Chantal Mouffe

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Chantal Mouffe, née en 1943 à Charleroi, en Belgique, est une philosophe politique, professeur au département de sciences politiques et des relations internationales à l'Université de Westminster, à Londres. Elle s'inscrit dans le courant de pensée du post-marxisme, et est surtout connue pour l'essai Hégémonie et stratégie socialiste, coécrit avec Ernesto Laclau. Sa réflexion s'articule principalement autour de l'idée de démocratie radicale, et des concepts de démocratie plurielle et de pluralisme agonistique.

Carrière[modifier | modifier le code]

Chantal Mouffe a étudié à Louvain, Paris et Essex et a travaillé dans de nombreuses universités à travers le monde, aussi bien en Europe qu'au États-Unis, au Canada, et en Amérique latine. Elle a également été professeur visitante à Harvard, Cornell, Princeton, ainsi qu'au CNRS. Durant la période 1989-1995, Elle fut d'autrepart directrice de programme au Collège international de philosophie à Paris. Elle occupe actuellement un poste de professeur au Département de sciences politiques et relations internationales, Université de Westminster en Angleterre, où elle dirige le Centre pour l'étude de la démocratie.

Pensée[modifier | modifier le code]

Une théorie politique post-marxiste[modifier | modifier le code]

Avec pour ambition de réélaborer un projet socialiste qui réponde à « la crise de la pensée de gauche, à la fois dans ses versions communiste et social-démocrate »[1] l'essai Hégémonie et stratégie socialiste, coécrit en 1985 avec Ernesto Laclau, inscrit la théorie politique de Chantal Mouffe dans une perspective post-marxisme et anti-essentialiste. En effet, considérant que les schèmes d'analyses marxistes sont inopérants pour rendre compte des nouveaux mouvements sociaux des années 1960 (féministes, homosexuels, Noirs...), C.Mouffe et Laclau cherchent à développer une théorie qui ne soit pas focalisée uniquement sur l'exploitation économique et les rapports de classes. L'ouvrage s'inspire ainsi de la critique de l'essentialisme formulée par le courant de pensée structuralistes et post-structuraliste (recourant alors à des auteurs comme Derrida, Lacan ou Foucault), cette critique s'articulant à une utilisation des concepts de Gramsci, particulièrement celui d'hégémonie.

L'anti-essentialisme de C. Mouffe, et sa remise en cause corrélative du marxisme orthodoxe, s'exprime notamment par son opposition à l'idée d'un développement déterminé du processus historique en fonction de facteurs objectifs (lois de l'histoire, primat de l'infrastructure économique, intérêts objectifs du prolétariat comme unique vecteur d'un dépassement inéluctable du capitalisme...)[2]. Contre la conception déterministe de l'histoire, elle défend au contraire « qu’il est toujours possible de changer les choses politiquement, et d’intervenir sur les relations de pouvoir afin de les transformer »[1], tout en affirmant par ailleurs que ces transformations de société ne nécessitent pas de « de détruire l’ordre démocratique libéral et de bâtir un nouvel ordre en repartant de zéro »[1]. Il s'agirait plutôt de véritablement mettre en œuvre les principes d'égalité et de liberté proclamés mais selon elle non appliqués par les démocraties libérales modernes.

Critique des modèles libéraux et délibératifs[modifier | modifier le code]

La théorie politique de C. Mouffe concernant la démocratie consiste en l'élaboration d'un modèle qui s'oppose clairement à ceux de la démocratie délibérative et de la démocratie libérale.

Elle s'associe à la critique formulée par Carl Schmitt à l'encontre du libéralisme pour dénoncer le recours au vocabulaire et concepts de l'économie, de l'éthique et du juridique pour saisir le politique[1],[3], devenant ainsi incapable de comprendre la spécificité de celui-ci. Elle reproche à la pensée libérale d'une part la place centrale qu'y occupe la valorisation de l'individualisme, d'autre part son rationalisme. Ce dernier, s'exprimant au travers « la croyance en la possibilité d’une réconciliation finale grâce à la raison »[1], soit la possibilité d'établir un consensus rationnel au sujet des décisions politiques à prendre, serait illusoire et l’empêcherait « de reconnaître la possibilité, toujours présente, de l'antagonisme »[1]. Concernant l'individialisme, celui-ci rendrait impossible la compréhension de la formation des « identités collectives »[1],[3], qu'elle juge indissociables d'une organisation véritablement démocratique.

Son opposition aux partisans de la démocratie délibérative, tel Habermas ou Rawls, se fonde sur des objections similaires. En effet, C. Mouffe critique aussi la théorie délibérative pour son rationalisme, et rapproche par là même celle-ci de la perspective libérale. À travers ce rationalisme, le modèle délibératif viserait à évacuer le conflit, pourtant « constitutif du politique »[2], ainsi qu'à rabattre la problématique politique sur une dimension éthique, aboutissant finalement à l'illusion d'une « fin du politique ».

La démocratie plurielle, de l'antagonisme au modèle agonistique[modifier | modifier le code]

Aux modèles délibératifs et libéraux, Chantal Mouffe oppose l'idée et le projet d'une « démocratie radicale et plurielle », qui se veut être une « radicalisation de la tradition démocratique moderne », passant par « l’extension et l’approfondissement de la révolution démocratique »[4]. Au centre de cette théorie, s'affirme l'idée que le politique, et corrélativement la démocratie, est indissociable d'une dimension conflictuelle, celle-ci étant considérée comme ne pouvant être éliminée par aucun « processus rationnel de négotiation »[5], qu'il s'agisse de la délibération habermassienne ou du voile d'ignorance proposé par Rawls. Pour décrire cette persistance inéliminable de « conflits pour lesquels aucune solution rationnelle n'existe »[1], C. Mouffe use du concept d'antagonisme, par lequel elle définit le politique lui-même. De nouveau, ce concept d'antagonisme s'inspire de la théorie de Schmitt, celui-ci rapportant le politique à une relation ami/ennemi, « qui ne peut-être résolue dialectiquement »[1]. Néanmoins, reconnaissant avec ce dernier que l'antagonisme ami/ennemi conduit à la « destruction de l'association politique », et ne peut pour cette raison être considéré comme « légitime au sein d'une société démocratique »[1], elle défend l'idée que l'antagonisme proprement dit, à défaut de pouvoir être éliminé, peut et doit être sublimé en un agonisme. Ce dernier se distingue alors de l'antagonisme en tant qu'il ne renvoie plus à la confrontation entre ennemis, mais à celle opposant des « adversaires reconnaissant la légitimité de leurs revendications respectives »[1]. Elle affirme ainsi que « le but d'une politique démocratique est de transformer l'antagonisme potentiel en une agonistique »[3], agonistique au sein de laquelle les adversaires s'accordent sur les principes démocratiques de liberté et d'égalité, mais se confrontent sur la signification qu'il conviendrait de leur donner[3]. La démocratie plurielle ou pluraliste qu'elle défend correspond à ce modèle agonistique, et présente à ses yeux l'avantage de reconnaître le rôle des passions dans la formation des identités collectives.

Par suite, elle se prononce en faveur de la dimension partisane de la politique, et critique fermement les théories prétendant obselète le clivage entre droite et gauche. Les tentatives d'élaboration d'une «troisième voie» visant à dépasser ce clivage droite/gauche sont d'ailleurs pour C. Mouffe l'une des raison de l'essor des populismes de droites et partis d'extreme droite[6].

Une telle conception du politique, affirmant contre le rationalisme l'indissociabilité entre démocratie et conflictualité (du fait de l'absence de procédures politiques rationnelles qui permettraient de dépasser les oppositions et d'aboutir à un modèle définitif de l'idée de justice) peut être rapprochée des positions de Claude Lefort ou de Jacques Rancière, qui s'accordent eux-aussi à lier l'idée de démocratie à celle de la nécessité du conflit. De même, cette position peut aussi dans une certaine mesure presenter des analogie avec la refutation de l'existence de tout fondement strictement rationnel à la définition de la justice opérée par Cornelius Castoriadis.

Critiques[modifier | modifier le code]

Publications[modifier | modifier le code]

Publications en anglais[modifier | modifier le code]

  • Gramsci and Marxist Theory. Londres – Boston: Routledge / Kegan Paul, 1979.
  • Hegemony and Socialist Strategy: Towards a Radical Democratic Politics. coécrit avec Ernesto Laclau, Londres – New York: Verso, 1985.
  • Dimensions of Radical Democracy: Pluralism, Citizenship, Community. Londres – New York: Verso, 1992.
  • The Return of the Political. Londres – New York: Verso, 1993.
  • Deconstruction and Pragmatism. Londres – New York: Routledge, 1996.
  • The Challenge of Carl Schmitt. Londres – New York: Verso, 1999.
  • The Democratic Paradox. Londres – New York: Verso, 2000.
  • The legacy of Wittgenstein: Pragmatism or Deconstruction. Frankfort – New York: Peter Lang, 2001.
  • On the Political. Abingdon – New York: Routledge, 2005.

Publication en français[modifier | modifier le code]

  • Le politique et ses enjeux. Pour une démocratie plurielle. Paris: La Découverte/MAUSS, 1994.
  • Quelle citoyenneté pour quelle démocratie ? conférence-débat avec l'Association Démosthène, Éd. Démosthène, 1997
  • Hégémonie et stratégie socialiste; vers une démocratie radicale, (avec Ernesto Laclau, trad. Julien Abriel), Paris, Les Solitaires intempestifs, 2008

A rticles[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k "Antagonisme et hégémonie. La démocratie radicale contre le consensus néolibéral", Entretien avec Elke Wagner, in La revue internationale des livres et des idées, 06/05/2010 Lire en ligne
  2. a et b "La pensée politique anti-essentialiste de Chantal Mouffe, Un espace conceptuel entre postmarxisme et féminisme extensif" in Revue du MAUSS, 2002/1, n° 19
  3. a, b, c et d Chantal Mouffe, "Le politique et la dynamique des passions" in Rue Descartes, 3/2004, n° 45-46, pp. 179-192, www.cairn.info/revue-rue-descartes-2004-3-page-179.htm| Lire en ligne]
  4. Chantal Mouffe, Dimensions of radical democracy, Verso, 1992, p. 1
  5. Chantal Mouffe, Le politique et ses enjeux Paris, La découverte/MAUSS, 1994, p. 150
  6. Chantal Mouffe, « La "fin du politique" et le défi du populisme de droite », Revue du MAUSS, 2/2002, n° 20, pp. 178-194, Lire en ligne

Liens externes[modifier | modifier le code]