Histoire des idées

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L'histoire des idées est un domaine de recherche en histoire qui traite de l'expression, de la préservation et du changement des idées humaines au fil du temps. C'est une discipline qui se rapproche de l'histoire intellectuelle. Elle se différencie de l'histoire des concepts en ce que cette dernière n'entend pas être séparée de l'histoire sociale, sur laquelle elle prend appui[1].

La recherche en histoire des idées, qui peut impliquer d'autres disciplines (histoire de la philosophie, histoire de la science, histoire de la littérature...), tient une place connue et légitime dans les académies anglo-américaines et germaniques ; ce qui n'est pas le cas dans les milieux francophones, où elle est subordonnée à l'histoire intellectuelle[2], et cela même si certains chercheurs s'en revendiquent, en particulier les historiens des idées politiques.

Ses théoriciens les plus connus sont Arthur Lovejoy, Karl Mannheim, Quentin Skinner et Michel Foucault.

Origine[modifier | modifier le code]

Les termes « histoire des idées » sont employés pour la première fois par Giambattista Vico, au XVIIIe siècle. Cet auteur pensait que les idées n’appartiennent pas seulement au domaine des spéculations philosophiques ou des analyses psychologiques, mais concernent aussi la recherche historienne. Mais l’Allemagne du XIXe siècle est la première culture savante et philosophique d’Europe à avoir développé une forme de l’histoire des idées et de lui avoir donné un statut académique. Arthur Oncken Lovejoy (1837-1962), professeur à Baltimore durant la première moitié du XXe siècle, est le fondateur américain de la discipline[3].

Toutefois, on retrouve l’expression « histoire des idées » avant lui, notamment avec l’Allemand Karl Mannheim dans son Ideologie und Utopie (1927)[4]. Ce dernier distinguait l'histoire des idées de l'histoire matérialiste de type marxiste, réactualisant ainsi l'opposition idéalisme/matérialisme et privilégiant le dernier terme de cette opposition. Représentant de l'historisme allemand, Mannheim accepte de concevoir une histoire des idées à condition que celles-ci soient envisagées dans leur contexte d'émergence socio-historique. Il parle alors non pas tant de relativisme, mais de « relationnisme », c'est-à-dire de la nécessité pour l'historien de mettre les idées en relation avec ce qui les rend possibles.

Dans cette optique, l'histoire n'est pas comprise en termes de continuité, mais bien en fonction de changements, de transformations, de renouvellements ou de dévoiements suivant les données spatio-temporelles des objets étudiés. Mais Lovejoy, avec son histoire des idées, établit une problématique précise et abondante. Il est également le fondateur de la plus vieille revue savante traitant de l’histoire des idées, le Journal of the History of Ideas. Et c’est dans son livre The Great Chain of Being: A Study of the History of an Idea, paru en 1936, qu’il développe la problématique et les objets de la discipline qu’il prétend fonder[5].

La discipline par le prisme de ses théoriciens[modifier | modifier le code]

Avec Lovejoy, l’histoire des idées est une entreprise interdisciplinaire, qui prend en compte la philosophie, mais aussi la littérature, les beaux-arts, les sciences, les savoirs canoniques ou encore les croyances collectives. Autrement dit, Lovejoy veut étudier la totalité d’une culture, en synchronie et en diachronie, afin d’y étudier l’évolution d’une idée[5]. Il existe deux thèmes dominants et distincts dans la pensée de Lovejoy : le premier de ces thèmes concerne le besoin d’études interdisciplinaires. Cette idée est liée à sa conviction que l’histoire des idées devrait être libre de traverser les frontières linguistiques, afin de développer des enquêtes coopératives qui permettront de développer la discipline. Le deuxième thème est à trouver dans le thème des « idées-unités »[6].

Quentin Skinner, historien des fondements de la pensée politique moderne, envisage l’histoire des idées différemment. Sa pensée politique se caractérise par l’importance de prendre en compte le contexte dans lequel un texte politique a été produit, de reconstituer les cadres cognitifs. Il applique cette théorie à l’histoire des idées, en expliquant les idées du passé sont des pensées à comprendre dans leur contexte historique respectif, qui est différent du nôtre[5].

Ce projet d'une histoire des idées « historicisées » sera poursuivi — dans une tout autre optique — par Michel Foucault, qui affirme, comme le rappelle Paul Veyne, que « l'histoire des idées commence vraiment quand on historicise l'idée philosophique de vérité »[7]. Pour ces deux auteurs, l'historien des idées doit tenir compte du caractère multiple de la « vérité » à travers l'histoire. Les idées varient en fonction des cultures et, pour en rendre compte, il faut prendre acte des effets de rupture de l'histoire, des diverses manières de penser des acteurs et des variations sémantiques du langage qui ne permettent pas de concevoir une histoire des idées homogène et continue. En 1969, Foucault développe l’archéologie du savoir, une problématique censée s’opposer en tout point à l’histoire des idées. Il estime que certains historiens préfèrent écrire sur de longues périodes au lieu de creuser plus profondément dans une histoire plus spécifique et soutient qu'ils devraient baser leurs descriptions à partir de perspectives différentes[5]. Sa méthode diffère de l’écriture historique traditionnelle en quatre points :

  1. elle cherche à définir l'histoire par des moyens philosophiques, c'est-à-dire qu’elle alimente son discours entre la pensée, la représentation et les thèmes ;
  2. la notion de discontinuité joue un grand rôle dans les différentes disciplines historiques ;
  3. elle ne cherche pas à saisir le moment de l'histoire où l'individu et le social s'inversent l'un l'autre ;
  4. elle ne cherche pas à établir unes vérité de l’histoire, mais le discours qui y est contenu[8].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean C. Baudet, Les agitateurs d'idées en France, Paris, La Boîte à Pandore, 2014.
  • Olivier Nay, Histoire des idées politiques, Paris, Armand Colin, 2007.
  • Marc Angenot, L’histoire des idées : problématique, objets, concepts, méthodes, enjeux, débats, Liège, presse universitaire de Liège, 2014.
  • Jean-Jacques Chevallier, Histoire des idées et idées sur l’histoire, Paris, Cujas, 1977.
  • Steven L. Kaplan et Dominick LaCapra, Modern European intellectual history: reappraisals and new perspectives, Ithaca, Cornell university press, 1982.
  • Dominick Lacapra, Rethinking intellectual history: texts, contexts, language, Ithaca-Londres, Cornell university press, 1983.
  • Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.
  • Nicolas Offenstadt, Grégory Dufaud et Hervé Mazurel, Les mots de l’historien, Toulouse, presse universitaire du Mirail, 2004.
  • Donald R. Kelley, « Ideas, History of » dans Daniel R. Woolf, A Global Encyclopedia of Historical Writing, Garland, New-York & London, 1998.
  • Quentin Skinner, La vérité et l’historien, EHESS, 2012.
  • Maurice Mandelbaum, « The history of ideas, intellectual history, and the history of philosophy», dans Robert M. Burns, Historiography: Critical Concepts in Historical Studies, Vol. III, Londres, Routledge, 2006.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Nicolas Offenstadt, Les mots de l'historien, Paris, presse universitaire du Mirail,
  2. (en) Lacapra Dominick, Kaplan Steven Laurence, Modern European intellectual history. Reappraisals and new perspectives, Ithaca, Cornell university press,
  3. Kelley Donald R. « Ideas, History of” dans Woolf Daniel R., A Global Encyclopedia of Historical Writing, Garland, New-York&London, 1998, p.442-444.
  4. Voir sa préface à l'édition anglaise de 1936, Ideology & Utopia. An Introduction to the Sociology of Knowledge, San Diege-New York-London, Harcourt, 1985.
  5. a, b, c et d Angenot Marc, L’histoire des idées : problématique, objets, concepts, méthodes, enjeux, débats, Presse Universitaire de Liège, Liège, 2014.
  6. Mandelbaum Maurice, The history of ideas, intellectual history, and the history of philosophy, dans Burns Robert M., Historiography. Critical Concepts in Historical Studies, Vol. III, Routledge, London & New-York, 2006.
  7. Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Éditions du Seuil, Points-Essais, 1992, p. 39.
  8. Foucault Michel, L’archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 1969.