Corine Pelluchon

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Corine Pelluchon en mai 2013

Corine Pelluchon, née à Barbezieux-Saint-Hilaire (Charente) le 2 novembre 1967, est une philosophe française.

Biographie[modifier | modifier le code]

Agrégée, docteur et HDR en philosophie, elle est spécialiste de l'œuvre de Léo Strauss et de philosophie morale et politique, Professeure à l'université de Franche-Comté elle consacre une grande partie de ses recherches et de son enseignement aux questions d'éthique appliquée (éthique médicale et biomédicale, éthique animale et éthique environnementale)[1]. C'est à ce titre qu'elle a été invitée par la commission parlementaire pour la révision des lois bioéthiques, dont le rapport a été confié à Jean Leonetti[2].

Travaux[modifier | modifier le code]

Travaillant au carrefour de la philosophie politique et de l'ontologie, elle cherche à compléter le libéralisme politique, en remettant en question la fondation du droit moderne sur l'agent moral et en examinant les modifications des instances de délibération qui sont exigées par les défis liés aux technologies contemporaines. Les champs de l'éthique appliquée, en particulier l'éthique médicale dont elle a acquis une connaissance de terrain grâce à de nombreux entretiens avec les différents acteurs du soin (dans des services d'anesthésie-réanimation, en soins palliatifsetc.), ne sont donc pas seulement étudiés pour eux-mêmes, mais ils sont un « laboratoire pour la pensée », écrit-elle dans l'introduction de L'Autonomie brisée. Dans la première partie de ce livre comme dans son audition devant la mission parlementaire[3][réf. insuffisante], elle met au point une méthode consistant à articuler les questions dites de bioéthique aux valeurs qui sous-tendent nos institutions.

Cette manière de relier le droit et la morale de manière immanente, sans faire référence à une vision religieuse du monde, mais en dépassant aussi le simple critère du consentement, donne quelques critères pour mesurer la légitimité ou l'illégitimité de certaines revendications. Il s'agit de réfléchir aux conditions d'une législation sage dans ces domaines qui soulèvent de graves enjeux moraux et des conflits entre des idéaux et exigences également importantes. L'idée est de trouver une troisième voie entre l'éthique maximaliste, fondée sur une religion ou sur une vision du bien non généralisable dans une démocratie pluraliste, et l'éthique minimaliste[4]. Il ne s'agit pas de nier l'importance des normes internationales, mais de souligner la nécessité, pour une communauté, de réaliser ce travail de traduction des valeurs et idéaux qui informent implicitement ses institutions. Ce travail herméneutique, écrit l'auteure de La Raison du sensible (chap. I), aide à définir la cohérence des politiques publiques ou à dénoncer leur incohérence et à souligner l'incompatibilité entre certaines revendications ou propositions de lois avec ce qui est sous-jacent aux institutions d'un pays.

Cette réflexion comporte aussi un volet ontologique. Les dilemmes moraux auxquels nous sommes confrontés invitent à enrichir la conception de l'homme sous-jacente à la philosophie du sujet[5]. Cette démarche aboutit, dans la deuxième partie de L'Autonomie brisée, à l'élaboration d'une « éthique de la vulnérabilité »[6]. Distincte de l'éthique de la sollicitude ou du care et non subordonnée à la seule défense des personnes dépendantes, cette « éthique de la vulnérabilité » est née de la relecture de Autrement qu'Être d'Emmanuel Levinas, et de la visite de patients atteints d'affections dégénératives du système nerveux, en particulier des malades d'Alzheimer (La Raison du sensible, chap. 3). Ces derniers, au stade final de la maladie, ayant perdu la mémoire, mettent au défi les philosophes dans leur manière de concevoir l'identité.

Pour Corine Pelluchon qui s'en explique dans La Raison du sensible, Levinas permet de penser l'identité sans la subordonner à la faculté de saisir sa vie comme un tout. Elle interprète sa phénoménologie de la passivité comme étant le lieu d'une double expérience de l'altérité, l'altération du corps susceptible à la douleur, au plaisir, au vieillissement, étant liée à une autre expérience de l'altérité en moi qui est celle de ma responsabilité pour l'autre, une responsabilité qui ne découle pas d'un engagement préalable, mais de la rencontre avec l'autre, considéré dans sa fragilité et dans sa transcendance. Cette « double expérience de l'altérité » fait écho à l'expérience des soignants et des aidants et aux bonnes pratiques de l'accompagnement des malades dont Corine Pelluchon a cherché à dégager les implications philosophiques[7].

Cette « éthique de la vulnérabilité » s'oppose à une « éthique de l'autonomie » qui s'exprime dans certaines demandes de patients. Née de certains glissements de sens qui affectent la notion d'autonomie, cette « éthique de l'autonomie » dont l'auteure fait la genèse conduit à la demande d'une « liberté surveillée » qui peut trouver dans les biotechnologies des alliées[8]. Elle est, en outre, associée à une vision élitiste de la vie qui déprécie les êtres qui ne sont pas sains, jeunes, compétitifs, performants. Au contraire, la conception de l'homme liée à « l'éthique de la vulnérabilité » s'appuie sur la valorisation des individus qui ne sont pas pensés à partir de leurs privations, mais à partir de leur mode d'être, et dont C. Pelluchon affirme non seulement la dignité, mais aussi l'autonomie. C'est ce travail de reconfiguration des notions de l'éthique et de la politique qui est au cœur de L'Autonomie brisée, l'éthique de la vulnérabilité nouant la réflexion sur la fragilité du vivant, la responsabilité pour l'autre, y compris pour les animaux et les entités non humaines, et l'intérêt de l'auteure pour les institutions politiques[9].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • La Flamme ivre (roman), Desclée de Brouwer, collection « Littérature ouverte », 1999 (ISBN 2-220-04640-0)
  • La Critique de la religion chez Hobbes de Leo Strauss, traduit de l'allemand et présenté par C. Pelluchon, PUF, coll. « Fondements de la politique », 2005 (ISBN 2-13-054688-9)
  • Leo Strauss, une autre raison, d'autres Lumières. Essai sur la crise de la rationalité contemporaine, Vrin, collection « Problèmes et Controverses », 2005, Prix François Furet 2006 (ISBN 2-7116-1756-4)
  • L'Autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, PUF, collection « Léviathan », 2009 (ISBN 978-2-13-057371-5)
  • La Raison du sensible. Entretiens autour de la bioéthique, Artège, 2009 (ISBN 978-2-916053-59-2)
  • Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Paris, Le Cerf, coll. « Humanités », 2011 (ISBN 978-2-204-08824-4)
  • Comment va Marianne ? Conte philosophique et républicain, Paris, François Bourin, 2012 (OCLC 810659359) (ISBN 978-2-84941-331-9)
  • Tu ne tueras point. Réflexions sur l'actualité de l'interdit du meurtre, Paris, Le Cerf, coll. "Passages", 2013 (OCLC 829991465)

Prix[modifier | modifier le code]

L'académie française a décerné en 2012 à Corine Pelluchon le Grand Prix Moron pour son ouvrage Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Paris, Le Cerf, Coll. Humanités, 2011.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. [http://corine-pelluchon.fr/
  2. Auditionnée le 20 janvier 2009, cf. la Mission d'information de la Commission.
  3. Voir le texte publié sur le site de l'espace éthique AP-HP
  4. Article de N. Weill « La raison du sensible » publié dans le Monde du 10 novembre 2009
  5. Introduction de L'Autonomie brisée
  6. Roger-Pol Droit, « Pour une éthique de la vulnérabilité », article sur L'Autonomie brisée, Le Monde des livres, 31 janvier 2009
  7. L'Autonomie brisée, p. 172-192
  8. Ibid., p. 146-160
  9. Ibid., p. 205-222.

Liens externes[modifier | modifier le code]