Histoire du programme nucléaire militaire de la France

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Ne doit pas être confondu avec Histoire du programme nucléaire civil de la France.

L'histoire du programme nucléaire militaire de la France relate le cheminement qui a conduit la France à développer un programme nucléaire militaire après la seconde guerre mondiale. La mise en place de la Force de dissuasion nucléaire française repose sur un programme d'essais nucléaires français qui débute le 13 février 1960 et prend fin le .

En 2012, la Force océanique stratégique comprend quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins équipés de missiles mer-sol balistiques stratégiques. Les Forces aériennes stratégiques utilisent les missiles Air-sol moyenne portée amélioré dotés de têtes nucléaires aéroportées sous des avions Dassault Mirage 2000 à la base aérienne 125 Istres-Le Tubé. Ce missile est également utilisé avec les avions Dassault Rafale à la base aérienne 113 Saint-Dizier-Robinson et ceux embarqués sur le porte-avions Charles de Gaulle.

Sommaire

L'aventure scientifique de l'atome (1895-1945)[modifier | modifier le code]

Les origines (1895-1903)[modifier | modifier le code]

Pierre et Marie Curie dans leur laboratoire, vers 1900.

La recherche scientifique internationale dans le domaine de l'atome naît avec la découverte des rayons X par le physicien allemand Wilhelm Röntgen le 8 novembre 1895, à Wurtzbourg, à la suite de l'observation d'une étrange lueur blafarde provenant d’un écran luminescent posé, par hasard, sur une table située à distance d'un tube de Crookes. Il comprit rapidement qu'il s'agissait d'un nouveau rayonnement issu des collisions des électrons avec les atomes de l’électrode positive (la cathode) quand on fait passer un courant électrique dans un tube cathodique[1],[2]. En France, après la présentation à l'Académie des sciences par Henri Poincaré début de 1896 de la découverte des rayons X faite par Röntgen, Henri Becquerel, décide d'étudier la relation entre la luminescence de certains matériaux et l'émission de ces mystérieux rayons X[3]. Faisant des expériences en 1896 pour trouver l'origine de cette luminescence, il constate par hasard que des sels d'uranium émettent spontanément un rayonnement, qu'ils aient ou non été exposés à la lumière. Il les baptisera dans un premier temps rayons uraniques[4].

Pierre et Marie Curie vont tenter à partir de 1896 de trouver une explication au phénomène découvert par Wilhelm Röntgen et à ces rayons uraniques. Ils vont traiter des centaines de kilos de minerai d'uranium par concassage puis dissolution dans de l'acide. En 1898, Marie Curie découvre que le thorium possède les mêmes propriétés de rayonnement que l'uranium. Puis les deux physiciens isolent un premier élément, qui recevra le nom de polonium, en hommage à la patrie de Marie, puis un second encore plus actif : le radium. Ces découvertes leur vaudront le prix Nobel de physique en 1903, en même temps qu’Henri Becquerel[4].

En 1903, Ernest Rutherford apporte une explication à la présence de ces nouveaux éléments et à leur liens entre eux. Il émet l'hypothèse que les éléments radioactifs réunis autour de l'uranium et du thorium sont liés entre eux, l'élément le plus lourd perdant de sa substance par désintégration pour donner naissance à un autre élément et ainsi de suite[4].

La structure interne de l'atome (1903-1932)[modifier | modifier le code]

En 1910, Rutherford fournit une première représentation de la structure interne de l'atome : un noyau chargé positivement autour duquel gravitent des charges négatives. Mais c'est Niels Bohr qui parviendra à expliquer en 1913 que les électrons ne s'effondrent pas sur le noyau par attraction et restent à un niveau donné, en utilisant la théorie quantique de Max Planck[5].

Irène, fille de Marie Curie, et Frédéric Joliot-Curie observent que le bombardement du béryllium peuvent donner lieu à la projection de protons, en sus de l'émission de radioactivité. L'Anglais James Chadwick apportera une explication décisive en 1932 en découvrant l'existence de neutrons dans l'atome, des particules non chargées aux côtés des protons[6].

Découverte de l'énergie nucléaire (1932-1939)[modifier | modifier le code]

Septième Congrès Solvay de physique en 1933. Sont présents, entre autres, les époux Joliot-Curie, Marie Curie, Francis Perrin, Paul Langevin et Émile Henriot.

Ce sont les travaux de Irène et Frédéric Joliot Curie qui vont vraiment donner naissance à la physique nucléaire. Fin 1933, en bombardant une feuille d'aluminium par une source de polonium, ils mettent en évidence la production de phosphore 30 radioactif, isotope du phosphore 30 naturel. Ils en déduisent qu'il est possible de fabriquer par irradiation des éléments ayant les mêmes propriétés que les éléments naturels mais qui sont également radioactifs. Dès le début ils voient toutes les applications qu'il est possible d'en tirer, notamment dans le domaine médical, avec le traçage par des éléments radioactifs. Ils obtiennent le prix Nobel pour cette découverte en 1935[6].

La réaction en chaîne[modifier | modifier le code]

En 1934, l'Italien Enrico Fermi, constate que les neutrons ralentis (par un trajet dans la paraffine par exemple) ont une efficacité beaucoup plus grande que les neutrons ordinaires. Des matériaux ralentisseurs, «modérateurs», comme l'eau lourde, seront donc à prévoir dans les futures installations[7].

Irène Curie et Frédéric Joliot dans leur laboratoire en 1935.

De nombreux laboratoires de recherche européens bombardent des noyaux pour en analyser les effets. Il revient à Lise Meitner et Otto Frisch, deux Allemands exilés en Suède, de trouver en décembre 1938 une explication capitale de l'énergie nucléaire avec le phénomène de la fission nucléaire.

En février 1939, Niels Bohr met en évidence le fait que, sur les deux isotopes contenus dans l'uranium naturel: 238U et 235U, seul l'uranium 235 est «fissile». Il est de surcroît beaucoup plus rare que l'uranium 238, car il ne représente que 0,72 % de l'uranium extrait dans une mine.

Enfin en avril 1939, quatre français, Frédéric Joliot-Curie, Hans Halban, Lew Kowarski et Francis Perrin publient dans la revue Nature, peu de temps avant leurs concurrents américains, un article fondamental pour la suite des événements démontrant que la fission du noyau de l'uranium s'accompagne de l'émission de 3,5 neutrons (le chiffre exact sera de 2,4) qui peuvent à leur tour fragmenter d'autres noyaux et ainsi de suite, par un phénomène de «réaction en chaîne»[7].

Les trois brevets français[modifier | modifier le code]

Frédéric Joliot, Hans Halban et Lew Kowarski au laboratoire en 1933.

Début mai 1939, les quatre français déposent trois brevets: les deux premiers traitent de la production d'énergie à partir d'uranium et le troisième, secret, du perfectionnement des charges explosives[8],[9]. Ces trois chercheurs étaient alors employés par le Collège de France au sein d'une équipe dirigée par Frédéric Joliot. Joliot, convaincu de l'importance future des applications civiles et militaires de l'énergie atomique rencontre Raoul Dautry, ministre de l'armement, au début de l'automne 1939. Ce dernier le soutint totalement, en premier lieu pour les développements d'explosifs et, en second lieu, pour la production d'énergie[9].

Dès juillet 1939, les expériences sur la libération d’énergie par réaction en chaîne commencent au laboratoire du Collège de France et se poursuivent à Ivry-sur-Seine au Laboratoire de Synthèse Atomique (fondé sous le Front Populaire sous l'égide de la Caisse nationale pour la recherche scientifique qui avait acquis les laboratoires Ampère de la Compagnie générale électro-céramique)[10],[11]. Pour asseoir ses brevets, Joliot tisse un réseau industriel autour de lui, notamment par un accord entre le CNRS et l'Union Minière du Haut Katanga, détentrice de l'uranium du Congo belge[12].

À l'automne 1939, l’équipe Joliot se rend compte que la France n'aurait pas les moyens d'enrichir l'uranium naturel en son isotope fissile (235U) et s'oriente vers l'utilisation de l'eau lourde[13]. En février 1940, sur demande du Collège de France, Raoul Dautry envoie donc Jacques Allier en mission secrète en Norvège pour récupérer le stock entier d'eau lourde de la société Norsk Hydro (à capital en partie français), stock que l'Allemagne convoitait aussi[9].

Suspension des recherches en France (1940-1945)[modifier | modifier le code]

Les chercheurs du laboratoire de Montréal en 1944, dont les français Hans Halban, Pierre Auger et Bertrand Goldschmidt.

L'invasion de la France par l'Allemagne en mai 1940 contraint à l'arrêt des travaux. Début juin le laboratoire est déménagé en toute hâte de Paris à Clermont-Ferrand mais la guerre est déjà perdue[14]. Le 18 juin 1940, tandis que le général de Gaulle lance son fameux appel à la radio de Londres, Hans Halban et Lew Kowarski embarquent à Bordeaux pour le Royaume-Uni, accompagnés du stock d'eau lourde. Le stock d'uranium est caché au Maroc et en France[15]. Joliot ne part pas, il reste en France auprès de sa femme malade[16], retrouve son poste au Collège de France mais refuse de collaborer puis entrera officiellement dans la résistance en 1943[17].

Les membres exilés du Collège de France livrent les secrets français aux Alliés mais sont exclus du programme nucléaire américain pour des raisons économiques (les trois brevets) et politiques (méfiance envers de Gaulle et Joliot)[18]. Isolés au laboratoire Cavendish de Cambridge puis au laboratoire de Montréal à partir de la fin de l'année 1942, ils contribuent aux travaux réalisés par une équipe anglo-canadienne[9]. Travaux qui seront déterminants pour la reprise des recherches françaises dans ce domaine.

Sous la direction de Louis Rapkine, un bureau scientifique auprès de la Délégation de la France libre est installé à New York peu après l'entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941. C'est par ce biais que des savants français en exil, comme Pierre Auger, Jules Guéron et Bertrand Goldschmidt, sont intégrés, non aux équipes américaines elles-mêmes car ils refusent d'en prendre la nationalité, mais au projet anglo-canadien dirigé par Halban[19].

La France libre est écartée[modifier | modifier le code]

Le 19 août 1943, les États-Unis et le Royaume-Uni concluent les accords de Québec, fusionnant leurs programmes nucléaires respectifs (Tube Alloys et Manhattan) et précisant la non-divulgation de leur travaux. Ils savent que la France et l'URSS ne tarderont pas à rattraper leurs retards en la matière mais ne souhaitent pas leurs faciliter la tache. À ce propos Winston Churchill déclare: « En toute circonstances, notre politique doit être de garder l'affaire, autant que nous pouvons la contrôler, entre les mains américaines et britanniques et de laisser les français et les russes faire ce qu'ils peuvent. »[20] Dans cette perspective ils signent, le 23 mars 1944, un accord avec le gouvernement belge en exil à Londres, réservant la production congolaise d'uranium aux anglo-saxons, rendant caduc l'accord privé de 1939 avec le CNRS[21].

Le 11 juillet 1944, dans une arrière-salle du consulat d’Ottawa, Guéron, Auger et Goldschmidt informent le général de Gaulle du programme nucléaire américain et des perspectives ouvertes par la fission[22]. Cette information confirme ce que le général avait déjà appris à Londres[23],[24]. Sitôt Paris libéré, en août 1944, un premier groupe de savants français, dont Auger, revient de Montréal contre l'avis des américains. Les britanniques laissent faire car ils doivent composer avec de Gaulle, qui pourrait exiger le partage des secrets atomiques ou se rapprocher des russes[25]. Ils choisissent alors de manipuler Joliot, qui a l'oreille du général, en exagérant les difficultés liées à la fabrication de la bombe tout en lui assurant qu'ils allaient coopérer[26]. En avril 1945, les villes dans lesquelles s’étaient repliés les atomistes allemands tombent aux mains de la 1re armée française mais les hommes de l’opération Alsos perquisitionnent les laboratoires, dont la pile atomique d'Haigerloch, capturent les scientifiques du Reich et ne laissent rien derrière eux si ce n'est quelques techniciens[27].

Écarté par les anglo-saxons, dépossédé de sources d'uranium et avec de maigres prises de guerre, le programme nucléaire français allait devoir se faire indépendamment[28], d'autant plus que le ministre de l'Armement, Charles Tillon, était un membre du Parti communiste français[29].

La genèse d’un programme nucléaire militaire (1945-1958)[modifier | modifier le code]

Position de la France à la sortie de la seconde guerre mondiale (1945-1949)[modifier | modifier le code]

Dès mai 1945, Raoul Dautry (alors ministre de la reconstruction et de l'urbanisme du Gouvernement provisoire) informe le général de Gaulle (alors président du Gouvernement provisoire) que le nucléaire bénéficierait à la reconstruction ainsi qu'à la Défense nationale[28]. Les progrès réalisés par la recherche américaine dans le domaine sont révélés au grand public par les bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. Le 31 août, de Gaulle charge Raoul Dautry et Frédéric Joliot de proposer une organisation de l'industrie française du nucléaire capable de mobiliser les énergies pour construire la bombe[30].

Le , le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) est créé par l'ordonnance 45-2563. Cet organisme, dépendant directement du président du Conseil, a vocation à poursuivre les recherches scientifiques et techniques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléaire dans divers domaines de l’industrie, de la science et de la défense[31],[32]. Les deux premières personnalités à se partager la responsabilité de la direction de cet organisme sont Joliot, en qualité de haut-commissaire pour les questions scientifiques et techniques, et Dautry, en tant qu’administrateur général[33].

Toutefois, l'importance attribuée au nucléaire militaire en 1945 ne doit pas être sur-estimée car la reconstruction du pays primait, « je suis ministre de la reconstruction, pas de la destruction » dira Dautry[34]. Dans ce contexte, et sous l'influence de Joliot (pacifiste et adhérent au Parti communiste), l'opposition à l'utilisation militaire de l'atome se répand au sein du CEA. Si dans l'euphorie de la victoire Alliée ce dernier déclarait « je vous la ferai, mon général, votre bombe »[35], il change rapidement d'avis et, devenu haut-commissaire du CEA, souhaite que la France adopte une position opposée au nucléaire militaire (interdiction de la fabrication d'armes atomiques et interdiction au niveau mondial). Cette position politique est affirmée en 25 juin 1946 par l'ambassadeur Alexandre Parodi devant la première commission de l'énergie atomique de l'ONU[28]. Elle sera aussi la position officielle de la Quatrième République, lui permettant de dissimuler sa faiblesse et ses secrets[36].

Le 17 mai 1946, la Direction des Études et Fabrications d'Armement créé le Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques (LRBA) sur le site DGA Vernon.

Zoé, la première pile atomique française (1948)[modifier | modifier le code]

Plaque commémorative sur le site de stockage des combustibles de Zoé, la première pile atomique française

Le fort de Châtillon, sur la commune de Fontenay-aux-Roses, est affecté au CEA le 8 mars 1946 et c’est sur cet emplacement que la première pile atomique française Zoé fonctionne pour la première fois (« diverge ») le [33]. Cette pile utilise un combustible d’oxyde d’uranium naturel modéré à l’eau lourde. Elle ne dégage presque pas d’énergie, quelques kilowatts à peine, mais elle va permettre l’étude des réactions nucléaires et la production de radioéléments pour la recherche et l’industrie[37].

Les opérations de raffinage du minerai d'uranium venant d'Afrique sont réalisées dans une enclave de la Poudrerie du Bouchet, à proximité de Ballancourt-sur-Essonne. Le chimiste Bertrand Goldschmidt et son équipe y isolent les quatre premiers milligrammes de plutonium français le . L’événement est considérable car les combustibles irradiés, retirés de la Pile Zoé, peuvent dès lors être traités et le plutonium en être extrait, une étape essentielle pour la constitution de la première bombe atomique[38].

En 1949 commence la construction des bâtiments du centre de Saclay. En 1952, un accélérateur de particules est mis en service et la seconde pile à eau lourde (EL2) diverge. Elle est destinée aux expériences de physique et de métallurgie ainsi qu'à la production des radioéléments artificiels[38],[39].

La fin de la position pacifiste (1950-1954)[modifier | modifier le code]

Le développement de la guerre froide d'une manière générale, et l'explosion de la première bombe nucléaire soviétique en 1949 en particulier, amena la France à ne plus conserver la position pacifiste du CEA, telle qu'affirmée par Frédéric Joliot. Ce dernier, après des déclarations publiques favorables à l'Union soviétique, fut forcé de démissionner du CEA le 28 avril 1950 sous prétexte qu'il avait lancé l’appel de Stockholm[40]. Le Gouvernement français en profite pour rappeler que le Commissariat avait aussi pour vocation la Défense nationale[28].

La question de l'armement atomique de la France n'est cependant toujours pas posée officiellement. Le premier plan quinquennal de l'énergie nucléaire, préparé par Félix Gaillard (alors secrétaire d'état à la présidence du Conseil du Gouvernement Pinay) et voté à l’Assemblée nationale en juin 1952, vise un développement du nucléaire sur le long terme. En matière de production électrique, le plan a pour objectif essentiel de trouver un remède au déficit énergétique français. Félix Gaillard sera nommé ultérieurement, le 18 mars 1955, président de la Commission de coordination de l'énergie atomique[41]. Le Parti communiste proposa un amendement visant à interdire à la France la fabrication d'armes atomiques, mais les députés le rejetèrent massivement. Même certains opposants à l'emploi militaire du nucléaire (tel le socialiste Jules Moch) votèrent contre cette amendement au motif qu'il ne fallait pas s'interdire unilatéralement cette possibilité[42].

Construction du site nucléaire de Marcoule[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Site nucléaire de Marcoule.

Le CEA n'ayant pas alors les moyens techniques et financiers d'enrichir l'uranium naturel en son isotope fissile (235U), il ne pourrait pas développer de réacteurs à eau pressurisée (REP) ni fabriquer d'armes nucléaires l'employant. La France, comme le Royaume-Uni avant elle, s'oriente donc vers la technologie des piles atomiques au graphite qui engendrera la filière des réacteurs uranium naturel graphite gaz (UNGG)[28]. Il s'agit d'un type de réacteurs utilisant l'uranium naturel comme combustible, le graphite comme modérateur de neutrons et le gaz carbonique comme fluide caloporteur vers les turbines et pour le refroidissement du cœur. Outre de l'électricité, ces réacteurs produiront, pour un coût annoncé trois fois inférieur à celui de l'uranium hautement enrichi[43], du plutonium en assez grande quantité pour permettre par la suite un programme militaire ou un programme civil de réacteurs surgénérateurs[44],[45].

Vue du site nucléaire de Marcoule. Les réacteurs G2 et G3 sont à droite de l'image.

Le plan Gaillard prévoit la construction de deux réacteurs, dont les travaux commenceront en 1955, complétés plus tard par un troisième. Le premier réacteur (G1) divergera le 7 janvier 1956[46] sur le Site nucléaire de Marcoule. Refroidit par air, il s’agit encore d’un équipement prototype de puissance limitée (40 MWt) qui produit moins d’énergie électrique qu'il n'en consomme. Les deux suivants, G2 en 1958 et G3 en 1959, sont plus puissants (150 MWt) et constitueront la tête de série de la filière UNGG[45].

Face aux besoins nouveaux en combustible, de nouvelles mines d'uranium sont ouvertes en Vendée sur le site de Fleuriais, à Mortagne-sur-Sèvre [47], et dans le Forez[48] en plus de celles du Limousin, déjà en exploitation[49],[50]. Fin 1956, la production de minerai s'élèvera à 175 tonnes en uranium contenu[45].

Des facteurs multiples mènent à la bombe[modifier | modifier le code]

Si le plan quinquennal de 1952 ouvrit la voie à la bombe nucléaire française, la décision de sa fabrication ne fut pas prise alors. En fait, l'utilisation du nucléaire à des fins militaires ne sera prise par la France qu'en 1954, sur la base[42] :

  • de la défaite de Diên Biên Phu. Face à l'encerclement des troupes françaises à Diên Biên Phu, en mars 1954, le Comité de Défense restreint demanda aux États-Unis l'utilisation de l'arme atomique, demande que la Maison Blanche ignora. Il apparut ainsi que l'alliance militaire avec les États-Unis ne pouvait garantir totalement les intérêts français ;
  • du traité concernant la Communauté européenne de défense (CED) et qui interdisait aux États membres d'entreprendre un programme nucléaire militaire indépendant. Ce traité, bien que rejeté par le parlement français en août 1954 après quatre ans de débats, mit en avant la nécessité de prendre une décision ;
  • d'un changement de stratégie de l'OTAN, en faveur de représailles massives et précoces par l'emploi de l'arme atomique. Dans ce contexte, les chefs d'état-major des armées françaises se prononcèrent en septembre 1954 pour un armement atomique national intégré à l'OTAN.

En parallèle, à partir de mars 1954, le général Paul Ély mit en avant auprès de René Pleven (ministre de la Défense) l'importance de l'arme nucléaire pour la puissance exercée par une nation au niveau mondial. Il se basait sur l'avis des chefs d'état-major, sur les capacités du CEA et sur les ressources en plutonium développées par le plan quinquennal de 1952[51]. Le général Ely préconisa que[51] :

  • du personnel militaire soit associé au CEA ;
  • le budget du CEA soit augmenté et placé sous contrôle de la Défense nationale ;
  • un comité militaire spécial interarmées soit créé.

Il faut ajouter à ces éléments l'explosion de la première bombe nucléaire britannique en octobre 1952 qui avait remis en cause le leadership de la France en Europe.

Des débuts secrets à la décision de faire des essais (1954-1958)[modifier | modifier le code]

C'est en fait le gouvernement de Pierre Mendès France qui se prononça en faveur du développement d'un programme nucléaire militaire français après le rejet de la CED par l'Assemblée nationale française le 30 août 1954. Mendès-France, alors président du Conseil, avait des avantages politiques à lancer une première tranche de travaux menant à un tel programme, sachant que la décision finale de construire une bombe atomique serait prise plus tard[51]. Le 26 octobre 1954, il signe un décret secret créant la Commission Supérieure des Applications Militaires de l’Énergie Atomique (CSMEA). Le 4 novembre 1954, il signe un autre décret secret, créant le Comité des Explosifs Nucléaires (CNE)[51]. Au contraire du CNE, la CSMEA n’eut jamais à se réunir. Le CNE, comme le CEA, dépendait étroitement du président du Conseil.

Le 24 décembre 1954, le CNE remis à Pierre Mendès-France un projet de programme atomique militaire qui intégrait[51] :

  • la réalisation de deux réacteurs nucléaires de type G2 pour produire 70 à 80 kg/an de plutonium ;
  • la création du Bureau d'Études Générales (BEG) pour mettre sur pied et gérer les équipes scientifiques et techniques ;
  • la création d'un centre d'essais pour mettre au point les dispositifs de mesure à utiliser lors des essais réels ;
  • la création d'un centre d'essais au Sahara: le Centre d'expérimentations militaires des oasis ;
  • la création d'un réseau de détection permanent des essais ;
  • l'étude de la séparation isotopique.

Le 26 décembre 1954, Pierre Mendès-France convoqua une réunion d'experts. Les conclusions, longtemps débattues, apparaissent avoir été[51] :

  • le lancement secret d'un programme de fabrications d'armes nucléaires ;
  • le lancement d'un programme de sous-marins atomiques ;
  • le projet d'une décision soumise au conseil des ministres.

Cette dernière décision ne fut jamais soumise à cause de la chute du Cabinet Mendès-France quelques semaines plus tard.

Le rôle de Pierre Mendès-France[modifier | modifier le code]

Dans les années 1970, Pierre Mendès France nia son rôle dans le lancement du programme atomique nucléaire : ce n'était qu'un pas vers la bombe atomique et, s'il avait poursuivi sa fonction de président du Conseil, il aurait pu décider librement dans les années suivantes pour ou contre la fabrication effective de la bombe atomique[51]. Selon Pierre Mendès-France, la décision de décembre 1954 était uniquement politique : la France entendait faire pression sur l'URSS et les États-Unis pour qu'ils renoncent aux essais, tout en gardant la possibilité à la France, en cas de poursuite des essais, de mettre en œuvre son propre programme nucléaire militaire.

Pierre Mendès-France a toutefois ouvert la voie au programme nucléaire militaire français à la fin de l'année 1954, même s'il s'agissait en premier lieu d'une arme diplomatique pour de futures négociations. Il semble aussi que ses déclarations des années 1970 soient liées à des fins de politique intérieure, son électorat et ses militants étant pacifistes[51].

Le CEA est organisé pour la bombe[modifier | modifier le code]

Le BEG, ancêtre de la Direction des Applications Militaires (DAM), est créé au sein du CEA le 28 décembre 1954[52]. Le 1 mars 1955, le général Albert Buchalet en prend la direction et reçoit l'ordre oral de fabriquer la bombe, puis le 20 mai un protocole secret est signé entre les Armées et le CEA[53]. Le ministre chargé de l'Énergie atomique Gaston Palewski fait porter le budget quinquennal du CEA de 40 à 100 milliards de francs, inscrivant le programme militaire nucléaire français dans la durée[54].

Dès la fin de l'année 1954, le CEA dispose d'un terrain 30 hectares à Bruyères-le-Châtel (près d’Arpajon), financé par des fonds du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE). À partir de juillet 1955, il accueille le centre d'études du BEG, la première équipe scientifique arrivant en juillet 1956[51]. Des études de détonique sont entreprises au Fort de Vaujours dès 1955, après intégration au CEA des spécialistes en la matière du Service des poudres de l’Armée[55]. Enfin des études de neutronique et de criticité sont entreprises dans un centre spécialisé à Valduc et à Moronvilliers dès 1957[56].

Le programme étant sous la direction du CEA, et malgré leurs résistances, les militaires ne purent que reconnaître le leadership du CEA[51]. Ainsi, ce n'est qu'en 1958, sous contrainte du général de Gaulle, que les ingénieurs de la section atomique de la Direction des Études et Fabrications d'Armement (DEFA, créée en 1951) intégrèrent le BEG. Ce sont eux qui trouveront la solution de l'amorçage neutronique qui sera utilisé dans l'essai atomique de février 1960[51].

Lors de la crise du canal de Suez, l'URSS est la première nation à utiliser diplomatiquement le chantage atomique, le maréchal russe Nikolaï Boulganine menaçant Paris et Londres d'intervenir avec des fusées intercontinentales à tête nucléaire si les deux pays ne mettent pas fin à leur expédition. Aussi, à la fin de 1956, Guy Mollet décide d'accélérer le programme nucléaire français et de le développer en dehors des États-Unis[57].

Un pas important est franchi avec la décision ministérielle du 11 avril 1958 de Félix Gaillard prescrivant de préparer une première série d'explosions nucléaires expérimentales qui doivent intervenir au cours du premier trimestre 1960 au Sahara algérien[58],[59]. Cette décision fut confirmée, dès son retour au gouvernement, par le général de Gaulle[51].

Officialisation du programme nucléaire militaire (1958)[modifier | modifier le code]

Ce n'est qu'en 1958 que le programme nucléaire militaire français fut officialisé par le général de Gaulle. Avant 1958, les présidents du Conseil (Pierre Mendès France, Edgar Faure et Guy Mollet) tenaient un double-discours qui ne doit pas minimiser les décisions prises entre temps. Ainsi, en 1955, le programme nucléaire français fut doté d'un budget spécifique, l'inscrivant dans la durée[51]. Le 5 juillet 1958, de Gaulle prévient le Secrétaire d'État américain John Foster Dulles : « Tout s'organise en fonction de la force atomique. Cette force, vous l'avez […] Nous sommes très en retard sur vous […] Une chose est certaine : nous aurons l'arme atomique »[60].

De la Quatrième à la Cinquième République[modifier | modifier le code]

Si le succès du programme nucléaire militaire français eu lieu sous la Cinquième République, c'est bien sous la Quatrième, et de manière secrète, qu'il commença. Sous la IVe République, l'arme nucléaire française était vu, par les responsables politiques français, comme intégrée à l'OTAN . Sous la Ve République, l'arme nucléaire sera la garante de l’indépendance nationale vis-à-vis de l'OTAN. Cependant, la volonté de retrait des instances militaires intégrées de l'organisation, notifiée au président américain Johnson en 1965, aura pour objectif de renforcer la place de la France et pas de couper les liens avec ses alliés, ni de disloquer l'alliance[51]. Pour de Gaulle : « Les armements nucléaires américains demeurent la garantie essentielle de la paix mondiale. [...] Mais il reste que la puissance nucléaire américaine ne répond pas nécessairement et immédiatement à toutes les éventualités concernant l'Europe et la France. »[61]

Le programme d'essais nucléaires (1960-1996)[modifier | modifier le code]

Les premiers essais en Algérie (1960-1966)[modifier | modifier le code]

Les essais aériens à Reggane[modifier | modifier le code]

Le premier essai nucléaire français, Gerboise bleue, fut effectué le sur le champ de tir créé à Reggane, au centre du Sahara algérien, à 600 kilomètres au sud de Bechar. Deux autres tirs (Gerboise blanche et Gerboise rouge) ont été effectués la même année à partir de tours située plus précisément à Hamoudia, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Regganne.

Le rapport annuel du CEA de 1960 montre l'existence d'une zone contaminée de 150 km de long environ.

À la suite immédiate du putsch des généraux () (ou « putsch d'Alger »), le gouvernement français a ordonné la détonation du (Gerboise verte) afin que l'engin nucléaire ne puisse tomber dans les mains des généraux putschistes[62].

Les essais en galerie au Hoggar[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : In Ecker et Accident de Béryl.

La France doit abandonner les essais aériens à la faveur d'essais souterrains, moins polluants. Le site choisi, In Ecker (Sahara algérien), se trouve au sud de Reggane et à environ 150 km au nord de Tamanrasset. Les tirs sont réalisés en galerie, celles-ci étant creusées horizontalement dans un massif granitique du Hoggar, le Tan Afella. Ces galeries se terminaient en colimaçon pour casser le souffle des explosions et étaient refermées par une dalle de béton. Elles devaient permettre un bon confinement de la radioactivité.

Le , la France réalise son premier essai nucléaire souterrain. Mais le 1er mai 1962, lors du deuxième essai souterrain, un nuage radioactif s'échappa de la galerie de tir. C'est l'accident de Béryl (du nom de code de l'essai).

De novembre 1961 à février 1966, treize tirs en galerie ont été effectués dont quatre n'ont pas été totalement contenus ou confinés (Béryl, Améthyste, Rubis, Jade). Malgré cela, ce système donnait satisfaction mais les Accords d'Évian ayant prévu que la France devait abandonner ses expériences au Sahara, l'État français a dû se mettre à la recherche d'un autre site.

Le centre d'expérimentation du Pacifique (1966-1996)[modifier | modifier le code]

Vue des bunker protégeant l'instrumentation sur l'atoll de Moruroa par un satellite espion américain KH-7 (26 mai 1967).

Les essais aériens[modifier | modifier le code]

Le a lieu le premier essai nucléaire aérien sur l'atoll de Moruroa en Polynésie française.

Deux ans plus tard, le , a lieu le premier essai d'une bombe H sur l'atoll de Fangataufa du nom de code Opération Canopus.

Au total, 46 essais nucléaires aériens furent réalisés en Polynésie, faisant intervenir plusieurs techniques :

  • les essais sur barges ;
  • les essais sous ballons captifs ;
  • les largages à partir d'avions qui permettent de reproduire les conditions réelles de façon assez proche ;
  • les essais de sécurité afin de vérifier que les bombes n'explosent pas tant quelles ne sont pas amorcées. En principe, ces essais ne provoquent pas d'explosion ;

Le nuage radioactif consécutif à l'essai « centaure » a effectivement touché Tahiti, le 19 juillet 1974. Des précipitations de forte intensité, conjuguées aux effets du relief, conduisirent à des dépôts au sol, hétérogènes en termes d'activités surfaciques : à Hitia'a sur le plateau de Taravao, et au sud de Teahupoo.

Le retour aux essais souterrains[modifier | modifier le code]

De 1975 à 1996, la France a réalisé 146 essais souterrains en Polynésie : dans les sous-sols et sous les lagons des atolls de Moruroa et Fangataufa.

Le est signé le Traité de Rarotonga (Îles Cook), déclarant le Pacifique Sud zone dénucléarisée. La France ne s’y est pas associée. Le 15 juillet 1991 est lancé le dernier essai français dans le Pacifique avant le moratoire d’un an décidé par le président François Mitterrand le 8 avril 1992, et renouvelé.

Le le président Jacques Chirac rompt le moratoire et ordonne la réalisation d'une dernière campagne d'essais nucléaires dans le Pacifique. Cette ultime campagne a pour but de compléter les données scientifiques et techniques pour passer définitivement à la simulation.

Ces essais nucléaires, au nombre de six, prennent fin par un dernier essai le à Fangataufa[63].

Le développement de la force de dissuasion (1960- )[modifier | modifier le code]

La Une du no 64 du bulletin Échos Sud-Aviation de novembre 1969, avec photo d'un prototype d'un corps de rentrée d'un MSBS M1.

Le général de Gaulle définit les moyens d'une dissuasion française autonome le 3 novembre 1959 lors d'une conférence à l'École militaire. L’indépendance militaire du pays repose selon lui sur « une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n'importe où. Il va de soi qu'à la base de cette force sera un armement atomique »[64]. La doctrine encadrant la mise en œuvre de ces moyens n'est alors pas encore clairement définie[65].

En 1959 est créée la Société d'étude et de réalisation d'engins balistiques (SEREB), le mandataire de l'État et maître d'œuvre des futurs systèmes d'armes de la Force nucléaire stratégique (FNS). Un an plus tard, la SEREB collabore avec les sociétés Nord-Aviation et Sud-Aviation et établit les programmes des « Études balistiques de base » (EBB), dits des « Pierres Précieuses ». Ils sont destinés à acquérir les technologies nécessaires à la réalisation de la FNS. C'est aussi en 1959 que le premier bombardier Mirage IV, construit par Dassault, est présenté en vol au général de Gaulle lors du salon du Bourget, à peine trois années après la signature du projet.

Le premier essai nucléaire français, dans le Sahara algérien, est suivi en 1961 par l'essai en vol de la fusée AGATE, première de la série des « Pierres précieuses », au Centre d'essais d'engins spéciaux à Colomb-Béchar en Algérie française.

Stratégie du faible au fort[modifier | modifier le code]

Si ces armes nouvelles sous commandement strictement français garantissaient une autonomie stratégique elles n’étaient pas suffisantes car la France, n'ayant pas les moyens d'égaler l'Union Soviétique en termes d'armement nucléaires et conventionnels, devait toujours se reposer sur le soutient américain pour garantir sa sécurité[66]. Dans cette perspective les armes nucléaires françaises auraient pu servir de « détonateur » aux armes américaines en cas de conflit, obligeant un président américain réticent à aider ses alliés. Dans le cadre d'un commandement occidental intégré, les États-Unis auraient été ainsi forcés de consulter les français pour toute prise de décision, affirmant le statut de grande puissance de la France voulu par de Gaulle[67]. Ce statut impliquait cependant que le pays se dote d'un arsenal nucléaire aussi varié que celui des deux grands; comme le formula Jacques Chirac :« Nous ne voulons laisser à personnes le monopole de telle ou telle catégorie d'armes »[68]. Mais le coût d'une telle entreprise nécessitait une doctrine d'emploi compatible avec les moyens nationaux.

La doctrine française de représailles nucléaires immédiates et totales, inspirée de la doctrine de représailles massives (massive retaliation), est définie en 1963[65]. Cette doctrine de « suffisance », en trois points, s'oppose à la doctrine américaine de riposte graduée (flexible response) adoptée par l'administration Kennedy :

  • dés 1961, il est demandé aux futures Force aériennes stratégiques (FAS) d'être en mesure « d’infliger à l’URSS une réduction notable, c’est-à-dire environ 50 %, de sa fonction économique » ;
  • dans la foulée, la priorité est donnée à la stratégie « anti-cités », liée à l'idée de la dissuasion « du faible au fort », réputée être « la plus dissuasive et la moins coûteuse pour une puissance moyenne comme la France ». Cette stratégie se refuse à limiter les destructions aux moyens offensifs adverses (stratégie « anti-forces ») car cela entraînerait une guerre nucléaire contre la France métropolitaine qu'elle ne peut survivre ;
  • la FAS doit être capable d'exercer les dommages en toutes circonstances, y compris de rétorsion « en second » et ne nécessite pas pour elle de disposer de moyens d’alerte avancée, type AWACS ou BMEWS, en particulier parce que l'adversaire majeur (l'Union Soviétique) est clairement identifié[69].

Les Mirage IV (1964)[modifier | modifier le code]

Un Mirage IV A de l'escadron de bombardement EB 1/91 "Gascogne" basé a la base aérienne 118 Mont-de-Marsan, 1986.
Article détaillé : Forces aériennes stratégiques.

L'année 1964 marque le début de la permanence de la dissuasion nucléaire française. En effet, le 14 janvier, les Forces aériennes stratégiques sont créées. En février, le premier Mirage IV et le premier avion ravitailleur C-135F arrivent dans les forces. En octobre, la première prise d'alerte par un Mirage IV, armé de la bombe AN-11, et un avion ravitailleur C-135F a lieu sur base aérienne de Mont-de-Marsan (40). Le trio arme nucléaire (AN-11), avion vecteur (Mirage IV) et avion de projection (ravitailleur) est alors opérationnelle.

Au printemps 1966, avec 9 escadrons de Mirage IV, l'ensemble de la 1re composante de la force de dissuasion est réalisée. En 1973, 60 Mirage IV répartis sur neuf bases sont en alerte[70].

La triade nucléaire (1971)[modifier | modifier le code]

Le Redoutable, 1er sous-marin nucléaire lanceur d'engins français.

En 1963, le gouvernement français opte pour la réalisation de deux nouveaux systèmes d'armes stratégiques, terrestre et naval, en complément des Mirages IV :

La première unité opérationnelle de 9 missiles S2 de la Base aérienne 200 Apt-Saint-Christol sur le plateau d'Albion est mise en service le 2 août 1971, la seconde le 23 avril 1972[71].

Le entre en service le sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE): Le Redoutable.

Les armes nucléaires tactiques (1972)[modifier | modifier le code]

Le déploiement d'armes nucléaires tactiques françaises venait combler le vide laissé dans l'équipement de l'Armée de terre par le retrait en 1966 des missiles américains Honest John mais compromettait la stratégie nationale du tout ou rien. Leur rôle précis ne sera définit que sous la présidence de François Mitterrand. Ces armes tactiques seront alors nommées "pré-stratégiques" car elles auraient été utilisées comme ultime avertissement à l'ennemi, en cas d'invasion inarrêtable par des moyens conventionnels, avant les frappes stratégiques[72].

En octobre 1972, deux escadrons de Mirage IIIE de la 4e escadre de chasse de la Force aérienne tactique (FATac) se voient confier la mission nucléaire tactique avec l’arrivée de la bombe AN- 52[73]. Le , deux escadrons de SEPECAT Jaguar de la 7e escadre de chasse sont déclarés officiellement nucléaires tactiques. Ils seront rejoints dans cette mission par un troisième escadron le . Un escadron abandonnera ce rôle à partir du suivi par les 2 derniers le [74].

Le , le premier des cinq régiments de missiles Pluton entrent en service dans l'armée de terre française.

Le , le porte-avions Clemenceau reçoit, à la suite d'une IPER, la qualification nucléaire n local spécial pour l'embarquement de quatre ou cinq armes nucléaires AN-52 pouvant être utilisé par les Super-Étendard de la Marine nationale y fut aménagé[75]; entre 1980 et 1981, c'est le Foch qui est à son tour aménagé dans cette fonction pour une prise opérationnelle de service le 15 juin 1981 [76],[77].

La troisième force nucléaire mondiale (1980)[modifier | modifier le code]

Un missile S3 au musée du Bourget.

Durant les années 1980, la Force de frappe atteint son maximum avec plus de 500 ogives nucléaires réparties sur :

Le Bulletin of the Atomic Scientists estime un pic de 540 ogives en 1992 et un total de 1 260 armes construites depuis 1964[80]

Réduction et modernisation de l'arsenal (depuis 1991)[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Tir froid et Simulation (programme nucléaire).

Le , le Président de la République, François Mitterrand, annonce le retrait anticipé des missiles Pluton dont les derniers seront désactivés le .

Le , le président Mitterrand annonce la mise en place d'un moratoire sur les essais nucléaires. Le , nouvellement élu, le président Jacques Chirac déclare que huit essais nucléaires auront lieu de septembre 1995 à janvier 1996. Ces essais ont pour but de récolter assez de données scientifiques pour simuler les futurs essais. Une vague de contestation internationale a lieu. Le , dans un communiqué, la présidence annonce, après le sixième essai (qui a eu lieu le 27 janvier sur l'atoll de Fangataufa en Polynésie) sur les huit prévus à l'origine, que la France met fin aux essais nucléaires. Avec ce dernier tir, c'est 210 explosions qui ont été réalisées par la France depuis l'acquisition de l'arme atomique en 1960.

Après la fin de cette dernière campagne de tests, la France signe le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) le 24 septembre et démantèle ses installations de tests dans le Pacifique. Le Parlement ratifie le TICE le , engageant ainsi la France à ne plus jamais réaliser d'essais nucléaires.

En 1996, les 18 silos de missiles sol-sol du plateau d'Albion dans le Vaucluse sont désactivés.

Au début du XXIe siècle, la modernisation des vecteurs continue mais les tests grandeur nature des engins nucléaires ne sont plus possibles. La fiabilité des ogives nucléaires est assurée par des tirs froids dans le cadre du programme Simulation de modélisation des explosions.

Collaborations avec d'autres pays[modifier | modifier le code]

Collaboration avec l'Allemagne fédérale et l'Italie[modifier | modifier le code]

En 1955, la France initia une coopération avec la République fédérale d'Allemagne pour la construction d'une usine d'enrichissement d'uranium. Lors de la conférence de Messine (juin 1955), un élargissement à l'échelle européen fut aussi envisagé par la France. Dans une tentative de faire échouer ce projet, les États-Unis proposèrent de fournir aux pays européens quelques kilos d'uranium enrichi à tarif préférentiel. La France tenta d'élargir cette coopération à l'Italie (accord tri-partite du 28 novembre 1957)[51]. Chaque pays avait son propre objectif :

  • L'Allemagne fédérale cherchait à acquérir un armement nucléaire national. Si, selon les Accords de Paris (1955), la RFA ne pouvait produire des armes nucléaires (mais aussi bactériologiques et chimiques) sur son territoire, il ne lui était pas interdit d'en posséder, à condition qu'elles soient produites à l'étranger. De plus, les accords de Paris n'interdisaient pas à la RFA les recherches dans ce domaine[51]. D'ailleurs, elle possédait un ministre chargé des questions atomiques : Franz Josef Strauß, partisan de l'armement nucléaire de la RFA et futur ministre de la Défense.
  • L'Italie visait la construction d'un armement nucléaire européen, afin de ré-équilibrer les forces au sein de l'OTAN[51] ;
  • La France voulait qu'une usine d'enrichissement soit construite à l'échelle européenne afin de réaliser des économies financières. Poussée par Jacques Chaban-Delmas (ministre de la Défense), cette collaboration devait aussi permettre de diminuer la dépendance vis-à-vis des États-Unis. Elle avait aussi peut-être pour objectif de mettre fin aux accords anglo-américains[51].

Cette collaboration fut interrompue en juin 1958 par l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle[51].

Collaboration avec Israël[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Centrale nucléaire de Dimona.

En 1955, le premier ministre israélien David Ben Gourion manifeste sa volonté de doter l'État israélien de l'arme atomique. L'objectif israélien est d'obtenir, au travers de l'arme atomique, une garantie d'existence et de survie de la part des États-Unis[51]. La constitution du gouvernement socialiste Mollet en février 1956 lui permet d'envisager une collaboration avec la France. Guy Mollet, mu par son idéal socialiste, était très enclin à aider à la survie d'Israël. Or, les armes conventionnelles fournies par la France ne suffiraient pas à Israël pour faire face indéfiniment aux pays arabes[51]. Le 13 septembre 1956, Pierre Guillaumat et Francis Perrin rencontrèrent le professeur Ernst David Bergmann (en) (responsable du programme atomique militaire israélien) et Shimon Peres (représentant le ministre de la défense - et premier ministre - Ben Gourion) afin de parler de la construction d'un réacteur de recherche dans le désert du Néguev[51].

La coopération entre la France et Israël s'accentua avec l'arrivée à la présidence du Conseil de Maurice Bourgès-Maunoury en mai 1957. À la mi-1957, un accord fut conclu pour la construction en Israël d'un réacteur nucléaire équivalent à la pile G1 de Marcoule (production de 10 à 15 kg de plutonium par an). Les travaux débutèrent six mois plus tard à Dimona[51]. Comme la coopération franco-italo-germanique, cette collaboration fut interrompue par l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle qui, en 1961, décide de faire cesser toute aide française concernant l’usine de séparation du plutonium et de terminer la construction du réacteur de Dimona[81].

Collaboration avec l'Afrique du Sud[modifier | modifier le code]

À partir de 1963, un accord entre la France et l'Afrique du Sud[82] permet à la France de s'approvisionner en uranium « libre d'emploi », contournant l'embargo de fait imposé par les États-Unis.

Collaboration avec le Royaume-Uni[modifier | modifier le code]

Contrairement au Royaume-Uni et à la Chine, qui passèrent du stade nucléaire au stade thermonucléaire en cinq et trois ans respectivement, la France mis plus de huit ans (1960-1968) pour faire de même[83]. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette lenteur particulière[84] :

  • Un certain isolement des scientifiques français vis à vis de leurs alliés au début des années 1960, résultat de l'isolement diplomatique de la politique Gaullienne ;
  • Le refus de la jeune élite scientifique française de travailler au service de l'armement nucléaire alors même que la réalisation de la bombe H nécessitait des recherches fondamentales bien plus poussées que pour la bombe A ;
  • Une lutte d'influence entre les directeurs des antennes de la Direction des Applications Militaires du CEA alliée à une organisation verticale, inadaptée à la complexité d'un engin thermonucléaire.

Quand finalement, en avril 1967, la solution à la fusion nucléaire fut trouvée par un jeune ingénieur du nom de Michel Carayol, elle ne fut pas retenue[85].

La bombe H contre l’accès au marché commun[modifier | modifier le code]

Le 18 Juillet 1963, lors de la visite de Pierre Messmer à Londres, le ministre de la défense britannique lui offrit de coopérer en matière nucléaire et de reformer l'OTAN en échange de pouvoir accéder au marché commun européen, ce que de Gaulle refusât[86].

En septembre 1967, la Grande-Bretagne réitéra son offre et, embarras thermonucléaire français oblige, elle fut acceptée. Ainsi Londres livra les secrets de la bombe H par l’intermédiaire du physicien William Cook qui, répondant aux questions des savants français, confirma que la solution proposée par Carayol était la bonne[87].

Traités de Londres[modifier | modifier le code]

Le est signé dans le cadre des traités de Londres un accord de coopération en matière de défense et de sécurité entre la France et le Royaume-Uni, qui prévoit une installation commune à Valduc (France) où sera « modélisée la performance des têtes nucléaire et des équipements associés, afin d’en assurer la viabilité, la sécurité et la sûreté à long terme ». Un centre de développement technologique commun à Aldermaston (Royaume-Uni) soutiendra ce projet[88].

Collaboration avec les États-Unis[modifier | modifier le code]

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis cherchent à empêcher la prolifération nucléaire. Ils tentent d'abord, en vain, de troquer leur aide technique moyennant une coordination aussi étroite que possible pour son emploi éventuel puis favorisent quelque peu le programme français lorsque la crédibilité de leur parapluie nucléaire est mise à mal avec le lancement du premier missile intercontinental soviétique et du Spoutnik en 1957[89]. Ils réalisent par la suite que l'engagement du programme nucléaire français est inexorable et infléchissent leur politique à partir de 1973[82] pour favoriser son développement, bien que l'Atomic Energy Act (en) interdise le transfert de technologies militaires[51].

Années 1950[modifier | modifier le code]

Dans les années 1950 les États-Unis essaient de dissuader la France de construire une bombe atomique. Néanmoins ils fournissent une assistance technique, avec différents niveaux de développement, dans quatre domaines :

  • Visite du champ de tir atomique du Nevada

Dès mai 1955, le colonel Pierre Marie Gallois fait une visite au Site d'essais d'armes atomique du Nevada. En avril 1957, le général Charles Ailleret (commandant interarmées des armes spéciales) y effectuera une autre visite. Cela permit de comprendre l'organisation de tels essais et de valider l'organisation envisagée pour le site d'essais du Sahara[51].

  • Appareils de mesure ultra-rapide

En 1958, grâce aux bonnes relations entre Félix Gaillard (président du Conseil) et Eisenhower, le général Ailleret, le colonel Buchalet et le professeur Yves Rocard (CEA) se rendent aux États-Unis dans le cadre de la mission Aurore. Une bonne partie de la mission fut consacrée à des réunions qui cherchaient apparemment à dissuader la France de construire une bombe atomique. Toutefois, des réunions techniques permirent à la délégation française d'en apprendre plus sur les appareils de diagnostic de l'explosion. Et finalement, des appareils d'électronique ultra-rapide furent ramenés en France, où ils faisaient défaut[51].

  • Uranium enrichi

Un protocole conclu entre les ministères des finances et de la défense le 30 novembre 1956 prévoyait la construction par le CEA d'une usine d'enrichissement de l'uranium. La programmation de cette usine fut officialisé en juillet 1957, par le vote par le parlement du second plan quinquennal de l'énergie atomique. Les travaux débutèrent à l'Usine militaire de Pierrelatte en 1960 et le premier lingot d'uranium faiblement enrichi fut obtenu en janvier 1960[51].

Le 25 décembre 1957, Pierre Guillaumat (administrateur général du CEA) rencontra l'amiral Elliott B. Strauss (en) au sujet de la fourniture d'uranium enrichi pour construire un réacteur nucléaire de sous-marin. Les États-Unis fournirent bien de l'uranium enrichi, ce qui permit au prototype de réacteur nucléaire de sous-marin, construit au Centre de Cadarache, de diverger en août 1964. Mais les États-Unis ne s'engagèrent pas à fournir de l'uranium enrichi pour le moteur de sous-marin lui-même. De plus, l'amiral Strauss chercha à dissuader le CEA de construire sa propre usine d'enrichissement de l'uranium. La coopération dans ce domaine fut donc très limitée[51].

  • Information ouverte

Le rapport Smyth, publié le 16 août 1945 par le gouvernement américain, fut une bonne source d'information pour les Français. Ce rapport montrait comment les Américains avaient fait pour réussir à construire leurs bombes atomiques[51]. Les « conférences des Nations Unies sur les utilisations pacifistes de l'énergie atomique »[90] apportèrent aussi des informations utilisables. La première conférence (août 1955) s'accompagna, côté américain, de la déclassification de nombreux documents fournissant des informations plutôt théoriques. La seconde conférence (septembre 1958) fournit des informations plus pratiques, en particulier sur la notion de masse critique[51].

Années 1960[modifier | modifier le code]

Armement nucléaire américain au service de l'OTAN[modifier | modifier le code]

Dans les années 1960, les forces françaises eurent l'occasion de s'exercer au maniement d'armes nucléaires avec des armes tactiques américaines sous double clefs dans le cadre de l'OTAN. Les divisions mécanisées modèle 59 eurent chacune deux batteries de deux missiles Honest John à partir de juillet 1960, soit 20 lanceurs au total (1965) en service jusque 1966[91]; les 520 et 521e Brigade d’Engins des Forces françaises en Allemagne dans le Bade-Wurtemberg déployèrent huit batteries de missile sol-air Nike-Hercules de 1960 à 1966[92] et les avions F-100 Super Sabre de la 11e escadre de chasse de l'armée de l'air française, emportèrent des bombes tactiques entre 1963 et 1964[93].

Années 1970[modifier | modifier le code]

Généralités[modifier | modifier le code]

Les relations franco-américaines étaient au plus bas en 1966, lorsque le président de Gaulle retira la France de la structure militaire de l'OTAN. L'amélioration des relations avec la France fut un des objectifs de la politique étrangère du président Richard Nixon. L'administration Nixon inversa ainsi la politique américaine d'opposition au programme nucléaire français[94].

En conséquence, au début des années 1970, les États-Unis prirent l'initiative de discussion avec la France sur le nucléaire militaire. Ces discussions étaient aussi un moyen pour les Américains d'en apprendre plus sur l'arsenal nucléaire français. De plus, l'amélioration de la force nucléaire française renforcerait la position stratégique des États-Unis face à l'Union soviétique[94]. En plus d'être censées gardées secrètes au niveau international, ces discussions, puis l'aide apportée, se firent sans en informer ni le Congrès américain, ni le Département d'État. En effet, l'Atomic Energy Act (en) interdisait le transfert de technologies des armes nucléaires. Toutefois, les Américains tinrent informés les Britanniques des développements faits en France.

Finalement, cette aide, bien que limitée, permit des économies de temps et d'argent au programme nucléaire militaire français. Elle se poursuivit sous l'administration Ford. Elle resta inconnue du public jusqu'en 1989, lorsque Richard Ullman publia son article « The Covert French Connection » dans la revue « Foreign Policy »[94].

Le 26 mai 2011 un archiviste des National Security Archives, William Blurr, conjointement avec le Nuclear Proliferation International History Project, publie un rapport confirmant dans ses grandes lignes l'article publié vingt ans plus tôt par Ullman. Ce rapport, issu de documents déclassifiés, montre que la coopération américano-française était plus précoce que ce qu'affirmait l'article d'Ullman[95].

Déroulement[modifier | modifier le code]

La visite de Georges Pompidou à Washington en février 1970[96],[97] fut l'occasion du redémarrage des relations franco-américaines. Pompidou avoua la faiblesse stratégique de la France et la possibilité que les missiles nucléaires français ne soient pas capable d'atteindre leurs cibles. Si Pompidou ne demanda pas directement d'aide américaine, il fit remarquer que le “comité franco-américain pour les échanges technologiques“ était au point mort. Nixon reconnut que la « question nucléaire » pourrait faire le sujet de discussions sur la coopération. À la suite, le secrétaire de la Défense Melvin Laird suggéra de fournir à la France des informations sur l'amélioration de la sûreté des missiles et sur les matériaux pour la phase de rentrée atmosphérique. Il était plus circonspect sur le transfert de la technologie de navigation astronomique[94].

Missiles M45 et M51 dans des coques de SNLE (type Redoutable, à gauche) et de SNLE-NG (type Triomphant, au milieu), Trident II américain à droite

En juin 1970, l'Assistant Secretary of Defense for Research and Engineering John S. Foster, Jr. effectua un voyage à Paris pour y rencontrer le délégué général pour l'armement au ministère des armées Jean Blancard. Une liste des demandes françaises fut soumise. Elle portait sur le développement de missiles terrestres et sous-marins, tel que les techniques de fabrication, la fiabilité des moteurs à propergol solide ou les matériaux résistants aux effets atomiques pour les véhicules de rentrée atmosphérique. Foster fit clairement savoir qu'il n'y aurait pas d'aide sur la technologie de navigation astronomique, mais que cela pouvait être possible sur le guidage inertiel des missiles sous-marins[94].

La Maison-Blanche pris presque une année pour statuer sur la demande française car elle souhaitait tout d'abord passer en revue la politique d'aide militaire à la France. La réponse ne pouvait pas être négative car c'était les États-Unis qui avaient pris l'initiative des pourparlers sur les missiles de 1970. Aussi, en mars 1971, Nixon approuva un programme d'aide minimum : les États-Unis assisteraient la France pour l'amélioration des systèmes existants mais pas pour le développement de nouveaux systèmes. Cette réponse fut transmise par le département d'État et le ministère de la Défense en avril 1971[94].

Une délégation menée par Foster fit une seconde visite en France en juin 1971. Les discussions portèrent sur les moyens pour Washington d'aider le programme de missiles nucléaire français. Les Français demandèrent de l'assistance sur l'amélioration de la sûreté et de l'opérationnalité au travers d'un appui sur des problèmes techniques allant de la propulsion aux connecteurs électriques. Une règle de fonctionnement fut arrêtée : les Français feraient parvenir des descriptions de leurs problèmes techniques et les Américains les conseilleraient. La délégation américaine fut conduite à Bordeaux pour visiter les installations de production de missiles et voir les missiles eux-mêmes. Les Français étaient apparemment satisfaits des échanges techniques autorisés par Nixon en 1971[94].

En juillet 1972, le ministre de la Défense Michel Debré effectua une visite officielle aux États-Unis. Alors que la presse spécula sur l'éventualité de discussions sur la coopération nucléaire, Debré nia ce point et, à l'époque, aucune information sur ces discussions ne parut dans la presse. Lors d'une réunion avec Henry Kissinger, Debré demanda la fourniture de renseignements sur les missiles antibalistiques de l'URSS. Kissinger y était favorable, mais considérant que l'Administration pourrait s'y opposer, suggéra que l'ambassadeur français ne formule pas de demande officielle. Les fonctionnaires du département d'État avaient été tenus à l'écart des discussions de Debré avec la Maison-Blanche et le Pentagone. Ils apprirent cependant qu'une nouvelle liste de demandes avait été transmise à Foster et que ces demandes portaient sur des sujets très sensibles (miniaturisation des têtes nucléaires, mode d'utilisation des sous-marins nucléaires lanceur d'engins, etc.)[94].

Après la visite de Debré, les Français continuèrent à demander plus d'informations. En mars 1973, suivant les conseils de Melvin Laird, Richard Nixon autorisa le transfert d'informations sur :

  1. les simulateurs des effets nucléaires (et la vente de petits simulateurs) ;
  2. les techniques de durcissement des missiles et des véhicules de rentrée ;
  3. les missiles antibalistiques soviétiques.

Foster suggéra de fournir aussi des informations sur les systèmes d'alerte précoce afin de renforcer le caractère dissuasif de la force nucléaire française[94].

Les présidents Nixon (gauche) et Pompidou (droite) lors du sommet en Islande

À la fin mai 1973, lors d'une rencontre en Islande entre Kissinger, Nixon et Pompidou[98], ce dernier demanda que les discussions, jusqu'alors limitées à la technologie des missiles, soient étendues aux technologies des armes nucléaires. En conséquence, le nouveau ministre des Armées Robert Galley se rendit aux États-Unis pour des discussions secrètes avec Kissinger et le nouveau secrétaire de la Défense James Schlesinger. Galley expliqua à Kissinger que la France souhaitait des informations sur :

  1. la pénétration des missiles, incluant le durcissement des véhicules de rentrée, l'aide à la pénétration et les missiles à ogives multiples pour les sous-marins ;
  2. la taille et la masse des détonateurs accélérés ;
  3. la réalisation d'essais souterrains aux États-Unis.

Il s'agissait pour les Français de développer une nouvelle génération de missiles[94].

Afin d'éviter d'avoir à demander l'autorisation du Congrès américain (et ainsi contourner l'Atomic Energy Act (en)), Kissinger et Galley s'accordèrent pour que les États-Unis s'en tiennent à du « conseil par la négative» (sans que l'on sache qui proposa ce type d'accord), c'est-à-dire que les Américains se contenteront de critiquer les idées soumises par les Français. Ces discussions se poursuivirent pendant 4 ans. Elles devaient rester secrètes afin de ne pas compliquer les relations entre les États-Unis et ses autres alliés qui auraient alors pu demander le même traitement. Ni le département d'État, ni le Congrès, n'en eurent connaissance[94].

Les têtes multiples d'un missile américain Minuteman

Un missile balistique peut porter plusieurs ogives permettant de frapper des objectifs différents dans une même zone. Si Kissinger était conscient des limites du programme français et de l'intérêt que la France pouvait jouer en termes de dissuasion, Il décida cependant de modérer le transfert des informations afin de donner l'impression aux Français que les discussions avec Galley avait fait un pas en avant. Toutefois, au début de l'année 1975, les Français s'inquiétèrent de la lenteur du retour d'informations. Les Américains répondirent qu'il n'y avait rien d'anormal et que c'était simplement dû à l'analyse détaillée de leurs demandes. Certaines demandes étaient de toute façon difficile à satisfaire, telle l'utilisation du site du Nevada pour des essais souterrains. Sur ce point, à la mi-1975, le président Ford demanda tout de même d'étudier les possibilités d'aider les Français à conduire des essais souterrains. Il autorisa aussi un programme d'assistance qui incluait :

  1. l'amélioration de la sécurité, de l'opérationnalité et de la diminution de la vulnérabilité nucléaire des missiles stratégiques ;
  2. le durcissement des missiles et des véhicules de rentrées ;
  3. les véhicules de rentrées à têtes multiples (à condition qu'ils visent une même cible) ;
  4. les connaissances fondamentales sur le comportement des matériaux liés à la conception des armes nucléaires.

Ford interdit la fourniture d'informations sensibles et l'utilisation du site du Nevada pour y exposer les matériaux des véhicules de rentrée[94].

Le flux d'informations continua à rester limité. Quelques mois plus tard, le président Valéry Giscard d'Estaing s'en inquiéta auprès de Ford et Kissinger. Kissinger l'expliqua par les réticences du Pentagone et le fait que le Congrès verrait d'un mauvais œil que la Maison-Blanche autorise l'exportation d'ordinateurs performants. Si la décision sur les ordinateurs dut attendre plusieurs mois, l'assistance fut effective sur les technologies des essais souterrains, les véhicules de rentrée à têtes multiples et la vulnérabilité des sous-marins[94].

Depuis les années 1980[modifier | modifier le code]

Les coopérations des années 1980 et 1990 restent encore très peu connues, tout comme le contenu de l'accord de coopération nucléaire entre la France et les États-Unis décidé par Jacques Chirac et Bill Clinton en 1996[94].

Notes et références[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Articles[modifier | modifier le code]

  • Dominique Mongin, « Genèse de l’armement nucléaire français », Revue historique des armées, no 262,‎ , p. 9-19 (lire en ligne)
  • Alain Mallevre, « L’Histoire de l’énergie nucléaire en France de 1895 à nos jours », L’écho du Grand Rué, Association des retraités du CEA, no 133,‎ (lire en ligne)
  • Dominique Mongin, « Aux origines du programme atomique militaire français », Matériaux pour l'histoire de notre temps, vol. 31, no 1,‎ , p. 13-21 (lire en ligne)

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Pierre Billaud, La grande aventure du nucléaire militaire français : Des acteurs témoignent, Paris, L'Harmattan , coll. « Diplomatie et stratégie », , 420 p. (ISBN 978-2343095028)
  • Jacques Villain, La Force nucléaire française : L'aide des États-Unis, Éditions Institut de stratégie comparée,
  • Francois Heisbourg, Les armes nucléaires ont-elles un avenir ?, Odile Jacob, , 160 p. (ISBN 2738126294). 
  • André Bendjebbar, Histoire secrète de la bombe atomique française, le cherche midi, , 400 p. (ISBN 2-86274-794-7). 
  • Paul Reuss, L'épopée de l'énergie nucléaire : une histoire scientifique et industrielle, Paris, EDP Sciences, coll. « Génie Atomique », , 167 p., poche (ISBN 978-2-86883-880-3, LCCN 2007459192, lire en ligne)
  • (en) Beatrice Heuser, NATO, Britain, France and the FRG : Nuclear Strategies and Forces for Europe, 1949–2000, Springer, , 256 p. (ISBN 9780230377622, lire en ligne). 
  • Jacques Villain, La Force de dissuasion française : Genèse et évolution, Larivière,
  • Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery, Les Servitudes de la puissance, Flammarion, coll. « Nouvelle bibliothèque scientifique », , « Un nucléaire très cartésien » (299-342)
  • (en) Michel de Perrot, European Security: Nuclear or Conventional Defence? : IVth International Colloquium organized by the Groupe de Bellerive, Pergamon, , 374 p. (ISBN 0080313221, lire en ligne). 
  • Spencer R. Weart, La grande aventure des atomistes français : Les savants au pouvoir, Fayard, , 394 p. (ISBN 2213006393, EAN 9782213006390). 

Vidéo[modifier | modifier le code]

  • Yves et Ada Rémy, Histoire des essais nucléaires français : Du désert de la soif à l’île du grand secret  : Partie 1, Partie 2, Partie 3 et Partie 4

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]