Pragmatisme

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Page d'aide sur l'homonymie Ne doit pas être confondu avec Pragmatique.
Les pères fondateurs du pragmatisme de haut en bas en partant par la gauche : Charles Sanders Peirce, William James, George Herbert Mead, John Dewey.

Le pragmatisme est une méthode philosophique tournée vers le monde réel. Le terme désigne parfois un mouvement de pensée selon lequel n'est vrai que ce qui a des conséquences réelles dans le monde.

Le mot pragmatisme est issu d'une école philosophique d'origine américaine, dont le fondateur est Charles Sanders Peirce. Peirce a proposé l'emploi du mot pragmaticisme pour distinguer sa démarche des usages non-philosophiques du mot « pragmatisme ». En effet, dans le langage courant, pragmatisme désigne, en anglais comme en français, la simple capacité à s’adapter aux contraintes de la réalité ou encore l’idée selon laquelle l’intelligence a pour fin la capacité d'agir, et non la connaissance.

Les deux autres grandes figures du pragmatisme classique (fin XIXe siècle-début XXe siècle) sont William James et John Dewey. Pour ces auteurs, le pragmatisme représente d'abord une méthode de pensée et d'appréhension des idées qui s'oppose aux conceptions cartésiennes et rationalistes sans renoncer à la logique. Selon la perspective pragmatique, penser une chose revient à identifier l'ensemble de ses implications pratiques, car pour Peirce et ses disciples, seules ses implications confèrent un sens à la chose pensée. Les idées deviennent ainsi de simples, mais nécessaires, instruments de la pensée. Quant à la vérité, elle n'existe pas a priori, mais elle se révèle progressivement par l'expérience.

Présentation générale[modifier | modifier le code]

Le pragmatisme est plus une attitude philosophique qu'un ensemble de dogmes. « Pragmatisme » vient du grec pragma, action, ce qui atteste du souci d'être proche du concret, du particulier, de l'action et opposé aux idées abstraites et vagues de l'intellectualisme. Il s'agit en fait d'une pensée radicalement empiriste : la notion d'effet pratique est étroitement liée à la question de savoir quels effets d'une théorie sont attendus dans l'expérience.

La maxime pragmatiste consiste à se demander, pour résoudre une controverse philosophique : quelle différence cela ferait en pratique si telle option plutôt que telle autre était vraie ? Si cela ne fait aucune différence en pratique, c'est que la controverse est vaine. En effet, toute théorie, aussi subtile soit-elle, se caractérise par le fait que son adoption engendre des différences en pratique.

Ce courant naît en 1878 avec Charles Sanders Peirce dans l'article « How to make our ideas clear » (comment rendre nos idées claires) paru dans la Revue Philosophique, puis est repris et popularisé par William James dans le recueil Le Pragmatisme.

Chez James, l'application la plus célèbre de la méthode pragmatiste concerne le problème de la vérité. Cela consiste à dire que le vrai absolument objectif n'existe pas car on ne peut séparer une idée de ses conditions humaines de production. La vérité est nécessairement choisie en fonction d'intérêts subjectifs. Pour autant, on ne peut réduire le vrai à l'utile, comme l'ont soutenu les détracteurs du pragmatisme car cette théorie de la vérité conserve d'une part une idée d'accord avec le réel (accord défini comme vérification et non comme correspondance terme à terme). D'autre part, ce qui bloque le passage des préférences esthétiques ou morales subjectives au décret de vérité c'est l'idée de cohérence interne avec l'ensemble des vérités déjà adoptées.

Chez John Dewey, l'attitude pragmatique sera présentée comme l'opposé de la théorie spectatoriale de la connaissance. Connaître n'est pas voir, comme c'est par exemple le cas dans le cadre d'une compréhension schématique et extrêmement simpliste de la tradition cartésienne (Descartes comparait les idées à des sortes de tableaux), mais agir. Cela conduit à relativiser la notion de vérité, ce qui fut, du coup, le signe principal de reconnaissance de l'appartenance au pragmatisme. À ce titre, le pragmatisme fut souvent caricaturé.

Chez John Dewey, le pragmatisme s'apparente de plus en plus à une philosophie sociale, voire à une pratique de recherche politique. La philosophie, suggère-t-il par exemple dans Reconstruction en philosophie, doit reproduire dans le domaine socio-politique ce que la science moderne accomplit dans le domaine technologique.

Histoire du pragmatisme[modifier | modifier le code]

La naissance 1870-1898[modifier | modifier le code]

Les débuts[modifier | modifier le code]

Textes fondateurs du pragmatisme

  1. The Fixation of Belief (1877)
  2. et surtout : How to Make Our Ideas Clear (1878)

L'idée pragmatiste a commencé à émerger lors des réunions du Club métaphysique, club philosophique fondé en janvier 1872 et dissous en décembre 1872[1]. Parmi les membres les plus connus, on trouve deux des grands fondateurs du pragmatisme Charles Sanders Peirce et William James, un juriste et futur membre influent de la cour Suprême des États-Unis Oliver Wendell Holmes mais également Chauncey Wright (philosophe et mathématicien), John Fiske (philosophe), Francis Ellingwood Abbot, Nicholas, Joseph Bangs Warner et St. John Green, un juriste disciple de Jeremy Bentham [2], tous ou presque anciens de l'université de Harvard. Green, selon Peirce, aurait fait connaître au groupe les idées d'Alexander Bain[3] sur la croyance comme habitude d'action. Cette approche de la croyance, fréquent à l'époque, va profondément marquer Peirce et le pragmatisme. Le nom même de club métaphysique a été choisi « moitié par ironie[4],moitié par défi » car ils n'ont jamais voulu faire de la métaphysique au sens traditionnel, mais du moins pour Peirce, bâtir une métaphysique scientifique et réaliste, c'est-à-dire non nominaliste; l'ironie peut également s'être trouvée dans le nom, qui évoquait la plus vaste et plus célèbre Metaphysical Society britannique. Peirce y a sans doute présenté une version de "Comment se fixe la croyance" dont les brouillons datent de 1872, et il en formule une version plus étendue dans les articles publiés dans le Popular Science Monthly en 1877 et 187 et qui sont considérés comme fondateurs du pragmatisme (voir tableau)

L'apparition du mot et l'opposition Peirce / James[modifier | modifier le code]

Peirce, l'inventeur du terme, s'est servi du grec et de l'usage que fait Kant du mot pratique (Praktish) comme « approche spécifique que réclame l'être humain du point de vue de son appartenance au monde »[5]. Si Peirce crée le mot, c'est William James qui le popularise, tant dans une conférence de 1898 intitulée « Philosophical conception » que dans le livre de 1907 intitulé simplement Pragmatisme[6]. Le mot sera très rapidement repris par les journaux et le langage populaire, ce qui gêne Peirce qui estime qu'il est mal compris. Cela l'amène à forger un mot qui ne pourra pas être facilement repris, le « pragmaticisme »[6]. En fait, le motif peut-être le plus important dans l'adoption par Peirce d'un mot nouveau est à trouver dans sa profonde divergence avec le pragmatisme de James. Le dernier cité étant fondamentalement nominaliste, pour lui, « le vrai n'est que l'expédient dans notre façon de penser, le bien n'est qu'un expédient dans notre manière de nous comporter »[7] alors que Peirce se réclame de Duns Scot et pense que la vérité est la conformation à une vérité indépendante de notre pensée, représente une existence indépendante de notre pensée. Par ailleurs, James donne au pragmatisme une vision humaniste alors que pour Peirce, il est une « une méthode de clarification conceptuelle qui doit, une fois éliminés les faux problèmes de la métaphysique traditionnelle, jeter les bases d'une nouvelle théorie de la signification et de la connaissance, au service d'une métaphysique purifiée dont la double caractéristique sera d'être scientifique et réaliste »[8]

Malgré ces divergences, le pragmatisme gagne assez rapidement du terrain aux États-Unis au point d'être considéré comme une philosophie américaine. À l'université d'Harvard, il influence la pensée de deux autres grands philosophes du moment : Josiah Royce et George Santayana

L'influence du pragmatisme durant la période Dewey (entre-deux guerres)[modifier | modifier le code]

Le pragmatisme durant la période de domination de l'empirisme logique[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : empirisme logique et philosophie analytique.

Après la Seconde Guerre mondiale, la philosophie pragmatique dans sa version James-Dewey cède le devant de la scène à la philosophie analytique inspirée en partie par Bertrand Russell, et par l'empirisme logique de Gottlob Frege et du Cercle de Vienne[9] qui en constituera l'élément majeur pendant vingt ans. Cette influence est renforcée par l'arrivée aux États-Unis des figures majeures de l'empirisme logique que sont Rudolf Carnap, Hans Reichenbach et Carl Hempel [9]. Cette philosophie sera plus technique que celle de James et de Dewey et attirera des philosophes américains comme Willard Van Orman Quine ou Nelson Goodman qui malgré tout ont subi également l'influence du pragmatisme[10]. En fait ce sont eux qui à travers leur critique des dogmes de l'empirisme logique vont permettre un renouveau du pragmatisme qui va être marqué par « la philosophie analytique et ses développements »[11].

Le pragmatisme et la philosophie[modifier | modifier le code]

Une conception originale de la philosophie[modifier | modifier le code]

Pour plusieurs raisons, le pragmatisme est passé longtemps, notamment en Europe, pour une non-philosophie ou pour une « ploucquerie américaine » [12]. Tout d'abord, le pragmatisme est une philosophie active qui ne recherche pas la vérité par le seul intellectualisme. Son fondateur, Charles Sanders Peirce s'oppose à « toutes les métaphysiques du fondement qui, d'Aristote à Descartes, en passant par Locke ou Hume, croient pouvoir fonder la philosophie sur des intuitions, des données sensorielles ou des premiers ultimes »[13] et veut « sortir du labyrinthe des mots »[13]. Par ailleurs, le pragmatisme se veut « une méthode de clarification conceptuelle[13]. » comme le montrent les premiers écrits pragmatiques : "How to Make Our Ideas Clear (comment rendre nos idées claires)" pragmatique publié en 1878 par Charles Sanders Peirce. Si cette vision des choses est d'abord propre au pragmatisme de Peirce, malgré tout le pragmatisme en général, met l'accent sur la philosophie comme façon de rendre conscient et pensable les problèmes. Si cette vision des choses est d'abord propre au pragmatisme Peircéen dont nous verrons qu'il diffère de celui de William James, malgré tout le pragmatisme met l'accent sur la philosophie comme façon de rendre les problèmes. John Dewey à la suite de Peirce insiste sur ce point :

« d'un certain point de vue, le principal rôle de la philosophie consiste à rendre conscients, sous une forme intellectualisée, ou sous forme de problèmes, les chocs les plus importants et les troubles inhérents aux société complexes et en mutation, en tant qu'elles ont affaire à des conflits de valeur[N 1] »

Enfin, les pragmatiques n'ont pas une vision contemplative de la connaissance[14], ils se focalisent plutôt sur les manifestations pratiques. C'est ainsi que pour Peirce, le pragmatisme est synthétisé dans ce qu'on appelle la maxime pragmatique :

« Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l'objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l'objet[N 2] »

Pour Peirce, cette maxime a pour effet de pouvoir rendre compte d'une hypothèse en évaluant ses conséquences pratiques et donc de nous permettre de mieux comprendre ce que nous ferons ou devrions faire[15]. Le fait que William James se contentera d'étudier les conséquences pratiques sur l'individu traduit une différence de perception de la maxime. Pour James, il s'agit d'un principe métaphysique et pour Peirce d'un principe logique composante de la méthode scientifique[16]. En effet, pour lui la maxime pragmatique doit permettre de procéder à des tests scientifiques reposant sur l'idée que si l'hypothèse est fausse alors elle n'aura pas les conséquences prévues[16].

Croyance faillibilisme et raison[modifier | modifier le code]

Une philosophie de la croyance pas des idées[modifier | modifier le code]

Quelques articles notables sur la critique du nominalisme platonicien et de l'esprit du cartésianisme

  1. Questions Concerning Certains Faculties Claimed for Man
  2. Some Consequences of Four Incapacities
  3. Grounds of Validity of the Laws of Logic

Pour Jean-Pierre Cometti, le pragmatisme est une philosophie de la croyance[17]. Par là, il veut énoncer deux faits inhérents au pragmatisme. D'une part les philosophes pragmatiques partent non pas d'une idée mais d'une croyance, ce qui les oppose à Descartes [17]. D'autre part, le pragmatisme voit la croyance comme habitude d'action à la suite des travaux d'Alexander Bain (philosophe)[18]. Pour Peirce,

« une véritable croyance ou opinion est quelque chose sur la base de quoi un homme est prêt à agir; c'est par conséquent en un sens général, une habitude[N 3] »

Charles Sanders Peirce reproche à Aristote et à l'« esprit du cartésianisme » qui, pour lui, inclut une tradition qui remontant à Aristote va de René Descartes à John Locke de faire de l'intuition la source des axiomes sur lesquels reposent les raisonnements déductifs[19]. Il reproche également aux empiristes anglais et écossais (George Berkeley, David Hume, Thomas Reid) de penser qu'on peut déduire des idées simples de l'expérience[19]

Concernant plus spécialement Descartes dont la mise en doute d'une pensée est au centre de sa philosophie, Peirce lui oppose au moins trois grands arguments. D'une part, pour Peirce le doute n'est pas naturel et il doit être justifié ce que Descartes ne fait pas. Par ailleurs, pour Peirce le doute est lié au monde où nous vivons[20]. Nous touchons là un autre point important du pragmatisme à savoir que pour lui, à la différence de Descartes, l'individu n'est pas un atome mais est en relation avec les autres[20] et qu'il est donc pour partie déterminé par son environnement. Nous verrons plus loin pourquoi cette vision de l'homme, qui est aussi celle du nouveau libéralisme anglais et du social-libéralisme qui lui est lié, influence également la conception de la démocratie du pragmatisme. Enfin, Descartes part de la conscience qu'on a d'une idée. Donc, ce qui pour les cartésiens peut être vu comme deux idées différentes peut être interprété pour les pragmatistes qui étudient les idées sur le plan des conséquences pratiques comme constituant une seule idée, ou pour parler pragmatiste une seule croyance[21]

Peirce et à sa suite les pragmatistes préfèrent penser que les hommes suivent des croyances qui chez eux entraînent des habitudes qui elles-mêmes provoquent nos actions. Mais à la différence de Thomas Reid[22], pour Peirce les croyances ne sont pas des principes premiers qui mènent à la connaissance, elles sont des hypothèses qui doivent être soumises à la critique.

La mise en question des croyances : le faillibilisme[modifier | modifier le code]

Karl Popper dont la méthode de réfutabilité est proche de celle des pragmatistes

Alors que les cartésiens veulent partir de prémisses exactes de façon à arriver à la vérité, les pragmatistes qui mettent en cause la méthode par laquelle Descartes pense arriver à ces prémisses estiment que nous devons au contraire tester les croyances de façon à pouvoir à travers l'enquête et la discussion identifier et éliminer les erreurs. En ce sens, cette méthode présente des éléments de proximité avec la réfutabilité de Karl Popper. La méthode de Peirce pour examiner de façon scientifique les croyances, n'est ni totalement hypotéthico-déductive ni totalement inductive (empirisme). En effet à ces deux éléments qu'il revisite, il ajoute l'abduction (épistémologie)[23].

Pour Pierce, toute enquête qu'elle porte sur les idées, les faits bruts, les normes ou les lois est provoquée par une observation surprenante. La structure du raisonnement abductif est donc du type « Le fait surprenant C est observé; mais si A était vrai, C irait de soi; il y a donc des raisons de soupçonner que A est vrai » [24] En 1903, Peirce énonce que le pragmatisme, "la logique de l'abduction"[25] et souligne son efficacité. Pour lui, en effet, elle présente au moins deux avantages : (1), elle est « la seule espèce de raisonnement susceptible d'introduire des idées nouvelles » [24], elle pousse à tester la plausabilité de façon économique.

La phase de déduction comporte deux étapes: une étape explicative où, la déduction peut permettre de tester les prémisses et de les rendre ainsi en partie plus; une étape démonstrative où à partir de prémisses vraies on peut tirer des conclusions vraies grâce à un raisonnement logique[26]. Peirce utilise l'induction de façon assez novatrice. En effet, pour lui, elle « désigne plutôt la mise à l'épreuve des hypothèses, que celle-ci se termine par une confirmation ou une réfutation » alors qu'usuellement elle vise obtenir une loi ou une théorie[27] c'est-à-dire qu'elle vise à établir ce que lui précisément teste.

La théorie de la vérité : l'opposition Peirce / James[modifier | modifier le code]

La vérité dans le réalisme scholastique de Peirce[modifier | modifier le code]

Jean Duns Scot un des penseurs qui a influencé Charles Sanders Peirce

Peirce à suite de Duns Scot, croit en l'existence d'universaux et pour lui, la pensée doit porter sur des objets réels[28]. Cela l'amène à s'opposer à la fois au réalisme métaphysique des platoniciens et au réductionnisme conceptuels des nominalistes. En effet, chez lui la réalité possède quelque chose d'irréductible, d'indéterminée de sorte que « ce n'est pas le particulier qui est le plus naturel, mais, le vague, le général, ces deux formes de l'indétermination réelle et irréductible ». Toutefois, comme chez les philosophes classiques et à l'inverse de William James, ll existe chez lui et chez une partie des philosophes pragmatiques, une réalité indépendante des recherches et des croyances. Il écrit à ce propos concernant la méthode scientifique dont il fait un des piliers de sa philosophie.

« son postulat fondamental traduit en langage ordinaire est celui-ci: il existe des réalités dont les caractères sont absolument indépendants des idées que nous pouvons en avoir[N 4]. »

Pour Pierce « le seul réalisme digne de ce nom est.. celui qui identifie le réel et le vrai » [29]. il s'oppose sur ce point à ce qu'il nomme le nominalisme qui consiste pour lui chez John Locke par exemple à établir une différence entre « ce qu'il est possible de connaître (l'essence nominale) et ce qui échappe à la connaissance (l'essence réelle) »[30]. Le problème pour Peirce est de faire cohabiter une méthode de validation des croyances par réfutabilité qui insiste sur le caractère révisable des connaissances avec son réalisme. L'idée développée est celle que nous trouvons dans l'idée mathématique de limite : à la limite nous devons tendre vers la vérité[31]

La vérité chez William James[modifier | modifier le code]

James parle non pas de vérité mais de théorie de la vérité[32]. Pour lui, le pragmatisme à la différence de Peirce est nominaliste et « fait constamment appel à des particuliers »[4]. James écrit

« Pour le pragmatiste pluraliste, la vérité prend naissance, et grandit, à l'intérieur même des données de l'expérience finie. Elles posent toutes les unes sur les autres; mais le tout qu'elles forment à supposer qu'elles en forment un, ne pose sur rien. Toutes nos « demeures » se trouvent dans l'expérience finie; mais cette dernière n'a, comme telle, « ni feu ni lieu ». Rien ne saurait, du dehors, assurer la destinée du flux de ses données: elle ne peut compter, pour son salut, que sur les promesses et les ressources qu'elle trouve en elle-même[N 5]. »

Par rapport à Peirce, pour James la vérité n'est pas la propriété d'un énoncé, elle est beaucoup plus subjective plus liée à l'intérêt. James développe souvent l'idée selon laquelle « "le vrai" consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre pensée [N 6] »

Les grands traits du pragmatisme classique en sciences sociales[modifier | modifier le code]

La théorie de l'enquête[modifier | modifier le code]

L'enquête comme fixation de la croyance chez Peirce[modifier | modifier le code]

Dans The Fixation of Belief (1877), Peirce pense l'enquête non comme la poursuite de la vérité en soi "per se" mais, comme un combat pour passer du doute irritant et inhibiteur à la sécurité d'une croyance qui prépare à un acte. Chez Peirce, nous l'avons vu, la croyance est à la fois une « règle active en nous »[33] et une « habitude intelligente d'après laquelle nous agirons quand l'occasion se présentera »[33]. Pour Peirce il existe quatre méthodes d'enquête ( Claudine Tiercelin parle de « quatre méthodes de fixation de la croyance »[22]) :

  1. La méthode de la ténacité — Si pour Peirce on peut admirer dans cette méthode sa « force, sa simplicité, son caractère direct »[34], nous devons aussi constater qu'elle conduit à ignorer les informations contraires ce qui crée des tensions contre lesquelles la ténacité ne pourra résister[35]
  2. La méthode de l'autorité — Dans ce cas, l'État aura un rôle d'endoctrinement. Si cette méthode peut s'avérer redoutable, néanmoins elle ne peut pourvoir à toutes les questions et empêcher les individus de penser, de comparer avec ce qui se fait ailleurs[35]
  3. La méthode dite à priori ou "de ce qui est agréable à la raison". Dans ce cas la vérité de croyance dépend de son caractère agréable. Si cette méthode est plus intellectuellement respectable que les deux autres néanmoins elle fait dépendre les croyances d'éléments capricieux et accidentel au sens aristotélicien[35].
  4. La méthode de la science — Dans ce cas l'enquête suppose qu'il est possible de découvrir la réalité (Catherine Tiercelin appelle cela « l'hypothèse de la réalité » ) indépendamment d'une opinion particulières de sorte qu'à la différence des autres méthodes, l'enquête scientifique peut invalider la croyance, la critiquer, la corriger ou l'améliorer.

Peirce tient que si dans les affaires pratiques la lente et hésitante ratiocination est dangereusement inférieure à l'instinct ou à un réflexe traditionnel, la méthode scientifique est plus adaptée à la recherche théorique [36] et est supérieure aux autres car elle est délibérément conçue pour tenter d'arriver à des croyances plus sûres qui peuvent conduire à des pratiques meilleures.

L'enquête chez Dewey[modifier | modifier le code]

Caricature de John Dewey

La démocratie[modifier | modifier le code]

Processus, éthique et personnalité[modifier | modifier le code]

Chez John Dewey le philosophe pragmatique qui a beaucoup étudié la question, la démocratie n'est pas seulement un mode de gouvernement, elle a aussi une signification morale et constitue une façon de gérer des conflits de valeur[37].

« Il me semble que l'on peut concevoir la dominante de la démocratie, comme mode de vie, comme la nécessaire participation de tout être humain adulte à la formation des valeurs qui règlent la vie des hommes en commun[N 7] »

Pour Dewey, penser que la démocratie est une forme de gouvernement seulement, c'est comme penser qu'une Église n'est qu'un bâtiment, c'est oublier l'essentiel. Pour lui, la finalité essentielle de la démocratie est l'éthique, c'est-à-dire le développement de la personnalité.

« La démocratie est la forme de société dans laquelle tout homme possède une chance, et sait qu'il la possède....la chance de devenir une personne. Il me semble que l'on peut concevoir la dominante de la démocratie, comme mode de vie, comme la nécessaire participation de tout être humain adulte à la formation des valeurs qui règlent la vie des hommes en commun[N 8] »

Il convient de noter que l'individu n'est pas vu comme un atome mais comme un être en relation avec les autres. Cela induit deux conséquences :1) le rejet des théories du contrat social à la Rousseau puisque chez eux, les relations préexistent[38] à la société 2) que l'essentiel est que les individus développent leur personnalité en toute égalité[39]. Si pour lui, la philosophie et la démocratie sont liées, c'est que dans les deux cas les choix ne peuvent être imposés de l'extérieur[40] Dans les deux cas, en lien avec l'anthropologie pragmatiste, c'est à travers la discussion, les questions et les réflexions que nos convictions sont formées et les institutions qui structurent le processus démocratique doivent s'y prêter[40]. Dans le pragmatisme, les institutions sont contingentes et doivent être constamment en évolution[40]

L'espoir social[modifier | modifier le code]

Le pragmatisme reste marqué par deux idées qui irriguent ou qui du moins irriguaient la démocratie américaine au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècle : l'importance de se projetter vers le futur et de prendre des décisions en conséquence et l'idée que le temps permet des inventions, des constructions du futur[41] Pour Jean-Pierre Cometti, le pragmatisme a retenu du darwinisme que « le temps constitue l'horizon dans lequel ce qui a une valeur à nos yeux peut et doit se développer »[42]. Comme les utilitaristes, les pragmatiques estiment qu'il existe des buts qui doivent être poursuivis et que pour l'être avec succès, ils doivent être par la majorité [43], d'où le problème de la discussion et des conflits de valeurs réglès à travers des processus démocratiques

La question des règles[modifier | modifier le code]

Le néo-pragmatisme[modifier | modifier le code]

Le pragmatisme de Richard Rorty[modifier | modifier le code]

Le pragmatisme, qui s'est imposé aux États-Unis comme le courant dominant avant la Seconde Guerre mondiale, a subi une longue éclipse en raison de la domination du style analytique, mais connaît un renouveau, notamment à travers l'œuvre de Richard Rorty (né en 1931).

Rorty, issu du courant analytique, mais extrêmement original et fortement critiqué pour ses vues sur la fin de la philosophie et pour son prétendu relativisme, se considère principalement comme un disciple de Dewey, mais trouve également son inspiration chez des grands noms de la "philosophie continentale", comme Hegel, Nietzsche, Heidegger, Foucault ou Derrida.

Le pragmatisme en France[modifier | modifier le code]

Le pragmatisme fut l'objet de débats en France, par exemple chez Émile Durkheim, extrêmement critique à son égard[44], et chez Henri Bergson, dont l'article sur « Le Pragmatisme de William James » (dans la Pensée et le mouvant) y voit un mode de pensée proche de sa propre doctrine de la science comme caractéristique de l'homo faber.

Le constructivisme épistémologique, d'un Jean Piaget ou d'un Jean-Louis Le Moigne, s'inspire clairement du pragmatisme[45].

Un courant de sociologie pragmatique s'est développé en France depuis le milieu des années 1980, avec des auteurs très différents comme Luc Boltanski, Francis Chateauraynaud, Alain Desrosières, Antoine Hennion, Bruno Latour, Cyril Lemieux, Laurent Thévenot, mais ces auteurs manifestent une distance vis-à-vis du pragmatisme au sens philosophique.

Au total, le pragmatisme apparaît comme une philosophie très sulfureuse, du fait de sa profonde remise en cause d'habitus largement inconscients qui furent essentiels à la philosophie au cours de très nombreux siècles.

Elle interroge notamment la signification même de l'activité philosophique, aussi bien que son rôle dans la culture en général.

Le pragmatisme : réception et critiques[modifier | modifier le code]

Réception en Allemagne[modifier | modifier le code]

Après la seconde guerre mondiale, il a marqué les œuvres de Karl-Otto Apel et de Jürgen Habermas[46]

Réception en France[modifier | modifier le code]

Très rapidement, le pragmatisme a été connu d'Emile Boutroux, de Bergson et d'Émile Durkheim. Jean Wahl, s'il était surtout intéressé par la thématique pluraliste, a grandement contribué à faire connaître James dans l'entre-deux-guerres. Gérard Deledalle a publié en 1954 une Histoire de la philosophie américaine qui reste encore une référence, il a fait connaître Dewey, aussi bien par ses études que par ses traductions, mais aussi Peirce, par sa traduction des Ecrits sur le signe, les travaux de l'IRSCE de Perpignan et également la traduction des textes composant A la Recherche d'une méthode. Jacques Bouveresse compte parmi les grands introducteurs de Peirce en France, ainsi que, plus tard, Christiane Chauviré, Claudine Tiercelin (dont il a dirigé les thèses) et Jean-Pierre Cometti notamment. De nombreux colloques internationaux ont eu lieu à Paris 1 et ensuite à l'ENS depuis le début des années 2000.

Plusieurs raisons expliquent cette réticence préalable au pragmatisme. Tout d'abord, il s'est heurté au spiritualisme et au positivisme d'inspiration Comtiste qui imprégnait la pensée philosophique française à la fin du XIXe siècle[47], par ailleurs ce courant s'accorde mal à l'utilisation de la philosophie comme légitimisation des élites qui s'est pratiqué longtemps en France[47]. Sur ce point, il convient de noter que les pragmatistes ne voient pas la philosophie comme un champ supérieur aux autres. Enfin, il s'oppose à la pensée de René Descartes

Concernant l'épistémologie, le pragmatisme s'oppose à celle qui va s'imposer après Émile Meyerson à la suite de Gaston Bachelard, de Jean Cavaillès et de Georges Canguilhem. En effet, les épistémologues vont s'orienter vers l'histoire des sciences quand le pragmatisme est tourné vers l'enquête [48]. Par ailleurs, la philosophie pragmatiste se veut anti-intellectualiste, c'est-à-dire que nous l'avons vu, que c'est une philosophie de la croyance et de son examen par l'expérience et pas une philosophie des idées. Or la philosophie en France, notamment dans les années soixante et soixante-dix, sera très tournée vers des courants intellectualistes[49] tels que le marxisme. [précision nécessaire]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cité in Dewey "Philosophy" in Encyclopedia of Social Sciences 1934 traduction venant de Cometti, 2010, p.235
  2. La traduction vient de Léo Seguin cité par Tiercelin 1993 p.29. On pourra aussi trouver sur cette page des références sur les différences entre la version anglaise et la versionfrançaise
  3. Cité in Tiercelin 1993, p.84
  4. Citation de Peirce in Tiercelin, 1993, p.68
  5. Citation de James Pragmatisme 1911 p.170 in Cometti 2010, p.82
  6. Citation de James Pragmatisme 1911 p.154 in Cometti 2010, p.82
  7. Dewey 1932 Ethics p. 175 in Cometti 2010, p.234.
  8. Dewey 1888 "The Ethics of Democracy p.248-249 in Cometti 2010, p.238.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Menand, Louis. The Metaphysical Club: A Story of Ideas in America (2001), New York: Farrar, Straus, and Giroux, ISBN 0-374-19963-9 (hardcover), ISBN 0-374-52849-7 (paperback) p. 226, 274.
  2. Menand (2001), p. 201.
  3. Cometti 2010, p. 56
  4. a et b Tiercelin 1993, p. 10
  5. Cometti 2010, p. 55
  6. a et b Cometti 2010, p. 60
  7. Tiercelin 1993, p. 7
  8. Tiercelin 1993, p. 8
  9. a et b Cometti 2010, p. 95
  10. Cometti 2010, p. 24
  11. Cometti 2010, p. 102
  12. Tiercelin 1993, p. 6
  13. a, b et c Tiercelin 1993, p. 9
  14. Cometti 2010, p. 230
  15. Hookay 2008, p. 5
  16. a et b Hookay 2008, p. 6
  17. a et b Cometti 2010, p. 65
  18. Cometti 2010, p. 66
  19. a et b Tiercelin 1993, p. 16
  20. a et b Tiercelin 1993, p. 23
  21. Cometti 2010, p. 125
  22. a et b Tiercelin 1993, p. 89
  23. Tiercelin 1993, p. 95
  24. a et b Tiercelin 1993, p. 96
  25. Peirce (1903), "Pragmatism – The Logic of Abduction", CP 5.195–205, especially 196. Eprint.
  26. Tiercelin 1993, p. 100
  27. Tiercelin 1993, p. 98
  28. Tiercelin 1993, p. 11
  29. Cometti 2010, p. 92-93
  30. Cometti 2010, p. 92
  31. Cometti 2010, p. 94
  32. Cometti 2010, p. 76
  33. a et b Cité in Tiercelin 1993, p. 84
  34. Tiercelin 1993, p. 91
  35. a, b et c Tiercelin 1993, p. 90
  36. Peirce, "Philosophy and the Conduct of Life", Lecture 1 of the 1898 Cambridge (MA) Conferences Lectures, CP 1.616–48 in part and Reasoning and the Logic of Things, 105–22, reprinted in EP 2:27–41.
  37. Cometti 2010, p. 234
  38. Cometti 2010, p. 236
  39. Cometti 2010, p. 238
  40. a, b et c Cometti 2010, p. 239
  41. Cometti 2010, p. 180-181
  42. Cometti 2010, p. 181
  43. Cometti 2010, p. 182
  44. Cf. Bruno Karsenti et Louis Quéré, « La Croyance et l'enquête. Aux sources du pragmatisme », Raisons pratiques, n°15, EHESS, 2005.
  45. Jean-Louis Le Moigne Les épistémologies constructivistes, 1995, PUF, « Que sais-je ? ».
  46. Cometti 2010, p. 45
  47. a et b Cometti 2010, p. 46
  48. Cometti 2010, p. 49
  49. Cometti 2010, p. 50

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ressources internet 

Pragmatisme : une réévalution, Séminaire de Claudine Tiercelin, au Collège de France (audio, vidéo).

Textes de Peirce en français disponibles en ligne[modifier | modifier le code]

  • « Quelques conséquences de quatre incapacités », article publié par Peirce en 1868 dans le Journal of Speculative Philosophy, traduction par Janice et Gérard Deledalle (ca 2007) disponible sous forme de document Word sur le Site de Michel Balat.
  • « Comment se fixe la croyance » et « Comment rendre nos idées claires », deux articles publiés en français dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger en 1868 et 1879 sous le titre générale de La logique de la science, numérisés ca 2002 par Alain Blachair, disponibles sous forme de fichier RTF sur le Site de l'académie de Nancy-Metz.
  • « Comment se fixe la croyance » et « Comment rendre nos idées claires », avec une nouvelle mise en page, quelques retouches et quelques notes en bas de page par James Crombie, 2005-2008, sous forme de document PDF sur les pages de James Crombie.
  • « Comment se fixe la croyance » et « Comment rendre nos idées claires », 2005, sous forme de document PDF avec une introduction en HTML sur le Site de Michel Balat.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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