Dictature militaire au Brésil (1964-1985)

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Régime militaire

1964 – 1985

Informations générales
Capitale Brasilia
Langue Portugais
Histoire et événements
1964 Création
1985

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Manifestation de 2009. On lit sur l'affiche, dépeignant ironiquement Vladimir Herzog (pt), le journaliste assassiné en 1975, en tenue décontractée, avec la légende sarcastique: « la dictature militaire au Brésil, selon la Folha de São Paulo ».

La dictature militaire au Brésil est le régime politique du Brésil qui débuta suite au coup d'État du 31 mars 1964, mené par le maréchal Castelo Branco renversant la Deuxième République et son président élu João Goulart, et qui dura jusqu'à l'élection de Tancredo Neves en 1985. Les militaires ont justifié le coup d'État, qui prenait place quelques années après l'alignement du régime cubain sur l'URSS, en prétextant la menace communiste.

Mais, sur le plan intérieur, le coup d'État marque l'influence de l'armée brésilienne sur la politique, et sa volonté de prendre les commandes du pays en vertu d'une doctrine de la sécurité nationale formée sous l'influence des États-Unis, mais aussi de la France[1],[2].

La dictature mit en place plusieurs Actes institutionnels, aboutissant avec l'Acte institutionnel n°5 de 1968 à la suspension de la Constitution de 1946, la dissolution du Congrès, la suppression des libertés individuelles et l'instauration d'un code de procédure pénale militaire qui autorise l'armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect »[3]. Le régime militaire dura jusqu'à l'élection de Tancredo Neves en 1985.

Préludes du coup d'État[modifier | modifier le code]

La doctrine de la sécurité nationale[modifier | modifier le code]

Le maréchal Castelo Branco, le chef de la junte, et son éminence grise le général Golbery do Couto e Silva sont des alliés inconditionnels de Washington[3]. Ils ont combattu avec l'armée américaine pendant la campagne d'Italie lors de la Seconde Guerre mondiale. Castelo Branco y a rencontré le général Vernon Walters, futur sous-directeur de la CIA, qui joua un rôle clé lors du putsch de 1964[3].

En 1949, l'armée brésilienne fonde l'École supérieure de guerre de Brasilia, sur le modèle du National War College de Washington[3]. L'ESG forme aussi bien des militaires que des civils, et adopte dès 1961 la doctrine de la sécurité nationale, telle qu'elle est définie par le Pentagone et la Maison-Blanche[3], en introduisant des cours sur la « guerre contre-révolutionnaire » [3],[2]. Ayant ses propres écoles, le Brésil n'envoie ainsi qu'un faible nombre d'officiers à Panama, où se situe l'École des Amériques[4]. L'anticommunisme des militaires brésiliens précède d'ailleurs la Seconde Guerre mondiale, datant du soulèvement communiste raté de 1935 (l'Intentona Comunista), dont l'écrasement a été célébré tous les ans jusqu'à Cardoso [5]. La police brésilienne bénéficie toutefois aussi de cours donnés par des agents de la CIA ou par l'Office of Public Safety (en) [6] (connu pour son agent Dan Mitrione). Selon Martha Huggins, 100 000 policiers brésiliens auraient ainsi été formés par les États-Unis, au Brésil ou sur le territoire nord-américain, entre 1958 et 1974[6].

Dans les années 1950, l'ESG insiste sur les études socio-économiques pour les officiers, sous l'influence de la mission militaire française (1919-1939) et la Joint Brazil-United States Defense Commission (1942-1977) [2]. Les étudiants, civils et militaires, de l'ESG, analysent ainsi l'inflation, les réformes bancaires, agraires, les systèmes électoraux, les transports, l'éducation, et la guerre contre-insurrectionnelle [2]. Au milieu des années 1960, cette doctrine de sécurité nationale, qui forme les officiers à gouverner un pays, est reflété à l'ECEME (École de commandement de l'état-major de l'Armée), et imprégnait donc l'ensemble du corps des officiers de l'armée brésilienne[2]. Outre l'influence de la doctrine de sécurité nationale, des think tank de la bourgeoisie industrielle, tels que l’IPES (pt) (Institut de recherches et d'études sociales) et l’IBAD (pt) (Institut Brésilien d’Action Démocratique, financièrement soutenu par les États-Unis [6]), élaborent une propagande conservatrice auprès des officiers et de la société civile[7]

Dès les années 1950, certains militaires brésiliens supposent ainsi l'existence d'une « guerre révolutionnaire » communiste en préparation au Brésil. Néanmoins, bien que les auteurs français dont ils s'inspirent (R. Trinquier, Ch. Lacheroy, J. Hogard, etc.) emploient cette expression, eux-mêmes préfèrent employer l'expression non pas de « guerre contre-révolutionnaire », mais de « guerre contre-insurrectionnelle » parce que, selon les mots du lieutenant-colonel Carlos de Meira Mattos, qui sera l’un des personnages importants du régime :

« si nous laissons aux adversaires le nom de révolutionnaire nous nous prêtons à nous-mêmes la désignation de contre-révolutionnaires et ainsi, dialectiquement, nous commençons à perdre avant de combattre[8] »

L'ESG élabore ainsi une doctrine par laquelle l'armée brésilienne se pose comme seule représentante de l'intérêt général et de l'identité brésilienne, transcendant les intérêts particuliers et de classe et garante du caractère chrétien de la nation brésilienne[7]. Selon Maud Chirio :

« L’ESG formule en effet au début des années 1950 une véritable doctrine de gouvernement, seule à même d’organiser rationnellement le pays dans la perspective de la guerre inévitable contre le communisme international ; selon cette doctrine, toute l’activité du pays doit être orientée vers l’effort militaire, c’est pourquoi la responsabilité et la compétence ultimes appartiennent aux forces armées, plus ou moins associées à des civils qui font plus figure d’experts que de représentants du peuple[7]. »

Le contexte social[modifier | modifier le code]

En outre, l'existence de nombreux mouvements sociaux au Brésil en 1963-1964 effraie les milieux conservateurs, à la fois brésiliens et américains, tandis que João Goulart (surnommé Jango) est jugé trop mou face à ceux-là. Tandis que le pays plonge dans l'hyperinflation (échec du Plan triennal (pt) préparé par le ministre Celso Furtado), le populaire Jango subit ainsi des pressions à la fois de la gauche, qui veut accentuer les réformes sociales et politiques, et des classes moyennes et supérieures, qui penchent au contraire vers le conservatisme et l'anti-communisme [7].

Les groupuscules anticommunistes se multiplient alors que le gouvernement Goulart annonce des « réformes de base » [7]. Entre janvier et mars 1964, des manifestations anti-communistes rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes, par exemple les « Marches de la Famille, avec Dieu, pour la Liberté (pt) » organisées par la Campagne de la Femme pour la Démocratie (pt) (CAMDE, un mouvement financé par l'Instituto de Pesquisas e Estudos Sociais (pt)) en mars et avril 1964[7]. Dans les semaines qui précèdent le golpe, la presse appelle ouvertement au renversement du gouvernement trabalhista (travailliste), ce qui permettra à l'armée de légitimer a posteriori son coup d'État par un soi-disant appui populaire[7]. La campagne de presse anti-Goulart de 1964 est soutenue, en sous-main, par l'administration Johnson[9].

Une lecture dominante de l'historiographie du régime militaire affirme ainsi que le coup d'État résulte de la conjonction momentanée de deux courants de l'armée brésilienne, l’un modéré et attaché au respect de certains principes démocratiques (les « Sorbonnistes » de l'ESG, représentés par le maréchal Castelo Branco) et une « ligne dure » fortement répressive et désireuse du maintien d’un état d'exception (les généraux Golbery do Couto e Silva et Garrastazú Médici) [9]. L'historien Carlos Fito a néanmoins récemment contesté cette analyse, en mettant en avant le concept d'une « utopie autoritaire » propre aux militaires, qui lierait l'armée au-delà du seul dénominateur commun de l'anti-communisme [10].

En 1964, les militaires brésiliens ont ainsi deux ennemis principaux: le communisme et les héritiers de l'ex-président Getúlio Vargas, en particulier le Parti travailliste brésilien (PTB). Mais ils rejettent en fait l'ensemble de la classe politique. Selon Maud Chirio, « le golpe est pensé comme une révolution contre la démocratie représentative telle qu’elle fonctionne et contre ses représentants, soit une grande part du milieu politique civil. » [7]. Reprenant l'idée d'une réforme radicale de la société présente dès les années 1920 dans le tenentismo, le mouvement révolutionnaire de jeunes officiers, ils prétendent assainir la vie politique en mettant fin à la corruption des dirigeants civils[7].

L'Acte institutionnel n°1 de 1964 dépeint ainsi les militaires comme émanation de la souveraineté populaire, malgré leur irruption violente aboutissant à la destitution du président élu:

« La révolution victorieuse s’investit de l’exercice du Pouvoir Constituant. Celui-ci se manifeste par l’élection populaire ou par la révolution. C’est la forme la plus radicale du Pouvoir Constituant (...). Les chefs de la révolution victorieuse, grâce à l’action des Forces Armées et à l’appui sans équivoque de la Nation, représentent le Peuple et en son nom exercent le Pouvoir Constituant, duquel le Peuple est l’unique titulaire[7]. »

Mais si l'« utopie autoritaire » des militaires prône l'assainissement de la vie politique, en critiquant la corruption, la démagogie et les négociations (le politicagem), elle se concilie avec un rejet complet des institutions représentatives: le système électoral conduit, selon eux, à la représentation d'une multiplicité d'intérêts particuliers, contradictoire avec l'intérêt général qu'eux seuls représenteraient: « c’est donc une contestation de fond de la démocratie représentative qui justifie le rejet de la classe politique civile, ainsi que le maintien des militaires au pouvoir » (M. Chirio, 2007[7]).

Le coup d'État et l'opération Brother Sam[modifier | modifier le code]

Le général Olímpio Mourão Filho, commandant de la IVe région militaire à Minas Gerais et participant du soulèvement intégraliste de 1938, prend de court ses collègues, en marchant dès le 31 mars 1964 avec ses troupes sur Rio de Janeiro. Le 2 avril 1964, le président du Sénat, Auro de Moura Andrade, déclare la présidence vacante. Le coup d'État militaire, préparé de longue date, a bénéficié de l'appui de la CIA.

En effet, l'ambassadeur américain Lincoln Gordon admettra par la suite le soutien financier de Washington aux opposants de Goulart lors des élections municipales de 1962; la présence de nombreux officiers du renseignement au Brésil; l'encouragement aux putschistes et le fait que « la seule main étrangère impliquée fut celle de Washington » [9]. Dans le cadre de l'opération Brother Sam, le Pentagone tenait à disposition des côtes des navires prêts à intervenir pour soutenir les putschistes, au cas où des militaires loyalistes se rebelleraient pour soutenir Jango[9]. Gordon déclare en outre que l'assistance militaire accordée par les États-Unis avait été « un élément important pour influencer dans un sens pro-US les militaires brésiliens » [11]. Pour Walt Rostow, conseiller à la sécurité nationale de Kennedy puis Johnson, le maréchal Castelo Branco avait « hérité de Goulart... un Congo sophistiqué » [6]. Selon lui, la violence, instrument légitime dans la lutte contre le communisme, cesserait d'elle-même avec le développement capitaliste du pays[6].

L'instauration de la dictature[modifier | modifier le code]

Lílian Celiberti, qui fut emprisonnée avec son mari plusieurs années après avoir été enlevée à Porto Alegre, en 1978, par des militaires uruguayens avec la complicité de la junte brésilienne: preuve de la participation brésilienne à l'Opération Condor. Ici au Forum social mondial de Porto Alegre, 2010.

Quelques jours après le putsch, le maréchal Branco crée par décret le Centre d'instruction de la guerre dans la jungle (CIGS) de Manaus, où officiera Paul Aussaresses, nommé attaché militaire au Brésil[3]. À cette époque-là, comme le note Marie-Monique Robin, « il n'y a au Brésil ni guérilla ni mouvement armé de gauche, ceux-ci naissant bien après le coup d'État de 1964, en réaction précisément à la dictature militaire » [12]. Les militaires décident pourtant, en vertu de la doctrine de la sécurité nationale, de s'attaquer préventivement à une « guerre révolutionnaire virtuelle » [12], ciblant l' « ennemi interne » théorisé par le colonel français Roger Trinquier dans La Guerre moderne (1961) [12]. Le Service national d'intelligence (en), créé en 1964 avec l'aide de l'Office of Public Safety (en) et de la CIA, est placée sous la responsabilité du général Golbery do Couto e Silva[6]. Dès le 23 avril 1964, le Conseil national du gouvernement uruguayen, où s'est exilé Goulart, reconnaît la junte brésilienne[13].

En accord avec leur projet de réforme radicale de la vie politique, les militaires imposent d'une part, avec l'Acte institutionnel n°2 d'octobre 1965, le bipartisme entre le « parti de la révolution » et le « parti de l'opposition », afin d'améliorer la lecture du système des partis, dévoyé selon eux par les enjeux locaux; d'autre part, la discipline de parti obligatoire lors des votes obligatoires à l'assemblée [7]. L'arrière-plan de l'imposition du bipartisme consiste dans le manichéisme des militaires, pour qui toute personne n'étant pas avec eux est un ennemi[7]. L'Acte institutionnel n°2 est le résultat d'une révolte de la frange dure des militaires et d'une quasi-rébellion de plusieurs garnisons, qui refusent l'élection de gouverneurs membres du Parti Trabalhista Brasileiro défait par le coup d'État (Israel Pinheiro et Negrão de Lima)[7].

Les « actes institutionnels », dont les premiers sont rédigés par Francisco Campos, l'ex-conseiller juridique du dictateur Getúlio Vargas, imposent progressivement le caractère dictatorial du régime militaire: l'Acte Institutionnel n°5 du 13 décembre 1968, promulgué par le président Costa e Silva, dissout le Congrès, donne au président des pouvoirs dictatoriaux, suspend la Constitution, impose la censure[9] et abroge la plupart des libertés individuelles[7]. Un code de procédure pénale militaire autorise l'armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect » [3]. Les anciens présidents Juscelino Kubitschek (1956-1961), Jânio da Silva Quadros (janvier-septembre 1961) et João Goulart (1961-1964) sont privés de leurs droits civiques et exclus de la vie politique. Selon Maud Chirio:

« Alors que l’AI5 est passé dans la mémoire collective comme une radicalisation de la dictature parallèle à l’essor des mouvements armés d’extrême gauche, son origine est tout autre : il s’agit d’un discours du député Márcio Moreira Alves à la veille de la fête nationale du 7 septembre, qui appelle au boycott des commémorations et à celui des femmes et des jeunes filles envers les officiers et les élèves des écoles militaires. Cette déclaration, effectuée dans l’enceinte du congrès, suscite une indignation générale du corps des officiers, qui l’interprète comme une grave atteinte à l’honneur militaire. Or, pour casser le mandat de Moreira Alves est nécessaire la levée de son immunité par le congrès, qui la refuse, alors que le « parti du pouvoir » est majoritaire en son sein. L’AI5 est, avant d’être un outil d’extermination des mouvements d’extrême gauche – ce qu’il deviendra – un moyen de supprimer tout pouvoir législatif et d’ôter son reste d’influence à la classe politique[7]. »

L'Operação Bandeirante (en) (OBAN), qui consiste en l'instauration d'un centre de police politique spéciale, sous l'autorité conjointe des militaires et de la police, est officiellement lancé en juin 1969. L'Office of Public Safety (en) (OPS) des États-Unis aurait été à l'origine de la création de ce centre[6], qui fut l'ancêtre du DOI-CODI (en), et le chef de l'OPS au Brésil, Theodore Brown, aurait importé par la suite cette stratégie au Vietnam (Programme Phoenix) [6].

En octobre 1969, le général Garrastazú Médici remplace Costa e Silva et intensifie la « guerre sale » contre la population civile. Il lance, dans le plus grand secret, une campagne anti-insurrectionnelle dans la région de Goiás, qui mobilise quelque 5 000 soldats pour 69 guérilleros, dont José Genoíno, détenu en 1972 (il fut par la suite président du Partido dos Trabalhadores (PT) dans les années 1980), et une quinzaine de paysans qui rejoignirent le mouvement. En novembre 1969, Carlos Marighella, fondateur en 1968 de l' Ação Libertadora Nacional (ALN), guérilla qui lutte contre la dictature, est assassiné par un escadron de la mort lors d'une embuscade montée par le commissaire Sergio Fleury. Les années de plomb, période la plus répressive du régime militaire, continuent jusqu'en 1974, menant à la rupture, première dans l'histoire du Brésil, entre le régime et la hiérarchie catholique[9].

Le discours idéologique de la junte[modifier | modifier le code]

Les militaires parlent alors de « Révolution Démocratique » ou « Révolution Rédemptrice » pour justifier le coup d'État [7], bien qu'ils préfèrent aujourd'hui parler, a posteriori, de « Contre-Révolution » afin de justifier cette période, prétextant l'existence d'un potentiel « subversif » des mouvements sociaux[7]. Dans le cadre de la guerre froide, les militaires s'intronisent en effet défenseurs du « monde libre » et des institutions de la démocratie libérale, alors même qu'ils mettent en pièce celles-ci. Assimilant le communisme à l'athéisme et à l'internationalisme, ils se posent enfin en défenseurs d'une identité chrétienne de la nation brésilienne, assimilant christianisme et démocratie[7]. Analysant la rhétorique militaire, Maud Chirio conclut en parlant d'une « révolution militariste et élitiste », très influencé par un modèle technocratique [7], et empreinte de tensions entre un « régime des généraux » et un « régime des militaires » [7].

L'auteur américain Frank D. McCann écrit ainsi, dans un texte de la Librairie du Congrès, que les « autoritaires devaient assumer la position contradictoire de défendre la démocratie en la détruisant » [9]. Le sociologue Alain Rouquié écrit, lui :

« S’il fallait en quelques mots repérer l’aspect le plus frappant de la vie politique latino-américaine, à coup sûr ce ne seraient ni les coups d'États, ni les putschs, ou le continuismo de présidents viagers, ni la fraude électorale bien tempérée qu’il conviendrait de signaler, mais plutôt l’attachement indéfectible, platonique, aux institutions représentatives de la démocratie à l’occidentale. Alors même qu’on viole ou contourne les principes libéraux et les cadres constitutionnels, on se réclame des valeurs permanentes de l’ordre démocratique. Les marchands d’ordre nouveau ne font pas florès au sud du Rio Bravo. Civils et militaires ne se réfèrent guère qu’à la démocratie, et à aucune autre légitimité qu’à celle dominante du libéralisme[14]. »

Le théologien belge Joseph Comblin parle lui d'« État de sécurité nationale » — qui ressemble, selon Marie-Monique Robin, à celui présenté par des militaires français tels que Jacques Hogard[3] — pour caractériser ce nouveau type dictatorial de régime, où le pouvoir est concentré dans les mains de l'exécutif, lui-même contrôlé par l'armée. Selon le colonel espagnol Prudencio Garcia, les forces armées s'arrogent le droit exclusif d'incarner les concepts de « patrie et de représentation de la nation », rejetant tous leurs opposants comme « apatrides »:

« En aucun cas, il ne s'agit de vaincre démocratiquement des adversaires politiques qui proposent un projet social différent, mais d’anéantir physiquement un certain nombre de créatures désincarnées, déshumanisées et considérées comme des dangers mortels[15]. »

L'amnistie de 1979 et la politique de justice et de mémoire[modifier | modifier le code]

Article connexe : Guerre sale.

Contrairement aux autres pays du Cône Sud, il n'y a toujours eu aucun procès contre des responsables de violations des droits de l'homme sous la dictature, en raison de la loi d'amnistie de 1979, dont l'interprétation restrictive est contestée par l'Ordre des avocats du Brésil (OAB) [16]. On estime à environ 400 le nombre de victimes (morts et « disparus ») de la dictature[16]. L'annonce récente du président Lula de créer une Commission de la Vérité a suscité l'opposition des militaires, deux des trois commandants militaires ayant menacé de démissionner, conjointement au ministre de la Défense Nelson Jobim[16],[17]. Si Lula a ordonné la communication des archives détenues par l'État, il a maintenu la classification des archives de la Défense[16].

Références[modifier | modifier le code]

  1. L'interventionnisme militaire au Brésil date du temps de l'Empire (1822-1889), mais, selon Marie-Monique Robin, « c'est la première fois, au Brésil mais aussi en Amérique latine, que des militaires prennent le pouvoir en se revendiquant ouvertement de la doctrine de la sécurité nationale. » (Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], 2008, chap. XVIII, « Les États de sécurité nationale »; p.277)
  2. a, b, c, d et e Scott D. Tollefson et Frank D. McCann, The Military Role in Society and Government: From Moderator to Director, 1930-85, Bibliothèque du Congrès (en)
  3. a, b, c, d, e, f, g, h et i Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], chap. XVIII, « Les États de sécurité nationale », pp.275-294
  4. Alain Rouquié, L'État militaire en Amérique latine, Seuil, 1982, p. 177 et tableaux p. 168-169
  5. Alain Rouquié, op. cit. p. 178
  6. a, b, c, d, e, f, g et h "A companhia secreta", Mais!, Folha de Sao Paulo, 23/08/98
  7. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t et u Maud Chirio, Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964, Nuevo Mundo, Mundos Nuevos (revue publiée par l'EHESS), Número 7 - 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008 (fr).
  8. Lieutenant-colonel Carlos de Meira Mattos, dans un journal interne à l'état-major de l'Armée, décembre 1961. Cité par Maud Chirio, Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964, Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, Número 7 - 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008 (fr)
  9. a, b, c, d, e, f et g Frank D. McCann, Library of Congress Country Studies - Brazil, Military Regime, 1964-85, Bibliothèque du Congrès américain, avril 1997 (en)
  10. Carlos Fico, « Versões e controvérsias sobre 1964 e a ditadura militar », Revista Brasileira de História, vol. 24 n°47, São Paulo, USP, 2004. Cité in Maud Chirio, Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964, Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, Número 7 - 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008 (fr)
  11. Alain Rouquié, L'État militaire en Amérique latine, Seuil, 1982, p.173
  12. a, b et c Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], 2008, p.278
  13. Roger Rodríguez, El Uruguay de Philip Agee, La Republica, 11 janvier 2008.
  14. Alain Rouquié, L’État militaire en Amérique latine, Paris, Seuil, 1982, p.49; cité par Maud Chirio, Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964, Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, Número 7 - 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008 (fr)
  15. García, Prudencio, El drama de la autonomía militar : Argentina bajo las Juntas Militares, Madrid : Alianza, D.L. 1995; cité in Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], p.279
  16. a, b, c et d Abogados:Brasil debe abrir los archivos de la dictadura, La República, 9 janvier 2010
  17. Jean-Pierre Langellier, Au Brésil, la mémoire des années de plomb revient sur le devant de la scène, Le Monde, 12 janvier 2010

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources primaires[modifier | modifier le code]

(audio) Lyndon B. Johnson reçoit un briefing à propos du coup d'État. (info)
Lyndon B. Johnson reçoit un briefing à propos des événements au Brésil, le 31 mars, 1964, dans son ranch du Texas, avec le sous-secrétaire d'État George Ball et le vice-secrétaire pour l'Amérique latine, Thomas C. Mann. Ball brieffe Johnson sur le coup d'État en cours contre João Goulart.
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Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]