Guerre économique

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Le concept de guerre économique a été créé en 1971 par Bernard Esambert et popularisé par Christian Harbulot au début des années 1990[1]. Il renvoie à un concept polysémique invoquant plusieurs définitions :

  • Dans une optique mercantiliste ou néo-mercantiliste, la guerre économique désigne un conflit entre économies concurrentes dans le jeu des échanges internationaux, conflit d’où sortira un gagnant et un perdant (dans le cas où la « guerre économique » est évitée par des concessions réciproques, on parle parfois de « mercantilisme éclairé »[2]) ;
  • Dans une optique mercantiliste ou impérialiste, la « guerre économique » peut consister en une action militaire ayant des finalités économiques[3] ;
  • Dans le cadre d’un conflit armé, on parle de guerre économique pour souligner l’importance de la dimension industrielle du conflit[4] ;
  • Dans ce même contexte, la guerre économique permet aussi de faire pression sur les populations ennemies : grâce au blocus par exemple[5] ;
  • Certains mercantilistes ou néo-mercantilistes parlent de guerre économique pour désigner la concurrence exacerbée entre entreprises, celle-ci se manifestant par des pratiques agressives (espionnage industriel, dumping…). Selon certains dont les partisans du libre échange, cette utilisation relève d’un abus de langage[6].

La guerre économique chez les mercantilistes[modifier | modifier le code]

Le concept de « guerre économique » reste relativement flou et ne peut être attribué à tel ou tel courant de pensée sans en négliger certaines subtilités. Bien que quelques mercantilistes admettent les bienfaits du commerce extérieur, le concept de guerre économique trouve ses fondements dans cette pensée qui domine l’économie du XVIe au XVIIIe siècles. On désigne, le plus souvent de façon péjorative, du terme « néo-mercantilistes » les personnes prônant que le commerce international relève d’une « guerre économique ».

Cette période est marquée par une montée de la puissance maritime du Royaume-Uni et des Provinces-Unies, qui cherchent à développer de nouvelles règles économiques qui leur soient plus favorables, alors que les puissances d'Europe du Sud (Espagne et Portugal) bénéficiaient d'un monopole avec le traité de Tordesillas (1494) lors des grandes découvertes à la fin du XVe siècle et au XVIe siècle. Après la création de la Compagnie anglaise des Indes orientales par l'Angleterre (1600) puis la riposte des Provinces-Unies avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (1602), la France réagit à son tour par la création de la compagnie française des Indes orientales (1664).

C'est dans ce contexte de guerre commerciale que le juriste néerlandais Hugo Grotius fonda le droit international[7].

Cette guerre commerciale intra-européenne ne doit donc pas faire oublier l'importance du droit international dans l'apparition de rivalités entre puissances économiques.

L’économie au service de la guerre[modifier | modifier le code]

À la suite de Machiavel, la plupart des penseurs mercantilistes voient dans l’économie l’art d’enrichir le Prince[8] et le royaume, dans une optique de puissance, c’est-à-dire une optique militaire[9].

Ainsi le mercantiliste français Antoine de Montchrestien explique en 1615 :

« Il est impossible de faire la guerre sans hommes, d’entretenir des hommes sans soldes, de fournir à leur solde sans tributs, de lever des tributs sans commerce[10]. »

Ainsi pour accroître la puissance du Prince en lui permettant de mener la guerre, il est essentiel de développer le commerce national, et de combattre le commerce étranger. L’objectif est double : il faut que le Prince ait davantage d’or, et que les Princes étrangers en aient moins. Dans cette optique, l’économie nationale à une vocation guerrière. Jean-Baptiste Colbert précise : « Les compagnies de commerce sont les armées du roi, et les manufactures sont ses réserves ». L’objectif de ses « armées » et de repousser les « armées » étrangères. Ainsi pour souligner cette haine du commerce étranger, Antoine de Montchrestien déclare :

« Les marchands étrangers sont comme des pompes qui tirent hors du royaume […] la pure substance de nos peuples […] ; ce sont des sangsues qui s’attachent à ce grand corps de la France, tirent son meilleur sang et s’en gorgent. »

La guerre au service de l’économie[modifier | modifier le code]

L’idée que la guerre puisse être un facteur de croissance économique a été à l’origine développée par les mercantilistes[11].

Pour gagner la guerre économique, les mercantilistes préconisent l’expansion militaire, non contre les puissances adverses uniquement, mais contre des nations tierces. Afin de limiter la dépendance vis-à-vis des marchands étrangers, il est nécessaire d’annexer les territoires qui fourniront les richesses dont la métropole ne dispose pas. Les mercantilistes préconisent donc l’expansion coloniale.

La dynamique de la guerre économique[modifier | modifier le code]

Les interactions entre guerre et économie produisent une dynamique favorable à la fois à la puissance militaire et à la richesse nationale. Certes, les conquêtes accroissent les richesses, et les richesses accroissent les opportunités de conquêtes, mais le système mercantiliste repose aussi sur des mécanismes plus subtils. Par exemple, les monopoles accordés aux compagnies nationales pour le commerce avec les colonies (comme le Navigation Act de Cromwell) permettent l’expansion de la flotte marchande du pays, et réduisent les opportunités de construction rentable de navires pour les pays adverses. Le commerce permet donc la maîtrise des mers et inversement.

Comme l'indique le rapport Anteios 2010, « la guerre économique peut tout d’abord être définie, au sens strict, comme une modalité de la guerre. Elle s’inscrit alors dans un contexte de conflit entre nations sous la forme d’actions de violence économiques : l’embargo, le boycott, des mesures de contingentement en sont des exemples parmi d’autres. Les armes économiques sont mises au service d’un projet politique, le plus souvent l’affaiblissement d’une cible. L’opération peut s’avérer coûteuse pour celui qui l’applique. Cette guerre économique s’apparente à une guerre par l’économie. Elle devra évidemment retenir notre attention. Néanmoins, la majorité de ceux qui recourent à l’expression aujourd’hui l’entendent dans un second sens. La guerre économique, selon Luttwak, Harbulot[12] ou Esambert, désigne un combat entre les nations mues par leur volonté de puissance, ce qui les distingue des entreprises dont les objectifs sont d’abord économiques. A l’heure de la prolifération nucléaire et du risque d’un embrasement généralisé, la puissance rime avant tout pour un État avec sa capacité à modifier les conditions de la concurrence, à transformer le contexte économique à son profit afin de conserver des emplois, à s’assurer de sa domination technologique, commerciale, économique et, partant, politique. Conséquence de la fin du bloc soviétique autant que de la mondialisation, ce conflit aux racines singulières trancherait avec ses avatars mercantilistes des siècles passés. Forme atténuée du hard power, la guerre économique traduirait alors « l’ensemble des moyens utilisés par un pays à l’encontre des autres pour défendre ses parts de marché ou accroître sa puissance » ou, plus synthétiquement, elle se présente comme un affrontement entre les États qui cherchent à s’approprier marchés et ressources rares, matières premières, capitaux, technologies, cerveaux... ».

Critique de la guerre économique mercantiliste[modifier | modifier le code]

Pour les philosophes des Lumières[modifier | modifier le code]

Les philosophes des Lumières sont parmi les premiers (précédés par quelques hommes d’État comme Vauban) à critiquer le système mercantiliste. Dans De l’esprit des lois, Montesquieu veut montrer que Commerce et Paix vont toujours de pair :

« Le Commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale, que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces ; et que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce. […] L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes ; si l’une a intérêt à acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels[13]. »

Par la suite, le philosophe David Hume s’attaquera directement à la théorie mercantiliste en tentant d’en montrer les failles théoriques. Selon les mercantilistes, le commerce international doit servir à remplir les caisses de l’État. Il faut donc que la balance commerciale soit excédentaire. David Hume tente de démontrer que sur le long terme une balance commerciale est toujours globalement équilibrée[14]. Ainsi, lorsqu’une nation a une balance excédentaire, la forte rentrée de monnaie provoque l’inflation et donc une perte de compétitivité qui se traduit par une balance commerciale devenant déficitaire. La guerre économique livrée par les mercantilistes relève donc pour lui d’une erreur théorique.

Chez les économistes libéraux et keynésiens[modifier | modifier le code]

Pour les tenants du libéralisme économique, la prospérité des uns fait la prospérité des autres. La confrontation des intérêts égoïstes ou nationaux ne doit pas mener à la guerre mais à l’harmonie. Ainsi selon Jean-Baptiste Say:

« Une nation, par rapport à une nation voisine, est dans le même cas qu’une province par rapport à une autre province, qu’une ville par rapport aux campagnes : elle est intéressée à la voir prospérer, et assurée de profiter de son opulence[15]. »

Ce fut aussi l’opinion défendue par John Maynard Keynes lors de la crise de 1929 où les gouvernements tentaient de se prémunir du chômage en l’exportant dans les pays étrangers (politique dite : beggar-my-neighbour policy). Selon lui, les mesures nuisant aux économies étrangères, nuisent en définitive à l’économie nationale.

La guerre économique dans l'optique néo-mercantiliste[modifier | modifier le code]

Certains États ou individus, qualifiés de « néo-mercantilistes » voient dans le commerce international une guerre économique nécessitant des pratiques agressives. Leurs idées sont illustrés selon eux par les nombreuses querelles commerciales entre nations. Ainsi Elie Cohen explique :

« Il y a un vieux fond mercantiliste en France qui tend à voir dans les querelles commerciales l'ombre portée de la guerre économique, voire de la guerre par d'autres moyens[16]. »

Chez les libre-échangistes[modifier | modifier le code]

Paul Krugman estime que le concept de guerre économique dérive de la dangereuse obsession de la compétitivité et du désir de procurer des frissons :

« Tout d’abord, l’image de la compétition est plus excitante et le frisson fait vendre. Le sous-titre de l’énorme succès de librairie que fut l’ouvrage de Lester Thurow Head to Head est « La future bataille économique entre le Japon, l’Europe et l’Amérique » ; la quatrième de couverture annonce que « la guerre décisive du siècle a commencé […] et l’Amérique a peut-être déjà décidé de la perdre[17]. »

Mais pour lui, la diffusion du concept de « guerre économique » est un vrai problème car elle menace les acquis du commerce international et risque de déboucher sur une guerre commerciale qui n’a pas lieu d’être :

« Un autre danger, beaucoup plus grave, serait que cette obsession de la compétitivité conduise à des conflits à propos du commerce international, voire à une véritable guerre commerciale[18]. »

Les travaux théoriques de cet auteur ont cherché à montrer que la richesse nationale n'était pas liée à la compétitivité internationale d'un pays mais à sa seule productivité. Dès lors l'idée que la meilleure compétitivité des pays étrangers n'a pas d'effets négatifs sur la richesse intérieure.

Ce n'est pas à la guerre économique comme compétition entre états à laquelle s'est intéressé Joseph Schumpeter mais au risque d'une compétition acharnée et donc potentiellement nuisible entre entreprises. Il rejette l’idée que la concurrence exacerbée entre des entités économiques ayant pour fin la constitution de monopole ait quelque conséquence destructrice. Selon lui cette concurrence ne constitue pas une « guerre au couteau » nuisant à l’intérêt général.

Les différentes pratiques actuelles selon des vues mercantilistes[modifier | modifier le code]

Le débauchage concurrentiel[modifier | modifier le code]

Le débauchage concurrentiel consiste à essayer d'embaucher des employés d'entreprises concurrentes, dans le but de réduire la force de travail et le savoir-faire de l'entreprise concurrente et, grâce à l'employé débauché, récupérer les méthodes de travail, les techniques de l'entreprise concurrente, grâce au savoir-faire de la personne embauchée.

Le lobbying[modifier | modifier le code]

Le lobbying est une technique de pression ou d'influence sur des décideurs (politiques, économiques souvent). Il peut être direct, par des interventions, ou même le soudoiement, ou indirect par la création de sites web, de mailings, de communautés de pratique, de revues, d'articles orientés dans les journaux, de publicité, et par la communication sous toutes ses formes, tous moyens destinés à influencer les mentalités.

Le lobbying est facilité par le fait que les entreprises s'adjoignent maintenant les compétences d'ONG sur les questions sociétales (environnement, droits de l'homme). Cette pratique est fréquente dans le monde anglo-saxon (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Scandinavie), et facilitée par l'emploi de la langue anglaise comme langue véhiculaire.

Outre les ONG, le lobbying emploie aujourd'hui des réseaux institutionnels comme ceux de la chambre de commerce internationale, le WBCSD, le Business Action for Sustainable Development, l'OCDE, l'OMC, le FMI, les sommets de la Terre. Il s'appuie sur l'efficacité des comptes rendus écrits rédigés par certaines personnes ou réseaux qui participent aux sommets.

Même si des dérives existent, il ne s'agit pas le plus souvent de méthodes malhonnêtes dans le sens qu'elles s'appuient le plus souvent sur des règles édictées progressivement par des organismes internationaux. En revanche, le système juridique anglo-saxon de common law s'avère plus efficace, en tous cas jusqu'à aujourd'hui, pour adresser les enjeux sociétaux du développement durable et de la responsabilité sociétale à travers la multiplicité des parties prenantes des entreprises[Quoi ?].

Le lobbying trouve un terrain fertile dans la mise en œuvre des nouvelles normes comptables IAS/IFRS qui intègrent dorénavant le capital immatériel.

À travers le lobbying, ce sont deux cultures et deux conceptions de systèmes juridiques qui se confrontent : le droit civil qui domine en Europe continentale, et la Common law.

La normalisation[modifier | modifier le code]

Les normes et les standards en général (sécurité, systèmes d'information, comptabilité, traçabilité...) peuvent permettre d'atteindre certains buts mercantilistes, tel que se protéger d'une concurrence étrangère ou imposer ses produits à des pays tiers, lorsque les normes en question ont une application internationale (exemple : les OGM). Par exemple, entre 2009 et 2017, les établissements financiers à l'échelle mondiale ont dû payer des pénalités pour un montant total de 280 Mds€. Sur cette somme, 243 Mds€ ont été récupérés par les États-Unis contre 18 pour l'Union Européenne, dont les établissements financiers ont payé 110 Mds€[19].

La prééminence de l'anglais dans les relations internationales fait partie de cette normalisation, et est parfois perçu comme handicapant les pays où l'anglais n'est pas la langue maternelle (voir aussi : Académie de la Carpette anglaise), ou les zones géographiques comme l'Europe où il existe une grande diversité de langues maternelles. Aux États-Unis est né le projet Dictionnaires d'autrefois[20]. Le choix de l'anglais scientifique aurait dû être associé à une démarche de ce type, car c'est le flou sur les définitions des langues anglaises qui donne à la manipulation la place qu'elle ne devrait pas avoir... Les exemples éclairant sont par exemple: les mots « meat », « seed » ou « management »[réf. souhaitée].

Les normes comptables IAS/IFRS sont les normes qui ont actuellement le plus d'influence sur la gestion des entreprises, et même indirectement sur les systèmes de comptabilités publiques dans l'Union européenne. Il s'agit en effet aujourd'hui de comptabiliser le capital immatériel constitué par les compétences des entreprises, leurs relations commerciales, leurs structures (brevets, systèmes d'information des entreprises et même des administrations). Cette comptabilisation est destinée à être gérée à travers les immobilisations incorporelles, qui, aux dires de beaucoup d'experts, représentent 60 à 70 % de la valeur des entreprises.

Ainsi, on investit aujourd'hui deux fois plus dans la connaissance pure (formation, conduite du changement, ...) que dans les outils de production pure.

L'influence socioculturelle[modifier | modifier le code]

Selon les spécialistes en intelligence économique Éric Denécé et Claude Revel, les États-Unis cherchent à se positionner en amont des marchés en jouant sur toutes les techniques de l'influence, et en particulier sur l'influence socioculturelle.

Se produit peu à peu un formatage des idées sur le modèle des États-Unis dans de nombreux de pays d'Europe, dont la France. Par exemple, au niveau des écoles de commerce, les Masters of Business Administration sont devenus la référence[réf. nécessaire]. Les cabinets de conseil et d'audit anglosaxons recrutent dans ce creuset.

La diffusion de films partout dans le monde permet de préparer le terrain aux implantations futures d'entreprises et rend plus facile l'installation de la domination économique[21].

Les actions humanitaires et les ONG[modifier | modifier le code]

Les organisations non gouvernementales peuvent avoir une influence culturelle, économique et politique sur les pays où elles sont implantées, et être utilisées par les entreprises comme un moyen de s'introduire dans de nouveaux pays[22].

La contrefaçon concurrentielle[modifier | modifier le code]

La contrefaçon est l'imitation d'un produit développé par un concurrent. Elle concerne par exemple, les produits de luxe, mais aussi les logiciels, les médicaments...

Cette concurrence est souvent illégale car elle viole la propriété industrielle et les brevets.

La guerre de l'information[modifier | modifier le code]

La guerre de l'information est le point commun de la plupart des méthodes employées aujourd'hui (lobbying, normalisation, social learning...) pour acquérir une supériorité économique en jouant sur le facteur culturel.

L'acquisition de connaissances emploie aujourd'hui des méthodes qui ne sont pas nécessairement malhonnêtes comme les sources ouvertes (information blanche), c'est-à-dire le recueil d'informations disponibles en source ouverte sur les réseaux internet.

La meilleure méthode pour se prémunir d'un pillage systématique est d'adopter une attitude systématiquement prudente et non naïve, et de bâtir des réseaux extranet en accès restreint pour les communautés de pratique qui ne concernent que certaines parties prenantes de l'entreprise.

L’information comme un outil offensif de guerre économique[modifier | modifier le code]

Dans « Guerre et contre-guerre d’information économique », initialement publiée par la Revue Échanges en 1994, P.J. Gustave a écrit sur la guerre de l’information (ou infoguerre). Selon lui, il est plus important de trouver des solutions pour ne pas perdre la guerre, plutôt que de discuter de l’engager ou non. La concurrence croissante et l’équilibre géostratégique contribuent à développer l’usage offensif des pratiques économiques. D’une part, les pouvoirs économiques les plus compétitifs ont réussi à utiliser l’information comme un outil stratégique ; d’autre part, les opérations de renseignement de guerre économique ont remplacé les méthodes de la guerre froide et ont accompagné le passage de la géopolitique à la géoéconomie.

Dans ce nouveau cadre de guerre, le rôle de l’information est double. Premièrement, il s’agit d’une ressource fondamentale pour l’entreprise, car elle permet l’accès à toutes sortes de biens et de services ; deuxièmement, l’information est l’outil principal de la guerre économique, puisqu’elle fonctionne à la fois comme une arme offensive et défensive. La radicalisation de la concurrence économique déclenche une radicalisation de l’information, de la désinformation et des mécanismes de contre-information, dans lesquels l’importance des techniques de renseignement est en pleine expansion.

La désinformation est l’une des techniques de combat les plus anciennes et remonte aux temps primitifs, quand elle était utilisée pour la chasse. En fait, les hommes primitifs devaient faire tomber leur adversaire dans le piège sans risquer de s’exposer. Il y a des traces de l’utilisation d’outils de désinformation même dans les écrits de guerre chinois (2000 av. J.-C.) et dans la Bible. Contrairement à ce que l’on croit généralement, ces techniques ne sont pas nées dans l’ancien bloc soviétique. Au début du 20e siècle, la désinformation était déjà utilisée par les Britanniques pour obtenir des avantages sur le champ de bataille et pour obtenir d’importants succès financiers. À l’heure actuelle, il existe un certain nombre de différentes formes de techniques de déception. La désinformation technologique, par exemple, fournit des informations erronées sur des projets plausibles — qui sont compatibles avec une stratégie globale — en déposant des brevets inutilisables. La désinformation peut être extrêmement utile pour protéger le secret des informations sensibles tout en jouant avec l’espace et le temps. Puisque la montée des barrières physiques est un indicateur clair de la présence de matériel sensible caché, de plus en plus d’entreprises adoptent une approche différente qui consiste à donner des signaux contradictoires. Cette pratique permet de cacher la stratégie de l’entreprise à travers la présentation d’une image fausse, mais claire et transparente à l’adversaire ; ceci augmente la sécurité puisqu’il consiste dans la combinaison de techniques d’attaque de défense. Néanmoins, chaque entreprise est vulnérable aux attaques d’informations qui sont difficiles à neutraliser, notamment lorsque les victimes ne connaissent pas les méthodes offensives utilisées et ignorent les contre-mesures nécessaires. Les attaques d’information sont encore plus dangereuses lorsqu’elles sont menées pendant les négociations commerciales. Cette technique de désinformation est généralement adoptée dans les opérations « grises » ou « noires », dont le potentiel destructeur est amplifié par la diffusion à travers les médias de masse. Il consiste essentiellement à provoquer un événement ou un accident dommageable pour l’entreprise ciblée et à diffuser les informations sur les médias. Cela cause en réalité plus de dommages que l’accident lui-même. De plus, comme il n’y a pas de frontières géographiques contenant la diffusion de l’information, ces attaques peuvent très rapidement atteindre une échelle catastrophique. Leur principale caractéristique est l’invisibilité de l’attaquant et l’extraordinaire rapport coût-efficacité.

Souvent, la désinformation consiste en une attaque délibérée et purement informative visant à déformer ou détruire l’image des concurrents : si les informations sont basées sur des faits réels, les conséquences sont toujours déformées et généralement transmises et amplifiées par les médias. Le cas des traces de benzène trouvées dans les bouteilles d’eau gazeuse de la société française Perrier est un exemple intéressant de comment une faille dans le système de sécurité de l’information peut se transformer en pertes significatives pour une entreprise saine et comment un système de communication efficace peut partiellement neutraliser l’attaque. Cet épisode provient d’une erreur humaine dans les procédures sanitaires à l’usine de Vergèze, où le remplacement tardif des filtres a provoqué une augmentation du niveau de benzène dans les bouteilles d’eau à expédier aux États-Unis. Bien que cette erreur aurait pu être facilement corrigée par la substitution de filtres, la présence d’un « agent » concurrent dans l’usine a amplifié l’écho de ce qui s’est passé.

À la fin de 1989, Perrier était une entreprise saine, dont la stabilité financière était gravement menacée par cette attaque. Après que l’agent des concurrents eut informé les États-Unis de la présence de benzène dans les bouteilles d’eau, la « Food and Drug Administration » a procédé à d’autres analyses qui ont confirmé le suspect. Les jours suivants, Perrier fut obligé de retirer des milliers de caisses d’eau des marchés américain et japonais et de suspendre les ventes dans de nombreux autres pays avec des pertes importantes. Néanmoins, Perrier a réussi à réagir rapidement à l’attaque en utilisant des outils d’information. Gustave Leven, PDG de Perrier, a adopté une efficace stratégie de contre-information : il a admis que l’erreur humaine avait eu lieu. Malgré les tests effectués sur les sources d’eau révélant qu’elles étaient propres, Leven a annoncé le retrait mondial de toutes les bouteilles Perrier et que Perrier s’assumait la responsabilité du coût de 160 millions de bouteilles. En quelques jours, la notation des actions de Perrier a de nouveau augmenté et toutes les autres attaques du concurrent de Perrier ont été neutralisées.

Cet exemple montre la puissance des attaques d’informations et leur mise en œuvre par la rapidité de la circulation de l’information et de l’orchestration d’événements. L’attaque de Perrier a coûté à l’entreprise plusieurs centaines de millions de francs et a été plus efficace qu’une attaque spéculative financière. Cela laisse place à une réflexion sur la nécessité de protéger l’information et sur le pouvoir de la contre-information. Comme l’ont remarqué Marc Ehlias et Laurent Nodinot, la contre-information est un concept subversif que Renato Curcio et Toni Negri ont inventé en Italie au début des années 1970. À cette époque, les dirigeants de l’organisation terroriste Brigades Rouges et le mouvement politique Autonomia Operaia (Autonomie ouvrière) essayaient de trouver un terrain d’entente sur la façon de « briser le siège de la presse bourgeoise ». Ils ont décidé d’établir un nouveau magazine appelé « Counter-Information », dont la mission éditoriale consistait à vérifier les « informations biaisées publiées sur la presse bourgeoise » à travers des articles et des enquêtes plutôt agressives. L’équilibre subversif de la contre-information est basé sur les points suivants :

  • recherche d’informations pour les objectifs stratégiques et tactiques ;
  • attaque systématique des contradictions de l’adversaire ;
  • continuité opérationnelle entre ceux qui collectent l’information et ceux qui l’exploitent ;
  • soutien de l’information par le travail de terrain ;
  • fourniture de preuves pour les faits présentés ;
  • repérage des niches du public qui pourraient propager spontanément et amplifier l’information.

Contrairement aux opérations de manipulation, La guerre de l'information concerne l’exploitation des informations d’accès libre qui n’ont pas été ajustées à un objectif donné. Il y a très peu d’entreprises qui se sont révélées capables de pousser le potentiel de l’information au-delà des objectifs commerciaux et financiers. Si Perrier a mené une campagne de contre-information défensive, la campagne publicitaire lancée au printemps 1993 par l’Union des industries textiles françaises (UIT) peut être considérée comme une utilisation innovante de l’information à des fins offensives. Cette campagne était focalisée sur l’emploi de slogans pour diffuser des faits sensationnels capables d’engager l’opinion publique . Beaucoup d’hommes d’affaires célèbres et influents ont contribué à cette campagne en livrant des discours sévères sur ce sujet. La subtilité consistait à utiliser les Français pour faire des témoignages opposés aux négociateurs de l’UE sans attaquer le gouvernement français, véritable cible de la campagne, compte tenu de son rôle dans les négociations commerciales.

Le succès de la campagne UIT (encouragement du dialogue avec Bruxelles, réaction favorable de Longuet, reconsidération des positions de l’UE et succès relatif de l’accord de Marrakech) est dû à l’utilisation subversive des techniques de propagande évoquées ci-dessus. En particulier, la campagne de l’UIT s’est concentrée sur le principal aspect contradictoire de la question concernant l’industrie textile européenne : 11 représentants sur 12 se sont opposés à la proposition de la Commission de l’UE qui devait représenter leurs intérêts. La contre-information est donc une stratégie indirecte qui vise à utiliser une opinion publique mal informée et manipulée pour entourer la cible et influencer les leaders d’opinion. Afin de lancer l’information au bon moment et au bon endroit, il est nécessaire d’avoir une parfaite compréhension des médias et des leaders d’opinion. En pratique, la contre-information utilise les mêmes canaux de désinformation. Cependant, en ce qui concerne son aspect défensif, la contre-information a besoin d’une intelligence permanente du système mentionné ci-dessus pour être réactive et efficace.

L’idée d’utiliser l’information dans la compétition économique comme une arme de désinformation ou de contre-information montre que l’infoguerre est devenue un véritable problème qu’il faut aborder. Les solutions durables devraient consister à observer les pratiques de désinformation d’un point de vue non-idéologique et à intégrer des connaissances qui ne sont pas strictement liées au domaine économique. En particulier, comme les techniques de compétition économique offensives et défensives s’inspirent de plus en plus des méthodes militaires, il est nécessaire de combiner les connaissances économiques et militaires dans un cadre juridique. Alors que certains pays ont une approche traditionnelle de l’intelligence économique qui permet une intégration naturelle, d’autres n’en ont pas. C'est indispensable une large réflexion sur le rôle de l’information dans la guerre économique, puisqu’elle repose finalement sur l’information et la connaissance.

La guerre pour les matières premières [23],[24],[25][modifier | modifier le code]

La guerre pour les matières premières a provoqué un remaniement des relations de pouvoir entre les nations occidentales, d’une part, et les nations émergentes et/ou en développement, d’autre part. La montée de la Chine, les BRICS, et la force croissante des fonds souverains des pays arabes, qui sont des exportateurs de pétrole, fournissent des preuves. Les ressources sont des armes puissantes dans la guerre économique, qui ne fera que s’intensifier. L’Agence internationale de l’énergie estime que la demande mondiale d’énergie augmentera de 50 % d’ici à 2030, notamment en raison de la croissance des économies indienne et chinoise. Par conséquent, assurer l’approvisionnement immédiat des matériaux revêt une importance cruciale pour les états. En 2007, le Comité sur les impacts miniers critiques de l’économie américaine a publié un rapport contenant une liste de onze minéraux particulièrement importants pour les principaux secteurs industriels de l’économie américaine, en raison de leur rareté et de leur valeur. La liste inclut le rhodium, utilisé principalement dans la fabrication de convertisseurs catalytiques, particulièrement abondant en Russie et en Afrique du Sud. En tant que garant de l’économie nationale, chaque état a dressé une liste des ressources stratégiques susceptibles d’impacter les conflits géoéconomiques actuels. Selon la logique libérale, le commerce devrait produire une intégration progressive entre les opérateurs économiques de différents pays, de moins en moins liés à des territoires spécifiques, tout en réduisant les risques de conflit et le rôle de l’état dans l’économie.

Cette vision hautement idéologique a perdu sa crédibilité. La crise financière qui a débuté en 2008 a sérieusement miné la confiance des citoyens dans la capacité d’autorégulation du marché. Les divers facteurs qui contribuent au pouvoir d’un Etat comprennent la possession et l’exploitation des richesses de sous-sol, des fonds marins et des terres arables. Dans un monde qui devrait atteindre 9 milliards d’habitants en 2050, la logique de l’autosuffisance pousse les états à se battre pour garantir leur approvisionnement en matières premières. Même s’il s’agit d’un élément typique des relations internationales en général, la concurrence pour le contrôle des matières premières s’est beaucoup intensifiée dans ces dernières années. La flambée des prix des matières premières agricoles a déclenché de fortes rivalités dans l’accaparement des terres arables par les investisseurs étrangers en 2008 (surtout États-Unis, la Chine, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes). La plupart de leurs achats ont été effectués sur les continents africain et latino-américain, où sont situées 90 % des terres arables encore inexploitées.

Les hydrocarbures, bien sûr, restent le centre des intérêts stratégiques. Après avoir acquis la possibilité d’exploiter intensivement ses réserves de gaz de schiste, les États-Unis sont devenus autosuffisants. En conséquence, les liens entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite, leur ancien fournisseur, se sont beaucoup affaiblis, et avec cela l’intérêt américain de protéger Riyad contre l’Iran ; à cet égard, les politiques fébriles des Saoudiens par rapport aux crises en Irak et en Syrie se comprennent plus facilement. Le cas du Groenland — dont les réserves pétrolières sont désormais estimées à la moitié de celles de l’Arabie saoudite — est également exemplaire. Conjuguée aux résultats du référendum sur l’autonomie (75 % d’opinions favorables), cette nouvelle circonstance donnera désormais plus de force au mouvement pour l’indépendance puisque les grandes puissances se préparent déjà aux meilleures positions de négociation. Beaucoup d’études prévoient une montée en importance du secteur des ressources minérales. De plus en plus souvent, les pays ayant de gros gisements minéraux optent pour le contrôle de l’État : la Chine, la Russie et la Bolivie, mais aussi le Madagascar, qui en 2014 la création d’une société minière publique pour l’exploitation de ses ressources au niveau national — après avoir longtemps subi une exploitation passive écrasante par des sociétés minières étrangères.

Le titane est une ressource minérale indispensable à l’aéronautique : il faut entre 15 et 20 % de ce métal pour la construction d’un avion moderne. Le principal fournisseur mondial de titane est le groupe russe VSMPO. La société Boeing et la United Technologies Corporation ont décidé de stocker le titane en août dernier. Est-ce qu’elles vont subir des représailles par rapport à la crise en Ukraine ? Il faut rappeler que la loi américaine interdit aux sociétés qui travaillent avec le département de la Défense d’acheter du titane à l’étranger. Cependant, les deux groupes produisent à la fois pour le secteur civil et le secteur militaire.

En plus de l’Ukraine, les mers de Chine constituent une autre zone de tension internationale créée par l’accaparement des ressources, où le niveau d’interdépendance entre les principales puissances (Corée du Sud, Japon, République populaire de Chine et Taïwan) augmente sans aucun doute. Selon Paul Tourret, directeur de l’Institut Supérieur d’Économie Maritime, un tel maillage d’intérêts aurait dû réduire le risque de conflit même si partager de mêmes intérêts géoéconomiques ne représente nécessairement une garantie de stabilité pour la région.

Le conflit entre la Chine et le Japon sur les îles Senkaku, (en 2010 et encore en 2012 et 2013), a même conduit Pékin à réduire ses exportations de métaux rares vers le Japon. Ce groupe de 17 métaux, dont le premier producteur est incontestablement la Chine, est indispensable pour les produits technologiques, l’un des piliers de l’économie japonaise. Reconnaissant que cette réduction des exportations avait effectivement affaibli son économie, le Japon a réagi le 13 mars 2012 (avec le soutien des États-Unis et de l’UE) en dénonçant la Chine à l’OMC. Cependant, cela n’a pas poussé Pékin à changer d’idée. Le Japon a alors créé la Société nationale japonaise du pétrole, du gaz et des métaux (JOGMEC), financée avec 15 milliards d’euros par an. Cette entité avait plusieurs objectifs : soutenir les sociétés minières japonaises à l’étranger (notamment dans leurs achats ou leur entrée dans des structures d’actionnariat étranger), fournir une voie diplomatique pour la contractualisation à long terme entre les états et soutenir la recherche nationale dans les secteurs énergétique et minier. En 2012, le ministre de l’Industrie du Japon a annoncé que de nouveaux partenaires commerciaux comme le Kazakhstan et l’Australie contribueraient à réduire sa dépendance à l’égard des métaux rares chinois. Le secteur privé a soutenu cet effort national : grâce à ses succursales, le constructeur automobile Toyota est devenu l’un des principaux investisseurs dans les secteurs miniers au Canada et en Australie afin de réduire la dépendance japonaise vis-à-vis des approvisionnements chinois.

Généralement, les états adoptent des approches différentes aux problèmes géoéconomiques posés par l’achat de métaux et de minéraux. Le premier est de compter sur les marchés, qui, comme l’ont signalé certains experts, sont impénétrables, fragmentés et n’offrent pas suffisamment d’informations.

Certaines sociétés industrielles ont choisi des assurances financières qui leur garantissent l’achat de ces matériaux à un prix fixe pendant un certain temps. Cependant, cela peut parfois être contreproductif, comme les états peuvent prendre des décisions contraires pour défendre leurs propres intérêts au détriment de ces garanties. La seconde option choisie par les nations est de prendre conscience de la nécessité géopolitique du contrôle territorial et de mettre en œuvre une stratégie de diversification des achats à long terme. Cependant, la prouesse stratégique du Japon est plutôt une exception. L’Europe, en particulier, fait preuve d’un déficit de sensibilisation dans ce domaine.

La demande croissante de métaux et/ou de minéraux provient de la croissance économique de pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil, qui ont tous bénéficié de la délocalisation de certaines industries métallurgistes et manufacturières européennes.

Finalement, les tensions futures sur la disponibilité de certains matériaux posent la question de la sécurité nationale en matière d’approvisionnement de ressources indispensables aux filières stratégiques (nucléaire, défense, aéronautique, électronique, automobile, etc.). L’allocation naturelle des ressources a permis la création de certains monopoles : la Chine fournit 93 % du magnésium mondial et 90 % de son antimoine, le Brésil répond à 90 % de la demande internationale de niobium, tandis que les États-Unis fournissent 88 % du béryllium global. Afin de se protéger contre le risque de dépendance économique vis-à-vis des détenteurs de ces matières premières, d’autres puissances mondiales ont déjà élaboré des stratégies spécifiques pour s’assurer des ressources stratégiques en établissant des relations diplomatiques plus étroites avec les nations qui en ont besoin. Les États-Unis, la Russie et la Chine ont mis en place des politiques de gestion des stocks et de contrôle des flux tout en prenant des mesures pour sécuriser les zones de production, notamment par l’achat de gisements minéraux et d’entreprises.

Le volume des investissements pour l’extraction de substances rares en Grèce a augmenté depuis 2014. Au début de la même année, le réseau d’informations de la NBC a révélé que l’agence scientifique du gouvernement, le US Geological Survey, avait réalisé une étude aérienne du sol en Afghanistan en 2006 qui a permis la cartographie des ressources minérales que la nation possède en abondance. Les chercheurs américains ont estimé que 2,2 milliards de tonnes de matériaux ferreux, 1,4 million de tonnes de matériaux rares (tels que le lanthane, le néodyme et le cérium), ainsi que de l’aluminium, de l’or, du zinc, du mercure et du lithium y étaient présents. La crise en Ukraine aurait conduit la Russie à envisager sérieusement l’établissement d’un cartel de matériaux rares avec la Chine où Moscou aurait détenu le quota le plus large après la Chine.

Cependant, contrairement à la plupart des autres pays, la Russie possède des dépôts de tous ces matériaux ; Moscou aurait donc toutes les raisons d’exploiter ces ressources, considérant que pour l’instant Pékin est forcé à les importer puisque ses techniques d’extraction sont encore en expérimentation. L’idée russe de liens plus étroits avec la Chine est également alimentée par son désir de représailles contre les États-Unis et l’Union européenne.

En raison de leur utilisation dans les procédés industriels, les platinoïdes ou métaux du groupe du platine (MGP) font l’objet de nombreuses discordances parmi les puissances industrielles du monde. Utilisés non seulement dans les secteurs traditionnels de la pétrochimie, de l’armement, de l’aéronautique, de la médecine et de l’agroalimentaire, ils sont également cruciaux pour les industries des télécommunications et des technologies de l’information, en particulier pour la production de téléphones cellulaires et d’ordinateurs. Le palladium, par exemple, est utilisé dans presque tous les types de dispositifs électroniques, principalement dans le cadre de condensateurs ou de micropuces à haute performance. Le ruthénium et le platine sont très importants dans l’augmentation de la capacité de stockage des données sur les disques durs, mais aussi dans la production d’écrans à cristaux liquides. Le platine est également l’élément clé de divers types de piles à combustible et, associé au rhodium (véhicules diesel), il est fondamental dans la production des convertisseurs catalytiques qui réduisent la toxicité des gaz d’échappement.

Ces matériaux sont très rares et concentrés dans seulement quelques zones géographiques tels que l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, et pour l’instant aucune alternative à leur utilisation n’a encore été trouvée. Les régions riches en platine de l’Afrique australe sont devenues de véritables théâtres de lutte nationale et internationale pour le contrôle de ces matériaux qui dégénèrent souvent en lutte armée. La concurrence entre la société Anglo-American, premier producteur mondial de MGP , et les concurrents asiatiques, principalement chinois, dans les mines Grand Dyke au Zimbabwe, n’est qu’un épisode d’une guerre économique de plus grande envergure.

Cette bataille fait partie du duel à long terme entre les nations occidentales et la Chine pour le contrôle des ressources stratégiques de l’Afrique qui a commencé avec la chute de Mobutu au Congo. Après avoir pris le contrôle d’une partie considérable de la ceinture cuprifère d’Afrique centrale qui contient plus de la moitié des réserves mondiales et des mines de cobalt (indispensable à la production de batteries électriques), la Chine tente d’égaler l’offre mondiale de platine (essentiel pour les raffineries de pétrole, miné surtout en Angola).

Contrôler le MGP du Zimbabwe serait essentiel pour la Chine — qui ne possède que 1,1 % des réserves mondiales — pour assurer sa sécurité économique à travers la création de sa propre chaîne de production pétrochimique, et pour se rendre indépendante des fournisseurs anglo-américains en produisant les convertisseurs catalytiques dont elle a besoin pour réduire la pollution de l’air (une priorité nationale maintenant que la Chine est devenue le plus grand marché automobile du monde). Il n’est donc pas surprenant que le raffinage des MGP ait constitué le pivot de l’accord signé entre la Chine, l’Angola et le Zimbabwe en 2009. Cet accord constitue une menace pour la société Anglo-American, qui pendant deux siècles détenait le monopole de l’extraction de MGP au Zimbabwe.

La société britannique continue à contrôler les gisements en Afrique australe, plus abondants que ceux du Zimbabwe ; toutefois, les gisements du Zimbabwe sont plus précieux à cause de leur composition très rare qui combine du platine et de palladium, les deux MGP les plus désirés dans le monde.

L’instabilité politique dans la partie de l’Afrique qui s’étend de Merensky Rift à Grand Dyke, est causée par les guerres menées dans le but de contrôler les revenus tirés des ventes de platinoïdes. Au Zimbabwe, l’ancien héros de l’indépendance du pays, Robert Mugabe, adopte une rhétorique nationaliste et anti-impérialiste pour accuser les entreprises étrangères de mettre en œuvre des politiques de néo-colonialisme avec le soutien de la Grande-Bretagne. Il poursuit en affirmant que la compagnie Anglo-American a attisé l’opposition politique contre lui, encouragée à la fois par les États-Unis et l’Union européenne. Le chef du mouvement d’opposition est Morgan Tsvangirai, ancien employé de l’entreprise.

L’utilisation par Robert Mugabe de la rhétorique nationaliste exploitant la question de la mondialisation de l’économie face aux économies nationales avait servi à la fois à masquer ses résultats moins qu’exaltants concernant la gestion du pays et à contourner les demandes de liberté politique. Le fait que le nationalisme de Mugabe ne soit qu’une simple rhétorique ressort de sa conduite politique pas très cohérente : à la suite d’une hausse des prix des produits minéraux en 2007, il avait proposé et obtenu l’adoption d’une autonomisation et d’indigénisation pour l’économie en général. Juste un an plus tard, Mugabe a vendu les droits miniers à un fond de couverture américain en échange d’un prêt d’environ cent millions de dollars, qu’il a ensuite utilisé pour financer sa campagne électorale. Il a fait la même chose en privatisant un gisement minier devenu propriété publique après l’avoir préalablement exproprié à la société Anglo-American.

En résumé, Mugabe utilise les ressources minérales de la nation comme s’il s’agissait d’un guichet automatique pour le financement de sa propre carrière politique. Toujours en Afrique du Sud, la classe dirigeante qui a pris le pouvoir sur les mérites de sa lutte contre le précédent régime d’apartheid a depuis montré une nonchalance remarquable en canalisant la richesse minérale de la nation à son avantage en stipulant des accords avec des multinationales étrangères. Le massacre par la police de mineurs qui a eu lieu à Marikana pendant une grève visant à obtenir des salaires plus élevés en 2012, démontre à quel point le miracle de l’Afrique du Sud n’est qu’un mirage pour une grande partie de la population noire de la nation.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Années 1960[modifier | modifier le code]

Années 1990[modifier | modifier le code]

  • Bernard Esambert, La guerre économique mondiale, Olivier Orban, 1991.
  • Christian Schmidt, Penser la guerre, penser l'économie, Odile Jacob, 1991.
  • Christian Harbulot, La machine de guerre économique, Economica, 1992.

Années 2000[modifier | modifier le code]

  • Éric Denécé et Claude Revel, L'autre guerre des États-Unis, Économie : les secrets d'une machine de conquête, Robert Laffont, 2005.
  • Ali Laïdi et Denis Lanvaux, Les secrets de la guerre économique, Seuil, 2004.
  • Christian Harbulot, La main invisible des puissances, Ellipses, 2007.
  • Bernard Carayon, Patriotisme économique, de la guerre à la paix économique, Éditions du Rocher, 2006.

Années 2010[modifier | modifier le code]

  • Éric Delbecque et Christian Harbulot, La guerre économique, Presse Universitaire Française, coll. Que sais-je, 2010.
  • Jean-Marc Huissoud et Frédéric Munier, La guerre économique, Presse Universitaire Française, 2010.
  • Thibault du Manoir de Juaye, Les robes noires dans la guerre économique, Nouveau Monde, 2011.
  • Eric Bosserelle, La guerre économique, forme moderne de la guerre ? Revue Française de Socio-Économie, Paris, La Découverte. 2011/2 (n° 8)
  • Sous la direction de Christian Harbulot, Manuel d'intelligence économique, comprendre la guerre économique, Paris, PUF, 2015.
  • Gagliano Giuseppe, Guerre et intelligence économique dans la pensée de Christian Harbulot, présentation Nicolas Moinet, Va Press 2016.[2]
  • Ali Laïdi, Histoire mondiale de la guerre économique, Paris, Perrin, 2016.
  • Gagliano Giuseppe, L'école française de la guerre économique, Va Press, Versailles, 2018Va Press Editions

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes
Références
  1. Didier Lucas et Alain Tiffreau, « La dissuasion par l'information », dans Didier Lucas et Alain Tiffreau, Guerre économique et information : les stratégies de subversion, Ellipse, 1999-2000 (lire en ligne), p. 4
  2. selon l’expression de Paul Krugman désignant les pratiques de l’OMC.
  3. Exemple : « Le Blocus continental, machine de guerre économique contre l'Angleterre […] » Jean Tulard, « Empire (Premier) 1804-1814 », in Encyclopædia Universalis 2005.
  4. Exemple : « En 1914, Rathenau devient le directeur de l'Office des matières premières, ce qui lui permet de diriger toute la guerre économique. » François-Georges Dreyfus, « Rathenau Walther (1867-1922) », in Encyclopædia Universalis 2005.
  5. « Il s’agit d’entreprendre une action économique qui affaiblira l’autre partie, même au détriment de ses propres avantages économiques. » Fanny Coulomb, « Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique », Guerre et Économie, in Référence Géopolitique, Ellipse, 2003.
  6. Parler de « guerre » économique à propos de l’affrontement entre deux entreprises concurrentes constitue aussi un « abus » de langage, qui laissera alors supposer que toute compétition s’apparente à la guerre. Fanny Coulomb, op. cit.
  7. De iure praedae, Sur le droit de capture, incluant Hugo Grotius. Mare liberum, Les Mers Libres en 1604.
  8. « Dans un gouvernement bien organisé, l’État doit être riche et les citoyens pauvres » Machiavel, Le Prince, 1514
  9. « Il faut assurer la richesse du Prince, pour lui, mais aussi pour financer les guerres incessantes » Michel Beaud, Histoire du Capitalisme de 1500 à 2000, cinquième édition mise à jour, Points Seuil, 1999, page 33.
  10. Antoine de Montchrestien, Traité d’économie politique, 1615
  11. « La guerre comme facteur de puissance et de développement : cette conception, dans sa forme la plus accomplie, date des mercantilistes… » Jacques Fontanel et Ron Smith, « Les économistes et la guerre », in Le Monde, 19 mars 1991
  12. Pour une expression d’actualité de la pensée de cet auteur, voir l’interview qu’il a accordée à la Lettre de la Fondation Prometheus pour septembre 2013 : http://www.fondation-prometheus.org/wsite/wp-content/uploads/Lettre_Fondation_Prometheus_septembre_2013.pdf
  13. Montesquieu, De l’Esprit des lois, 1748
  14. David Hume, Discours politiques, 1752
  15. Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, 1803
  16. Elie Cohen, « La Guerre économique n'aura pas lieu » (dans Guerre(s) et Paix, CNRS Thema 2e trimestre 2004), [1]
  17. Paul Krugman, La Mondialisation n’est pas coupable, La Découverte/Poche, 2000, pages 30-31
  18. Paul Krugman, op. cit., page 33
  19. Pierre-Yves Gomez, « Guerre commerciale : « Pirates et corsaires sont de retour sur la vaste mer des affaires » », sur lemonde.fr, (consulté le 23 mars 2018).
  20. ARTFL dictionary collection
  21. Éric Denécé et Claude Revel, L'autre guerre des États-Unis, économie : les secrets d'une machine de conquête, page 165
  22. Pour illustrer l’enjeu autour des ONG, voir le Baromètre de transparence des ONG, mentionné dans l’article du Bilan, « Les ONG deviennent les fantassins de la guerre économique »
  23. https://www.puf.com/content/Manuel_dintelligence_%C3%A9conomique
  24. Revue Conflicts, Nous sommes en guerre économique. N° spécial d’hiver 2014 https://www.revueconflits.com/la-paix-est-un-souhait-la-guerre-est-un-fait-editorial-du-hors-serie-n1-dhiver-2014/
  25. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/04/LECOEUVRE/58561

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]