle en 1800 p. 596 et p. 119
  39. Frédéric Rouvillois, L'invention du progrès 1680-1730, Kimé, 1996 (rééd. CNRS Éditions, 2010)
  40. Fontenelle, Digression sur les anciens et les modernes, 1688
  41. Hugo Borgogno, Et les Lumières furent : l’idée de progrès dans la France du XVIIIème siècle, Nonfiction.fr, 24 janvier 2013
  42. Michel Foucault, L'Archéologie du savoir 1969. Réed. Gallimard, 2008.
  43. Raquel Capurro, Le positivisme est un culte des morts, Epel Eds, 2001
  44. Rodolphe Töpffer, Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois, 1835, 1853. Réed. Le temps qu’il fait, 2001
  45. « Leçons de M. Michelet », in Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, Liège, 1843.
  46. Pierre-Joseph Proudhon, Philosophie du progrès. Programme, 1853. Réed. Elibron Classics, 2002
  47. Extraits commentés de “De l’idée de progrès” (1851) in Philosophie du progrès, Irène Pereira, IRESMO, 25 septembre 2011
  48. Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, Dentu, 1855. Réed. Ère, 2008
  49. Jean-Baptiste Fressoz, L'Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Seuil, , p. 17
  50. William Morris, L' Âge de l'ersatz et autres textes contre la civilisation moderne, Encyclopédie des nuisances, 1999
  51. Retranscription en ligne
  52. Sociologie critique et critique de la sociologie, Genève, Droz, 1976, 230 p., p. 82
  53. Jules Delvaille, Essai sur l’histoire de l’idée de progrès jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, 1910; Réed. Hachette/BNF, 2013
  54. Propos cité par Caterina Zanzi, « La machine dans la philosophie de Bergson », in Annales bergsonniennes, VI, PUF, 2014, page 292. Texte accessible en ligne
  55. Georges Duhamel, Scènes de la vie future, 1930. Dernière édition : Les mille et une nuits, 2003
  56. Gina Lombroso, La Rançon du machinisme, Payot, 1931
  57. Robert Aron et Arnaud Dandieu, Le cancer américain, 1931. Dernière édition : L'Âge d'homme, 2008.
  58. Ostwald Spengler, L'homme et la technique, 1931
  59. Nicolas Berdiaev, De la destination de l'homme. Essai d’éthique paradoxale. édition originale : 1931. Dernière édition en français : L'Âge d'homme, 2010
  60. Elkorg projects
  61. Nicolas Berdiaev, L'Homme et la Machine, 1933 (traduit en français la même année).
  62. Georges Duhamel, « La querelle du machinisme », article publié en 1933 dans La Revue de Paris. Accessible en ligne.
  63. Lewis Mumford, Technique et civilisation, 1934
  64. Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934. Dernière édition : Folio, coll. « Essais », 1998
  65. Bernard Charbonneau, 1936. In Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, Nous sommes révolutionnaires malgré nous, Le Seuil 2014.
  66. Jean-Pierre Tuquoi, "Ellul et Charbonneau : C’est l’idéologie du progrès qui nous tue", Reporterre, 21 avril 2014
  67. Friedrich-Georg Jünger, La perfection de la technique'
  68. Présentation de l'ouvrage par Robert Steuckers, accessible en ligne.
  69. Georges Friedmann, Problèmes humains du machinisme industriel, Gallimard, 1946
  70. Georges Bernanos, La France contre les robots, 1947. Réed. Castor Astral, 2017
  71. Ouvaton, Le « Point IV » du Président Truman : l’invention du développement ou l’intégration des " Sud " au mythe occidental de la croissance, 29 janvier 2007
  72. Alfred Sauvy, « Théorie générale de la population », 1952-1954, TI, p. 193 et suiv.
  73. René Courtin, "Un retour à l'économie non monétaire : le macro-marginalisme d'Alfred Sauvy", Revue d'Économie Politique, mai-juin 1954
  74. André Piettre, Pensée économique et théories contemporaines, Dalloz, Paris, 1970
  75. Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, 1952. Rééd. Economica, 2008
  76. Ibid. p.2.
  77. Ibid. pp.18-19
  78. Ibid. p.3 - Lorsqu'on recontextualise la phrase dans son contexte, « machine » est à remplacer par « technique ».
  79. Pour évacuer toute ambiguïté, c'est de "la nature" à laquelle Ellul se réfère ici, et non "le monde" dans son intégralité ; d'autant plus que l'univers des villes est un milieu déjà grandement technicisé.
  80. Ibid. p.130-132.
  81. Raymond Aron, Les désillusions du progrès : Essai sur la dialectique de la modernité, 1969 (réed. Gallimard/poche, 2010)
  82. (en) « The Limits to Growth », sur Club de Rome (consulté le 20 août 2016).
  83. Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979
  84. Jacques Ellul, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 1977, p. 245
  85. Ulrich Beck, Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne, Suhrkamp, 1986. Trad. fr. La Société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Aubier, 2001,
  86. Jacques Ellul, Le bluff technologique, Pluriel, 1988, p. 96-156
  87. Georg Henrik von Wright, Myten om framsteget, 1993. Trad. fr. Le mythe du progrès, L'arche, 2000, pp. 68-69
  88. Gilbert Rist, Le Développement : Histoire d'une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, coll. « Références », Paris, 1996 : 4e éd. revue et augmentée, 2013.
  89. Les partis, de la crise au déclin ?, The Conversation, 21 mars 2016
  90. Les partis, un déclin irrémédiable ?, La Tribune, 30 mars 2016
  91. Martine Aubry emploie cette expression le 29 septembre 2011. Voir « Mitterrand, le chemin »
  92. Du progrès. Biographie d'une utopie moderne, Librio, 2001; Le Sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Flammarion, 2004.
  93. a et b Survival International, campagne intitulée Progress can kill ; Forcing development or progress on tribal people does not make them happier or healthier. In fact, the effects are disastrous. The most important factor by far for tribal peoples' well-being is whether their land rights are respected (Le progrès peut tuer; Forcer le «développement» ou de «progrès» de populations tribales ne les rend pas plus heureuses ni plus saines. En fait, les effets sont désastreux. Le facteur le plus important et de loin, pour le bien-être des peuples indigènes est le respect de leurs droits fonciers), consulté 2013-04-25
  94. Pierre-André Taguieff (philosophe), Résister au bougisme, éd. Mille et une nuits, 212 p.
  95. François Hartog, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, 2003.
  96. Bodley, J. 1975. Victims of Progress . Cummings Publishing Company: Menlo Park.
  97. Rogelio Garcia-Contreras (1997), A Critical Essay on John H. Bodley’s Victims of Progress; High Plains Applied Anthropologist No. 2, Vol. 17, PDF, 3 pages
  98. Athias, R. 2004. Indigenous Traditional Medicine Among the Hupd'äh-Maku of Tiquié River (Brazil). Paper Delivered at Indigenous Peoples' Right to Health: Did the International Decade of Indigenous People Make a Differ ence? 9-10 December 2004. London School of Hygiene and Tropical Medicine: London
  99. Survival International]Progress can kill ; How imposed development destroys the health of tribal peoples, PDF, 59 p
  100. Anderson, I., Crengle, S., Kamaka, M., Chen, T., Palafox, N., Jackson-Pulver, L. 2006. Indigenous Health in Australia, New Zealand and the Pacific. The Lancet , 367 1775-1785
  101. voir le texte et le tableau présentant les espérances de vie pour divers populations autochtones (hommes, femmes) "Life expectancy (years) par rapport à la moyenne du pays, dans le rapport Survival International]Progress can kill ; How imposed development destroys the health of tribal peoples page 10
  102. Arctic Health Research Centre (1959), An Appraisal of the Health and Nutritional Status of the Eskimo . Interdepartmental Committee on Nutrition for National Defense: Fairbanks
  103. Bjerregaard, P., Young, T.K., Dewailly, E., Ebbesson, S. 2004. Indigenous Health in the Arctic: An Overview of the Circumpolar Inuit Population. Scandanavian Journal of Public Health 32, 390-395
  104. Richard Layard, Le prix du bonheur. Leçons d'une science nouvelle, Armand Colin, 2007
  105. Paul VI, Populorum Progressio, 26 mars 1967, lettre encyclique, article 20
  106. Parmi ces penseurs, citons simplement Eric Voegelin, Die politischen Religionen, 1938 ; trad. fr. Les Religions politiques, Le Cerf, 1994.
  107. Selon Weber, le capitalisme a été considérablement revitalisé au milieu du XVIIIe siècle par le développement de l'ethos protestant, particulièrement puritain, qui élève le travail et le progrès aux rangs de valeurs. - Max Weber , L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1904-1905, Plon, 1964 ; nouvelles traductions : Flammarion, 2000, et Gallimard, 2003.
  108. Rodney Stark, The Victory of Reason : How Christianity Led to Freedom, Capitalism and Western Success, 2005 ; trad. fr. Le Triomphe de la raison. Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, Presses Renaissance, 2007
  109. Jacques Ellul, Fausse présence au monde moderne, Les Bergers et Les Mages, 1964 ; L'idéologie marxiste chrétienne, 1979, réed. 2006 ; La subversion du christianisme, 1984, réed. 2012
  110. « Michel Aupetit : “L’Église n’est pas un lobby… sinon elle serait plus efficace“ », sur www.lavie.fr (consulté le 4 juin 2018)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Classement par ordre inversement chronologique de la première édition
Les ouvrages en langues étrangères ne sont mentionnés que s'ils ont été traduits.
XXIe siècle

  • Etienne Klein, Sauvons le progrès, Éditions de l'Aube, 2017
  • Georges Vignaux, Le mythe du progrès: Discours, techniques idéologies, 2017
  • Jacques Bouveresse, Le mythe moderne du progrès. La critique de Karl Kraus, de Robert Musil, de George Orwell, de Ludwig Wittgenstein et de Georg Henrik von Wright, Agone, 2017
  • Robert Redeker, Le Progrès ? Point final, Ovadia, 2015
  • Collectif, L'idéologie du progrès dans la tourmente du postmodernisme (actes de colloque), Académie Royale de Belgique, 2012
  • Jean Druon, Un siècle de progrès sans merci. Histoire, physique et XXe siècle, Jean Druon L'échappée, 2009
  • Kirkpatrick Sale, Le mythe du progrès, Non Fides, 2008
  • Ronald Wright, Brève histoire du progrès, éditions Hurtubise, HMH, 2006.
  • Ronald Wright, La Fin du progrès ?, Editions Naïve, février 2006
  • Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste ...: ... sans devenir réactionnaire, Fayard, 2005
  • Sylvie Mullie-Chatard, De Prométhée au mythe du progrès: mythologie de l'idéal progressiste, L'Harmattan, 2005
  • Pierre-André Taguieff, Le Sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Flammarion, « Champs », 2004
  • Robert Redeker, Le progrès ou l’opium de l’histoire, Pleins feux, coll. Etude(s), 2004
  • Michel Claessens, Le progrès au XXIe siècle, L'Harmattan, 2003
  • Emmanuelle Baumgartner et Laurence Harf-Lancner, Progrès, réaction, décadence dans l'Occident médiéval, Droz, 2003,
    lire en particulier la préface de Laurence Harf-Lancner, pp. 7-22 : "L'idée de progrès dans l'occident médiéval : un paradoxe ?"
  • Alain Touraine, Barbarie et progrès, Alice, 2002
  • Pierre-André Taguieff, Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, EJL, « Librio », 2001
  • Dominique Bourg, Jean-Michel Besnier (dir.), Peut-on encore croire au progrès ? Garnier-Flammarion, 2000

XXe siècle

  • Olga Hazan, Le mythe du progrès artistique: étude critique d'un concept fondateur du discours sur l'art depuis la Renaissance, Presses de l’Université de Montréal, 1999
  • Teodor Shanin, L’idée de progrès, 1997
  • Dominique Lecourt, L'avenir du progrès. Entretien avec Philippe Petit, Textuel, 1997
  • Dominique Bourg, Nature et technique. Essai sur l'idée de progrès, Hatier, 1997
  • Sylvie Lelièpvre-Botton, L'Essor technologique et l'idée de progrès, Ellipses, 1997
  • Gilbert Rist, Le Développement : Histoire d'une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, coll. « Références », Paris, 1996 (ISBN 2-7246-0694-9), 4e éd. revue et augmentée, 2015 (ISBN 978-2-7246-1279-0).
  • Frédéric Rouvillois, L'invention du progrès 1680-1730, Kimé, 1996 (rééd. CNRS Éditions, 2010)
  • Georg Henrik von Wright, Myten om framsteget, 1993. Trad. fr. Le mythe du progrès, L'arche, 2000
  • David Noble, Progress Without People, Between The Lines, Toronto (Canada), 1993 (trad. fr. Le Progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, Agone, 1995)
  • Robert Bonnaud, Les alternances du progrès, Kimé, 1992
  • Christopher Lasch, The True and Only Paradise, 1991 (trad. fr. Le Seul et vrai Paradis. Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques, Champs/Flammarion, 2002)
  • Jacques Ellul, Le bluff technologique, 1988 (réed. Hachette, 2012)
  • André Tosel, "Mythe ou crise de l'idée de progrès ?" Praxis, Éditions sociales, 1984
  • Antoinette Novara, Les Idées romaines sur le progrès d’après les écrivains de la République : essai sur le sens latin du progrès, 2 vol., Paris, Les Belles Lettres, 1983
  • Jean Larmat, L'idée de progrès, Vrin, 1981
  • François de Closets, En danger de progrès, 1970 (édition révisée et augmentée, 1972)
  • Raymond Aron, Les Désillusions du progrès : Essai sur la dialectique de la modernité, 1969 (réed. Gallimard/poche, 2010)
  • Pierre Piganiol, Maîtriser le progrès. Inventaire de l'avenir, Robert Laffont, 1968
  • Radovan Richta, "Révolution scientifique et technique et transformations sociales", L'Homme et la société n°3, 1967, pp. 83-103
  • Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, 1952 (réed. Economica, 2008)
  • Collectif, Progrès technique et progrès moral, Paris, Oreste Zeluck éditeur, 1946
  • Georges Friedmann, La Crise du progrès : Esquisse d'une histoire des idées (1895-1935), Gallimard, 1936
  • René Hubert, "Essai sur l'histoire d'idée de progrès", Revue d'histoire de la philosophie, 1934
  • Henry Ford, Le Progrès, trad. fr. A. Foerster, Paris, Payot, 1930
  • Eugène Dupréel, Deux essais sur le progrès, éd. Lamertin, Bruxelles, 1928
  • Jules Delvaille, Essai sur l’histoire de l’idée de progrès jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, thèse déposée à la Faculté de Lettres de Paris,
    Félix Alcan, 1910 (réed. Slatkine, 1969; Georg Olms, 1977; Skatline reprints, 2012; Hachette/BNF, 2013)
  • Georges Sorel, Les illusions du progrès, 1908 (réed. L'Âge d'homme, 2005)

XIXe siècle

XVIIIe siècle

XVIIe siècle

  • Francis Bacon, The Two Books of Francis Bacon of the profiscience and Advancement of Learning divine and Human, to the King, 1605 ; traduit en latin en 1623 dans une version amendée pour le continent : De dignitate et augmentis scientiarum). Première traduction en français, 1624. Titre anglais par la suite abrégé : The Advancement of Learning. Dernière traduction en français : Du progrès et de la promotion des savoirs, Gallimard, 1991

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

Histoire

Dossier établi par le site Nonfiction (2013)

Débats

Citations