Populisme (politique)

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Le populisme désigne un type de discours et de courants politiques qui fait appel aux intérêts du « peuple » (d’où son nom) et prône à son recours, tout particulièrement en opposant ses intérêts avec ceux de « l'élite »[1], qu'il prend pour cible de ses critiques, s’incarnant dans une figure charismatique et soutenu par un parti acquis à ce corpus idéologique[2].

Le terme est régulièrement employé dans un sens péjoratif, synonyme de « démagogie ». Dans cette acception, il suppose l'existence d'une démocratie représentative qu’il critique. C'est pourquoi il est apparu avec les démocraties modernes, après avoir connu selon certains historiens une première existence sous la République romaine[3],[4].

Le substantif populisme est apparu, en français en 1912, sous la plume de Grégoire Alexinsky, dans sa Russie moderne[5]. Il dérive du mot populiste auquel le Larousse mensuel illustré donnait le sens de membre d'un parti prônant des thèses de type socialiste (en Russie)[6]. Tous deux servent à désigner des mouvements politiques existant depuis le XIXe siècle aux États-Unis (« le populism rural et petit-bourgeois voulut réincarner le peuple fondateur de la démocratie américaine[7] ») et en Russie (« Les narodniki de la Russie tsariste, en « allant au peuple », rêvaient de restaurer une communauté perdue[7] »). Léon Lemonnier réutilise en 1929 le terme pour désigner une nouvelle école littéraire dont il a écrit le manifeste. Cette doctrine littéraire, se présentant comme inspirée par le naturalisme, entendait ramener la littérature à l'humble niveau des vies « médiocres », débarrassée de toutes « ces doctrines sociales qui tendent à déformer les œuvres littéraires »[7].

Avant les années 1990, les termes « populisme » et « populiste » pouvaient désigner divers courants politiques se référant au peuple, parmi lesquels le parti de centre droit ÖVP autrichien ou le SHP turc au centre gauche qu'on a tendance depuis à ne plus vouloir qualifier ainsi, leur préférant le label de « populaire »[8]. Si le terme populisme est aujourd'hui (années 2010) péjoratif en politique[9], les politiques dites populistes peuvent être très différentes : différences gauche/droite[10], et entre populismes d'Europe et d'Amérique du Sud[9]. L'historien Philippe Roger déclare que le mot populisme « désigne un complexe d'idées, d'expériences et de pratiques qu'aucune typologie, si fouillée soit-elle, ne saurait épuiser. »[7]

Depuis les années 1980, les mouvements et partis considérés comme populistes ont connu divers succès dans de nombreuses démocraties du premier monde, telles que le Canada, l'Italie, les Pays-Bas, et les pays scandinaves.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le suffixe -isme, implique une prise de position favorable envers ce qu'induit[11] le substantif latin populus, peuple[12], auquel il est adjoint sur le modèle de populiste[5],[6].

Définition[modifier | modifier le code]

La définition du populisme a largement varié au cours des époques, mais le terme a souvent été employé pour définir un appel aux intérêts du « peuple », la démagogie, et comme un fourre-tout politique.

Daniele Albertazzi et Duncan McDonnell définissent le populisme comme une idéologie qui « oppose un peuple vertueux et homogène à un ensemble d'élites et autres groupes d'intérêts particuliers de la société, accusés de priver (ou tenter de priver) le peuple souverain de ses droits, de ses biens, de son identité, et de sa liberté d'expression »[13].

Parce qu'ils détiennent un pouvoir, le populisme attribue « aux élites » la responsabilité des maux de la société : ces groupes chercheraient la satisfaction de leurs intérêts propres et trahiraient les intérêts de la plus grande partie de la population. Les populistes proposent donc de retirer l'appareil d'État des mains de ces élites qui seraient égoïstes, voire criminelles, pour le « mettre au service du peuple ».

Afin de remédier à cette situation, le dirigeant populiste propose des solutions qui appellent au bon sens populaire et à la simplicité. Ces solutions qu'il propose sont présentées comme applicables immédiatement et émanant d'une opinion publique qu'il présente comme monolithique, c'est-à-dire unanimement consentante. Les populistes critiquent généralement les milieux d'argent ou une minorité quelconque (ethnique, politique, administrative, etc.), accusés de s'être accaparé le pouvoir ; pour y faire face, ils leur opposent les aspirations du peuple, qu'ils estiment majoritairement différer.

Typologie des mouvements populistes européens[modifier | modifier le code]

Mark Leonard, cofondateur et directeur du Conseil européen des relations étrangères (ECFR), think tank basé à Londres, présente une typologie des principaux mouvements populistes en Europe [14] :

Spécificités nationales[modifier | modifier le code]

États-Unis[modifier | modifier le code]

Le mot de « populisme » se réfère d'abord à un mouvement politique organisé dans la seconde moitié du XIXe siècle aux États-Unis par des agriculteurs confrontés à des tarifs prohibitifs qu'un accès privilégié au domaine public avait permis aux compagnies de chemin de fer de leur imposer. D'autres mouvements, notamment ouvriers, se sont organisés contre des taux d'intérêt qu'ils jugeaient abusifs.

Une lecture de l'histoire considère que le populisme a été le moteur de la guerre d'indépendance des États-Unis et a œuvré au façonnement des jeunes États-Unis ensuite[16].

Russie[modifier | modifier le code]

À la même époque, l'Empire russe connaissait un mouvement politique qui visait à instaurer un système d'économie socialiste agraire, le mouvement des narodniki (gens du peuple, en russe). Combattu par la police, le mouvement se fragmenta ensuite divers groupuscules « populistes », dont Narodnaïa Volia, qui se réclame ouvertement du terrorisme et qui finit par assassiner l'empereur Alexandre II en mars 1881. Le populisme est le thème dominant de l'intelligentsia russe jusqu'à la révolution de 1917.

Suisse[modifier | modifier le code]

En Suisse, l'UDC (Union démocratique du centre, Schweizerische Volkspartei : Parti suisse du peuple en allemand) est parfois considéré comme un parti populiste par ses adversaires et dans les médias. De fait, il en appelle bien souvent le peuple suisse à voter contre les recommandations de vote du gouvernement. S'appuyant sur la démocratie directe, composante fondamentale du système politique suisse, il lance régulièrement des initiatives populaires ou des référendums sur des thèmes particulièrement sensibles, par exemple, l'initiative populaire « Contre la construction de minarets » de 2009, qui a obtenu une majorité des voix, ou encore l'initiative populaire « Contre l'immigration de masse », acceptée par la majorité des votants en 2014.

France[modifier | modifier le code]

Article connexe : national-populisme.

Dans la foulée des nationalismes, le thème de l'émancipation du peuple a inspiré de nombreux partis politiques dits populistes. Le boulangisme, ainsi que le poujadisme sont des mouvements populistes, tout comme l'est aujourd'hui le Front national « en ce sens qu'il est un mouvement protestataire contre les élites [...] à commencer par les énarques, les intellectuels, les politiciens éloignés de la réalité populaire. C'est un national-populisme [...] en ce sens qu'il est aussi un mouvement identitaire, nationaliste, protectionniste, xénophobe, islamophobe, antieuropéen[17] ».

Annie Collovald[18] a fait remarquer que le mot populisme connaît un nouveau succès depuis les années 1980, comme synonyme de démagogie ou d'opportunisme politique, surtout lorsqu'il s'agit de mouvements d'opposition. Selon cette universitaire en sciences politiques, la catégorie renseignerait moins sur ceux qu'elle désigne que sur ceux qui l'emploient. Annie Collovald met en parallèle le succès du vocable avec la disparition progressive des classes populaires dans les appareils et dans les discours des partis politiques et interprète l'usage croissant du mot populisme ou populiste comme l'expression d'une méfiance grandissante à l'égard des classes populaires et d'un penchant nouveau pour la démocratie capacitaire voire censitaire.

Le populisme a depuis cette époque souvent été identifié à l'extrême droite. En effet, comme le souligne l'historien Michel Winock, « [l]e populisme n'est pas spécifiquement d'extrême droite. Le mot désigne une confiance dans le peuple, que l'on rencontre dans les discours de Robespierre ou les écrits de Michelet. Mais le populisme a eu tendance à se localiser à l'extrême droite, avec l'ère des masses et de la démocratie parlementaire. L'extrême gauche, elle, était ouvriériste, tandis que l'extrême droite tendait au populisme, sans distinction de classe[17]. ».

Dans son ouvrage sur le quinquennat Sarkozy[19], le chercheur Damon Mayaffre montre comment une rhétorique selon lui populiste a pu triompher au plus haut sommet de l'État en France comme en Italie au début du XXIe siècle (référence au peuple, dénonciation des élites, discours sensationnalistes, culte du chef ou hyperprésidence).

Pour Raphaël Liogier, « le populisme actuel, contrairement à celui qui a porté Hitler au pouvoir dans les années 1930, ne défend pas la race mais la culture occidentale. On pouvait jadis décrier la culture judaïque, parce que c’était celle de la « race juive ». À l’inverse, parce qu’on ne peut plus être ouvertement raciste, si l’on veut dénigrer des Maghrébins, ce sera sous couvert de rejeter, non pas une race, mais une culture incompatible avec la « nôtre ». »[20].

Amérique latine[modifier | modifier le code]

Cependant le terme de populisme reste aujourd'hui surtout utilisé pour qualifier certains régimes en Amérique latine. Il renvoie principalement à trois expériences politiques, au gouvernement de Juan Perón en Argentine de 1946 à 1955, de Getúlio Vargas au Brésil de 1930 à 1945, et dans une moindre mesure au gouvernement Cárdenas au Mexique.

Utilisations du terme populisme[modifier | modifier le code]

Le terme populisme reste néanmoins très flou dans son utilisation, et son sens peut varier selon le contexte du discours. Souvent proche de la démagogie, il est à double tranchant :

  • Il peut ainsi dénoncer les personnes qui cherchent à mobiliser le peuple par des promesses électoralistes, en exacerbant ses frustrations et en réveillant parfois les préjugés populaires tels que le nationalisme, la xénophobie, le racisme ou en justifiant les réflexes sécuritaires.
  • Le terme populisme est aussi souvent utilisé dans un sens péjoratif par les classes dirigeantes ou les politiciens au pouvoir pour critiquer l'opposition à leur politique.

En 2005, cinq anciens cadres du Front national et du Mouvement national républicain fondent le Parti populiste[21].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Daniele Albertazzi et Duncan McDonnell, Twenty-First Century Populism: The Spectre of Western European Democracy, Londres : Palgrave Macmillan, 2007.
  • Thierry Bouclier, Les Années Poujade, Éditions Remi Perrin, 2006.
  • Catherine Colliot-Thélène et Florent Guénard (dir.), Peuples et populisme, PUF, 2014
  • Annie Collovald, Le « Populisme du FN » : un dangereux contresens, Éditions du Croquant, 2004 (ISBN 2-914968-06-X)
  • Vincent Coussedière, Éloge du Populisme, Elya Éditions, 2012
  • Laurent François, Populisme d'Europe, Lyon : Institut d'Études Politiques, 2006.
  • Stuart Hall, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme, trad. de Christophe Jaquet, Paris, Éditions Amsterdam, Paris, 2008 (ISBN 978-2915547658).
  • Guy Hermet, Les Populismes dans le monde, Paris, Fayard, 2001
  • Ernesto Laclau, La Raison populiste, trad. Jean-Pierre Ricard, Paris, Seuil, 2008 (ISBN 978-2020884211).
  • Christopher Lasch :
    • Le Seul et vrai Paradis, Champs/Flammarion , 2002
    • La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Climats, 1996.
  • Damon Mayaffre, « Sarkozysme et populisme. Approche logométrique du discours de Nicolas Sarkozy (2007-2012) », Mots, no 103, 2013, p. 73-87.
  • Dominique Reynié, Populismes : la pente fatale, Paris, Plon, 2011, 280 pages
  • Jean-Pierre Rioux (directeur). Les Populismes. Collection Tempus. Paris : Perrin, 2007 (ISBN 978-2262026134)
  • Pierre-André Taguieff, L'Illusion populiste : essai sur les démagogies de l'âge démocratique, Flammarion, 2007.
  • Jérôme Vidal, « Les « temps nouveaux », le populisme autoritaire et l'avenir de la gauche. À propos de Le Populisme autoritaire de Stuart Hall », in La Revue internationale des livres et des idées, no 5, mai-juin 2008.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Université de Princeton http://wordnetweb.princeton.edu/perl/webwn?s=populism
  2. Les Populismes sous la direction de Jean-Pierre Rioux, éditeur : Librairie académique Perrin (18 janvier 2007) (ISBN 978-2262026134)
  3. Maurice Robin, Histoire comparative des idées politiques, vol.1, Économica, 1988, p. 384
  4. Laurent Joffrin, Histoire de la Gauche Caviar, Robert Laffont, 2006, chapitre 1.
  5. a et b Trésor de la langue française informatisé (lire en ligne), populisme.
  6. a et b Trésor de la langue française informatisé (lire en ligne), populiste.
  7. a, b, c et d Une notion floue et polysémique, entretien avec l'historien Philippe Roger, dans le quotidien Le Monde daté du 10 février 2012.
  8. Au XXIe siècle, le nom Österreichische Volkspartei (ÖVP) est traduit en français « Parti populaire autrichien » ou « Parti du peuple autrichien », alors qu'au XXe siècle il était usuel de traduire « Parti populiste autrichien » : M. Wallnöfer [...] était membre du Parti populiste autrichien (OVP) Le Monde, 5 mars 1987 ; La grande coalition socialiste-populiste en Autriche - La fin de l'ère Kreisky Le Monde, 28 janvier 1987. À partir des élections de 1999, qui permettent son entrée au gouvernement fédéral, c'est désormais le Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) qui sera qualifié de « populiste » par les commentateurs français : Les populistes du FPÖ exigent un référendum Le Monde, 15 septembre 2000.
    Il en va de même de la traduction du SHP turc, naguère traduit Parti populiste social-démocrate Le Monde, 15 novembre 1992 et que l'on préfère plus récemment traduire par : Parti populaire social-démocrate Le Monde, 26 juillet 1994 . Le CHP turc, aujourd'hui traduit parti républicain du peuple Le Monde, 14 novembre 1998 pouvait autrefois être désigné en français par Parti populiste républicain Le Monde 18 septembre 1992, le « populisme » étant l'un des six principes du kémalisme.
  9. a et b « Sans une certaine dose de populisme, la démocratie est inconcevable aujourd'hui », entretien de Ernesto Laclau axé sur la comparaison Europe/Amérique du Sud, dans le quotidien Le Monde daté du 10 février 2012.
  10. Divergences des extrêmes, entretien, dans le quotidien Le Monde daté du 10 février 2012, de Vincent Tiberj, chargé de recherche à Sciences Po (Centre d'études européennes-FNSP) : en France « le non de gauche exprime principalement un non social, tandis que les partisans du non de droite considèrent à la fois les questions nationales et sociales. Parmi ces derniers, l'Europe suscitait en 2005 les peurs d'une moindre protection sociale (76 %), d'une montée du chômage (86 %), d'un afflux d'immigrés (76 %) et d'une perte d'identité nationale (72 %). Pour les nonistes de gauche, si les chiffres s'élevaient à 85 % pour l'État-providence et 90 % pour le chômage, ils n'atteignaient « que » 45 % pour les immigrés et 42 % pour l'identité nationale. »
  11. Trésor de la langue française informatisé (lire en ligne), -ism.
  12. Félix Gaffiot, Le Gaffiot,‎ (lire en ligne), populus, p. 1202.
  13. Daniele Albertazzi et Duncan McDonnell, « Twenty-First Century Populism », Palgrave MacMillan,‎ 2008, p. 3
  14. Quatre scénarios pour réinventer l'Europe, in L'Économie politique no 53, 1/2013
  15. Un article du journal Marianne critique l'usage courant du terme « populiste » fait par Le Monde : « Pour le Monde, Mélenchon = Le Pen = populistes ! », sur www.marianne.net
  16. For the People: American Populist Movements from the Revolution to the 1850s. Formisano, Robert P. http://books.google.com/books?id=HzHorlMiLpMC&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=false
  17. a et b Michel Winock (propos recueillis par Thomas Wieder), Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Éditions Points, coll. « Histoire » (no H131),‎ , 4e éd. (1re éd. 1982), 512 p. (ISBN 978-2-7578-4307-9, lire en ligne), partie I, chap. 5 (« Le Pen, père et fille »), p. 68 §1
  18. Annie Collovald, Le « Populisme du FN » : un dangereux contresens, Éditions du Croquant, 2004 (ISBN 2-914968-06-X)
  19. Damon Mayaffre, Mesure et démesure du discours. Nicolas Sarkozy (2007-2012). Paris, Presses de Science-Po, 2012
  20. Raphaël Liogier, Le populisme ne défend plus la race mais la culture, Liberation.fr, 20 septembre 2013
  21. « Le Parti populiste, nouveau parti d'extrême droite », sur lemonde.fr,‎ (consulté le 9 mars 2015)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Erwan Sommerer, L'épochè populiste - Dialogue avec une fiction philosophique : le populiste et le démocrate ; la suspension populiste du jugement ; le peuple contre le concept de peuple ; le dialogue avec le réel. In Le Portique [En ligne], 2-2006. Consulté le 20 mars 2012.
  • Dominique Tibi, Populisme : l'Europe en danger, diffusé le 8 avril 2014 sur Arte.

Article connexe[modifier | modifier le code]

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