Marsile de Padoue

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Marsile de Padoue

Marsile de Padoue (en italien Marsilio ou Marsiglio da Padova) (né v. 1275 à Padoue et mort v. 1342) était un médecin et théoricien politique italien très violemment opposé aux prétentions temporelles de la papauté.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Marsile est né dans la ville de Padoue. Il portait aussi le nom moins connu de Ménandrin. Après avoir étudié au collège de sa ville natale la philosophie et la médecine, il se rendit à Milan et probablement en d'autres villes d'Italie, cherchant à se faire une place dans les professions les plus diverses, tantôt dans l'exercice de son art, tantôt dans les emplois publics, tantôt même, à ce qu'on prétend, dans le métier des armes. Il étudia à l'université d'Orléans, et vint se constituer disciple dans l'université de Paris dont nous le voyons docteur (ou recteur) en 1312. Il a écrit une Exposition des Problèmes d'Aristote, avec un prologue de Jean de Jandun. Marsile a pris rang dans le clergé séculier : il était en 1316, chanoine de Padoue. S'il ne fut pas gradué en théologie, il paraît bien qu'il a étudié la médecine jusqu'à conquérir la palme doctorale.

Séjour à Munich[modifier | modifier le code]

La division ayant éclaté entre Louis de Bavière et le pape Jean XXII, Marsile de Padoue, suivi de son ami, Jean de Jandun, se rendit près de l'empereur à Munich, et fut accueilli favorablement par ce prince comme un des docteurs les plus célèbres de l'université de Paris.

Dévoué à Louis de Bavière, il a écrit le Défenseur de la paix (Defensor pacis) en 1324. Il est divisé en trois discours, dont le premier traite de droit politique en général. Le second discours est plus particulièrement consacré aux droits et à l'organisation de l'Église ou, pour appeler les choses par leur vrai nom, le second est plus particulièrement un manifeste, non-seulement contre le pouvoir temporel, mais contre le pouvoir spirituel du pape et toute organisation du catholicisme.

La plume de Marsile de Padoue est désormais au service de Louis de Bavière. Son traité de la Translation de l'empire confirme l'indépendance de l'Empire, et un autre De la Juridiction de l'empereur dans les causes matrimoniales élargit les pouvoirs de l'Empereur sur le contrat que constitue la famille. Ce dernier opuscule, sorte de consultation au sujet du divorce entre Jean, fils de roi de Bohême, et Marguerite, duchesse de Carinthie, avait pour but de montrer que l'empereur était armé du droit de statuer sur ce point, car c'est une des choses spirituelles qui tombent sous la puissance de la loi humaine.

Excursion en Italie[modifier | modifier le code]

Marsile accompagne Louis de Bavière en Italie qui, poussant à l'extrême sa lutte contre Jean XXII, va les armes à la main lui substituer un antipape. Il prêche et fait circuler des attaques écrites contre le pape, et voit la réalisation de ses théories à Rome par l'élection populaire de Nicolas V. Devenu vicaire impérial, il abuse de son pouvoir pour persécuter le clergé demeuré favorable à Jean XXII. En récompense de ses services, il est nommé archevêque de Milan, quant à son collaborateur, Jean de Jandun, il est nommé évêque de Ferrare par Louis de Bavière.

Dans le Defensor minor, il complète certains points de son Defensor pacis : entre autres concernant la juridiction ecclésiastique, les indulgences, les croisades et pèlerinages, l'excommunication, le pape et le concile, le mariage et le divorce.

Marsile ne semble pas avoir vécu plus loin que 1342. Son enseignement à la Faculté de théologie de Paris a été censuré en 1330 par l'autorité pontificale, et l'auteur a été déclaré hérétique.

Sa pensée[modifier | modifier le code]

Le Défenseur de la paix[modifier | modifier le code]

Article détaillé : césaropapisme.

Marsile de Padoue eut notamment - à propos du pouvoir temporel de la papauté - une controverse avec Augustin d'Ancône, défenseur de la théocratie. Il est opposé aux thèses de saint Augustin. Pour lui, l'État est exclusivement une société d'intérêts matériels, un appareil de puissance purement terrestre. Son œuvre qui peut apparaître très radicale en période médiévale est continuée et modérée par le philosophe Guillaume d'Occam.

Critique de la théologie politique traditionnelle[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : augustinisme politique et Thomas d'Aquin.

Marsile de Padoue appartenait au courant de pensée pro-égalitaire selon lequel aucune domination n'existait avant la chute originelle : il se tient dans la lignée d'Aristote pour affirmer que l'homme est un animal politique, mais c'est surtout à la suite de la chute que les hommes se sont rassemblés en villages, puis en cités, et que la loi humaine est apparue pour régler les rapports entre citoyens. Le pouvoir de domination (ou pouvoir coercitif) n'est pas vu comme une chose naturelle, mais est lié à l'exercice de la loi humaine.

Marsile conçoit deux fins à la vie humaine: depuis toujours, l'homme a pour fin personnelle le salut éternel, mais depuis la chute – par laquelle il a pris son autonomie (cf. le libre-arbitre qui en est le gage) – l'homme a également pour finalité un bonheur humain qu'il obtiendra par le biais de la paix civile et l'autarcie. Tandis que la finalité céleste ne concerne les citoyens que sur le plan individuel, la finalité terrestre concerne l'ensemble des citoyens en tant que collectivité; pour cette raison, Marsile distingue strictement la morale religieuse (basée sur l'Évangile) de la morale politique ou morale naturelle (fondée sur la conception aristotélicienne), il distingue totalement la foi et la raison.

Le problème du droit naturel[modifier | modifier le code]

Article détaillé : droit naturel.

Marsile n'utilise pas l'expression de « loi naturelle », car cette notion met de l'eau au moulin de ses ennemis politiques (les partisans de la théocratie pontificale). Il considère en revanche la loi divine (loi ancienne / loi nouvelle) et la loi humaine. La loi humaine est la création du législateur humain (le peuple ou sa partie prépondérante) ou plutôt de l'empereur qui est considéré comme législateur délégué par le peuple. Le législateur s'inspire de la morale naturelle aristotélicienne pour créer sa loi, mais la loi humaine n'est pas directement dérivée de la loi naturelle (comme c'est le cas notamment chez Thomas d'Aquin). Le législateur doit aussi s'abstenir d'édicter des lois qui contredisent la loi divine. Précisons encore que le peuple ne fonctionne pas, chez Marsile de Padoue, à la manière de nos démocraties modernes où une somme d'individus semblent opposer leurs intérêts propres. S'inspirant d'Averroès, Marsile conçoit la multitude comme une seule entité qui juge unanimement. Enfin, c'est le législateur humain fidèle (c'est-à-dire les citoyens chrétiens) qui édictent les lois ecclésiastiques par le biais du Concile général, où il se fait normalement représenter par l'empereur. Cette emprise du pouvoir civil sur le pouvoir religieux est caractéristique de la pensée de Marsile de Padoue.

Pouvoir temporel et pouvoir spirituel[modifier | modifier le code]

En effet, à la plenitudo potestatis du pape, Marsile oppose la plénitude de pouvoir de l'empereur. Faisant la promotion de l'unité politique contre tout, il propose la monarchie élective comme meilleur système politique et soumet au prince (empereur) la totalité des hommes, y compris le pape et l'ensemble du clergé. Il va plus loin encore dans ses attaques contre la papauté : se basant sur de nombreux arguments de l'évangile et des pères de l'Église, il préconise qu'aucun prêtre n'a le droit d'exercer un pouvoir politique; voir aussi, à ce sujet, la querelle sur la pauvreté méritoire dans laquelle Marsile de Padoue prend parti en faveur des franciscains (les clercs et les moines ne doivent rien posséder).

Le prince, selon Marsile de Padoue, peut modifier la loi en tant que représentant du législateur humain (bien que la loi possède une grande inertie et ne doit être modifiée qu'avec prudence et justice); en ce sens, il est donc au-dessus de la loi. Toutefois, en tant qu'il applique la loi, il lui est soumis, ainsi que pour sa propre conduite personnelle.

D'après Marsile de Padoue, Dieu est la cause lointaine du pouvoir politique; Il en est aussi directement son origine. Mais c'est l'ensemble des citoyens, ou sa partie prépondérante, qui en est la cause efficiente directe et qui le légitime par élection.

Ces principes, quoique opposés à ceux de l'école, ne doivent pas trop nous étonner de la part d'un Italien du XIVe siècle. Ils étaient mis en pratique, avec plus ou moins de succès, dans plusieurs grandes villes de l'Italie, entre autres à Florence, à Pise et même à Padoue, avant que les Carrare en devinssent les maîtres en 1322.

Postérité[modifier | modifier le code]

Marsile de Padoue a ouvert la porte, sans la franchir, aux démocraties telles que nous les connaissons (voir notamment sa vision du citoyen). Il a aussi ouvert la voie au protestantisme (valeurs séculières, soumission de l'Église à l'État, critique des institutions ecclésiastiques au nom de l'Evangile, rôle des prêtres réduit à l'évangélisation et celui des sacrements aux aspects moraux, etc.). Marsile est aussi un précurseur de la définition moderne du laïc (valeur donnée à la vie séculière).

Traduit en français, puis en italien (XIVe siècle), et en anglais (XVIe siècle), le Defensor pacis était connu de Wyclif et Luther, et ne fut pas sans influence sur la Réforme protestante.

Liste des œuvres[modifier | modifier le code]

  • Defensor Pacis, s.l., 1515 ; Bâle, 1522.
  • De Translatione imperii Romanii ad Francos seu Germanos
  • Defensor Minor

Éditions critiques[modifier | modifier le code]

  • C. W. Prévité-Orton, The Defensor pacis of Marsilius of Padua. Cambridge, 1928.(Anglais)
  • A. Gewirth, Marsilius of Padua, The Defender of Peace, II, The Defensor Pacis. New York, 1956 (Anglais).
  • R. Scholz, Marsilius von Padua, Defensor Pacis, Fontes juris germanici antiqui. Hanovre, 1932. (Allemand).
  • C. Vasoli, Il Difensore della pace. Turin, 1960. (Italien).
  • Jeannine Quillet, Marsile de Padoue. Le Défenseur de la paix. Introduction, traduction, commentaire. Paris, Vrin, 1967. 583 pages.

Études[modifier | modifier le code]

  • Nicolas Valois, « Jean de Jandun et Marsile de Padoue, auteurs du Defensor pacis ». Histoire Littéraire de la France. 1906. Tome XXXIII, pages 528-623. en ligne sur Archive.org
  • Georges de Lagarde, Marsile de Padoue. Éditions Béatrice, 1934.
  • Georges de Lagarde, La naissance de l'esprit laïque au déclin du Moyen âge, volume III. « Le Defensor Pacis ». Éditions Nauwelaerts, 1970. 389 p.
  • Leo Strauss. « Marsile de Padoue ». in Leo Strauss et Joseph Cropsey (ed.), History of Political Philosophy. Chicago, 1963. Trad. Fr. Histoire de la philosophie politique. Paris: P.U.F., 2003 (3e édition).

Sources[modifier | modifier le code]

  • Adolphe Franck, Réformateurs et publicistes de l'Europe, Paris, 1864. (Google) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Pierre Féret, La Faculté de théologie de Paris et ses docteurs les plus célèbres, vol. III, Paris, 1894-1897. (Gallica) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Encyclopædia Britannica, 11e édition (1910-1922), vol. 17, article « Marsilius of Padua ». (Archive.org) Document utilisé pour la rédaction de l’article

Articles connexes[modifier | modifier le code]