Égalité des chances

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En tant que valeur sociale, l’égalité des chances est une notion complexe. Le terme égalité est, en effet, polysémique, et donc sujet à interprétation. L’objectivité dans la définition donnée dans cet article sera donc relative. Notons également l’ambiguïté du terme chance, mis au pluriel dans cette expression.

Approche générale[modifier | modifier le code]

L’égalité des chances est une exigence qui veut que le statut social des individus d’une génération ne dépende plus des caractéristiques morales, ethniques, religieuses, financières et sociales des générations précédentes.

C'est cette vision de l'égalité des chances qui constitue l'un des fondements de la théorie de la justice comme équité de John Rawls : « en supposant qu'il y a une répartition des atouts naturels, ceux qui sont au même niveau de talent et de capacité et qui ont le même désir de les utiliser devraient avoir les mêmes perspectives de succès, ceci sans tenir compte de leur position initiale dans le système social. »[1] Le philosophe américain en fait l'un des deux pans de son « second principe », qui vient après le principe d'égale liberté.

Selon Rawls, « les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu'elles soient : (a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés et (b) attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste égalité des chances. »[2].

Il tire cette approche en inventant une situation initiale, dans laquelle on interrogerait les individus sur la forme qu'ils voudraient d'une société sans qu'ils sachent quelle place ils y auraient. Rawls estime que la plupart des gens voudraient alors la liberté mais aussi cette forme d'égalité des chances.

Cette égalité des chances se rapproche de la notion d'équité. Si les individus ne sont pas plus favorisés ou défavorisés les uns par rapport aux autres, alors seul rentre en compte l'effort individuel dans la distinction entre les individus. On peut alors considérer l'égalité des chances comme favorisant le développement d'inégalités justes, c’est-à-dire celles étant légitimées par les efforts personnels de l'individu. De plus Rawls subordonne le second principe de la justice par rapport au premier principe qui scelle la « priorité de la liberté » selon laquelle «  la liberté ne peut être limitée qu’au nom de la liberté elle-même »[3].

Dans Droit, législation et liberté (1978), le philosophe et économiste autrichien Friedrich Hayek aborde de manière critique la question de l'égalité des chances. Il considère que l'égalité devant la loi doit primer et que l'égalité des chances concernant les services gérés par le gouvernement (comme l'instruction pour les mineurs) constitue « l'un des points essentiels du libéralisme classique, habituellement caractérisé par l'expression française « la carrière ouverte aux talents ». ». Néanmoins il estime que « dès que l’idée en est étendue au-delà des services que, pour d’autres raisons, doit fournir le gouvernement, cela devient un idéal totalement illusoire, et tout essai de le faire passer dans les réalités risque de créer un cauchemar ». Car d'après lui « de proche en proche, il faudrait en arriver à ce que le pouvoir politique dispose littéralement de tous les éléments susceptibles d'affecter le bien-être de tout un chacun »[4],[3].

L'économiste américain Milton Friedman défend une position proche : l'expression ne doit pas s'entendre au sens général selon lui. Elle se rapproche de l'expression utilisée lors de la Révolution française, « une carrière ouverte à tous les talents ». Elle correspond selon cette acception à l'égalité devant la loi, fondement de la démocratie libérale, et est une composante essentielle de la liberté. Friedman l'oppose à la notion d'égalité des résultats, dévoyement radicalement différent et dangereux pour lui[5].

Pour Patrick Savidan, philosophe et Président de l'Observatoire des inégalités, l'égalité des chances suppose que des moyens importants (santé, logement, éducation, formation, ...) soient socialement mobilisés pour que chaque nouvelle génération et chaque individu au sein de cette génération ait une chance égale. Dans Repenser l'égalité des chances (2007), Patrick Savidan souligne qu'une conception très individualiste de l'égalité des chances ne permet pas d'atteindre cet objectif, mais tend au contraire à renforcer les inégalités. Pour que l'égalité des chances devienne « soutenable », il faudrait selon lui qu'elle produise « des rapports sociaux qui ne rendent pas impossible l'égalité des chances ». Il propose pour cela de l'inscrire dans une perspective plus solidariste.

L'égalité des chances dans l'histoire[modifier | modifier le code]

La première référence notable au concept d'égalité des chances se trouve dans un discours de Philippe Pétain, son Message au Peuple Français du 11 octobre 1940:

« Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l'idée fausse de l'égalité naturelle des hommes, mais sur l'idée nécessaire de l'égalité des chances données à tous les Français de prouver leur aptitude à servir.

Seuls le travail et le talent deviendront le fondement de la hiérarchie française. Aucun préjugé défavorable n'atteindra un Français du fait de ses origines sociales à la seule condition qu'il s'intègre dans la France nouvelle et qu'il lui apporte un concours sans réserve. On ne peut faire disparaître la, lutte des classes, fatale à la nation, qu'en faisant disparaître les causes qui ont formé ces classes, qui les ont dressées les unes contre les autres.

Ainsi renaîtront les élites véritables que le régime passé a mis des années à détruire et qui constitueront les cadres nécessaires au développement du bien-être et de la dignité de tous. »

Cette référence historique n'est pas du tout revendiquée par les personnes y faisant référence aujourd'hui, qui, pour la plupart, ignorent l’existence de ce discours de Pétain[réf. nécessaire]. Le parallèle entre les deux formules est donc absolument involontaire[réf. nécessaire], mais il explique qu'une fraction des citoyens refuse la formule, la jugeant "peu respectable" voir "malsaine"[réf. nécessaire]. Pétain, en effet, se servit du concept dès lors plébiscité par le peuple d'égalité des chances pour le substituer, dans les faits, à celui universel et légitime d'égalité des droits.

L'égalité des chances, notion de politique publique en Europe[modifier | modifier le code]

En Belgique et au Luxembourg, la notion d'égalité des chances s'applique d'abord à l'égalité entre les hommes et les femmes, notamment face aux salaires et métiers, qui dépendent notamment d'un croisement entre les itinéraires professionnels et familiaux. Il existe ainsi un Ministère de l'Égalité des chances au Luxembourg et une direction de l'Égalité des chances dans la Communauté française de Belgique. La notion concerne aussi la lutte contre les discriminations sociales, raciales ou autres. Ainsi la loi du 15 février 1993 a créé en Belgique le Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, service public dépendant du gouvernement fédéral.

L'égalité des chances en France: effet de la loi de 2006[modifier | modifier le code]

En France, la notion d’égalité des chances n’est pas globale : chaque ministère promeut sa propre approche de la notion jusqu’en 2006. En 2006, le gouvernement a déclaré l’égalité des chances « grande cause nationale ». La loi pour l'égalité des chances dont le préambule du projet de loi évoque les inégalités d'accès à l'emploi dont souffrent les habitants des quartiers « défavorisés », sujet central des émeutes de 2005 dans les banlieues françaises, crée l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (ACSÉ). Renforçant cette loi, un Ministère de l’égalité des chances voit le jour et lance, en lien avec plusieurs ministères, des appels à projets qui vont déboucher sur plusieurs types d’actions :

  • Egalité des chances dans le domaine de l’emploi et des discriminations

Dans le cadre de cette politique en faveur de l'égalité des chances, le gouvernement a innové en faisant appel à des partenaires privés reconnus, comme l'Institut du Groupe Vedior France pour la diversité et l'égalité des chances, pour mener des actions de grande ampleur : l'école de la seconde chance (Ministère de la Défense), les journées sécurité et citoyenneté (Ministère de l'Intérieur).

  • Egalité des chances dans le domaine de l’éducation

En lien avec le ministère de l’éducation nationale, un appel à propositions pour développer l’égalité des chances dans la transition secondaire-supérieure a été lancé. Raccrochant des dispositifs pré existants dans les grandes écoles, comme l'IEP de Paris, avec ses conventions éducation prioritaire, l'ESSEC qui a mis en place en janvier 2003 le dispositif « Une prépa, une grande École, pourquoi pas moi? » et l'association Tremplin, qui œuvre dans d'autres grandes écoles, qui ont été les premiers à mettre en place des dispositifs encourageant les lycéens de quartiers défavorisés à entrer dans des grandes écoles, cet appel à projet a permis également de lancer de nouveaux dispositifs :

Afin de pérenniser ces dispositifs et de mettre en commun les actions, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et la secrétaire d’État chargée de la Politique de la ville lancent le 18 novembre 2008 dans le cadre de la dynamique Espoir banlieues, les Cordées de la réussite. Ces dernières ont pour objet d’introduire une plus grande équité sociale dans l’accès aux formations d’excellence.[Charte des cordées][4]En 2012, l’éducation nationale compte 326 cordées de la réussite [5]. Véritable label de l’éducation nationale, les cordées de la réussite permettent à plus de 49 000 jeunes (dont la plupart lycéens) d’etre accompagnés et de lutter contre l’autocensure durant leurs études sur l’ensemble du territoire national.

Égalité des genres et collectivités territoriales en Europe[modifier | modifier le code]

Le Conseil des Communes et Régions d’Europe (CCRE) travaille, via sa commission des élues locales et régionales, à la promotion de l'égalité hommes-femmes dans les processus de prises de décision. Il a notamment lancé en 2006 une charte pour l'égalité femmes-hommes. Le but de cette charte consiste à inciter les élus locaux et régionaux à s'engager publiquement à appliquer dans leur municipalité les mesures reprises dans la charte. Quelque 1000 collectivités territoriales en Europe l’ont déjà signée.

[Sources M.H]

Égalité des chances et grandes entreprises françaises[modifier | modifier le code]

Les grandes entreprises françaises ont pris conscience de l'enjeu de l'égalité des chances dans le contexte économique actuel. L'égalité des chances fait partie intégrante de la politique de communication institutionnelle. C'est une façon pour les grandes entreprises françaises d'afficher leur ouverture aux problématiques sociales. Toutefois, il s'agit davantage d'un enjeu stratégique qui cache une réalité bien différente. En termes de communication institutionnelle, c'est un procédé pour masquer le versant non-social de certaines d'entre elles, par-delà des licenciements économiques, la pression du management, les stages, et les risques psycho-sociaux jusqu'aux suicides d'employés et de cadres.

La réalité en termes de recrutement n'en demeure pas moins tout autre. Au-delà du principe, l'égalité des chances en termes de recrutement se révèle une illusion, du moins une volonté.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. John Rawls, Théorie de la justice, 1971 (chapitre 12, trad. Catherine Audard, Seuil)
  2. Patrick Cotelette, « John Rawls, La justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice », Lectures En ligne, Les comptes rendus, 2009, mis en ligne le 12 janvier 2009, consulté le 29 juillet 2013.
  3. a et b Claude Gamel « Hayek et Rawls sur la justice sociale : les différences sont-elles “plus verbales que substantielles” ? », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 1/2008 (n° 54), p. 85-120 lire en ligne.
  4. Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté, PUF, édition 2007, pp.487-489
  5. Milton Friedman, La liberté du choix, p. 155-158