Technoscience

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Il est d'usage de considérer le philosophe belge Gilbert Hottois comme l'inventeur du néologisme et mot-valise technoscience en 1977[1]afin de mettre en évidence le caractère intriqué des liens entre les sciences et les techniques et émettre la thèse que leur contrôle devient de plus en plus problématique au XXe siècle. Toutefois, le sociologue Dominique Raynaud indique que ce mot a plusieurs fois été utilisé de façon confidentielle dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale; la première fois en 1946 par Harold D. Lasswell, politiste, psychanalyste et théoricien de la communication de masse américain[2] .

Repris en 1987 par Dominique Janicaud [3] et vulgarisé la même année par Bruno Latour [4], le terme entre dans le vocabulaire usuel dans les années 1990[5], utilisé notamment par les Américains Hubert L. Dreyfus[6], Donna Haraway [7] et Don Ihde[8]. Après avoir connu un pic en 2001, il est aujourd'hui "revenu à la fréquence qu’il avait en 1993. (Ce recul) interroge le pouvoir heuristique qu’il aurait pour décrire et expliquer les transformations des sciences et techniques dans le monde contemporain" [9].

Le philosophe François-David Sebbah fait remarquer que le terme se retrouve essentiellement dans les discours militants (pour exprimer une inquiétude) mais est pratiquement absent dans le milieu scientifique. De fait, il est moins éclairant qu'il ne pose de questions, tant dans les champs de l’épistémologie, de l’économie et de la politique que dans ceux de la philosophie et de la métaphysique[10]. On peut en conclure qu'il ne s'agit que d'un buzzword.

Le problème de la définition[modifier | modifier le code]

Le philosophe Jean-Pierre Séris souligne en 1994 la difficulté de définir le terme:

« On a introduit depuis peu le terme de “technoscience” pour désigner le complexe de sciences et de techniques qui contrôle et commande la cohérence de la recherche et du développement. Complexe scientifico-technique, industriel et post-industriel, qui est une réalité sociologique, économique et politique. Nous nous interrogeons sur l’opportunité du recours à ce terme. Il est peu de découvertes scientifiques qui ne se monnaient aujourd’hui presque aussitôt en spectaculaires retombées technologiques (le laser), peu de découvertes scientifiques qui n’empruntent à une technologie leurs conditions mêmes de possibilité (le génie génétique). L’opposition grecque entre une épistémè contemplative, désintéressée et une technè utilitaire, active, débrouillarde et pratique ne nous parle plus… C’est un fait. Seule la nature de cette liaison fait problème : parlera-t-on de parenté, de symbiose, de parasitisme, de collusion, de confusion, de couplage, de feed-back ?...[11] »

De fait, l'histoire des sciences et l'histoire des techniques sont étroitement liées. Deux types de liens sont ordinairement soulignés : l'opérativité et la circularité. Par opérativité, on entend le fait que la science ne se contente pas d'observer le réel, elle l'utilise, le modifie, l'enrichit... voire produit techniquement des phénomènes qui, sans elle, n'existeraient pas. C'est particulièrement le cas de la chimie : les chimistes ne cessent de synthétiser de nouvelles molécules, de nouveaux matériaux. Par circularité, on signifie que la technique produit des outils permettant de savoir plus et mieux. L'ordinateur est l'exemple même d'instrument permettant d'enrichir les sciences, en particulier les mathématiques.

Toutefois, s'il s'agit de mettre en évidence l'intrication entre des champs jusqu'alors séparés, certains estiment qu' il n'y a aucune raison de s'en tenir à des relations de binômes. Ainsi, au concept de technoscience, le philosophe Jean C. Baudet préfère t-il celui de STI (Science-Technique-Industrie) parce qu'aux composantes scientifique et technique, il intègre la dimension économique. Les querelles de dénomination sont nombreuses. Certains préfèrent parler de Technologie, comme Michel Puech tandis que le sigle « R&D » (pour Recherche et Développement) est régulièrement utilisé d'après Gilbert Hottois pour désigner le cœur de la technoscience, l'espace où se rencontrent chercheurs, ingénieurs et industriels.

En 2015, le sociologue Dominique Raynaud retient plusieurs objections à l'encontre du mot "technoscience" [12]:

  • Désignant tantôt la réunion des sciences et des techniques, tantôt l’intersection entre sciences et techniques, sa définition reste vague.
  • Alors qu'il constitue un néologisme, il ne décrit nullement un phénomène nouveau.
  • Sa composante émotionnelle compromet son accès au statut de concept descriptif-explicatif.
  • Délaissé par les scientifiques et les ingénieurs, il n'aide en rien à orienter l’organisation des rapports entre sciences et techniques.
  • Alors qu'il n'est pratiquement utilisé que dans des milieux militants, son usage est en déclin.

La critique divisée[modifier | modifier le code]

Le néologisme "technoscience" a émergé au moment où se propageait dans les sociétés industrialisées le sentiment général que les scientifiques sont dépassés par la façon dont leurs recherches, à peine écloses, sont appliquées dans l'industrie dans des directions qu'ils n'avaient pas anticipées, voire qu'ils désapprouvent, notamment dans les secteurs des armements, de la biochimie (en particulier le clonage) et celui, plus récent, du couplage homme-machine. Ce faisant, ces scientifiques sont confrontés à des problèmes éthiques qu'ils ne peuvent résoudre selon les catégories traditionnelles du bien et du mal et se voient contraints de participer à une conception du monde entièrement fondée sur une prise de risques incessante[13].

Certains philosophes et sociologues des techniques ont vu dans cette vision du monde une idéologie, voire un totalitarisme d'un type nouveau. Ils en voient la cause dans le fait que les outils et instruments utilisés par les scientifiques sont généralement considérés comme neutres alors qu'en réalité, leur prolifération et leur interconnexion induisent profondément le cours de l'histoire. Parmi ces intellectuels, on peut distinguer ceux qui ont recouru au terme "technoscience" et ceux qui ont préféré d'autres terminologies et d'autres approches.

En France, Jacques Ellul est le principal d'entre eux. Son approche se formule en termes anthropologiques. Selon lui, le nom "technique" a changé de statut au cours du XXe siècle : il ne doit plus être seulement défini en termes d'outils ou d'infrastructures, comme cela était justifié pendant des siècles (un ensemble de moyens au service de finalités diverses), ni même sous l'angle socio-économique (une instrumentalisation des techniques par le capitalisme) mais aussi - et avant tout - en termes d'évolution des mentalités consécutivement au mouvement de sécularisation qui a gagné l'ensemble de l'Occident à partir des Lumières. Ellul considère que le progrès technique est devenu une finalité à part entière et peut se définir comme "la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace"[14]. En conséquence, il est vain de critiquer la technique si l'on en reste à une vision objectiviste (or l'usage du mot "technoscience" s'inscrit dans cette tradition). Il est en revanche essentiel de la penser dans le cadre d'une histoire des représentations.

L'éthique paralysée[modifier | modifier le code]

En conclusion de son analyse du mot "technoscience", Dominique Raynaud estime que ce mot doit être soit abandonné, car considéré comme un simple buzzword sans avenir, soit redéfini. Cette difficulté à définir par un mot ("technoscience" ou un autre) le fait que les humains se sentent littéralement dépassés par le progrès technique tient au fait que celui-ci rend toujours plus caducs les repères éthiques traditionnels. De fait, il contraint les humains à se situer de plus en plus "par delà le bien et le mal". En 1979, le philosophe allemand Hans Jonas écrit : "La technique moderne a introduit des actions d'un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement inédits et des conséquences tellement inédites, que le cadre de l'éthique antérieure ne peut plus convenir"[15].

Dès 1973 (avant que le mot "technoscience" n'entre dans l'usage), Jacques Ellul recommande de distinguer les termes "science" et "technique" pour mieux analyser les interrelations entre les deux phénomènes qu'ils désignent[16]. Comme d'autres, il observe que les machines automatisées remplacent de plus en plus les humains sur leurs lieux de travail car elles sont plus efficaces. Selon lui, il en est ainsi suite à deux importants changements de mentalité successifs :

  • Au XVIIIe siècle, les humains ont érigé le travail en valeur, convaincus que, malgré les contraintes, travailler mène au bonheur, lequel n'est qu'une "idée neuve" que dans la mesure où, en société sécularisée, il se substitue au Paradis des chrétiens [17].
  • Au XXème siècle, les machines dépassant en efficacité le travail humain, elles sont d'autant plus sacralisées que l'efficacité est sur-valorisée : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique"[18].

Dans ces conditions, la technique, dans ses fondements, échappe non seulement à tout contrôle politique[19] mais à tout jugement éthique. En société sécularisée, l'éthique cesse d'être régie par des principes transcendantaux (en premier lieu le bien et le mal) : elle est rabaissée à de simples critères utilitaristes, en premier lieu, donc, celui de l'efficacité. L'éthique n'est plus vécue comme un ensemble de commandements mais comme un ensemble d'accommodements à la logique technicienne[20].

Une analyse originale[modifier | modifier le code]

L'approche des rapports "science-technique" par Ellul est originale mais reste assez peu connue, elle est condensée dans Les nouveaux possédés. Reprenant les analyses de Georges Friedmann[21], Ellul avance que la technique est sacralisée parce qu'elle est devenue "le nouveau milieu de l'homme" et que, (pour des raisons qu'il analyse en détail), "il est dans la nature de l'homme de sacraliser son milieu". En d'autres termes : la technique s'étant peu à peu substituée à la nature en tant que milieu (pour les jeunes générations, elle est un "déjà-là"), elle l'a désacralisée (profanée, polluée...) et, par là-même, elle a récupéré à son profit le sacré qui était auparavant transféré sur elle. Quant à la science, elle constitue, avec l'histoire, l'un des deux plus grands mythes de l'ère contemporaine. Car, avance Ellul, il est faux d'imaginer que, sous prétexte que la civilisation s'est sécularisée, les humains se sont départis de toute religiosité. Les historiens et les scientifiques peuvent mener leurs études de manière rigoureuse et rationnelle, cela n'empêche pas que l'histoire et la science, dans l'ensemble, sont vécues comme des récits explicatifs : ils exercent la fonction qu'assurait autrefois exactement les grands récits. Sous un angle ellulien, les thèses de la postmodernité ne sont donc absolument pas fondées pas plus que l'on ne peut pas dire que le monde est devenu "désenchanté" : il le reste tout autant qu'avant, à la différence que ce n'est plus sous l'angle de la nature mais sous celui de la technique. Sans minimiser le rôle du capitalisme, Ellul le relativise : "Le capitalisme est une réalité déjà historiquement dépassée. Il peut bien durer un siècle encore, cela n'a pas d'intérêt historique. Ce qui est nouveau, significatif et déterminant, c'est la technique"[22].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Gilbert Hottois, L’inflation du langage dans la philosophie contemporaine, thèse de doctorat, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1977; "Éthique et technoscience", revue "La pensée et les hommes", Université libre de Bruxelles, 1878
  2. Dominique Raynaud, Note historique sur le mot "technoscience", Zilzel, avril 2015
  3. Dominique Janicaud, "Des techniques à la techno-science", Revue Internationale de Philosophie, vol. 41, no 161 (2), "Questions sur la technique" p. 184-196, 1987
  4. Bruno Latour, Science in Action, How to Follow Scientists and Engineers through Society, Cambridge, Harvard University Press, 1987 ; trad. fr. La Science en action, Paris, La Découverte, 1989.
  5. En 1992, le mot entre dans le grand dictionnaire Larousse qui le définit ainsi : "ensemble constitué par la technologie et par la science, ainsi que par leurs rapports réciproques".
  6. Hubert Dreyfus, Techno-science cyberculture, 1996
  7. Donna Haraway, Feminism and Technoscience, 1997
  8. Don ihde, Chasing Technoscience: Matrix for Materiality, 2003
  9. Dominique Raynaud, Note critique sur le mot "technoscience", Zilzel, avril 2015
  10. François-David Sebbah, Qu'est-ce que la technoscience ? Une thèse épistémologique ou la fille du diable ?, Encre marine, 2010
  11. Jean-Pierre Séris, La Technique, Presses Universitaires de France, 1994, rééd. 2013.
  12. Dominique Raynaud, Note critique sur le mot "technoscience", Zilsel, 25 avril 2015
  13. Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, réer. Flammarion, 2008
  14. Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle (1952); réed. Economica, collection "classiques des sciences sociales", 2008, p. 18
  15. Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung, 1979. Traduit en français en 1997 sous le titre Le Principe responsabilité, éditions du Cerf
  16. Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, 1973;, réed. Mille et une nuits/Fayard, 2003
  17. Jacques Ellul, Métamorphose du Bourgeois, 1967
  18. Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, op. cit., p. 316
  19. Jacques Ellul, L'Illusion politique, 1965
  20. Jacques Ellul, Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance, Labor et Fides, 2014
  21. Georges Friedmann, Sept études sur l'homme et la technique. Le pourquoi et le pour quoi de notre civilisation technicienne, Gonthier, 1966
  22. Jacques Ellul, À temps et à contretemps, entretien avec M. Garrigou-Lagrange, 1981, le Centurion, p. 155

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Livres

Années 2010
Association Semaines sociales de France (SSF), L'Homme et les technosciences, le Défi, Books on Demand, 2015
François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014
Dominique Pestre, Le gouvernement des technosciences, La Découverte, 2014
Christophe Bonneuil et Pierre-Benoît Joly, Sciences, techniques et société, La Découverte, 2013
François-David Sebbah, Qu'est-ce que la technoscience ? Une thèse épistémologique ou la fille du diable ?, Encre Marine, 2010
Années 2000
Bernadette Bensaude-Vincent, Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, La Découverte, 2009
Marc Atteia, Le technoscientisme. Le totalitarisme contemporain, Yves Michel, 2009
Jean-Yves Goffi, dir., Regards sur les technosciences, Librairie Philosophique Vrin, 2006
Luc Vigneault et René Blais, Culture et technoscience. Des enjeux du sens à la culture, Presses de l'Université Laval, 2006
Jean C. Baudet, De la machine au système, Vuibert, 2004
Jean C. Baudet, De l'outil à la machine, Vuibert, 2003
Isabelle Stengers, Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience, La Découverte, 2002
Gilbert Hottois, Technoscience et sagesse ?, Pleins Feux, 2002
Thomas Ferenczi, dir., Les défis de la technoscience, Complexe, 2001
Années 1990
Gilbert Hottois, Entre symboles et technosciences, Seyssel, Champ Vallon, 1996
Serge Latouche, La Mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès, La Découverte, 1995
Jean-Pierre Séris, La Technique, Presses Universitaires de France, 1994, réédition 2013
Philippe Breton, Alain-Marc Rieu, Franck Tinland, La techno-science en question, Champ Vallon, 1993
Jacques Prades, dir., Technoscience. Les fractures des discours, Mardaga (Liège) et L’Harmattan (Paris), 1992
Gilbert Hottois, Le paradigme bioéthique. Une éthique pour la technoscience, Bruxelles, ERPl Science, 1990
Années 1980
Jacques Ellul, Le bluff technologique, 1988; réédition : Fayard/Pluriel, 2012
Dominique Janicaud, La puissance du rationnel, Gallimard, 1985
Gilbert Hottois, Le Signe et la technique. La philosophie à l’épreuve de la technique, Montaigne, 1984
Gilbert Hottois, Philosophies des sciences, philosophies des techniques, Odile Jacob, 1984
Années 1970
Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977; réédition : Le cherche midi, 2012
Jürgen Habermas, La technique et la science comme "idéologie", Gallimard, 1973; titre original : Technik und Wissenschaft als "Ideologie” (1968)

  • Articles / numéros spéciaux de revues

Technoscience : la boîte de Pandore, no 738 de la revue québécoise "Relations", août 2009
Christophe Bonneuil et Jean-Paul Gaudillière, "Politique du risque et expertise plurielle : la technoscience au péril de la démocratie", Mouvements, n°7, janvier-février 2000
André-Yves Portnoff, Ravages de la technoscience, Le Monde diplomatique, avril 1998
(compte rendu du no 38 de Manière de voir, mars-avril 1998, titré "Ravages de la technoscience")
Gilbert Hottois, Éthique et techno-science, La pensée et les hommes (revue de philosophie et de morale laïque), 1978

Liens externes[modifier | modifier le code]

L’OGM humain ou le rougissement de la technoscience, Noémie Merleau-Ponty, Les Échos, 27 juillet 2015
Quand la technoscience remplace la religion, Mounir Fatmi et Ariel Kyrou, Culture mobile, 2 juillet 2015
Note critique sur le mot "technoscience", Dominique Raynaud, Zilzel, avril 2015
Note historique sur le mot "technoscience", Dominique Raynaud, Zilzel, avril 2015
Les technosciences ou l’illusion de la toute-puissance, Florence Quille et Denis Sergent, La Croix, novembre 2014
Les technosciences, outil de lutte contre les inégalités ?, Pierre Giorgini, Semaines sociales de France, novembre 2014
Dans le coin gauche la Science, dans le coin droit la technoscience, Eve Seguin, Université du Québec à Montréal, novembre 2011
Les technosciences : essai de définition, Xavier Guchet, 2010
Faut-il craindre la technoscience ?, interview de Bernadette Bensaude-Vincent, France Culture, 26 juin 2009
Le citoyen face à la technoscience, Jacques Testart, 2006
La technoscience : de l'origine du mot à ses usages actuels, Gilbert Hottois, 2006
La technoscience étouffera t-elle la science ?, Jean-Marc Lévy-Leblond, 2000

Liens internes[modifier | modifier le code]

Penseurs