Opinion publique

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L’opinion publique est l'ensemble des convictions et des valeurs plus ou moins partagées, des jugements, des préjugés et des croyances de la population d'une société donnée. On évoque l'« opinion publique » en général au niveau d'un pays, mais on parle aussi d'« opinion publique locale » pour désigner des sensibilités identifiables au niveau régional, et d'« opinion publique internationale » à la faveur des prises de position simultanées d'acteurs internationaux (ONG, organismes de régulation inter-étatiques, leaders d'opinion...). On confond souvent à tort l'opinion publique et la majorité, en oubliant que l'opinion publique est composite et animée de forces contradictoires, comme le montrent par exemple les mouvements conservateurs et contestataires, de même que les enquêtes d'opinion (qualitatives ou quantitatives) ou les consultations électorales.

Slogan dans une manifestation anti-guerre antérieure à l'attaque de Pearl Harbor, tel que représenté dans le film de propagande Why We Fight (1942), destiné à retourner l'opinion publique sur ce sujet.

Un concept difficile à cerner[modifier | modifier le code]

On ne peut pas donner une définition unique de l’opinion publique. Bien que la notion soit de plus en plus utilisée, elle est extrêmement complexe. La difficulté de tracer des limites entre l'individualité des jugements et leurs composantes collectives, de même que l'interactivité incessante entre les opinions qui relèvent de réflexions personnelles et celles qui empruntent à l'héritage culturel en font un objet trop mouvant et hétéroclite pour tenir dans une formule.

La définition devient plus complexe si l'on songe aux différents rôles qu'on lui fait tenir dans les démocraties modernes, aux nombreux miroirs médiatiques et institutionnels qui se disputent son incarnation, sa reconnaissance, voire son rejet. Miroirs qui, de fait, contribuent progressivement à la constituer comme sujet prenant conscience de lui-même à travers ses reflets et capable d'imposer de plus en plus activement ses jugements (dont la force tient de leur « représentativité »). Le paradoxe vertueux de cette évolution est atteint quand l'opinion publique développe des mouvements d'autocritique, notamment après des rumeurs dévastatrices suscitant de vastes reflux. Elle se constitue de la sorte en un véritable sujet réfléchissant sur ses assouplissements nécessaires, sur ses potentialités d'ouverture et de vérification, tout en aspirant à des responsabilités inédites d'ordre politique et même intellectuel (inflexions vers une « démocratisation de l'expertise » et une représentativité citoyenne élargie, développement des mouvements consuméristes et associatifs).

Le terme « public » est également complexe. Il s'emploie comme adjectif par opposition au terme « privé ». Il s'utilise également comme substantif : le public. Dans ce cas, il tend à se confondre avec la foule. Il peut aussi désigner un ensemble d’individus qui partagent une série de points et d’intérêts communs.

Historique[modifier | modifier le code]

On se contente souvent de mentionner que l'opinion publique a vu le jour avec la philosophie du Siècle des Lumières, mais elle fait l'objet de nombreuses réflexions dès l'Antiquité grecque. Le philosophe Platon inaugure un jugement devenu traditionnel à son sujet en condamnant l'opinion publique (doxa vulgus) pour sa versatilité, sa trop grande sensibilité et sa superficialité qui la livrent en pâture aux sophistes formant les hommes politiques d'alors aux manipulations argumentaires[1].

Mais avant lui, l'œuvre d'Homère et celle d'Archiloque se disputaient les références morales et politiques alimentant les opinions du peuple grec sur la base de deux traditions culturelles profondément antinomiques opposant les images désacralisantes aux représentations distinguées, notamment à travers les fables animalières, les caricatures et la culture de l'injure[2]. Cette opposition qui nourrit l'aspiration à faire valoir l'opinion populaire contre le jugement aristocratique a peut-être joué un rôle sous-estimé dans le surgissement de la démocratie athénienne. Laquelle ne s'est pas seulement édifiée sur une infrastructure esclavagiste et à échelle humaine mais aussi sur le sentiment d'une légitimité du grand nombre.

La profonde division entre les deux grandes conceptions de l'opinion publique sera particulièrement palpable dans la tradition littéraire et philosophique passant par Rabelais (illustrée dans son œuvre par les relations conflictuelles de Panurge et d'Epistemon, ainsi que par les pertinences du folklore qu'il recueille) et les auteurs qui, jusqu'à nos jours, défendent la pertinence des figures populaires et du désir incarné.

La notion d'opinion publique sera aussi communément associée, en France, avec les mouvements d'opinion qui ont émergé dans les dernières années de l'Ancien Régime. En fait, elle a pris une place considérable depuis le XVIIIe siècle, après la mort de Louis XIV, puis avec la Révolution française et, plus largement, avec la démocratisation des institutions occidentales, même si de tout temps elle est liée à la vie en communauté.

L'avènement de la République et celui du suffrage universel en ont fait un acteur de principe. Aujourd'hui, l'opinion publique est une donne inéluctable des gouvernements soucieux de fonder leur domination sur un minimum de légitimité apparente, quels que soient le régime et le degré réel de démocratie.

Influences exercées sur l'opinion publique[modifier | modifier le code]

Aujourd'hui, l'opinion publique peut être influencée par les médias, les leaders d'opinion, les professionnels des relations publiques et du lobbying, la propagande, mais aussi par l'éducation, les arts, les sciences et la philosophie. Les religions sont également une grande source d'influence pour l'opinion publique. En outre, les médias sont le relais d'une vaste gamme de techniques de diffusion des messages publicitaires auprès des personnes auxquelles ils s'adressent afin d'orienter leurs idées et leurs comportements.

Dans les années 1960, des chercheurs américains[3] ont redéveloppé le concept de « leader d'opinion » (déjà appliqué par le lobbyiste Edward Bernays dès les années 1920) en soulignant le rôle d'intermédiation entre le récepteur et l'émetteur que pouvait occuper un intellectuel, un politique ou un journaliste. En somme, un acteur social qui bénéficie d'un certain crédit auprès des foules ou de certains groupes influents (corporations, syndicats, partis politiques, communautés scientifiques ou religieuses, etc.).

Par exemple, dans le rapport sur les forêts tropicales du député Jacques Le Guen l’accent est mis sur la seule fonction de stockage de carbone de la forêt. Il n’aborde pas l’aspect biodiversité, qu’il ne considère pas assez « porteuse dans l’opinion publique »[4].

Importance[modifier | modifier le code]

L'importance de l'opinion publique devient cruciale durant les périodes de campagnes électorales. Depuis le dernier quart du XXe siècle, elle est fréquemment mesurée à l'aide de sondages d'opinion, le plus souvent effectués à la demande des partis politiques, des leaders ou des gouvernements. Dans leur grande majorité, ces sondages ne sont jamais rendus publics.

Les sujets qui intéressent l'opinion publique sont nombreux. Ils concernent par exemple la situation économique et sociale (emploi, pouvoir d'achat, retraites...) et la sécurité (civile, alimentaire...). Depuis quelques décennies, l'environnement constitue un thème de plus en plus abordé par les médias, à la suite des études de scientifiques et de l'action des ONG environnementales. L'opinion publique mondiale est devenue sensible à ce thème[5].

L'opinion publique dans les États-membres de l'Union européenne est suivie régulièrement par la Commission européenne depuis 1973. Ce suivi constitue une aide à la préparation du travail de la Commission[6].

Un objet construit[modifier | modifier le code]

Le sociologue Pierre Bourdieu, traitant du sondage d'opinion, considère l'objet « opinion publique » ainsi construit comme « un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l'état de l'opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu'il n'est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opinion qu'un pourcentage » et ajoute que « l'effet fondamental de l'enquête d'opinion [est de] constituer l'idée qu'il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible »[7]. Le sociologue Alain Accardo de même considère que la réalité de l'« opinion publique » « tient pratiquement tout entière dans ce qu'en disent les médias et tout spécialement aujourd'hui les instituts de sondage qui, sans s'interroger outre mesure sur le bien-fondé de leur démarche, collent à des fins d'agrégation statistique, cette étiquette abusivement globalisante et homogénéisante sur une série limitée d'opinions individuelles artificiellement provoquées par leurs questions et de surcroît arbitrairement considérées comme interchangeables »[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Yvon Lafrance, La théorie platonicienne de la Doxa, Éditions Les Belles lettre, 1981.
  2. Roger Lenglet, Archiloque, ange du vulgaire, in "Du je(u)", revue Anousia, 1985. Et La Doxa, ancêtre de l’opinion publique, éditions Anousia, 1987
  3. Paul Lazarsfeld, Elihu Katz, Kurt Lewin
  4. Rapport du député Jacques Le Guen sur les forêts tropicales : analyse de FNE
  5. La Croix du 6 décembre 2009
  6. Opinion publique sur le site de la Commission européenne
  7. Pierre Bourdieu, « L'opinion publique n'existe pas », Les Temps modernes, 29 (318), janv. 73 : 1292-1309. [lire en ligne]
  8. Alain Accardo, Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, coll. « Éléments », 2006, p. 40-41.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Jacques Antoine, Histoire des sondages, Odile Jacob, 2005
  • Gaston Berger, L'opinion publique, , éditions PUF, 1957
  • Pierre Bourdieu, « Les sondages, une science sans savant », pp. 217-224 in : Choses dites, Paris : Ed. de Minuit, 1987, 229 p. ; 22 cm, (Le sens commun), (ISBN 2707311227)
  • Patrick Champagne, Faire l'opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Éditions de Minuit, 1990
  • Jacques Desabie, Théorie et pratique des sondages, Dunod, 1966
  • Jean-Marie Domenach,La propagande politique, , éditions PUF, 1950
  • Arlette Farge, Dire et mal dire, l'opinion publique au XVIIIe siècle, Ed. du Seuil, 1992.
  • Alain Girard, Jean Stoetzel, Les sondages d’opinion publique, PUF, 1979
  • Maurice Halbwachs,Esquisse d'une psychologie des classes sociales, , éditions Marcel Rivière, 1964
  • François-Bernard Huyghe, "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence", Vuibert 2008
  • Pierre Karila-Cohen, L'État des esprits. L'invention de l'enquête politique en France (1814-1848), Presses Universitaires de Rennes, 2008, 401 p.
  • Yvon Lafrance, La théorie platonicienne de la Doxa, Editions Les Belles lettre, 1981.
  • Kurt Lewin,Psychologie dynamique, , éditions PUF, 1959
  • Roger Mucchielli,Introduction à la psychologie structurale, , éditions Dessart, 1968
  • John Stauber et Sheldon Rampton, L’industrie du mensonge - Lobbying, communication, publicité et médias, Complété et préfacé par Roger Lenglet, Editions Agone, coll. « Contre-feux », 2004
  • Roger Lenglet, Archiloque, ange du vulgaire, in "Du je(u)", revue Anousia, 1985.
  • Roger Lenglet, La Doxa, ancêtre de l’opinion publique, éditions Anousia, 1987
  • Alfred Sauvy,L'opinion publique, , éditions PUF, 1957
  • Vladimir Volkoff, Petite histoire de la désinformation, 1999
  • Paul Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch,Changements : paradoxes et psychothérapie, , 1974, Norton, trad. Seuil, 1975
  • Joëlle Zask, L'opinion publique et son double; Livre I: L'opinion sondée; Livre II: John Dewey, philosophe du public, L'Harmattan, coll. "La philosophie en commun", 2000.

Articles[modifier | modifier le code]

  • Pierre Bourdieu, « L'opinion publique n'existe pas », Les Temps modernes, 29 (318), janv. 73 : 1292-1309. [lire en ligne]
  • « Une opinion publique internationale ? », dossier de Raisons politiques, n° 19 2005/3. [lire en ligne]
  • Laurence Kaufmann, « L’opinion publique : oxymoron ou pleonasme ? », Réseaux, n° 117 2003/1, p. 257 à 288. [lire en ligne] [PDF]
  • Laurence Kaufmann, « L’opinion publique ou la sémantique de la normalité », Langage et société, n° 100 2002/2, p. 49 à 79. [lire en ligne] [PDF]
  • Julien Théry, « fama : L’opinion publique comme preuve. Aperçu sur la révolution médiévale de l'inquisitoire (XIIe-XIVe s.) », dans La preuve en justice de l'Antiquité à nos jours, dir. Bruno Lemesle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, p. 119-147. [lire en ligne]

Articles connexes[modifier | modifier le code]