Progrès accéléré

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Graphique présentant l'utilisation des inventions. Les points indiquent en ordonnées le nombre d'années entre l'invention et l'utilisation de cette dernière par le quart de la population des États-Unis.
Augmentation exponentielle de la puissance des ordinateurs.
Augmentation de la puissance des superordinateurs.
Loi de Moore étendue à d'autres technologies (basée sur les travaux de Raymond Kurzweil).
Version modifiée de la loi de Moore sur une période de 120 ans, basée sur la version précédente.

Dans les domaines de la futurologie et de l'histoire des techniques, le progrès accéléré (accelerating change) est une perception de l'augmentation du taux d'accélération du progrès technique au cours de l'histoire. Cette augmentation, appuyée empiriquement par l'observation de la nature exponentielle de divers indicateurs, fait croire à plusieurs chercheurs que l'avenir sera marqué par des changements techno-scientifiques plus rapides et profonds qui seront accompagnés ou non de profonds changements culturels et sociaux.

Historique[modifier | modifier le code]

En 1910, au cours d'une conférence sur la planification urbaine de Londres, Daniel Burnham entame une réflexion sur la vitesse accrue du progrès technique, soulignant notamment que le monde dans lequel évoluera nos enfants et petits-enfants sera très différent de celui qu'il connaît[trad 1],[1].

En 1938, Richard Buckminster Fuller popularise l'utilisation du mot éphémérisation (en)[2] afin de décrire la tendance à « faire plus avec moins[trad 2] » dans les domaines de la chimie, de la santé ainsi que dans d'autres branches industrielles[3]. En 1946, Fuller publie un recensement des découvertes des éléments au cours du temps afin de mettre en évidence l'accélération du progrès[4].

En 1958, Stanislaw Ulam écrit, en faisant référence à une conversation avec John von Neumann, « notre discussion centrée sur l'accélération constante du progrès technique et des changements qu'il engendre sur la vie humaine, qui donnent l'impression de se rapprocher d'une singularité qui marquera l'histoire de l'espèce, ne peut pas se poursuivre[trad 3],[5] ».

Théories[modifier | modifier le code]

Le progrès accéléré a été théorisé par plusieurs chercheurs. Voici un résumé des principales écoles de pensées sur le sujet.

Hans Moravec[modifier | modifier le code]

L'informaticien et futurologue Hans Moravec publie une série d'articles sur le sujet entre 1974 et 1979 en développant des prédictions liées à la vie artificielle à partir de la loi de Moore. Il précise sa réflexion dans les livres Mind Children (1988) et Robot: Mere Machine to Transcendent Mind[6],[7],[8].

James Burke[modifier | modifier le code]

L'historien des sciences James Burke (en) développe le concept dans les séries télévisées Connections (en) (1978), Connections² (1994) et Connections³ (1997). Il parle de l'Alternative View of Change (sous-titre des séries) qui rejette une vision linéaire et téléologique du progrès.

Gerald Hawkins[modifier | modifier le code]

Gerald S. Hawkins expose ses réflexions dans le livre Mindsteps to the Cosmos (1983). Il y développe notamment la notion de mindsteps (littéralement « étapes mentales »), qui sont des changements de paradigme dramatiques et irréversibles. Hawkins identifie ainsi cinq mindsteps dans l'histoire humaine ainsi que les technologies qui ont accompagné ces étapes.

Vernor Vinge[modifier | modifier le code]

Le mathématicien Vernor Vinge a popularisé ses idées concernant l'accélération du progrès technique dans son roman La Captive du temps perdu (1986), qui se déroule dans un monde où le progrès accéléré mène à l'apparition de technologies de plus en plus complexes au cours d'intervalles de temps de plus en plus courts. Vinge expose les mêmes idées dans son roman Un feu sur l'abîme (1992), qui décrit l'avènement d'une superintelligence qui accède rapidement à la transcendance (en), voire l'omnipotence. Son texte Technological singularity est l'un des premiers à détailler la question de la singularité technologique[9].

Raymond Kurzweil[modifier | modifier le code]

L'informaticien et futurologue Raymond Kurzweil développe le concept de Law of Accelerating Returns[10] dans ses essais The Age of Spiritual Machines (en)[11] et Humanité 2.0. Tout comme Moravec, Kurzweil utilise la loi de Moore pour décrire le progrès exponentiel de diverses technologies. Il utilise également d'autres indicateurs pour appuyer ses travaux, dont notamment la variation en exponentielle inversée des coûts d'accès à diverses technologies.

Par l'expression "singularité technologique", il émet en 2005 l'hypothèse que l'intelligence artificielle déclenchera un emballement de la croissance technologique qui induira des changements imprévisibles sur la société humaine[12]. Au-delà de ce point, le progrès ne sera plus l’œuvre que d’intelligences artificielles, qui s’auto-amélioreront, de nouvelles générations de plus en plus intelligentes apparaissant de plus en plus rapidement, créant finalement une puissante superintelligence qui dépassera qualitativement de loin l'intelligence humaine[12],[13],[14].

Hartmut Rosa[modifier | modifier le code]

En 2010, le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa invite à penser conjointement l’accélération du progrès technique (évolution transports, de la communication, des bootechnologies, etc), celle du changement social (des styles de vie, des structures familiales, des affiliations politiques et religieuses...) et celle du rythme de vie (expérience de stress et de manque de temps). Selon lui, alors que le projet de la modernité visait l'émancipation des individus et des peuples, cette triple accélération conduit à un résultat diamétralement opposé : la dissolution des attentes et des identités, le sentiment d’impuissance, la « détemporalisation » de l’histoire et de la vie.

Critiques[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « It is the argument with which I began, that a mighty change having come about in fifty years, and our pace of development having immensely accelerated, our sons and grandsons are going to demand and get results that would stagger us. »
  2. (en) « doing more with less »
  3. (en) « One conversation centered on the ever accelerating progress of technology and changes in the mode of human life, which gives the appearance of approaching some essential singularity in the history of the race beyond which human affairs, as we know them, could not continue. »
  1. (en) England) Town Planning Conference (1910 : London et Royal Institute of British Architects, « Transactions », London : Royal Institute of British Architects,
  2. « Bienvenue dans l'ère de l'imprévu! »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), sur les echos
  3. (en)R. Buckminster Fuller, Nine Chains to the Moon (en), Southern Illinois University Press (en) [1938] 1963 pp. 276–79.
  4. (en)R. Buckminster Fuller, Synergetics (Fuller) (en), http://www.rwgrayprojects.com/synergetics/s04/figs/f1903.html
  5. (en) Stanislaw Ulam, « Tribute to John von Neumann, », Bulletin of the American Mathematical Society, vol. 64, nr 3, part 2,‎ , p. 5 (lire en ligne)
  6. (en) Hans Moravec, « When will computer hardware match the human brain? », Journal of Evolution and Technology, vol. 1,‎ (lire en ligne[archive du ])
  7. (en) Hans Moravec, « The Age of Robots » [archive du ], (consulté le 23 juin 2006)
  8. (en) Hans Moravec, « Robot Predictions Evolution » [archive du ], (consulté le 23 juin 2006)
  9. (en) Vernor Vinge, « TECHNOLOGICAL SINGULARITY », (consulté le 16 août 2018)
  10. Ray Kurzweil, « The Law of Accelerating Returns », sur www.kurzweilai.net, (consulté le 4 juillet 2019)
  11. (en) Ray Kurzweil, The age of spiritual machines : how we will live, work and think in the new age of intelligent machines, New York London, Texere, (1re éd. 1999) (ISBN 978-1-587-99122-6), p. 30 et 32
  12. a et b (en) Singularity hypotheses: A Scientific and Philosophical Assessment, Dordrecht, Springer, , 1–2 p. (ISBN 978-3-642-32560-1)
  13. (en) David Chalmers, « The singularity: A philosophical analysis », dans Journal of Consciousness Studies 17.9-10, 2010, p. 7-65.
  14. Dominique de Gramont, Le Christianisme est un transhumanisme, Paris, Éditions du Cerf, , 365 p. (ISBN 978-2-204-11217-8), chap. 1 (« A la recherche du transhumain »)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français:

En anglais :

Ouvrages étrangers traduits en français

  • Hartmut Rosa, Aliénation et accélération : Vers une théorie critique de la modernité tardive [« Alienation and Acceleration: Towards a Critical Theory of Late-Modern Temporality »], La Découverte, , 157 p. (ISBN 978-2-707-17138-2)

Liens internes[modifier | modifier le code]

En anglais :

Liens externes[modifier | modifier le code]