Narcissisme

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Le narcissisme désigne l'amour de soi en référence au mythe grec de Narcisse tombé amoureux de sa propre image.

En psychanalyse, le concept de narcissisme est élaboré par Sigmund Freud en tant qu'étape du développement de la libido au cours de la formation du moi conçu comme objet d'amour.

Le terme est aussi utilisé au sens psychologique courant d'une estime de soi ou d'une confiance en soi excessive, voire de l'égocentrisme ou de l'égoïsme. Dans une discipline comme la sociologie, la notion de narcissisme peut s'appliquer à l'observation de tendances actuelles des sociétés modernes occidentales. En psychiatrie, il figure à titre classificatoire dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5).

Le mythe de Narcisse[modifier | modifier le code]

Le terme de narcissisme provient du mythe grec de Narcisse. Il ne reste que quelques traces de ce mythe dans la littérature grecque antique[1]. Selon Jean-Pierre Vernant et Françoise Frontisi-Ducroux c'est Conon qui aurait laissé le récit de la légende de Narcisse[2]. C'est le poète latin de l'époque augustéenne Ovide qui a donné au mythe la version la plus connue au livre III de ses Métamorphoses[3]. Ovide a lié deux mythes à l'origine distincts : ceux de Narcisse et d'Écho. Narcisse est né du viol de la nymphe Liriope par le fleuve Céphise[4]. Narcisse est un jeune homme dont s'éprend la nymphe Écho. Comme Écho ne sait que répéter la dernière syllabe des mots qu'elle entend, elle est incapable de lui exprimer son amour. À défaut de pouvoir lui parler, pour entrer en contact avec lui, elle veut le toucher. Après qu'il a repoussé ses avances, elle meurt. Face à cette impossible communication, Narcisse se croit indigne d'amour et incapable d'aimer. Il vient près d'une source limpide et pure pour apaiser sa soif. En regardant le reflet de son visage il s'extasie devant lui-même ; (…) il admire tout ce qui le rend admirable. Sans s'en douter, il se désire lui-même ; il est l'amant et l'objet aimé (…)."(3) Désespéré de ne pouvoir assouvir son amour, de l'impossible étreinte, Narcisse dépérit et meurt. Il est alors transformé en un narcisse, la fleur qui porte son nom.

Psychanalyse[modifier | modifier le code]

Chez Freud[modifier | modifier le code]

Découverte du narcissisme[modifier | modifier le code]

Le terme apparaît en 1910 dans les Trois essais sur la théorie sexuelle « pour rendre compte du choix d'objet chez les homosexuels »[5]: d'après la notice des OCF.P, il se trouve « dans une note ajoutée à la deuxième édition des Trois essais »[6].

En 1909, dans une discussion à la Société psychanalytique de Vienne et à la suite de Sadger, Freud avait entrepris de définir le narcissisme comme « un stade de développement nécessaire dans le passage de l'auto-érotisme à l'amour d'objet »[6]. En 1909 en effet, « Isidor Sadger parle de narcissisme à propos de l'amour de soi comme modalité de choix d'objet chez les homosexuels […] en considérant le narcissisme non comme une perversion, mais comme un stade normal de l'évolution psychosexuelle chez l'être humain »[7]. Selon Laplanche et Pontalis, c'est en 1911 dans l'analyse du Cas Schreber que « la découverte du narcissisme conduit Freud à poser […] l'existence » d'un tel « stade »[5]. Les deux auteurs citent ici Freud dans l'analyse du Cas Schreber: « Le sujet commence par se prendre lui-même, son propre corps, comme objet d'amour »[5], ce qui, ajoutent-ils, « permet une première unification des pulsions sexuelles »[5]. Freud reprend ces vues dans Totem et tabou en 1913[5].

1914: Pour introduire le narcissisme[modifier | modifier le code]

En 1914, Sigmund Freud publie dans sa « rédaction définitive » l'essai Pour introduire le narcissisme (Zur Einführung des Narzissmus), dont il avait élaboré l'esquisse l'année précédente « lors de son séjour à Rome en septembre 1913 »[6]. Dans le « long article » que représente Pour introduire le narcissisme, texte qui, selon Jones, suscita « l'effervescence » parmi « les élèves de Freud, déconcertés par la densité et la nouveauté de son contenu », Freud « met [...] en place non seulement l'opposition nouvelle entre la libido du moi et la libido d'objet, mais aussi les notions de moi idéal et d'idéal du moi »[6].

Réception du concept du temps de Freud[modifier | modifier le code]

Lou Andreas-Salomé a souhaité valoriser le bon côté du narcissisme : « Le narcissisme au sens créateur n'est plus un stade à franchir, c'est plutôt un accompagnement durable de toutes les expériences profondément vitales - d'une part toujours présent, de l'autre encore très au-delà de toutes les possibilités de creuser, à partir de notre conscience, divers stades de notre inconscient »[8].

Psychologie, criminologie et psychiatrie[modifier | modifier le code]

Selon Roudinesco et Plon, le terme « narcissisme » avait d'abord été « employé pour la première fois en 1887 par le psychologue français Alfred Binet (1857-1911) pour décrire une forme de fétichisme consistant à prendre sa personne pour comme objet sexuel »[7].

Havelock Ellis (1859-1939)

Au début de Pour introduire le narcissisme, Freud fait référence à Paul Näcke (1851-1913), psychiatre et criminologue allemand. Celui-ci a intégré le concept de narcissisme à la psychologie clinique en 1899 pour définir une forme de perversion : le terme de « narcissisme » désignait alors « un comportement par lequel un individu traite son propre corps de la même manière qu'on traite d'ordinaire celui d'un objet sexuel; il le contemple en y trouvant un contentement sexuel, le caresse jusqu’à ce qu'il parvienne par ces pratiques à une pleine satisfaction »[9]. Le narcissisme a dans cette perspective « la signification d’une perversion qui a absorbé la totalité de la vie sexuelle de la personne »[9]. Freud signale dans une note que le terme de « narcissisme » avait été utilisé en premier par Havelock Ellis (« Autoerotism; a Psychological Study ») en 1898. Paul Näcke substitue au terme « narcissus-like » de Ellis celui de « Narcismus »[9].

De nos jours, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-4) classifie les troubles dits « narcissiques »[10]. Selon le manuel : « Le sujet (homme ou femme) a un sens grandiose de sa propre importance. Il surestime ses réalisations et ses capacités, s'attend à être reconnu comme supérieur sans avoir accompli quelque chose en rapport »[10].

Application en sociologie[modifier | modifier le code]

Le concept de narcissisme est investi par plusieurs auteurs pour décrire l'évolution récente des sociétés contemporaines. Christopher Lasch centre ses interrogations sur les évolutions de la société américaine sur la question du narcissisme[11]. Dans une perspective anthropologique, Pierre Legendre, construit sa critique des processus à l'œuvre dans les sociétés ultramodernes autour du développement du narcissisme : autofondation du sujet, abolition du discours de la limite, destitution des figures séparatrices de l'autorité. Comme il l'écrit : « Ainsi la fonction sociale de l’autorité a-t-elle pour visée un désenlacement, d’infliger au sujet qu’il renonce au totalitarisme, à sa représentation d’être tout, c'est-à-dire en définitive de le limiter » (Leçons VI, 1992, p. 52). Une telle analyse permet par exemple de porter le regard sur des phénomènes emblématiques de nos sociétés urbaines : « Si la notion de narcissisme social a un sens, cela comporte que la question du père se trouve posée d’emblée, à cette même échelle de la culture et de la société. Posée, mais comment, sur quel mode ? Je dirai : sur le mode de l’image et de la symbolisation de l’image. Un exemple va le faire comprendre : les « tags », ces inscriptions murales désordonnées, qui sont à la fois essais et déchets esthétiques dans les sociétés occidentales d’aujourd'hui. Que font les jeunes taggers ? Ils inscrivent une énigme, l’énigme de leur demande, de cette demande de séparation qui constitue la créance généalogique de tout sujet ; mais ils l’inscrivent comme demande non fondée, désespérée donc et condamnée par avance. Les laissés-pour-compte de la symbolisation symbolisent ainsi leur position, qu’il faut bien appeler légale, de déchet, en l’inscrivant partout, sur les murs et les objets en représentation de cette légalité de la demande dont ils sont bannis. À la manière des condamnés de la Colonie pénitentiaire décrite par Kafka, sur la peau desquels était tatouée leur sentence de condamnation, les taggers recouvrent les murs, cette peau de la ville, d’un tatouage : la société ultramoderne porte le tatouage de la condamnation du Père » (Leçons VI, p. 205).

Bernard Stiegler utilise également ce concept pour proposer une interprétation de la violence politique des sociétés contemporaines. Dans aimer, s'aimer, nous aimer, il introduit la notion de narcissisme primordial, combinaison de l'amour de soi et des siens, et montre que sa destruction par l'uniformisation des comportements induite par la société industrielle, peut conduire à la haine et à la violence[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. Strabon, Géographie, livre IX ; Pausanias Description de le Grèce, livre IX et Photius, Bibliothèque, III.
  2. Frontisi-Ducroux F., et Vernant J-P, Dans l'oeil du miroir, Paris, Odile Jacob, 1197, p.201.
  3. Ovide, Métamorphoses, Texte édité et traduit par Georges Lafaye, Paris, Les Belles Lettres, 1928 (t. I et II) - 1957 (t. III). (Coll. des Universités de France). Le mythe de Narcisse se situe au livre III, v. 339-510.
  4. « Le transsexualisme, une manière d'être au monde. » Marie-Laure Peretti, Éditions L'Harmattan, 2009, p. 222.
  5. a b c d et e J. Laplanche et J. B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse (1967), entrée: « narcissisme », Paris, P.U.F.,1984, p. 261-263.
  6. a b c et d Notice à Freud, Pour introduire le narcissisme, dans OCF.P, XII, PUF, 2005, p. 214-215.
  7. a et b É. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, 2011, p. 1048-1053.
  8. L. Andreas-Salomé, À l'école de Freud, journal d'une année 1912-1913, dans Correspondance avec Sigmund Freud 1912-1936, suivi du Journal d'une année 1912-1913, Paris, Gallimard, 1970 .
  9. a b et c Freud, Pour introduire le narcissisme, dans OCF.P, XII, PUF, 2005, p. 217.
  10. a et b American Psychiatric Association (trad. Julien Daniel Guelfi, Marc-Antoine Crocq et al.), « Personnalité narcissique », dans DSM-IV Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux - Texte révisé, Masson, , 4e éd. (lire en ligne [PDF]).
  11. Il en fera un ouvrage, intitulé La culture du narcissisme; publié aux États-Unis en 1979, il sera traduit en français en 2000 et publié aux éditions Climats.
  12. Bernard Stiegler, Aimer, s'aimer, nous aimer : du 11 septembre au 21 avril, Paris, éditions Galilée, , 91 p. (ISBN 978-2718606293).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Textes-sources en psychanalyse[modifier | modifier le code]

Études[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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