Tragédie grecque

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La tragédie grecque est un genre littéraire majeur de la Grèce antique. Sa date de naissance est inconnue : nous savons seulement que le premier concours tragique se déroule en 524 av. J.-C. La première tragédie qui nous soit conservée est les Perses d’Eschyle, représentée en 472 av. J.-C.

Aristote définit la tragédie comme «l'imitation d'une action noble [...] faite par des personnages en action et non par le moyen d'une narration, et qui par l'entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation («catharsis») des émotions de ce genre» (Poétique, 1449b).

Sommaire

[modifier] Étymologie

Le mot vient du grec ancien τραγῳδία / tragoidía, mot que l’on fait habituellement dériver de τράγος / trágos, « le bouc », et de ᾄδω / áidô, « chanter ». Le mot signifierait donc « chant de bouc ».

Une tragédie antique désignait une mise en scène particulière dans laquelle les scènes jouées par les dramaturges (personnages nobles) étaient introduites et liées entre elles par les chœurs composés de personnages anonymes revêtus de peaux de bouc leur apportant cette présence abstraite. La signification du mot a ensuite évolué et l'adjectif τραγικός / tragikós ne signifie, à l’ère classique, que « qui se rapporte à la tragédie, tragique »; En grec moderne, le terme τραγouδία / tragoudía, désigne une chanson, chanson populaire et le mot τραγouδῳ / tragouzo, est le verbe chanter. La notion principale initiale désignant un ensemble de règles de mise en scène a complètement disparu. En revanche, les thèmes développés dans ces τραγῳδία / tragodía trouvant habituellement le dénouement par la mort sont directement à l'origine de la famille de mots français 'tragédie', 'tragique', etc.

Jane Ellen Harrison[1] signale que Dionysos dieu du vin (boisson des couches aisées) s'est substitué tardivement à Dionysos dieu de la bière (boisson des couches populaires) ou Sabazios, dont l'animal emblématique chez les Crétois était le cheval (ou le centaure). Il se trouve que la bière athénienne était une bière d'épeautre, trágos en grec. Ainsi, les « odes à l'épeautre » (tragédies) ont-elles pu être considérées tardivement, par homonymie, comme des « odes aux boucs » (l'animal qui accompagnait le dieu et était associé au vin chez les Crétois).

[modifier] Structure

Elle se compose d’une alternance entre parties parlées, parties chantées et récitatifs (psalmodies accompagnées de musique). Aristote en propose un schéma dans sa Poétique (1452b14) :

  • prologue (parlé) ;
  • πάροδος / párodos (chant d’entrée du chœur) ;
  • épisode (parlé) ;
  • στάασιμον (μέλος) / stásimon (mélos) (chant du chœur sur la scène) ;
  • ἔξοδος / éxodos (sortie du chœur, parlé).

Plusieurs couples épisode–stasimon se succèdent, le plus souvent trois ou cinq. Quelques exemples de pièces peuvent être : l’Antigone de Sophocle ou la Médée d’Euripide... Le schéma d’Aristote est en réalité une simplification : plusieurs tragédies s'en écartent. Ainsi, peut se substituer au stasimon le κομμός / kommós (littéralement, « coup dont on se frappe la poitrine, en signe de deuil »), dialogue chanté par le chœur et un ou plusieurs personnages, mais aussi des duos ou monodies chantés par les acteurs seuls. De même, la longueur des différents éléments peut variée considérablement : dans l’Héraclès d’Euripide, le prologue est très long et la parados courte ; dans Œdipe roi, les trois épisodes sont assez longs alors que le quatrième est très court.

Les dialectes utilisés sont l’ionien-attique (parlé à Athènes) pour les parties parlées ou récitées, et le dorien (dialecte littéraire) pour les parties chantées. Les premières utilisent surtout des rythmes iambiques (trimètre iambique), jugés les plus naturels par Aristote, tandis que les secondes recourent à une grande variété de mètres.

[modifier] Sujets

Oreste poursuivi par les Érinyes, sujet des Euménides d’Eschyle, par Bouguereau, 1862
Oreste poursuivi par les Érinyes, sujet des Euménides d’Eschyle, par Bouguereau, 1862

La matière des tragédies grecques est principalement tirée de la mythologie. L’ensemble des poètes classiques travaillent sur les mêmes grands cycles épiques, comme le Cycle troyen, le Cycle thébain ou le Cycle argonautique. Ainsi, la malédiction des Atrides est illustrée par chacun des trois grands tragiques : les Choéphores pour Eschyle, Électre pour Euripide et Sophocle. De même, Dion Chrysostome atteste de l’existence de trois tragédies narrant les tourments du héros Philoctète.

Le suspense n’a guère de place dans la tragédie grecque : le public connaît déjà toute l’histoire, ses protagonistes et ses rebondissements. Dans la comédie la Poésie d’Antiphane, comique grec du milieu du IVe siècle av. J.-C., un personnage remarque ainsi (cité par Athénée, 222a) :

« Les spectateurs y [dans la tragédie] connaissent l’histoire, avant même qu’un mot ne soit prononcé, et le poète n’a qu’à réveiller leur mémoire. Si je dis : Œdipe, on sait tout le reste : son père, c’est Laïos, sa mère, Jocaste, ses filles et ses fils, on sait qui c’est, et ce qu’il va subir et ce qu’il a fait. »

Toutefois, les auteurs tragiques conservent une certaine liberté dans l’agencement des événements nécessaires. Ainsi, chez Eschyle et Sophocle, Oreste tue d’abord Égisthe puis Clytemnestre, alors que c’est l’inverse chez Euripide. Ce dernier n’hésite pas, parfois, à livrer sa propre version de la légende : ainsi, dans sa Médée, c’est Médée elle-même qui tue ses enfants, et non les Corinthiennes.

Parallèlement aux tragédies mythologiques, il existe quelques pièces à sujet historique ou politique, mais assez peu — les Perses d’Eschyle est la seule qui nous soit parvenue, les autres de la période classique (la Prise de Milet et les Phéniciennes de Phrynichos) n’étant connues que par leur titre. Le genre refait son apparition au IVe siècle, avec par exemple le Thémistocle de Moschios ou, au IIIe siècle av. J.-C., celui de Philiscos.

[modifier] Conventions

Thétis dans la posture du suppliant, Jupiter et Thétis, Ingres, 1811
Thétis dans la posture du suppliant, Jupiter et Thétis, Ingres, 1811

Outre le sujet à proprement parler, le public est familier avec un certain nombre de scènes typiques au genre. Parfois, elles tiennent aux contraintes matérielles (la scène évoquée se passe très loin) ou religieuses (interdiction de verser le sang sur scène). Ainsi, les scènes de message représentent un envoyé, souvent anonyme, venant raconter au chœur ou au public ce qui s'est passé ailleurs. Les scènes de supplication sont souvent un passage obligé, où le suppliant étreint les genoux de la personne qu’il implore, tout en touchant son menton.

Ces conventions sont souvent subverties par les grands auteurs : ainsi, dans l’Hécube d'Euripide, Hécube commence par supplier Ulysse selon le mode traditionnel, pour qu'il épargne sa fille Polyxène. La reine troyenne pousse ensuite l'intéressée à faire de même. Alors qu'Ulysse se détourne, Polyxène l'avertit qu'il n'en a pas besoin : elle n'a pas l'intention de le supplier.

[modifier] Acteurs

Les acteurs sont tous des hommes. Aux débuts de la tragédie grecque, un seul et unique acteur assume tous les rôles successivement. On attribue à Eschyle l’introduction d'un deuxième acteur, et à Sophocle celle d’un troisième. Chaque acteur porte un masque symbolisant le type de personnage joué (jeune homme, vieille femme, etc.) et différenciant la personne du personnage interprêté, des vêtements très colorés, souvent de longues tuniques qui cachaient les cothurnes (chaussures à semelles de bois épaisses, qui leur permettent d'être facilement distingués par l'ensemble du public) à la vue des spectateurs. Les rôles de femmes étaient joués par des hommes, souvent jeunes par rapport au timbre de leur voix, portant un masque et une perruque. Cette dernière peut être liée à l'âge du personnage joué mais également à sa condition sociale. Ainsi, la perruque des vieillards est de couleur blanche, celle des personnages d'âge mûr de couleur brune, celle des jeunes personnages de couleur blonde, et celle des esclaves de couleur rousse.

[modifier] Notes

  1. (en) J. E. Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, VIII.

[modifier] Voir aussi

[modifier] Articles connexes

[modifier] Bibliographie

  • Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, 1872.
  • Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Maspéro, 1972.
  • Christian Meyer, De la tragédie grecque comme art politique, Les Belles Lettres, 1991.
  • Paul Demont et Anne Lebeau, Introduction au théâtre grec antique, Livre de Poche, coll. « références », 1996.
  • Jacqueline de Romilly, La Tragédie grecque, PUF, coll. « Quadrige », 1996 (4e édition).
  • (en) T. B. L. Webster, Monuments Illustrating Tragedy and Satyr Play, London University, Institute of Classical Studies, 1967.
  • Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, Qu’est-ce qu’une tragédie attique ? Introduction à la tragédie grecque, Les Belles Lettres, 2001.