Intuition

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L'intuition est un mode de connaissance, de pensée ou jugement, perçu comme immédiat (au sens de direct) ; c'est une faculté de l'esprit. Le terme intuition désigne également une pensée résultant de l'action de cette faculté. Le domaine de l'intuition est large : il concerne aussi bien la connaissance proprement dite (représentation du monde) que les sentiments (sur les choses) ou les motivations (à agir). Le mot provient du latin intuitio, désignant un regard intérieur, de tueor, regarder.

L’intuition serait une manière rapide d'évaluer une situation en la mettant en rapport avec des situations similaires déjà connues. Le terme a été défini de plusieurs manière en philosophie ainsi qu'en psychologie.

Mécanisme de l'intuition[modifier | modifier le code]

L'intuition semble être immédiate du fait qu'elle paraît opérer sans user de la raison ni de la pensée verbale, et est généralement perçue comme inconsciente : seule sa conclusion est alors disponible à l'attention consciente. L'intuition n'opérerait ainsi pas par raisonnement : elle ne serait jamais la conclusion d'une inférence, du moins consciente.

De plus, l'intuition prend souvent la forme d'un sentiment d'évidence quant à la vérité ou la fausseté d'une proposition, dont l’assurance est d’autant plus remarquable qu’il est souvent difficile d’en justifier la pertinence. On aura par exemple l'intuition que telle idée ou action, tel sentiment, est juste, sans savoir pourquoi. Néanmoins, il est fréquemment possible de rationaliser une intuition a posteriori.

Selon le chercheur Herbert Simon l'intuition fonctionne ainsi : « la situation fournit un indice ; cet indice donne à l'expert un accès à une information stockée dans sa mémoire, et cette information, à son tour, lui donne la réponse. L'intuition n'est rien moins que de la reconnaissance[1]. » Le chercheur en psychologie Gary A. Klein (en) a montré que chez les pompiers, dans les situation d'urgence, les chefs, qui doivent parfois prendre des décisions très importantes sur des intuitions, ne mettent pas en balance plusieurs choix mais examinent une seule solution plausible et la « simulent mentalement » pour voir si elle fonctionne. Si c'est le cas, ils la mettent en pratique, dans le cas contraire ils modifient leur plan ou passent à un autre plan[1]. Ces différents plans seront élaborés à partir de leur expérience personnelle ou des récits qui leur ont été faits d'expérices similaires[1].

D'après le psychologue et économiste Daniel Kahneman la validité d'une intuition ne doit pas être évaluée à l'aune de la confiance que celui à qui elle apparait lui porte[2]. Il est en effet tout à fait possible d'avoir un sentiment « [d']aisance cognitive » simplement à partir des informations superficielles sans se rendre compte qu'il manque des éléments[2]. Pour ce chercheur, une intuition juste tient à deux conditions : un environnement régulier et donc prévisible et le fait que la personne qui a l'intuition a une connaissance suffisamment longue de cet environnement grâce à une longue pratique[2]. Cela explique qu'il soit courant d'avoir des intuitions justes dans certains jeux, comme les échecs, le bridge ou le poker, et que des spécialistes comme les médecins ou les pompiers puissent souvent avoir de bonnes intuitions[2]. Selon Daniel Kahneman, cela explique aussi que les intuitions à long terme dans le domaine économique ou politique soient souvent fausses, l'environnement étant trop irrégulier[2].

Néanmoins, on peut compléter cette approche occidentale de l’intuition par la conception qu’en a l’Extrême-Orient. L’une des plus grandes réussites de la pensée chinoise est d’avoir su retirer de l’observation de l’univers une rationalité fondée sur le rapprochement de l’intuition avec le hasard et en cela totalement différente à celle que l’on a développé en Occident. L’écriture chinoise, tout autant que le Yi Jing, classique chinois du Livre des Changements, recourent à un système d’associations visuelles qui fait constamment appel à une intuition entrant en contact avec toutes les manifestations de la réalité[3].

Intuition et philosophie[modifier | modifier le code]

Pour Platon, l'intuition est la saisie immédiate de la vérité de l'idée par l'âme indépendamment du corps[4].

Au contraire pour Épicure, l'intuition est la saisie immédiate de la réalité du monde par le corps indépendamment de l'âme[5].

Pour Descartes, l'intuition est la connaissance immédiate et certaine de la vérité d'une idée par sa nécessité intrinsèque, comme on le saisit dans les mathématiques et plus encore dans l'intuition que la conscience a d'elle-même d'être une « chose pensante » à travers l'expérience du cogito. « Il n’y a pas d’autres voies qui s’offrent aux hommes, pour arriver à une connaissance certaine de la vérité, que l’intuition évidente et la déduction nécessaire »[6].

Pour Spinoza, l’intuition est la connaissance immédiate et certaine de l'essence des choses à partir de la compréhension nécessaire de leur cause par la raison[7], c'est l'unique source de vérité qui s'oppose à la connaissance vague par le langage ou l'expérience corporelle.

Pour Henri Bergson l’intuition est la conscience dans ce qu’elle a de plus lumineux[8].

Exemples :

  • Dieu est l'être infini cause de soi et de toute chose
  • Un cercle est la rotation d’un demi segment de droite
  • L’amour est la joie associée à l’idée d'une cause extérieure
  • L’homme est un mode de la Nature, c’est-à-dire de Dieu.

Pour Bergson, c'est la saisie de l'esprit par lui-même au sein de la durée, qu'il définit comme « la sympathie intellectuelle ou spirituelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un être pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. »

Pour la phénoménologie, à travers Husserl, Scheler et Hartmann, c'est la saisie immédiate du réel pour ce qu'il est à travers ce qu'il apparaît être, le « phénomène. »

Husserl dans ses Recherches logiques suivi de Martin Heidegger introduisirent la notion capitale d'intuition catégoriale, à la base du renouvellement de la phénoménologie contemporaine.

L'intuition, comme mode de dévoilement de l'indicible, est un phénomène mystique. La vouloir exprimer (traduire) conduit à l'aporie.

Pour Jean-Paul Sartre ; « Il n’est d’autre connaissance qu’intuitive. La déduction et le discours, improprement appelés connaissance, ne sont que des instruments qui conduisent à l’intuition. »[9] On a du mal à imaginer ce que vaudrait une théorie de la justice qui rentrerait en contradiction avec nos intuitions concernant ce qui nous semble juste ou injuste. L'intuition est ainsi au début comme à la fin de toute entreprise philosophique car c'est par elle qu'en dernière instance, nous donnons notre assentiment à une thèse plutôt qu'à une autre.

Pour Henry, l'intuition est la propriété que possède la vie de se sentir elle-même hors de toute idée, représentation (phénoménologie matérielle).

Pour Kant, il faut distinguer intuition empirique et intuition pure ; l'intuition empirique est relative au contenu de la sensation. L'intuition pure, quant à elle, est relative à la sensibilité qu'il définit ainsi « La capacité de recevoir (réceptivité) des représentations par la manière dont nous sommes affectés par des objets[10]. »

Intuition et psychologie[modifier | modifier le code]

Carl Gustav Jung (1875-1961) dans sa théorie des types indique que l'intuition fait partie des grandes dimensions psychologiques. La théorie des types psychologiques de Jung repose sur la notion de préférence entre deux polarités. Pour ce qui concerne la dimension perception – comment nous percevons les choses – certains sont de type intuition, d'autres sont de type sensation (les cinq sens). L'intuition représente donc une des polarités de notre mode de perception. La théorie des types est à l'origine du Myers Briggs Type Indicator (MBTI).

Christopher W. Allison et John Hayes, professeurs à la Business School de l'université de Leeds (Royaume-Uni) ont mis au point un questionnaire qui permet de mesurer le Cognitive Style Index (CSI) sur la base de leurs études qui viennent empiriquement confirmer la dimension analyse-intuition dans les comportements humains.

Pour Arthur Koestler, physicien et écrivain anglais d’origine hongroise (1905-1983), le déclic créateur est lié à un processus psychologique de régression, à une levée des contrôles intellectuels, à un glissement vers un équilibre mental plus primitif, une sorte de « débranchement » des connexions habituelles. Alors peuvent se nouer des connexions nouvelles qui, normalement, sont censurées ( inhibition latente ). Ces connexions ne sont pas verbales, mais plutôt visuelles, analogiques ou métaphoriques. Dans Le Cri d’Archimède, Koestler écrivit : « Découvrir, c’est bien souvent dévoiler quelque chose qui a toujours été là, mais que l’habitude cachait à nos regards. » Au moment du déclic se produit un phénomène que Koestler appelle « bissociation » : une synthèse intuitive immédiate entre deux zones qu’il nomme « matrices ». Les deux matrices sont là, mais distantes l’une de l’autre, soit par le champ des disciplines, soit dans le temps. C’est l’intuition qui les saisit ensemble et qui perçoit entre elles un lien caché.

Intuitionnisme psychologique sur lequel s'appuie une partie de la parapsychologie[modifier | modifier le code]

Théorie d'après laquelle l'esprit peut percevoir directement les objets extérieurs (« voyance »). C'est l'impression de sentir les choses indépendamment du temps telle une prémonition de l'avenir ; ou sans contact médiatisé physiquement (télépathie).

On attribue à l'intuition des pouvoirs prédictifs. C'est pourquoi la veille et l'intelligence économique font appel en partie à des qualités d'intuition. Toutefois, l'« intuition évidente et la déduction nécessaire » (Descartes, XIIe règle) ne sont pas toujours suffisantes. Toute intuition n'est pas évidente pour tout le monde tant qu'elle n'est pas partagée, et l'induction est également une forme de raisonnement admise en logique générale.

Intuition et psychiatrie[modifier | modifier le code]

Le psychiatre peut être confronté à un patient annonçant triomphalement qu’il a tout compris ! Certains états psychotiques peuvent nous faire croire que nous accédons à la « vérité » sans possibilité d'erreur ni d'aval par autrui.
Carl Gustav Jung a fait de l'intuition un des quatre types de sa psychologie différentielle (à savoir, les types : sensation, sentiment, pensée, intuition).

Intuition et pédagogie[modifier | modifier le code]

L’Anschauung ou « intuition sensible » s'est développé dans l'enseignement primaire au XIXe siècle en Allemagne, sur la base des travaux de Johann Heinrich Pestalozzi, pédagogue suisse. Il s'agissait pour lutter contre la scolastique, l’enseignement mécanique et routinier de « substituer l’observation des choses à l’étude des mots, le jugement à la mémoire, l’esprit à la lettre, la spontanéité à la passivité intellectuelle » [11]. Il était demandé aux enfants d'observer attentivement à l'aide de tous leurs sens, des tableaux ou objets présentés dans la salle de classe. Cette observation était guidée par des questionnements structurés du professeur ou maître d'école. Ceci a aussi donné lieu à ce qui a été nommé Leçon de choses en France et Object Lessons dans le monde anglo-saxon. L'intuition sensible rejoint le concept d'intuition empirique de Kant Introduire l'intuition en pédagogie ,c'est ouvrir aussi la voie a la "géloformation" -du grec "gelos":rire,eprit- pour employer un terme du collectif auteur d'un ouvrage sur "murir de rire" (2 tomes chez epu,2015)

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Kahneman, p. 284-286
  2. a, b, c, d et e Kahneman, p. 288-290
  3. Hasard et Intuition, par Ezéchiel Saad, préface du maître zen Jacques Brosse, éd. Dervy, Paris, 1991 ISBN 2-85076-438-8
  4. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1949_num_47_15_4200
  5. http://www.erudit.org/revue/LTP/2010/v66/n1/044320ar.html
  6. René Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, XIIe règle.
  7. (Spinoza, Éthique, II, 40)
  8. « La conscience et la vie selon Henri Bergson...ou la matière et l'esprit réunis pour la joie - La philosophie pour tous » (consulté le 20 juin 2015)
  9. L'Être et le néant, Paris : Gallimard, 1943.
  10. La Critique de la raison pure, Poche GF, 2006-
  11. (Buisson, 1875 : 110)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Allison et Hayes, « Cross-national differences in cognitive style: implications for management », The International Journal of Human Resource Management, volume 11, janvier 2000, p. 161-170.
  • Bergson, Henri. L’Énergie spirituelle, PUF, 1996.
  • Bettinelli, Bernard. « Intuition et démonstration chez Archimède », Repère, no 2, Topiques, 1991.
  • Coirault, Yann, Auto-coaching efficace, éditions de l'Homme, 2011
  • Cholle, Francis. L’Intelligence intuitive, Eyrolles, 2008.
  • Darche,Claude, Développer son intuition, éd. EYROLLES, 2009. Paris.
  • Day, Laura. Guide pratique de l’intuition, Vivez Soleil, 1998.
  • Fradet, Pierre-Alexandre, Derrida-Bergson. Sur l'immédiateté, Hermann, Paris, coll. Hermann Philosophie, 2014. ISBN 9782705688318
  • Gladwell, Malcolm. La Force de l’intuition, Robert Laffont,2006.
  • Jung, Carl Gustav, L’Homme à la découverte de son âme, Albin Michel,2000.
  • Jung, Carl Gustav. Psychologie de l’inconscient, Le Livre de poche, 1996.
  • Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion,‎ , 555 p. (ISBN 2081211475)
  • Klein, Gary. Intuition at Work, Doubleday, 2003.
  • Largeault, Jean. Intuitionnisme et théorie de la démonstration, éd. VRIN, 1992, Paris.
  • Millêtre, Béatrice. Réussir grâce à son intuition : être plus rapide, avoir des idées nouvelles, voir ce que les autres ne voient pas, Paris, Payot, 2012 (ISBN 9782228907316).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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