Polybe

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Polybe en compagnie de Scipion Émilien devant les ruines de Carthage. (Gravure de la fin du XVIIIe siècle).
Frontispice de l’Abrégé des Commentaires de M. de Folard sur l'histoire de Polybe, 1754.

Polybe, en grec ancien Πολύϐιος / Polúbios (vers 208 av. J.-C. à Mégalopolis – vers 126 av. J.-C.), général, homme d'État, historien et théoricien politique, est sans doute le plus grand historien grec de son temps.

Biographie[modifier | modifier le code]

Issu d’une grande famille arcadienne, le jeune Polybe reçoit une solide éducation militaire. Il passe sa jeunesse près de Philopœmen, qui le forme dans l'art de la guerre. Après l’effondrement de l'empire d'Alexandre le Grand (323), les cités grecques se disputent à nouveau. Dans le sillage de son père, Lycortas, Polybe est un des meneurs de la Ligue achéenne - en tant qu’hipparque il est au commandement de la cavalerie de la Ligue - au moment de la défaite du roi Persée de Macédoine face à Paul Émile, à Pydna (168). Il s'efforce, mais en vain, de maintenir la neutralité des Achéens entre Rome et la Macédoine. Il est une des premières victimes grecques des Romains, Rome exigeant de la Ligue, restée neutre, des otages parmi les dirigeants politiques soucieux de l’indépendance des villes grecques. Mille otages sont envoyés à Rome (167) ; Polybe est de ceux-là et ne recouvre sa liberté que 17 ans plus tard.

Lors de son séjour en Italie, il a tout le loisir de faire une étude approfondie de la politique et de l'état militaire des Romains (il livre, dans ses Histoires, la description des « castra romana »). Il peut voir le fonctionnement du régime politique de la République de l'intérieur et est séduit par l'organisation politique des Romains. Logé chez Paul-Emile, servant de précepteur à ses deux fils, il s’acquiert l’amitié de ceux-ci, surtout du second, Scipion Émilien, dit « Second Africain ». En 149, l’exil prend fin. Polybe rentre en Grèce. Très tôt, Scipion Émilien fait appel au militaire qu’est Polybe, pour participer au siège de Carthage (-149 à -146). Il voyage ensuite en Afrique, en Espagne, en Gaule. Dans ses Œuvres morales, Plutarque mentionne que Polybe a rencontré Chiomara à Sardes[1]

La Ligue achéenne se soulève alors contre Rome. Le résultat est désastreux : les Achéens sont écrasés, et Corinthe détruite. Grâce à ses relations, Polybe est chargé par les Romains de faire respecter leurs volontés dans la politique grecque. Polybe réussit l’exploit de se concilier la reconnaissance des Grecs, en faveur desquels il réussit plus d'une fois à adoucir le vainqueur, et la satisfaction des Romains. Polybe termine sa carrière politico-militaire aux côtés de son ami Scipion Émilien en Espagne, au siège de Numance (133).

La dernière partie de sa vie est consacrée à la rédaction de sa grande œuvre, une Histoire générale de son temps, en quarante livres où il menait de front l'histoire de Rome et celle des États contemporains tels les monarchies lagide, séleucide et attalide (pergaménienne). Seuls les cinq premiers livres de cette œuvre sont parvenus jusqu'à nous, mais on possède aussi des fragments assez considérables des autres. Dans cet ouvrage, il veut montrer comment et pourquoi les nations civilisées du monde sont tombées sous la domination de Rome. Polybe meurt à 82 ans vers 126 d'une chute de cheval.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Outre un Éloge de Philopoemen (3 livres), un Traité de tactique, un Traité sur les régions équatoriales et une Guerre de Numance, perdues, Polybe a écrit les Histoires (en grec Ἱστορίαι / Historíai), le pluriel de ce titre signifiant qu'il s'agit d'une histoire générale ; seuls cinq volumes sur les quarante d’origine nous sont parvenus dans leur totalité ; le reste ne subsiste qu'à l'état de fragments, souvent étendus. Les livres I à XXIX (l'expansion romaine entre 264 et 168) furent écrits à Rome pendant l'exil de l'auteur. Les livres XXX à XL (les troubles entre 168 et 146) furent écrits en Grèce après 146.

Plan de l'ouvrage[modifier | modifier le code]

  • Trois préfaces sont placées en tête des livres I, II et IV, tandis que le début du livre III (appelé προέκθεσις / proékthésis) est un sommaire de l'œuvre entière.
  • Les livres I et II constituent la προκατασκευή / prokataskeuè, un résumé des évènements survenus entre 264 et 220 (première guerre punique, première guerre d'Illyrie, histoire de la Confédération achaienne jusqu'à la guerre de Cléomène).
  • Les livres III, IV et V retracent l'histoire de la 140e Olympiade (220-216), en particulier le début de la deuxième guerre punique et l'histoire du monde hellénistique jusqu'à la bataille de Raphia.
  • Le livre VI est un exposé de la constitution romaine.
  • Ensuite, en moyenne, chaque livre traite les événements de deux années en suivant un ordre géographique fixe : les évènements d'Occident puis ceux d'Orient.
  • Le livre XII est un véritable traité de critique historique où Polybe, en critiquant la méthode de Timée de Tauroménion, expose sa propre conception de l'investigation historique.
  • Le livre XXXIV était un exposé géographique où Polybe décrivait la Gaule, l'Espagne et l'Afrique, toutes parties de la Méditerranée occidentale qu'il avait visitées.
  • Le livre XL était une sorte de table des matières où Polybe récapitulait son ouvrage.

Sujet des Histoires[modifier | modifier le code]

Polybe a compris avec une grande lucidité que depuis la seconde guerre punique et l'alliance de Philippe V et d'Hannibal, l'histoire ne pouvait plus consister en un catalogue d'évènements partiels, mais s'inscrivait dans le cadre d'un processus cohérent qu'il qualifie lui-même d'« organique » (en grec ancien σωματοειδές[2]), processus tendant à une fin unique, le triomphe de la puissance de Rome ; cette expansion de Rome exigeait une explication[3]. Les Histoires ont donc pour ambition de raconter « comment et par quel mode de gouvernement presque tout le monde habité, conquis en moins de 53 ans, est passé sous une seule autorité, celle de Rome » (livre I). Polybe cherche la clé de la supériorité romaine et la grande question à laquelle il essaye de répondre dans son ouvrage est « Comment et grâce à quelle forme de gouvernement l'État romain a réussi à dominer la terre entière en si peu de temps ? Quel est le secret de cette supériorité ? ». Il fait un parallèle avec les Perses, les Lacédémoniens et les Macédoniens et constate qu'aucun de ces peuples n'est parvenu à une telle domination. Il a pensé en découvrir la cause dans la constitution romaine, source et garantie selon lui des forces morales de Rome que furent sa discipline militaire, son énergie et la continuité des vues du Sénat[4].

L’Histoire générale de la République romaine de Polybe, ou plutôt ce qui a échappé au naufrage du temps, est une source précieuse pour étudier les guerres puniques. Il y retrace en effet l'histoire de Rome depuis son invasion par les Gaulois (IVe siècle av. J.-C.) jusqu'à la conquête de Carthage, Corinthe (146) et Numance (133). Après la vaste introduction des deux premiers livres, le livre III présente les deux antagonistes de la Deuxième guerre punique, Rome et Carthage, et relate les heurs et malheurs de « la guerre d’Hannibal ». C'est à lui que Gustave Flaubert a emprunté l'essentiel de la trame narrative de sa Salammbô.

Ayant étudié les institutions romaines, Polybe formule dans la théorie de l'anacyclose — admise par Cicéron dans le De Republica et reprise par Machiavel — sa typologie des régimes politiques. Il considère qu'il y a six formes de gouvernement :

  • la royauté (régime monarchique librement accepté, gouverne par persuasion, sans violence) ;
  • l'autocratie ou despotisme (pouvoir personnel et absolu) ;
  • l'aristocratie (régime dans lequel les plus justes et les plus sages sont au pouvoir) ;
  • l'oligarchie (dans laquelle la plupart des pouvoirs sont détenus par une petite partie de la société) ;
  • la démocratie (quand la volonté de la majorité est souveraine et qu'il y a obéissance aux lois) ;
  • l'ochlocratie (si la masse a tous les pouvoirs pour imposer tous ses désirs).

Le meilleur régime, selon lui, est celui qui combine les caractéristiques des trois principaux. Selon sa théorie cyclique de la succession des régimes politiques, le gouvernement d'un seul (royauté) dégénère en despotisme ; l'aristocratie dégénère en oligarchie, entraînant la colère du peuple, qui punit les abus.

Théorie historique[modifier | modifier le code]

Polybe critique les historiens en renom de son époque, Callisthène[5], Phylarque[6], Théopompe[7] ; prisonniers de leurs mensonges et de leurs contradictions, ils représentent Hannibal comme un chef exceptionnel, inimitable, mais entreprenant inconsidérément la traversée des Alpes et ne trouvant son salut que dans l'intervention de quelque héros. Polybe condamne surtout l'histoire romancée ou oratoire ; Timée de Tauroménion est à ses yeux le type même de l'historien de bibliothèque, ignorant tout de la politique et de la stratégie, capable même de mentir pour étonner son lecteur[8]. Les principes fondamentaux de l'histoire en tant que science sont en effet, selon Polybe, le respect absolu de la vérité, une recherche rigoureuse des documents, ainsi qu'une solide connaissance de la géographie et des affaires politiques[9],[10].

Derrière les causes immédiates, le bon historien selon Polybe doit discerner les causes déterminantes, c'est-à-dire celles qui ont un caractère permanent et profond : religions, constitutions, puissance économique, organisation militaire.

Enfin Polybe a compris qu'il fallait au bon historien une vision globale de l'histoire universelle : il cherche la cause première qui oriente les événements dans la même direction partout dans le monde, car l'empire de Rome impliquait une interdépendance des évènements[11], ainsi qu'il l'explique lui-même en constatant que « la guerre d'Antiochos est sortie de celle de Philippe, celle de Philippe de celle d'Hannibal, celle d'Hannibal de celle de Sicile, et tous les évènements qui se sont produits dans l'intervalle de ces guerres, tendent tous vers la même fin[12]. »

Jugements et postérité[modifier | modifier le code]

Polybe est l’héritier de Thucydide par son exigence de causalités rationnelles, la primauté accordée aux évènements politiques et militaires, et son dédain de l’anecdote et du pathétique. Les travaux de Polybe sont loués pour leur rigueur, le refus d’invoquer les interventions des dieux dans les phénomènes historiques, ainsi que la méthode utilisée : prospective rigoureuse, éloignant les effets de manche au profit de l’exactitude et de l’objectivité sèche, ce qui explique en partie son style pauvre et son vocabulaire chargé de termes abstraits[4]. Il adopte, comme Timée de Tauroménion avant lui, le comput par Olympiades, grille chronologique commune qui est un acquis de l’historiographie hellénistique. Il se distingue par l’exactitude des faits, son jugement sûr et son impartialité. Historien philosophe, il scrute les causes et les ressorts des événements ; il fait comprendre les opérations diplomatiques ou militaires ; il révèle les caractères, étudie les psychologies, laisse leur place aux mœurs, talents et fautes des hommes politiques. On peut dire qu’il a été l’historien des hommes d'État et des hommes de guerre, mais sans ignorer totalement l’état des peuples et des pays.
Ce rationalisme n'exclut cependant pas le recours par Polybe au principe métaphysique de la tychè (en grec ancien τύχη), la « fortune », cette nécessité transcendantale qui oriente les évènements dans le sens d’une finalité prédéterminée[13] : sur ce point, il s’apparente à Hérodote.
La postérité a pillé l'œuvre de Polybe, comme le fit en particulier Tite-Live, et ses continuateurs au Ier siècle av. J.-C. furent Posidonios d’Apamée et Strabon, bien que l’ambition rigoureuse et universelle de sa méthode ait excédé les forces des historiens de l'époque romaine. Ce sont surtout les historiens modernes du XIXe siècle qui ont reconnu en lui un précurseur.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Plutarque, Œuvres morales [détail des éditions] [lire en ligne], IV, 17 (Γυναικῶν ἀρεταί, « Conduites méritoires des femmes »).
  2. Polybe, Histoires, I, 3, 4.
  3. Édouard Will, Claude Mossé, Paul Goukowsky, Le Monde grec et l'Orient, Le IVe siècle et l'époque hellénistique, PUF., 1975, p. 605.
  4. a et b Humbert 1966, p. 365.
  5. Polybe, Histoires, XII, 17.
  6. Polybe, Histoires, II, 62.
  7. Polybe, Histoires, VIII, 9.
  8. Polybe, Histoires, XII, 23.
  9. Humbert 1966, p. 362.
  10. Polybe, Histoires, XII, 25, e.
  11. Humbert 1966, p. 363.
  12. Polybe, Histoires, III, 32.
  13. Édouard Will, Claude Mossé, Paul Goukowsky, Le Monde grec et l'Orient, Le IVe siècle et l'époque hellénistique, PUF., 1975, p. 606.
  14. Walbank F.W., A Historical Commentary on Polybius, T1, Oxford, 1957, p. 213, 499

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jules Humbert et Henri Berguin (préf. Paul Crouzet), Histoire illustrée de la Littérature grecque, Paris, Didier,‎ 1966

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]