Histoire des idées

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L'histoire des idées est un domaine de recherche en histoire qui traite de l'expression, de la préservation et du changement des idées humaines au fil du temps. C'est une discipline qui se rapproche de l'histoire intellectuelle. Elle se différencie de l'histoire des concepts en ce que cette dernière n'entend pas être séparée de l'histoire sociale, sur laquelle elle prend appui[1].

La recherche en histoire des idées, qui peut impliquer d'autres disciplines (histoire de la philosophie, histoire de la science, histoire de la littérature...), tient une place connue et légitime dans les académies anglo-américaines et germaniques, depuis que le Suédois Johan Nordström a été nommé professeur dans cette nouvelle discipline, à l'Université d'Uppsala le 6 novembre 1932. Dans les milieux francophones, l'histoire des idées a tendance à être subordonnée à l'histoire intellectuelle[2], et cela même si certains chercheurs s'en revendiquent, en particulier les historiens des idées politiques. De ce fait, la discipline occupe une place moins importante dans l'historiographie francophone actuelle. L’histoire des idées est également en proie à de fortes variations nationales au point de vue du vocabulaire. History of Ideas, Storia della filosofia, Storia intellectuale, Geistgeschichte, et les variantes francophones, complémentaires ou non, histoire des idées, histoire de la culture, histoire intellectuelle, soulèvent de multiples interrogations quant au fond et aux applications de l’histoire des idées[3].

Aujourd'hui, plusieurs universités à travers le monde proposent des cours dans ce domaine, généralement dans le cadre du bachelier.

Les théoriciens les plus connus sont Arthur Lovejoy, Karl Mannheim, Quentin Skinner et Michel Foucault.

Des origines à l'historiographie contemporaine[modifier | modifier le code]

Les premiers pas[modifier | modifier le code]

Les termes « histoire des idées » sont employés pour la première fois par Giambattista Vico, au XVIIIe siècle. Cet auteur pensait que les idées n’appartiennent pas seulement au domaine des spéculations philosophiques ou des analyses psychologiques, mais concernent aussi la recherche historienne. Mais l’Allemagne du XIXe siècle est la première culture savante et philosophique d’Europe à avoir développé une forme de l’histoire des idées. Arthur Oncken Lovejoy (1837-1962), professeur à Baltimore durant la première moitié du XXe siècle, est le fondateur américain de la discipline[4].

Toutefois, on retrouve l’expression « histoire des idées » avant lui, notamment avec Marcelino Menéndez Pelayo qui, dans son ouvrage Historia de las Ideas Estéticas (1883), établit les bases d'une histoire des idées appliquée à l'histoire de l'art, mêlant philosophie et pratique[5]. Par ailleurs, l’Allemand Karl Mannheim dans son Ideologie und Utopie (1927), distinguait l'histoire des idées de l'histoire matérialiste de type marxiste, réactualisant ainsi l'opposition idéalisme/matérialisme et privilégiant le dernier terme de cette opposition[6]. Représentant de l'historisme allemand, Mannheim accepte de concevoir une histoire des idées à condition que celles-ci soient envisagées dans leur contexte d'émergence socio-historique. Il parle alors non pas tant de relativisme, mais de « relationnisme », c'est-à-dire de la nécessité pour l'historien de mettre les idées en relation avec ce qui les rend possibles.

De son côté, Friedrich Meinecke (1862-1954) a développé l’histoire des idées comme une approche historico-scientifique de l’histoire intellectuelle traditionnelle. Dans le prolongement de cet historien allemand, ses disciples ont développé une approche plus sociale de l'histoire des idées. Ils répondaient en effet aux critiques liées au Linguistic Turn, dans les années 1980, selon lesquelles l'histoire des idées traditionnelle négligerait les discontinuités historiques, les contextes sociaux et les constituants linguistiques des « idées » générales.

Dans cette optique, l'histoire n'est pas comprise en termes de continuité, mais bien en fonction de changements, de transformations, de renouvellements ou de dévoiements suivant les données spatio-temporelles des objets étudiés. Mais Lovejoy, avec son histoire des idées, établit une problématique précise et abondante. Il est également le président de l'History of Ideas Club, et le fondateur de la plus vieille revue savante traitant de l’histoire des idées, le Journal of the History of Ideas. Et c’est dans son livre The Great Chain of Being: A Study of the History of an Idea, paru en 1936, qu’il développe la problématique et les objets de la discipline qu’il prétend fonder[7].

L'approche de Lovejoy, ou le concept d'Unit-Idea[modifier | modifier le code]

Avec Lovejoy, l’histoire des idées est une entreprise interdisciplinaire, qui prend en compte la philosophie, mais aussi la littérature, les beaux-arts, les sciences, les savoirs canoniques ou encore les croyances collectives. Autrement dit, Lovejoy veut étudier la totalité d’une culture, en synchronie et en diachronie, afin d’y étudier l’évolution d’une idée[7]. Il existe deux thèmes dominants et distincts dans la pensée de Lovejoy : le premier de ces thèmes concerne le besoin d’études interdisciplinaires. Cette idée est liée à sa conviction que l’histoire des idées devrait être libre de traverser les frontières linguistiques, afin de développer des enquêtes coopératives qui permettront de développer la discipline. Le deuxième thème est à trouver dans le thème d'Unit-Idea, ou le concept individuel[8]. Ces idées unitaires fonctionnent comme des blocs constitutifs de l'histoire des idées : bien qu'elles soient relativement inchangées au fil du temps, les idées unitaires se recombinent selon de nouveaux modèles et s'expriment sous de nouvelles formes et à différentes époques historiques. Selon Lovejoy, l'historien des idées avait pour tâche d'identifier ces idées unitaires et de décrire leur émergence et leur récession historiques sous de nouvelles formes et combinaisons. L'utilisation des Unit-Ideas est destinée à extraire l'idée de base de tout travail et mouvement philosophique[9].

Les réactions[modifier | modifier le code]

Quentin Skinner, historien des fondements de la pensée politique moderne, critique la méthodologie d'Unit-Idea de Lovejoy, et affirme qu'une telle "réification des doctrines" a des conséquences négatives[10]. Sa pensée politique se caractérise par l’importance de prendre en compte le contexte dans lequel un texte politique a été produit, de reconstituer les cadres cognitifs. Il applique cette théorie à l’histoire des idées, en expliquant les idées du passé sont des pensées à comprendre dans leur contexte historique respectif, qui est différent du nôtre[7]. La méthodologie historique de Skinner est basée sur la théorie des actes de langage de J.L. Austin.

Andreas Dorschel, lui, critique l'approche restrictive de Skinner à l'égard des idées par le langage verbal et indique comment les idées peuvent se matérialiser dans des médias non linguistiques ou des genres tels que la musique et l'architecture[11].

Un autre développement important dans l’étude des idées concerne la discipline universitaire de l’histoire intellectuelle. Peter Gordon explique que l'histoire intellectuelle, par opposition à l'histoire des idées mise en pratique par Lovejoy, étudie et traite les idées dans un contexte plus large, en n'hésitant pas à allier texte philosophique et contexte non-philosophique[12].

En France, il fallut attendre 1970 pour voir les comportemements intellectuels s’infléchir et les interrogations autour de l’histoire des idées se multiplier. Néanmoins, il n’ya jamais eu de reconnaissance acédémique d’une discipline identitifiable sous cette appélation unitaire. En revanche, on peut déjà considérer un débat autour de la capacité de l’historien à prendre en charge l’analyse des idées et leur compréhension[13]. Le projet d'une histoire des idées « historicisées » sera poursuivi — dans une tout autre optique — par Michel Foucault, qui affirme, comme le rappelle Paul Veyne, que « l'histoire des idées commence vraiment quand on historicise l'idée philosophique de vérité »[14]. Pour ces deux auteurs, l'historien des idées doit tenir compte du caractère multiple de la « vérité » à travers l'histoire. Les idées varient en fonction des cultures et, pour en rendre compte, il faut prendre acte des effets de rupture de l'histoire, des diverses manières de penser des acteurs et des variations sémantiques du langage qui ne permettent pas de concevoir une histoire des idées homogène et continue. En 1969, Foucault développe l’archéologie du savoir, une problématique censée s’opposer en tout point à l’histoire des idées. Il estime que certains historiens préfèrent écrire sur de longues périodes au lieu de creuser plus profondément dans une histoire plus spécifique et soutient qu'ils devraient baser leurs descriptions à partir de perspectives différentes[7]. Sa méthode diffère de l’écriture historique traditionnelle en quatre points :

  1. elle cherche à définir l'histoire par des moyens philosophiques, c'est-à-dire qu’elle alimente son discours entre la pensée, la représentation et les thèmes ;
  2. la notion de discontinuité joue un grand rôle dans les différentes disciplines historiques ;
  3. elle ne cherche pas à saisir le moment de l'histoire où l'individu et le social s'inversent l'un l'autre ;
  4. elle ne cherche pas à établir une vérité de l’histoire, mais le discours qui y est contenu

Michel Foucault déplore la rupture entre histoire sociale et histoire des idées. On ne peut selon lui considérer la manière dont les gens agissent sans la façon dont ils pensent, et inversement. 

Bibliographie[modifier | modifier le code]

    • Marc Angenot, L’histoire des idées : problématique, objets, concepts, méthodes, enjeux, débats, Liège, presse universitaire de Liège, 2014.
    • Jean C. Baudet, Les agitateurs d'idées en France, Paris, La Boîte à Pandore, 2014.
    • Jean-Jacques Chevallier, Histoire des idées et idées sur l’histoire, Paris, Cujas, 1977.
    • François Dosse, Le marché des idées, histoire des intellectuels et histoire intellectuelles, Paris, La découverte, 2003.
    • Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.
    • Anthony Grafton, « The History of Ideas. Precept and Practice, 1950-2000 and Beyond » dans Journal of the History of Ideas, n°67, 2006, p. 1-32.
    • Michael C. Horowitz, (éd.), New Dictionary of the History of Ideas, New York, Scribner, 2004.
    • Steven L. Kaplan et Dominick LaCapra, Modern European intellectual history: reappraisals and new perspectives, Ithaca, Cornell university press, 1982.
    • Donald R. Kelley, « Ideas, History of » dans Daniel R. Woolf, A Global Encyclopedia of Historical Writing, Garland, New-York & London, 1998.
    • Dominick Lacapra, Rethinking intellectual history: texts, contexts, language, Ithaca-Londres, Cornell university press, 1983.
    • Maurice Mandelbaum, « The history of ideas, intellectual history, and the history of philosophy», dans Robert M. Burns, Historiography: Critical Concepts in Historical Studies, Vol. III, Londres, Routledge, 2006.
    • Olivier Nay, Histoire des idées politiques, Paris, Armand Colin, 2007.
    • Samuel Moyn & Sartori A. (éd.), « Global Intellectual History » dans Revue d’histoire moderne et contemporraine, n°64/3, 2017, p.219-221.
    • Daniel Roche, « Histoire des idées, histoire sociale : l'exemple français  », dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°59, 2012, p.11-23.
    • Quentin Skinner, La vérité et l’historien, EHESS, 2012.
    • Philip Piener Wiener (éd.), Dictionary of the History of Ideas: Studies of Selected Pivotal Ideas, New York, Scribner,1973.
    • Daniel R. Woolf, A Global Encyclopedia of Historical Writing, Garland, New-York & London, 1998.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Nicolas Offenstadt, Les mots de l'historien, Paris, presse universitaire du Mirail,
  2. (en) Lacapra Dominick, Kaplan Steven Laurence, Modern European intellectual history. Reappraisals and new perspectives, Ithaca, Cornell university press,
  3. Roche D., « Histoire des idées, histoire sociale : l'exemple français », Revue d’histoire moderne et contemporraine,‎ , p. 23
  4. Kelley Donald R. « Ideas, History of” dans Woolf Daniel R., A Global Encyclopedia of Historical Writing, Garland, New-York&London, 1998, p.442-444.
  5. (es) Marcelino Menéndez Pelayo, Historia de las Ideas in España, Madrid, 1883-1889
  6. Voir sa préface à l'édition anglaise de 1936, Ideology & Utopia. An Introduction to the Sociology of Knowledge, San Diege-New York-London, Harcourt, 1985.
  7. a b c et d Angenot Marc, L’histoire des idées : problématique, objets, concepts, méthodes, enjeux, débats, Presse Universitaire de Liège, Liège, 2014.
  8. Mandelbaum Maurice, The history of ideas, intellectual history, and the history of philosophy, dans Burns Robert M., Historiography. Critical Concepts in Historical Studies, Vol. III, Routledge, London & New-York, 2006.
  9. (en) Arthur Lovejoy, The Great Chain of Being: A Study of the History of an Idea,
  10. (en) Quentin Skinner, « Meaning and Understanding in the History of Ideas », History and Ideas 8 (1),‎ , p. 3–53
  11. (de) Andreas Dorschel, Ideengeschichte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht,
  12. (en) Peter E. Gordon, What is intellectual history? A frankly partisan introduction to a frequently misunderstood field, 2012 (non édité)
  13. Roche D., « Histoire des idées, histoire sociale : l'exemple français », Revue d’histoire moderne et contemporraine,,‎ , p. 13
  14. Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Éditions du Seuil, Points-Essais, 1992, p. 39.