Histoire militaire

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Soldats allemands équipés d'une mitrailleuse MG34 sur le front russe, en 1942 (Seconde Guerre mondiale).

Dans la manière dont les historiens militaires la conçoivent au XXIe siècle, l’histoire militaire est un champ historiographique qui étudie la guerre et ses composantes militaires (personnel militaire, recrutement, conduite des opérations militaires, institution et administration militaire), et son impact sur la politique, l’économie, la culture, la géographie et la société. Les historiens militaires s’accordent aujourd’hui pour dire qu’on ne peut plus faire l’économie de l’histoire culturelle et politique lorsqu’on traite de l’histoire militaire[1].

Fustigée par l’école française des Annales, car longtemps associée à une approche purement événementielle et très technique, l’histoire militaire a connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale un retour en force et une évolution importante dans la manière de la construire[2]. De 1945 au début du XXIe siècle, plusieurs générations d’historiens militaires ont réinterrogé l’histoire en fonction des préoccupations de leur temps, menant à une nouvelle compréhension du passé et de son histoire militaire. Étant donné la prédominance des activités militaires dans l’histoire de l’humanité, l’histoire de la guerre reste essentielle pour la comprendre ainsi que l'enchaînement dont résultent les situations actuelles.

L’histoire-bataille[modifier | modifier le code]

Durant le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, l’histoire militaire se développe dans les écoles d’états-majors pour la formation des cadres militaires; les grands noms sont le général von Caemmerer, le lieutenant colonel Grouard, le major Friederich (attaché au grand état-major et professeur à la Kriegsakademie de 1903 à 1906), ou encore le Général van Hoen. Les travaux d’officiers, antérieurs à 1945, développent un point de vue purement opérationnel, tactique, destiné à l’enseignement militaire. Ils comprennent des détails fastidieux et n’abordent pas la dimension humaine des combats[3]. Le travail dans les archives militaires a ainsi longtemps été réservé aux services historiques des armées qui ont écrit des récits officiels pour préparer les guerres futures[4]. Cela permettait de montrer aux officiers et aux sous-officiers des manœuvres militaires, des organisations d’appui-feu ou l’emploi judicieux de réserves à partir d’exemples concrets, tirés surtout d’échecs et de défaites[5]. Les écrits sur le savoir technique des militaires qu’on appelait autrefois « l’art de la guerre » et qui couvre la stratégie, le niveau opératique et la tactique foisonnent à cette époque[6]. L’apprentissage de l’histoire militaire et les retours d'expérience qu'elle entraîne en faisaient un outil essentiel d'analyse et de compréhension dans la préparation des opérations militaires. De cette façon, l’armée allemande disposait d’un service historique au sein même de l’état-major du général. Un grand nombre de stratèges militaires étaient de fins étudiants d’histoire militaire à l’image de Moltke, Lee, Schlieffen, Foch, Wavell, Rommel, MacArthur ou encore Patton[7].

Les auteurs de la période s’adonnent également à des réflexions théoriques sur la guerre. Carl von Clausewitz (1780-1831) est ainsi le premier à poser le problème guerre-politique. Son idée fondamentale réside dans le fait que la guerre est la continuation de l’action politique par des moyens différents. Il distingue guerre d’anéantissement et guerre à but limité en insistant sur le caractère féroce et bestial que prend la guerre. Peu avant 1880, l’historien allemand Hans Delbrück est le premier à introduire ces idées théoriques en liant histoire militaire et réalités politiques dans le champ de la critique historique[8].

Après la Première Guerre mondiale, les historiens ont eu à leur disposition une quantité gigantesque de sources et notamment des dizaines de milliers de témoignages de soldats. Cependant, très peu d’historiens ont utilisé ces sources pour écrire une nouvelle histoire militaire davantage axée sur l’expérience de guerre du combattant[9]. Marc Bloch ou Henri Contamine sont les rares exceptions de cette période à s’intéresser un minimum à une histoire sociale du conflit[10]. Les ouvrages de l’après-guerre s’intéressent autant à l’histoire des grandes batailles de la Première Guerre mondiale qu’aux stratégies mises en place ainsi qu’aux nouvelles innovations techniques de ce conflit que sont les tranchées, les barbelés, l’aviation, l’usage massif de l’artillerie etc[11].

De 1945 à nos jours[modifier | modifier le code]

L’école française et le renouveau de l’histoire militaire[modifier | modifier le code]

Dans le spectre de l’historiographie française et dans un monde où l’histoire quantitative et sérielle domine la production historique au milieu du XXe siècle, l’opprobre pèse sur l’histoire militaire, dépréciée sous le nom péjoratif d’« histoire-bataille »[12]. L’histoire militaire a considérablement souffert du recul de l’histoire évènementielle et du succès de l’histoire structurale avec la « révolution des Annales ». S’ils fustigeaient l’aspect évènementiel de l’histoire-bataille, les fondateurs de l’École des Annales tels que Lucien Febvre ou Fernand Braudel n’ont toutefois jamais nié l’importance de donner des leçons d’histoire sur la guerre[13]. Du à un antimilitarisme et à une perte d’intérêt pour le fait militaire et la bataille, une certaine marginalisation de l’histoire militaire s’observe dans le monde académique français : de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960-70, l’étude du phénomène guerrier est délaissé au profit d’une histoire militaire plus sociale s’intéressant aux déplacements de population, à la masse que forment les soldats et le corps des officiers, aux conditions de recrutement etc[14].

Bien que le combat et la bataille soient marginalisés, il s’agit là d’une histoire militaire renouvelée à travers une histoire principalement sociale qui diffère des enseignements dispensés dans les écoles d’états-majors. Cette réhabilitation sociale de l’histoire militaire concerne toutes les périodes de l’histoire. Publié en 1980, le travail de Philippe Contamine sur la Guerre au Moyen Âge, fait figure d’ouvrage de référence pour l’histoire militaire du Moyen Âge. André Corvisier qui publie en 1964 sa thèse sur l’Armée française, de la fin du XVIIe siècle au ministère Choiseul : le soldat permet une approche de l’Ancien Régime via une histoire sérielle de la société militaire. Son travail repose sur l’analyse d’un fonds contenant 2000 registres fournissant le signalement de tout soldat pour lutter contre l’indiscipline et la désertion. Grâce à sa thèse parue en 1979 sur Les ingénieurs du Roi, de Louis XIV à Louis XV, Anne Blanchard s’affirme ensuite définitivement comme la grande spécialiste de la monarchie. Pour la période révolutionnaire et impériale, le renouveau historiographique s’écrit sous l’influence de Marcel Reinhard et de Jean-Paul Bertaud[15],[16]qui réinterprètent le rôle révolutionnaire de l’armée sous la Révolution française. À l’occasion du Bicentenaire de 1789, la masse des travaux sur la période augmente. La mentalité du soldat citoyen est ainsi revisitée à travers l’Atlas de la Révolution française, sous la direction de Serge Bonin et de Claude Langlois, qui montre une armée française désormais nationale. Guy Pedroncini boucle ce tour d’horizon en publiant pour la période contemporaine le tome trois de l’Histoire militaire de la France[17]. Il relance également l’étude de la Première Guerre mondiale grâce à des travaux sur le rôle du général Pétain et sur les mutineries de 1917. Tous ces travaux ont permis une compréhension plus poussée des interactions entre l’armée et l’appareil de l’État, montrant que l’armée a été un instrument fondamental dans la construction de l’État et dans la constitution de la société française moderne[18].

On observe un regain d’intérêt pour la bataille dans les études historiques depuis les années 1990, mais ce renouveau de l’histoire militaire se place dans une réhabilitation progressive de l’histoire événementielle qui apparaît dans les années 1970. C’est avec Le Dimanche de Bouvines sorti en 1973, que Georges Duby devient le véritable pionnier du retour de l’événement dans l’historiographie et révolutionne le genre de l’histoire-bataille. Il inaugure une nouvelle façon d’écrire l’histoire de la bataille en l’envisageant comme « le produit et l’instrument d’une propagande politique »[19]. Dès lors, les historiens s’efforcent de réhabiliter la bataille en tant que telle et de concilier histoire-bataille et « Nouvelle histoire ». Il ne s’agit pas du retour au récit factuel et descriptif de la bataille tel qu’on l’écrivait à la fin du XIXe siècle, mais d’une histoire militaire renouvelée, écrite de concert avec l’histoire politique et culturelle.

New Military History[modifier | modifier le code]

Une histoire militaire traditionnelle est cependant toujours pratiquée dans les universités anglo-saxonnes où les War Studies occupent un rôle primordial. La nouvelle histoire des guerres et du combat provient donc essentiellement du monde anglo-saxon où une production éditoriale importante s’observe dans des revues universitaires d’excellent niveau. On pense à War in History, War & Society ou au Journal of Military History[20].

Un nouveau modèle d’histoire militaire plus anthropologique se développe dans les années 70-80. La commercialisation de la télévision, qui amène une vision empirique des conflits dans les ménages n’est sans doute pas étrangère à ce nouveau mouvement d’histoire militaire[21]. John Keegan est le grand artisan de cette nouvelle perspective historique qui remet en question toute l’histoire militaire traditionnelle. Ce dernier n’a aucune expérience professionnelle militaire et il n’est donc pas coutumier de toutes les pratiques militaires. Toutefois sa vision de civil va apporter un nouveau regard sur l’histoire militaire. Avec son ouvrage The Face of Battle, sorti en 1976, John Keegan est l’initiateur d’un genre renouvelé de l’histoire militaire qui anticipe un vaste retour vers l’étude de l’expérience du combat. Il s’intéresse à l’expérience individuelle des soldats à travers l’étude de trois cas : la bataille d’Azincourt, la bataille de Waterloo et l’offensive de la Somme[22].Professeur à l’université de Sandhurst, il introduit de nouveaux questionnements en insistant sur l’angle de vision personnelle des témoins et des participants en privilégiant une approche historique plus humaine, au « ras du sol »[23]. Le modèle de Keegan qui prétend observer des évènements militaires et en tirer des conclusions sur la façon de se battre à cette période n’est pas le seul. Brent Nosworthy propose, au contraire, d’examiner des évènements militaires et de les commenter en fonction de ce qui est connu sur la façon de se battre à cette époque[24]. Paul Fussel, quant à lui, est l’un des premiers à s’intéresser à la psychologie et au comportement des soldats durant la Seconde Guerre mondiale dans son ouvrage Wartime: Understanding and Behavior in the Second World War, sorti en 1989[25].

Ce renouvellement des questionnements sur l’histoire militaire se porte dans deux directions : l’étude de la pensée stratégique et celle de l’expérience du combattant. Concernant la première, les historiens militaires se doivent de connaître ce qui relève de la pensée stratégique, opérative et tactique. L’étude de la pensée militaire est primordiale pour saisir les problématiques de l’étude du combat en lui-même. Dans leur ouvrage sur La Bataille, publié en 2015, Ariane Boltanski, Yann Lagadec et Franck Mercier nous expliquent la seconde direction : « [elle] concerne la perception globale de la bataille qui n’est plus seulement envisagée selon le point de vue abstrait et surplombant du commandement, mais aussi en fonction du regard et de l’expérience des combattants eux-mêmes. En réaction à une histoire de la bataille trop longtemps et trop exclusivement écrite d’en haut, depuis les états-majors, nombre d’historiens se sont ainsi efforcés de reconstituer les conditions et les perceptions réelles du combat au niveau de l’humble soldat. L’importance nouvelle accordée à l’expérience vécue du combat, au plus près de l’homme de troupe, a puissamment contribué au renouvellement de l’historiographie »[26].

L’expérience du combat[modifier | modifier le code]

Le travail de l’historien israélien, Omer Bartov, sur la Wehrmacht sur le front de l’Est[27] s’inscrit également dans la lignée historiographique de John Keegan qui étudie la guerre et le combat vus et vécus par l’homme de rang. L’auteur américain Victor David Hanson est aussi l’un des grands acteurs du renouveau du genre grâce à son ouvrage sur le déroulement des combats d’hoplites grecs[28]. En étudiant la pratique même du combat des hoplites (il va jusqu’à faire revêtir des répliques d’armures de bronze à ses élèves de l’Université de Californie pour cela), Hanson définit un modèle occidental de la guerre[29]. Celui-ci se caractérise par une nette préférence pour la bataille décisive devant aboutir à un résultat rapide et définitif, d’où une aversion des Occidentaux pour les modèles « asymétriques » de la guerre. Il interroge ensuite la permanence de ce modèle occidental de la guerre dans la société contemporaine qui est, selon lui, dépassé depuis la deuxième moitié du XXe siècle.


Se développe ainsi une véritable histoire anthropologique qui permet de mieux saisir les réalités que vit le combattant. Au début des années 1990, l’histoire culturelle a permis de porter de nouveaux regards sur la Première Guerre mondiale. L’un de ses spécialistes, Stéphane Audoin-Rouzeau, propose à ce sujet une « anthropologie historique » du premier conflit mondial dans son ouvrage: Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe – XXe siècle)[30]. Il accentue son propos sur l’expérience combattante et sur la « physicalité » des combats. Pour étudier cela, il utilise les sources médicales et les témoignages qui sont disponibles en très grand nombre à partir de la Première Guerre mondiale. Audoin-Rouzeau attire encore l’attention sur l’influence du terrain dans le combat : on ne se bat pas de la même façon dès lors qu’on est en rase campagne ou en milieu urbain[23].

Les nouveaux constats donnés par Keegan et Audoin-Rouzeau proviennent d’une redécouverte des Études sur le combat du colonel français Charles Ardant du Picq, à la fin du XIXe siècle. Ce dernier propose d’étudier l’homme et son action individuelle dans le combat lui-même[31]. Ces études ont une véritable dimension anthropologique tant elles révèlent des invariants dans les réactions humaines durant le combat[23]. Toutefois, elles n’abordent que l’action individuelle du soldat et oublient les échelons supérieurs de la bataille. À ce propos, Bruno Colson, spécialiste d’histoire militaire et stratégique et professeur à l’Université de Namur, explique que les meilleurs travaux combinent les approches « top-down » et « bottom-up ». Autrement dit, la guerre est étudiée au niveau des combattants dans le feu de l’action, mais également au niveau des décisions opérationnelles, stratégiques et tactiques des généraux[32]. Ce passage constant du micro au macro et vice versa, l’historien militaire britannique Anthony Beevor la maitrise totalement dans ses ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale qui s’inscrivent dans le genre de l’histoire « narrative ». On pense ainsi à D-Day: The Battle for Normandy (2009), Berlin: The Downfall 1945 (2002) ou encore Stalingrad (1998). Dans Rethinking Military History,[33] publié en 2004, l’historien britannique Jeremy Black émet huit critiques sur la façon de faire l’histoire militaire. Pour lui, le phénomène guerrier ne se réduit pas non plus à une série d’actes individuels. Comme Keegan et Audoin-Rouzeau, il insiste sur la nécessité de comprendre l’homme dans l’expérience de la guerre, mais il voit le combat comme un processus organisé nécessitant un certain degré d’abstraction[23]. Hervé Drévillon en revient au même constat : il faut savoir varier les échelles, passer du niveau des témoignages individuels puis revenir aux vues d’ensemble des opérations, pratiquer la technique du « zoom ».

Cette nouvelle histoire militaire étudie les détails tactiques, les stratégies mises en place par les différents camps dans l’idée de mieux comprendre le comportement des militaires sur le terrain. On remarque cependant que les chercheurs anglo-saxons sont davantage enclins à intégrer l’histoire des opérations, les doctrines militaires, la stratégie etc. dans leurs travaux[34]. En effet, l’étude des conflits armés possède, encore au XXIe siècle, son lot de connotations péjoratives. Le monde académique et universitaire s’intéresse à ce qui touche de près ou de loin aux armées alors que l’étude du cœur même de la guerre, c’est-à-dire des composantes militaires et de pratique de la guerre, est encore trop souvent évitée[13].

Le concept de révolution militaire[modifier | modifier le code]

Dans les années 1990, les grands phénomènes de changements dans l’art de la guerre alimentent un autre débat parmi les historiens militaires de la période moderne. C’est un article[13] publié en 1955 par l’historien britannique Michael Roberts qui ouvre le débat relancé en 1979 par Geoffry Parker qui critique à son tour les conclusions de Roberts[35]. La controverse, alimentée par des historiens comme Jeremy Black ou John Lynn, consiste en deux grandes questions : le concept de révolution militaire est-il réellement valable et à quelle période cette révolution aurait-elle eu lieu ? Parker devient par la suite le grand théoricien de la révolution militaire des Temps modernes qui aurait contribué à permettre à l’Occident de s’imposer mondialement[36]. Il explique qu'il y a eu une accélération autour de l'impact des armées sur la société. La place de la guerre change significativement à la fin du 16e siècle. Il s'agit d'une période charnière où l'accélération des processus nationaux accentue les guerres et leurs impacts sur la société. Ceci établi, d’autres historiens se sont attelés à trouver de pareilles révolutions militaires dans les autres périodes de l’Histoire. Robert Drews a ainsi appliqué ce nouveau concept de révolution militaire à la succession de crises et de catastrophes qui affectent le Proche-Orient à la fin de l’âge du Bronze. Drews établit qu’une véritable révolution militaire a lieu à cette époque lorsque des contingents de mercenaires trouvent de nouvelles techniques de combat pour vaincre leurs maîtres qui, eux, se battent sur des chars[37]. Les bouleversements militaires des autres périodes de l’Histoire sont également étudiés, tels que la perspective de révolution militaire avec la naissance de la féodalité et de la chevalerie ou les changements induits par les guerres de la Révolution et de l’Empire[38].

La guerre mécanisée[modifier | modifier le code]

Parmi les autres chantiers de la nouvelle histoire militaire, le renouvellement des concepts de la guerre mécanisée n’échappe pas aux historiens. Durant les années 1960-70, les historiens militaires occidentaux surestimaient le rôle joué par les généraux allemands dans la naissance et la maitrise de la guerre mécanisée. Loin de cette vision, plusieurs spécialistes[39] se sont penchés sur la question et ont mis en lumière le rôle majeur joué par l’Union Soviétique dans la construction de la pensée de la guerre mécanisée. Les stratèges soviétiques ont contribué largement, dans les années 1920-30, à l’élaboration de nouvelles doctrines opérationnelles : opérations en profondeur, niveau opérationnel, guerre aéromécanisée[40].

L’historien et lieutenant-colonel allemand Karl Heinz Frieser a enfin contribué à détruire l’un des mythes les plus importants de l’histoire militaire du XXe siècle, à savoir celui de l’excellence de l’armée allemande dans la théorie et la pratique de la guerre mécanisée. L’historien français Laurent Henninger explique le point de vue de Frieser : « la campagne de France menée par la Wehrmacht en 1940 fut loin d’être le cas d’école parfait qu’on a longtemps cru y voir : bien plus marquée du sceau de l’improvisation, du chaos et de l’opportunité que de la planification rigoureuse »[18]. Dans le sillage du tournant culturel qui affecte l’histoire militaire, John Lynn confirme le constat de Frieser en expliquant que l’avantage des Allemands en 1940 est conceptuel et non technique. L’argument du fossé technologique n’étant pas valable pour les puissances occidentales de cette époque[34]. Il émet ainsi l’hypothèse de l’existence d’une culture militaire[41]. L’historienne Isabelle Hull appuie son hypothèse en montrant que l’approche culturelle et l’étude des opérations se rejoignent. Dans son ouvrage sorti en 2005 sur la Military Culture and the Practices of War in Imperial Germany, elle explique que l’Allemagne prônait un « extrémisme militaire » et l’utilisation intensive et sans limite de la violence dans la conduite de la guerre. Cette exacerbation de l’usage de la violence a entraîné une fixation de l’armée allemande pour l’art opératif et la recherche de l’efficacité totale, au détriment de la stratégie et dans le mépris de la législation internationale limitant la violence[42].

L’histoire militaire au début de XXIe siècle, n’a plus grand chose à voir avec l’histoire-bataille enseignée dans les écoles d’états-majors au XIXe siècle. Depuis 1945, elle s’est enrichie des multiples disciplines auxiliaires de l’histoire à l’image de l’anthropologie, de la sociologie ou des sciences politiques. L’histoire militaire se mène maintenant sous un angle anthropologique en lien avec l’histoire politique et culturelle en prenant en compte le plus grand nombre possible de paramètres dans les différentes disciplines. L’historien militaire belge Bruno Colson résume en 2016 que l’histoire militaire « s’enrichit aujourd’hui de l’étude des armées, de leur composition sociale, de leur culture, de leur échelle de valeurs, de leurs relations avec les autorités publiques et la société civile. […] L’histoire des opérations donne du sens à une histoire de la guerre au sens large, parce que l’issue des batailles ouvre ou ferme des occasions d’atteindre d’importants objectifs politiques »[43].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) MORILLO S., PAVKOVIC M.-F., What is Military History ?, Cambridge, Cambridge, , p. 4
  2. HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans Espaces Temps : De la guerre. Un objet pour les sciences sociales, no 71-73, 1999, p. 36.
  3. COLSON B.,, Leipzig. La bataille des Nations 1813,, Paris, Perrin, , p. 15
  4. COLSON B., « L’histoire des opérations militaires et des combats », dans Journal of Belgian History, XLVI, 2, 2016, p. 163.
  5. PORTE R., « A propos de l’histoire bataille », Bulletin de la Société jurassienne des officiers,‎ , p. 27-29 (lire en ligne)
  6. COLSON B., « L’histoire des opérations militaires et des combats », dans op. cit., p. 163.
  7. POSSONY S. T., SMITH D. O., « The Utility of Military History », dans Military Affairs, vol. 22, no 4, 1958-1959, p. 216-218.
  8. PIERI P., « Sur les dimensions de l’Histoire militaire », dans Annales. Histoire, Sciences Sociales, 18e année, no 4, juillet-août 1963, p. 627-628.
  9. AUDOIN –ROUZEAU S., Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXe siècle), Paris, Seuil, , p. 11
  10. AUDOIN-ROUZEAU S., GROSSER P. et BRANCHE R. (e.a.), La guerre au XXe siècle. L’expérience combattante, Paris, La Documentation Française, , p. 15.
  11. PIERI P., « Sur les dimensions de l’Histoire militaire », dans op. cit., p. 629.
  12. BOLTANSKI A., LAGADEC Y., MERCIER F., La bataille, Rennes, Presses universitaires de Rennes, , p. 7.
  13. a, b et c HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans op. cit., p. 36.
  14. BOLTANSKI A., LAGADEC Y., MERCIER F., op.cit., p. 7-8.
  15. REINHARD M., « Observations sur le rôle révolutionnaire de l’armée sous la Révolution française », dans Annales Historiques de la Révolution française, no 168, avril-juin 1962, p. 169-181.
  16. BERTAUD J.-P., « Voies nouvelles pour l’histoire militaire de la Révolution », dans Annales Historiques de la Révolution française, no 219, janvier-mars 1975, p. 66-94.
  17. TRENARD L., « Le renouveau de l’histoire militaire », dans Revue du Nord, tome 75, no 299, janvier-mars 1993, p. 1-8.
  18. a et b HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans op. cit., p. 44.
  19. BOLTANSKI A., LAGADEC Y., MERCIER F., op. cit., p. 8.
  20. HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans op. cit., p. 38.
  21. AUDOIN –ROUZEAU S., Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe – XXe siècle), op. cit., p. 9.
  22. KEEGAN J., The Face of Battle : A study of Azincourt, Waterloo, and the Somme, Londres, Jonathan Cape, 1976.
  23. a, b, c et d COLSON B., Leipzig. La bataille des Nations 1813, op. cit., p. 16.
  24. Ibid., p. 17.
  25. FUSSEL P., Wartime: Understanding and Behavior in the Second World War, Oxford, Oxford University Press. 1989.
  26. BOLTANSKI A., LAGADEC Y., MERCIER F., op. cit., p. 9.
  27. BARTOV O., Hitler's Army: Soldiers, Nazis, and War in the Third Reich, Oxford, Oxford Paperbacks, 1992.
  28. HANSON V. D., The Western way of war : infantry battle in classical Greece, New-York, Knopf/Random House, 1989.
  29. HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans op. cit., p. 39.
  30. AUDOIN-ROUZEAU S., Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe – XXe siècle), Paris, du Sueil, 2008. Voir aussi Audoin-Rouzeau S., Grosser P. et Branche R. (e.a.), La guerre au XXe siècle, Paris, La Documentation Française, 2014 (Doc’ En Poche).
  31. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k864841/f9.item.zoom
  32. COLSON B., « L’histoire des opérations militaires et des combats », dans op. cit., p. 163.
  33. BLACK J., Rethinking Military History, Londres-New York, Routledge, 2004.
  34. a et b COLSON B., « L’histoire des opérations militaires et des combats », dans op. cit., p. 166.
  35. PARKER G., « The Military Revolution, 1550-1660 – A Myth ? », dans Ibid.
  36. HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans op. cit., p. 39-40.
  37. Ibid., p. 41-42.
  38. Voir LYNN J., The Bayonets of the Republic. Motivation and tactics in the Army of Revolutionnary France. 1791-1794, Champaign, University of Illinois Press, 1984.
  39. Voir David M. Glanz, James J. Schneider, Roger R. Reese, Jacob Kipp, Jacques Sapir.
  40. Pour de plus amples précisions voir HENNINGER L., « La nouvelle histoire-bataille », dans op. cit., p. 43-44.
  41. LYNN J., Battle. À History of Combat and Culture, Boulder, Col., 2013.
  42. COLSON B., « L’histoire des opérations militaires et des combats », dans op. cit., p. 168.
  43. Ibid., p. 169.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]