Technophilie

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La technophilie est un fort enthousiasme pour la technique, pouvant aller jusqu'à l'exaltation (en particulier pour les techniques les plus récentes telles que les ordinateurs, Internet, les téléphones cellulaires ou encore le home cinema).

Certains sociologues et psychologues estiment que, poussée à un certain stade, la technophilie relève de l'addiction et l'Association française contre l'intelligence artificielle va jusqu'à parler de « technolâtrie »[1].

« Technophilie » versus « technophobie »[modifier | modifier le code]

Selon certains psychologues et sociologues, la technophilie, et particulièrement la difficulté à ne pas pouvoir se passer d'un écran, relèvent de l'addiction, donc d'une forme de pathologie.

Le terme est utilisé en sociologie lors de l'examen de l'interaction des individus avec leur société ; le terme technophobie en est un antonyme.

Par extension, et dans la mesure où, au XVIIIe siècle, les sociétés industrialisées (principalement la Grande-Bretagne et la France), ont misé leur expansion sur la multiplication et le perfectionnement des techniques afin de procurer plus d'efficacité aux producteurs et plus de confort aux consommateurs, on peut affirmer que ces sociétés sont par nature de tendance technophile. Ce qui accrédite cette thèse, c'est à la fois la propension croissante des individus à consommer (et désirer conserver un certain pouvoir d'achat pour pouvoir le faire) et, corollairement, le recours récurrent des acteurs économiques aux concepts de croissance et d'innovation.

Au XXe siècle, avec l'industrialisation, l'usage des objets techniques se répand et se démocratise : résultant du développement de l'informatique et d'internet (« révolution numérique »), les sentiments de puissance et de confort que procurent ces objets ne sont plus l'apanage de quelques-uns mais gagnent l'ensemble des populations, y compris les jeunes générations. Pour les digital native (« enfants du numérique »), les technologies sont un « déjà-là », un environnement à part entière face auquel il est souvent difficile d'exercer son esprit critique. Au point que des phénomènes de dépendance[2] et d'addiction[3] se développent, notamment avec le téléphone portable, qui accompagne les individus dans tous leurs déplacements. La nomophobie devient un objet de recherche pour les sociologues et certains estiment que les réseaux sociaux constituent la source principale de la prolifération des fake news (« infox ») et d'une altération du rapport au réel et à la notion de vérité (« ère post-vérité »).

Cette évolution provoque et attise deux types de positionnement par rapport aux « technologies », opposés l'un à l'autre et tous deux réactionnels — la technophobie et la technophilie — tandis que peine à se développer et se faire connaître une réflexion nuancée et argumentée, la technocritique[4],[5].

La technique, une instance sacralisée[modifier | modifier le code]

Le Français Jacques Ellul est l'un des premiers (dès les années 1950) à avoir analysé l'attrait de la technique sur les mentalités.

Assimilant la notion de progrès à une idéologie caractéristique du processus de sécularisation qui façonne l'ensemble de la civilisation occidentale depuis la fin du Moyen Âge, il estime que la technique a changé de statut : d'une part, elle ne doit plus être considérée comme un moyen (ou en ensemble de moyens) qui serait neutre, "ni bon ni mauvais" et dont dépendrait l'usage que l'on en fait, mais une fin en soi ; d'autre part les techniques se sont tellement développées et ramifiées que la technique constitue désormais « un milieu environnant à part entière »[6],[7],[8]. Imperceptiblement, elle est sacralisée, comme l'était autrefois la nature, bien que l'homme moderne soit persuadé qu'il ne sacralise plus rien :

Jacques Ellul

« L'invasion technique désacralise le monde dans lequel l'homme est appelé à vivre. Pour la technique, il n'y pas de sacré, il n'y a pas de mystère, il n'y a pas de tabou. Et cela provient justement du (fait qu'elle est devenue un phénomène autonome). (...) La technique est désacralisante car elle montre, par l'évidence et non par la raison (...) que le mystère n'existe pas. (...) L'homme qui vit dans le milieu technique sait bien qu'il n'y a plus de spirituel nulle part. Et cependant, nous assistons à un étrange renversement ; l'homme ne pouvant vivre sans sacré, il reporte son sens du sacré sur cela même qui a (désacralisé la nature) : la technique. »

[9] La pollution de la planète doit donc être essentiellement comprise comme une « profanation », une désacralisation de la nature ; et celle-ci elle-même doit être analysée comme une résultante de la sacralisation de la technique. Ellul développe longuement cette thèse en 1973 dans son livre Les Nouveaux possédés :

« Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d'avoir une fonction critique et de la faire servir au développement humain. »

[10]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, Armand Colin, 1952. Rééd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 2008
  • Cédric Biagini, L'emprise numérique : Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, Editions L'échappée, 2012
  • Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle, Editions L'échappée, 2018

Références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard Legros, « Périlleuse technolâtrie », Kairos, revue technocritique belge, n°19 avril/mai 2015Source insuffisante .
  2. Jean-Charles Nayebi, La cyberdépendance en 60 questions, Retz, 2007Source insuffisante .
  3. Michel Hautefeuille et Dan Véléa, Les addictions à internet. De l'ennui à la dépendance, Paris, Payot, 2010Source insuffisante .
  4. Lucien Sfez, Technique et idéologie - Un enjeu de pouvoir, Éditions du Seuil, , p. 275.
  5. Grégory Quénet, « Ecologie et technologie : de la technophobie à la technophilie », dans Regards sur la Terre 2014: Dossier : Les promesses de l'innovation durable, Armand Colin, (lire en ligne), p. 177-180.
  6. Jean-Pierre Jézéquel, « Jacques Ellul ou l’impasse de la technique », Journal du MAUSS, 6 décembre 2010. [lire en ligne].
  7. Marc Schweyer, Jacques Ellul ou la technique asservissante, communication au colloque de Gunsbach, 1999.
  8. Fabrice Flipo, « La Technique chez Jacques Ellul » et « L’Homme chez Luc Ferry », Communication présentée au colloque international et interdisciplinaire « Jacques Ellul - Libre examen d’une pensée sans frontières », Faculté de droit et des sciences sociales de Poitiers, les 21-22 octobre 2004, p. 4-5, publié dans Fabrice Flipo, La Technique chez Jacques Ellul et l’Homme chez Luc Ferry – La liberté est-elle quête de puissance ?, in Patrick Chastenet (dir.), Jacques Ellul - Libre examen d’une pensée sans frontières, L'Esprit du temps/diffusion PUF, 2005. [lire en ligne] [PDF].
  9. Jacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, 1954 ; réédition : Economica, 2008, p.130-132.
  10. Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, 1973 ; réédition : Le cherche-midi, 2003, p.316.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]