René Guénon
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René Guénon, né le 15 novembre 1886 à Blois en France et mort le 7 janvier 1951 au Caire en Égypte, est un auteur français, ayant publié dix-sept ouvrages de son vivant ( plus dix ouvrages regroupant divers articles ayant été publiés à titre posthume, soit au total vingt-sept titres),tous régulièrement réédités, qui ont trait, principalement, à la métaphysique, à l'ésotérisme et à la critique du monde moderne.
Dans son œuvre il se propose, soit d'« exposer directement certains aspects des doctrines métaphysiques de l'Orient[1] », doctrines métaphysiques que René Guénon définissait comme étant « universelles[2] », soit d'« adapter ces mêmes doctrines [pour des lecteurs occidentaux] en restant toujours strictement fidèle à leur esprit[3] » ; il ne revendiqua que la fonction de « transmetteur » de ces doctrines, dont il déclarait qu'elles sont de nature essentiellement « non-individuelle[4] », reliées à une connaissance supérieure, « directe et immédiate » qu'il nomme « intuition intellectuelle[5] ». Ses ouvrages, écrits en français (il contribua également en arabe pour la revue El Maarifâ), sont traduits en plus de vingt langues.
Son œuvre, qui oppose aux civilisations orientales restées selon lui fidèles à l'« esprit traditionnel[6] », l'ensemble de la civilisation moderne considérée comme déviée, a modifié en profondeur la réception de l'ésotérisme en Occident dans la seconde moitié du XXe siècle[7], et a eu une influence marquante sur des auteurs aussi divers que Mircea Eliade, Raymond Queneau ou encore André Breton.
[modifier] Biographie
[modifier] Les années de jeunesse
René Guénon est né le 15 novembre 1886 à Blois, en France, dans une famille catholique[8]. Son père était architecte. De santé fragile, c'est un excellent élève, en sciences comme en lettres[9]. Il entre en classe de mathématiques élémentaires en 1904. Il est particulièrement remarqué par son professeur de philosophie, Albert Leclère, qui devait l'année suivante être nommé professeur à l'université de Fribourg, en Suisse. Albert Leclère était un spécialiste des philosophies présocratiques et évoquait avec sympathie l'hypothèse d'un savoir métaphysique transmis de façon ininterrompue, une idée qui était déjà un peu en vogue au XIXe siècle, notamment dans les ouvrages d'auteurs tels Frédéric Portal, Jallabert, ou F. de Rougemont. Paul Chacornac (l'un des biographes de René Guénon) signale la forte personnalité de Leclère et Jean-Pierre Laurant[10] voit en Leclères une figure qui marquera Guénon intellectuellement[11]. Cette affirmation est contestée par d'autres auteurs. Ainsi David Gattegno[12] écrit qu'il « [...] n'y a rien sur quoi tabler pour établir le degré d'influence de Leclère[13] », et il reproduit également une citation de René Alleau qui précise que, par la connaissance de « ce point de départ » (la pensée de Leclère) on est davantage capable « d'admirer la disproportion entre les sources et le point d'arrivée[14] » : la doctrine plus tard exposée par René Guénon sur l'unité fondamentale de la Métaphysique serait sans commune mesure, selon ces auteurs, à l'idée diffuse d'une transmission historique de certains éléments développée par divers auteurs du XIXe siècle.
Les biographes s'accordent cependant pour voir en L'abbé Ferdinand Gombault (1858-1947), qui était docteur en philosophie, une origine possible de certaines informations que Guénon tenait sur le spiritisme. Guénon entretiendra d'ailleurs une relation avec lui jusqu'au jour de son départ pour l'Égypte, en 1930. Dès son adolescence, il rencontra le chanoine chez sa tante. On notera les préventions de l'abbé contre la philosophie allemande (Dialogues philosophico-théologiques sur la Providence, 1895), sa sévère condamnation du spiritisme (L'imagination et les phénomènes préternaturels, 1899) ainsi que sa conviction d'une langue hiéroglyphique originelle (Similitude des écritures figuratives, 1915)[15]. Pour Jean-Pierre Laurant, c'est de l'abbé que Guénon aurait sa vision du mysticisme comme étant purement passif[16].
[modifier] Dans les brisées du mouvement occultiste français
En octobre 1904, suivant les conseils de ses professeurs de collège, René Guénon s'installe à Paris pour étudier les mathématiques. Il entre au collège Rollin en classe de mathématiques spéciales et, en 1905-1906, s'inscrit à l'Association des candidats à l'école Polytechnique et à l'école Normale. Mais, à la suite de difficultés, dues entre autres à sa santé déficiente, il ne persévère pas, et abandonne ses études en 1906. Installé rue Saint-Louis-en-L'Île, il change alors d'orientation et s'intéresse au mouvement occultiste français, qui remonte à 1888 et est dirigé par Gérard Encausse (1865-1916), médecin de formation, plus connu sous le pseudonyme de Papus.
René Guénon suit donc un camarade jusqu'au nº 13 de la rue Séguier, adresse de l'école Hermétique, annexée au vaste Groupe indépendant d'Études ésotériques (G.I.E.E.) crée par Papus[17]. Il gravit très vite les échelons : en premier lieu, et grâce à Léon Champrenaud, collaborateur de la revue l'Initiation sous le pseudonyme de Noël Sisera, il fut initié à l'Ordre martiniste[18] créé en 1891 par Papus, puis investi « Supérieur Inconnu » par un autre des « professeurs », Phaneg (alias Georges Descormiers). Ensuite, il se fait recevoir dans la loge symbolique Humanidad, n° 240 du Rite National espagnol dont le Vénérable est Téder (Charles Détré), et au temple de perfection I.N.R.I., siège social de la Grande Loge Swedenborgienne de France, en 1906. En avril 1908, il reçoit le cordon de soie noire du Kadosh du Rite Écossais de Memphis-Misraïm et, deux mois plus tard, une patente de 30°-90°[19]. Papus lui ouvre également les portes de la revue L'Initiation, dans laquelle le jeune homme publie ses premiers articles début 1909.
En 1908, Papus organise le IIe Congrès Spiritualiste et Maçonnique, qui se déroula du 7 au 10 juin. L'un des objectifs affiché était de fédérer les innombrables branches de l'occultisme d'alors : les gnostiques de Fabre des Essarts, les théosphistes de Madame Helena Blavatsky, les alchimistes de Jollivet-Castellot, les "kaballistes" etc. tous réunis sous l'autorité de Papus. Un autre objectif était l'édification d'une Maçonnerie dont Téder (Charles Détré) souhaitait arracher la direction au Grand-Orient[20]. Le 24 juin suivant, Théodore Reuss (alias Frater Peregrinos), Grand Maître du Souverain Sanctuaire d'Allemagne, signe la patente du Souverain Grand-Conseil du Rite de memphis-Misraïm. La Loge Humanidad qui était auparavant rattachée au Rite Espagnol, en devient Loge-Mère[21]. René Guénon, en tant que secrétaire du Congrès, se tient sur l'estrade d'honneur. Lorsque Papus prononçe son discours d'ouverture, il fait ouvertement référence à la théorie de la réincarnation : Guénon se désodilarise alors immédiatement du Congrès ; de nombreuses années plus tard, il proposera une réfutation globale des thèses réincarnationistes dans son ouvrage L'Erreur spirite. Cet évènement, joint à un autre - la constitution de l'Ordre du Temple Rénové - parachèvent la rupture totale de René Guénon avec ce milieu.
Ce passage de René Guénon dans le milieu occultiste a donné lieu à plusieurs commentaires, à commencer par ceux de Guénon lui-même; ainsi on apprendra beaucoup plus tard qu'il avait un temps nourri le projet d'écrire un ouvrage intitulé L'Erreur occultiste, pour faire pendant à son autre livre L'Erreur spirite, mais qu'il avait finalement renoncé à ce travail après avoir fait la constatation que ce mouvement ne représentait plus rien. D. Gattegno écrit que par quelque bout qu'on prenne les choses, le niveau intellectuel et culturel de cette vague occultiste "s'avère totalement affligeant"[22], et qu'elle fut surtout l'occasion pour René Guénon de pénétrer un milieu afin d'en attirer les individualités les plus remarquables. Par ailleurs, autour de Papus, écrit D. Gattegno, les orientations "néo-spiritualistes" vont emprunter des chemins très divers, notamment avec Émile Gary de Lacroze, Léonce de Larmandie, sans parler d'individualités jugées bien plus intéressantes par Guénon et qui ne feront que traverser l'occultisme papusien sans se confondre avec lui: Stanislas de Guaita, Joséphin Péladan, Paul Vulliaud, Albert de Pouvourville et bien d'autres encore qui défrayèrent la chronique de ce « Paris occultiste » dont l'histoire se confond avec la Belle Époque et la protéiforme effervescence du Symbolisme artistique et littéraire. Pour D. Gattegno cependant l'oeuvre de Guénon ne procède à aucun degré de ce mouvement[23]. Paul Chacornac note que la présence de René Guénon dans ce milieu lui permit au moins de pénétrer une organisation d'un caractère à la fois plus sérieux et énigmatique: l'Hermetic Brotherhood of Luxor (H. B. of L.), héritée au moins en partie des multiples organisations de Paschal Beverly Randolph (dont la fraternité d'Eulis). René Guénon dira plus tard qu'il avait effectivement appartenu à la H. B. of L., dépositaire, selon Paul Chacornac, de certaines « connaissances effectives[24]. »
[modifier] L'Ordre du Temple Rénové
Un événement va toutefois précipiter la rupture avec les groupes papusiens: la participation, centrale pourrait-on dire, de René Guénon à l'Ordre du Temple Rénové (O.T.R.)
L'Hermetic Brotherhood of Luxor, ou H. B. of L., était une organisation possédant un caractère extrêmement secret auquel l'Ordre Martiniste d'alors servait, selon Paul Chacornac, de couverture extérieure. Or depuis le 19 janvier 1908 des séances se déroulaient à l'hotel du 17 rue des canettes, séances dont les participants étaient des membres de l'Ordre Martiniste et qui reçurent l'ordre de constituer un "Ordre du Temple Rénové", constitué de 21 membres, et dont René Guénon devait être le "Souverain Grand Commandeur". Contacté par les martinistes, ce dernier répondit favorablement à l'appel. Les conditions dans lesquelles se déroulèrent ces séances furent diversement interprétées: Jean-Pierre Laurant, ainsi que D. Gattegno parlent d'« écriture automatique[25] » tandis que Michel Vâlsan mentionne des "moyens appropriés" pour la réactualisation d'une forme initiatique proprement occidentale[26]. En tous cas, la constitution de cet ordre entraîna les foudres de Téder et celui-ci rédigea, pour le compte du "Grand Maïtre Papus", un acte d'accusation comportant des fausses lettres de Guénon, selon une méthode qu'il avait déjà utilisée contre le Grand Orient de France pour discréditer deux Grands Maîtres des débuts de la franc-maçonnerie française: le chevalier écossais James Hector MacLeane, et Charles Radcliffe, comte de Derwentwater, tous deux jacobites[27]. Téder, qui avait commencé sa carrière dans l'antimaçonnisme (avec son roman Les apologistes du crime) , était passé en Belgique d'où il s'était fait expulser pour une affaire de chantage, puis s'était réfugié en Angleterre, pays dans lequel il rencontra John Yarker qui lui conféra ses titres de Maçonnerie "irrégulière" (ou tout au moins en marge de la Maçonnerie dite régulière[28].)[29]. Dans son « rapport », il engagea Papus à prendre « des mesures énergiques » contre Guénon, qui fut donc radié de l'Ordre Martiniste, ainsi que des loges affiliées. L'O.T.R. fut dissous par René Guénon en 1911.
[modifier] L'Église Gnostique
Nous sommes en 1893 ; soit plus de 15 années avant la formation de l'O.T.R. Dans l'hôtel de la duchesse de Pomar, Lady Caithness, il est décidé de procéder à la restauration de l'Église Gnostique, faisant référence à Guilhabert de Castres. Aussitôt, Jules Doinel dira avoir retrouvé tout une documentation à la Bibliothèque départementale à Orléans où il était employé, attestant de la validité de cette restauration. Il est élu patriarche de l'E. G. et adopte le nom de Valentin II. Il consacre alors trois « évêques » : Tau Vincent (Papus), Tau Synésius (Léonce Fabre des Essarts) et Tau Bardesane (Chamuel) : la lettre grecque tau est une signature épiscopale. Après sa fondation, Rome excomunie l'Église Gnostique. Jules Doinel, qui avait reçu une solide éducation religieuse, n'avait rompu aucune de ses amitiés catholiques. Saisi par l'angoisse, il retourne dans le giron de l'Église de Rome, puis revient à l'E. G. et, au terme de toute une suite de "revirements", quitte ce monde "tant et si bien que nul n'a pu établir dans quelles dispositions il put bien, au juste, se trouver à sa mort"[30]. Léonce Fabre des Essarts (1848-1917), ami personnel de Victor Hugo, admirateur de Saint-Yves d'Alveydre, fut un temps militant socialiste républicain et franc-maçon, teinté d'orientalisme par la fréquentation de Tau Simon (Albert de Pouvourville) et Tau Théophane (Léon Champrenaud).
René Guénon avait rencontré Léonce Fabre des Essarts au Congrès Spiritualiste. Quand Guénon se fit exclure des groupements de Papus à la suite de l'affaire de l'O.T.R., Léon Champrenaud l'invita chez Synésius. Guénon fut aussitôt élevé au rang d'évêque, sous le nom de Tau Palingénius (Re-né), et Synésius offrit à Guénon la direction de la revue La Gnose, « revue mensuelle consacrée à l'étude des sciences ésotériques », dont Tau Marnès (Alexandre Thomas) était le rédacteur en chef et le gérant, et Tau Mercuranus (Patrice Genty) le secrétaire de rédaction. C'est dans cette revue que Théophane, en tant que Matgoï, donna les premières pages de ses deux ouvrages sur les doctrines extrême-orientales : La Voie Métaphysique (1905) et La Voie rationnelle (1907).
L'un des membres introduits dans l'Eglise gnostique était Jean (ou Joanny) Bricaud : Tau Johannès. René Guénon le mentionnera dans son livre sur le Théosophisme[31]. Le nombre d'organisations occultistes auxquelles ce personnage aura appartenu simultanément ou successivement est considérable: l'Église gnostique johannite templière de Fabré-Palaprat, l'Église gallicane dont Mgr Giraud le consacrera dans la filiation syro-jacobite d'Antioche, le Réveil gnostique, le Catholicisme ésotérique (fusion de l'´Êglise néo-cathare, johannite templière et "carméléenne") etc. et surtout, donc, l'Église carméléenne de P. E. Vintras, dont il avait reçu dépot, par l'intermédiaire de l'abbé Boullan, d'énigmatiques "hosties sanglantes". Il a également porté le nom de Jean des Esseintes, en référence au roman "À rebours" de Joris-Karl Huysmans, et fut l'auteur d'une brochure de sorcellerie intitulée "Méthode pratique pour l'incubat et le succubat", plus ou moins inspirée de Boullan, quoique se limitant, écrira René Guénon dans L'Erreur spirite à de l'auto-suggestion. « À sa mort, son génie de l'organisation avait installé Bricaud à la tête d'un véritable "consortium" pseudo-initiatique »[32]. L'introduction de Guénon dans l'E.G. déclencha la colère de J. Bricaud qui qualifia l'E.G. de "valentino-albigeoise" et s'opposa dès lors à elle.
L'enseignement de l'Église Gnostique, tel qu'il apparaissait par les numéros de sa revue, était, grâce aux contributions de certains de ses membres, loin d'être médiocre et tranchait avec les productions occultistes de l'époque: Matgioi (Albert de Pouvourville) et Léon Champrenaud, rattachés respectivement au Taoïsme et à l'Islam, exerçaient une influence intellectuelle majeure sur les autres membres, et Guénon se servit de cet appui: il comptait davantage sur eux que sur l'Église en elle même et il écrira ultérieurement que les "néo-gnostiques" n'avaient reçu aucune transmission réelle.
L'Église Gnostique prit fin peu de temps après la disparition de l'O.T.R.
[modifier] La Gnose et les contacts orientaux
En 1910, durant la collaboration de René Guénon à la revue La Gnose, Théophane-Champrenaud entre en contact avec le peintre suédois Ivan Aguéli (1869-1917)[33], qui se consacrera à l'étude des traditions orientales et voyagera beaucoup, jusqu'aux Indes. A son retour en Europe, il publiera des articles et traductions en rapport avec l'ésotérisme islamique. Au Caire, le sheikh Abder Rahman Elish El-Kebir l'initia au soufisme (sous le nom d'Abdul-Hâdi) et le fit moqqadem (c. a. d. « représentant » de la tarîqa shâdhilite, habilité à recevoir des disciples et leur transmettre l'initiation). Le sheikh Abder Rahman Elish El-Kebir était un représentant très important de l'Islam, tant des points de vue ésotérique qu'éxotérique. Dans ce dernier domaine, il fut le chef du madhab mâleki à al Azhar. La tarîqa shâdhilite fut fondée au XIIIe siècle (VIIe siècle de l'Hégire) par le sheikh Abu-l-Hassan ash-Shadhili, une des plus grandes figures spirituelles de l'Islam, et qui fut, dans l'ordre ésotérique, le « pôle » (« qutb ») de son temps, ce terme désignant une fonction initiatique d'un ordre très élevé. Par Abdul-Hâdi, Léon Champrenaud est initié au soufisme sous le nom d'Abdul-Haqq et René Guénon, sous celui d'Abdel Wâhed Yahia (« Le serviteur de l'Unique »). Par ses relations avec Matgioï et avec Ivan Aguéli, René Guénon prit toutes les distances requises avec les publications de type occultiste. Il écrira plus tard à Nöelle Maurice-Denis Boulet n'être « entré dans le milieu de "La Gnose" que pour le détruire »[34].
L'apport intellectuel de Matgioi sera décrit par René Guénon en ces termes:
« Avant [Matgioi], la métaphysique chinoise était entièrement inconnue en Europe, on pourrait même dire tout à fait insoupçonnée. [...] Il faut bien reconnaître que rien de vraiment sérieux n'avait été fait à ce point de vue jusqu'aux travaux de Matgioi[35]. »
Dans son roman Le Maître des Sentences, Matgioi évoque, de façon plus ou moins précise, l'idée d'une filiation initiatique transmise par le Tong Song Luat, personnage éponyme du roman, côtoyé en Indochine. Cet homme, nommé Nguyen Van Lu dans le roman, avait confié son fils cadet aux soins du narrateur. Or le fils du « Maître des Sentences », Nguyen Van Cang, séjourna un certain temps à Paris, et il collabora à La Voie (l'ancien nom de La Gnose avant l'arrivée de Guénon). Paul Chacornac déduit de ces données une conjecture selon laquelle un enseignement oral fut donné à Guénon par Nguyen Van Cang, et André Préau alla dans le même sens dans son son article « Connaissance orientale et recherche occidentale » paru dans Jayakarnataka en 1934. Selon Frans Vreede, dans une communication au Colloque de Cerisy-la-Salle, René Guénon reçut l'initiation d'une personnalité hindoue affiliée à une branche régulière d'un ordre remontant à Shankaracharya, donc relevant de l' Advaïta védanta.
Cependant, si l'on sait que c'est par l'intermédiaire d'Ivan Aguéli qu'il est initié au soufisme en 1912, en revanche, certains commentateurs de Guénon sont parfois plus prudents à propos de l'initiation taoïste qu'il aurait reçue : par la connaissance directe du Taoïsme[36], faut-il entendre la simple fréquentation de Matgioi[37] ou quelque chose d'un autre ordre ? On notera cependant qu'à l'un de ses correspondants, René Guénon écrivait, à propos de la voie extrême-orientale: « c'est l'une des voies les plus "dures" intellectuellement que je connaisse ».
[modifier] Les milieux maçonniques et antimaçonniques
La Franc-maçonnerie était en France, au moins depuis les écrits de l'abbé Augustin Barruel, au coeur de polémiques qui opposaient férocement les milieux dits "traditionnalistes": ce que Balzac appela « l'envers de l'histoire contemporaine » et dont il mentionnait les linéaments dans son introduction à la trilogie L'Histoire des Treize touchait à « la question la plus troublante et la plus troublée de l'expansion moderne »[38], et cet "envers" s'exprimait dans une cacophonie d'évènements contradictoires dont il était parfois bien difficile de comprendre les tenants et aboutissants.
C'est dans ce climat que l'une des plus extraordinaires impostures du XIXe siècle prit naissance: l' affaire Léo Taxil. De 1887 à 1895, Léo Taxil avait été le rédacteur en chef de La France Chrétienne, organe du Conseil Antimaçonnique de France. Un autre adversaire de la maçonnerie, Abel Clarin de La Rive avait tout d'abord cru à l'authenticité de la mystification taxilienne pour, finalement, avoir été l'instigateur de sa confusion.
A la suite de quoi il prit la direction de La France Chrétienne. A partir de 1901, il voulut ouvrir ses colonnes à l'aspect traditionnel de la maçonnerie, faisant appel pour cela au président de la Grande Loge de France, Ch.-M. Limousin; celui-ci en profitera pour dénoncer l'occultisme de Papus[39]. La France Chrétienne accorda un vif intérêt aux écrits de Guénon, allant jusqu'à publier une mise au point sur le Dalaï-Lama[40].
De l'époque taxilienne, Clarin de la Rive avait réuni une importante documentation qu'il communiqua à Guénon, et celui-ci s'en servit non seulement pour déterminer qui agissait dans l'entourage de Taxil, mais aussi pour dénoncer, beaucoup plus tard, les origines "suspectes" des milieux qui prirent position, dans l'entre-deux guerres, pour la « défense de l'Occident » et contre « le complot judéo-maçonnique ».
Au vu des documents de Clarin de La Rive, Guénon retira la conviction qu'il existait des groupes qui s'efforçaient de jeter le discrédit sur tout ce qui pouvait subsister d'organisations traditionnelles, de nature religieuse ou initiatique. Pour René Guénon « il convenait que la maçonnerie recouvrât sa véritable vocation, aussi bien contre les mystifications des adversaires qu'envers les maçons eux-mêmes »[41].
A destination des premiers il écrivit dans La France Chrétienne devenue La France antimaçonnique; pour s'occuper des seconds, quoique évincé de la Loge Humanidad, il trouva confirmation à la Loge Thébah, n°347 (il quittera cette loge en 1913 ou en 1914). Il écrivit alors, parfois sous couvert de pseudonymes[42], à la fois dans les milieux maçonniques et antimaçonniques, selon des modalités qui sont, aujourd'hui encore, l'objet de nombreuses interrogations.
René Guénon se mêlait ainsi à des milieux contradictoires à la fois pour réaffirmer le caractère initiatique de la maçonnerie et pour se tenir au mieux informé de certaines campagnes antitraditionnelles particulièrement énigmatiques.
C'est au domicile de Clarin de La Rive que Guénon fit la connaissance du catholique anti-maçon Olivier de Fremond (1854-1940) qui reconnut chez Guénon « un parfait esprit catholique » mais qui ne parviendra pas à appréhender sereinement la relation de René Guénon aved l' Islam.
[modifier] Amitiés catholiques
En 1912, peu après son rattachement à l'ésotérisme islamique, René Guénon se marie avec Berthe Loury, qu'il avait connue chez le chanoine Gombault. C'est à cette époque également que, dans La France antimaçonnique, René Guénon reçut une aide énigmatique de la part d'une signature anonyme (« un gnostique qui n'est pas évêque ») qui permit de dévoiler les accointances plus que compromettantes de Joanny Bricaud. Certains auteurs, dont David Gattegno, pensent qu'il s'agissait de Pierre Germain, que René Guénon connaissait depuis longtemps.
A l'automne 1914, en compagnie de Pierre Germain donc, René Guénon s'inscrivait au cours de Philosophie des Sciences du professeur Milhaud, en Sorbonne. Il propose un mémoire sur la « Métaphysique » dans lequel il défiait toutes les inclinations au modernisme des professeurs de philosophie et de leurs étudiants. En 1925, il proposera la version définitive de cette conférence, encore à la Sorbonne: « La Métaphysique orientale ».
Une jeune étudiante de 19 ans, Noëlle Maurice-Denis Boulet, fut grandement impresionnée par l'exposé de Guénon. Elle avait elle-même fait un peu de remous en proposant « sans vergogne » les principes de la cosmologie thomiste dans un mémoire contre le « Mécanisme ». Elle s'approcha ainsi de René Guénon et de Pierre Germain, et finit par se lier d'amitié avec eux. En outre, dans la foulée de ces rencontres, certains jeudis parisiens furent consacrés à des « réunions méta-philosophiques » avec des camarades de l'Institut catholique. Noëlle Maurice-Denis Boulet entreprit de présenter Guénon au cercle néo-thomiste de l'Institut catholique dont le doyen, le père Emile Peillaube, avait fondé La Revue de philosophie. A partir de 1919, René Guénon y donnera des « comptes rendus » et quelques articles: « Le théosophisme », « La question des mahatmas », ou encore « Théosophisme et Franc-Maçonnerie », seules collaborations qu'il accordera, jusqu'en 1923.
C'est à cette époque que René Guénon entretint une longue correspondance avec Noëlle Maurice-Denis Boulet dans laquelle, patiemment et point par point, il exposa les imperfections inhérentes selon lui à la scholastique et au thomisme, doctrines qui, par leurs limitations à la seule ontologie s'interdisaient les conceptions véritablement illimitées de la pure Métaphysique orientale. Noëlle Maurice-Denis Boulet ne put admettre dans sa totalité l'ampleur des thèses guénoniennes (même si elle reconnut, quelques quarante années plus tard « la clarté d'exposition, et un sérieux qu'on ne pouvait qu'admirer »). De même, ses commentaires à propos du "Symbolisme de la Croix", qualifié par elle de « livre musulman », ajoutés à des comportements jugés peu élégants, conduisirent certains interprètes de l'oeuvre de Guénon à voir dans cette attitude un résumé de l'incompréhension générale de l'exotérisme à l'égard de l'oeuvre guénonienne.
René Guénon, « plutôt rétif à l'enseignement conventionnel »[43] échoue à l'épreuve orale de l'agrégation, celle-ci lui ayant réservé comme leçon un sujet de morale. Au même moment, il est licencié d'un établissement parisien dans lequel il enseignait la philosophie: le point de vue de Guénon sur des questions religieuses était totalement opposé à celles du directeur. Il projette alors de se consacrer désormais à ses ouvrages en chantier.
En parallèle, Guénon fréquente le cercle des philosophes et théologiens thomistes regroupé autour de Jacques Maritain, à qui il tentera, vainement, de faire accepter l'idée de la possibilité de l'existence d'un ésotérisme chrétien[44]. C'est grâce à l'intercession de Maritain que le jeune homme trouve à publier ses premiers ouvrages : L'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues et Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, en 1921.[45].
[modifier] Premières publications et premières ruptures
L'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues fut proposé comme thèse à l'Université: le projet, soumis à l'indianiste Sylvain Lévi, avait reçu l'accord de principe de ce dernier, mais il se rétractera in fine : dans son rapport, Lévi reproche à l'auteur de cette thèse d'« exclure tous les éléments qui ne correspondent pas à sa conception (Bouddhisme et Protestantisme) » et d'être « tout prêt à croire à la transmission mystique d'une vérité première apparue au génie humain dès les premiers âges du monde »[46].
La parution de L'Introduction... en librairie devait lui permettre en revanche de se faire de nouveaux contacts dans les milieux intellectuels et artistiques parisiens : il fait ainsi la connaissance du peintre cubiste Albert Gleizes (qui lui ouvre les portes du salon qu'il tient à Paris avec sa femme) ainsi que de l'écrivain et éditeur Gonzague Truc, qui devient alors « son principal conseiller en matière éditoriale[47] ».
C'est pourtant par l'intermédiaire des catholiques thomistes que René Guénon publie, la même année, une étude minutieuse, très documentée[48]et mordante[49] de la Société Théosophique fondée par Héléna Blavatsky en 1875, sous le titre évocateur de : Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion.
Cet ouvrage était susceptible de plaire aux milieux catholiques conservateurs et cultivés : on y dénonçait, notamment, les antécédents révolutionnaires et anti-chrétiens d'Annie Besant[50], présidente en exercice de la société théosophiste[51], ainsi que, plus généralement, la prétention de l'organisation à renverser les religions établies, et notamment le Christianisme[52]. Mais ces points de convergence circonstanciels ne pouvaient masquer longtemps le désaccord profond entre la conception guénonienne de la « Tradition » et le traditionalisme catholique : les relations avec le cercle Maritain se distendent à partir de 1923, tandis que la collaboration de Guénon à Regnabit, « revue universelle du Sacré-Cœur », s'interrompt brutalement en 1927, sous la pression de l'Archevêché[53].
A partir de 1925, René Guénon, dont les ouvrages déjà publiés lui ont attiré une certaine notoriété[54], publiera ses articles dans la revue : Le Voile d'Isis, qui sous son impulsion perd son orientation occultiste, jusqu'à devenir, à partir de 1936, les Études traditionnelles.
[modifier] Le Départ pour l'Orient
En 1928, suite à des deuils familiaux dont la mort de sa femme, la santé de Guénon se détériore, et il se plaint de souffrir de maux étranges, dont il décèle l'origine dans des « attaques psychiques » dirigées contre lui[55]. En 1930 il se rendra cependant en Égypte, dans le cadre d'un projet initial de traductions de textes de l'ésotérisme islamique, projet qui sera brusquement abandonné par son éditeur. Il restera au Caire, subsistant dans des conditions très précaires, et déclinant les propositions de retour en France provenant de ses amis européens, jusqu'à sa rencontre avec le cheik Mohammad Ibrahim, dont il épousera la fille, en 1934[56].
René Guénon vit au Caire sous le nom qui lui avait été donné lors de son initiation à l'ésotérisme islamique : sheikh Abdel Wahid Yahia, adoptant le costume égyptien traditionnel, parlant Arabe et et évitant la communauté française d'Égypte (il sera naturalisé Égyptien en 1949). Il passe le plus clair de son temps à écrire dans sa maison[57] du faubourg de Dukki, face aux pyramides : ses articles et ses ouvrages, tout d'abord, mais également une volumineuse correspondance avec ses lecteurs[58], grâce à laquelle il suit l'évolution des idées en Occident, et qui lui permet de recueillir suffisamment d'informations pour soutenir plusieurs controverses, notamment avec le directeur de la revue Atlantis, Paul Le Cour[59], ou encore avec deux rédacteurs de la revue antijudaïque et antimaçonnique de Monseigneur Jouin : La Revue Internationale des Sociétés Secrètes. De 1929 à 1933, Guénon écrit plusieurs comptes-rendus et articles dénonçant les tentatives de la RISS pour exhumer et tenter de faire passer pour authentique un document dévoilant les prétendus dessous secrets de la Franc-Maçonnerie (dans la lignée du canular de Taxil)[60].
Ces polémiques n'empêchent pas Guénon de poursuivre la rédaction de ses ouvrages, dont l'intérêt qu'ils éveillent chez Jean Paulhan permet à certains d'entre eux d'être publiés aux éditions Gallimard, dans une collection dont le nom, « Tradition », renvoie directement au lexique guénonien[61].
[modifier] Les proches
Au fil des années et des publications, un groupe de proches se constituera autour de René Guénon. Outre l'iconographe chrétien Louis-Charbonneau-Lassay et l'éditeur Paul Chacornac, déjà mentionnés, on peut citer le Sri-Lankais Ananda K. Coomaraswamy (1877-1947), spécialiste de l'art bouddhique, qui entretient une correspondance régulière avec Guénon entre 1935 et 1947.
On y rencontre également des Européens islamisés vivant au Caire : l'Anglais Martin Lings (1909-2005), qui y enseigne la littérature anglaise à l'Université, et surtout le diplomate roumain Michel Vâlsan (1907-1974), qui deviendra de 1960 à sa mort le directeur des Études traditionnelles (succédant à un autre fidèle de la première heure : Jean Reyor, qui avait connu Guénon alors que ce dernier vivait encore à Paris).
L'artiste alsacien Frithjof Schuon (1907-1998) a lui aussi vu sa destinée bouleversée par la rencontre avec l'œuvre de Guénon (découverte dès 1924, avec Orient et Occident), qui le pousse à se rendre en Algérie recevoir l'initiation soufie du cheikh Ahmed Al-Allawi. Il devient par la suite le moqadem (représentant) du cheikh Ahmed al-Allawi qui l'a initié, et se voit autorisé à fonder une nouvelle branche de la tariqa (confrérie) en Europe : c'est vers elle que Guénon renverra une centaine de lecteurs (ainsi que Michel Vâlsan) qui entreront ainsi dans la voie soufie[62].
Les relations entre Schuon et Guénon se détérioreront suite à une controverse d'ordre doctrinal : Schuon estime en effet (et il l'écrit dans les Études traditionnelles) que les sacrements chrétiens peuvent être considérés comme des sacrements initiatiques. Guénon écrit en réponse plusieurs articles sur l'initiation, dont une partie est recueillie en volume en 1946 sous le titre Aperçus sur l'initiation. Un dernier article de Schuon dans les Études traditionnelles, en juillet 1948[63], consomme la rupture entre les deux hommes[64]. Michel Vâlsan restant fidèle à Guénon, la tariqa européenne se divise alors en deux branches.
Il faut enfin citer le penseur italien Julius Evola, avec lequel Guénon entretient une correspondance cordiale et personnelle, malgré les divergences théoriques qui séparent le chantre de l'action[65] et le défenseur de la contemplation[66].
[modifier] Mort et survivances de René Guénon
René Guénon meurt le 7 janvier 1951, après avoir prononcé le nom d'Allah[67]. Il en est largement rendu compte dans la presse de la communauté francophone du Caire (une cinquantaine d'articles publiés), et dans la presse française : il en sera fait mention dans Le Figaro, Combat, Rivarol, etc. La Radio nationale commente également l'événement[68].
Après la mort de Guénon, ses fidèles poursuivront la publication de son œuvre (un peu plus d'une dizaine d'ouvrages posthumes - essentiellement des recueils d'articles et de comptes-rendus - verront le jour) et se consacreront à l'exégèse des différentes traditions religieuses et initiatiques, au sein des Études traditionnelles (essentiellement, à partir de 1959 et sous l'impulsion de Michel Vâlsan, à l'étude des doctrines ésoteriques de l'Islam[69]) et ailleurs.
Les principaux ouvrages de René Guénon ont été traduits dans toutes les langues européennes et l'influence de sa pensée n'a, depuis sa disparition, cessé de s'étendre[70].
[modifier] L'oeuvre
L'œuvre de René Guénon, telle que la concevait son auteur, ne doit pas être comprise comme l'expression d'une pensée individuelle qui se serait construite au fil des années et des ouvrages, encore moins comme un système philosophique[71], mais comme une exposition des « doctrines traditionnelles[72] ». Sa méthode le démarqua des milieux universitaires et il préféra parler « en oriental », dépourvu de ce qu'il appelait les préjugés occidentaux[73]. Guénon ne revendiquait à cet égard qu'une fonction de transmission de ces doctrines à destination exclusive de ceux qui, selon lui peu nombreux, sont aptes à les comprendre et à en tirer profit[74]. Cette volonté de ne pas se voir attribuer la paternité des idées qu'il exposait allait de pair avec la volonté de conserver la plus grande discrétion sur sa vie privée qui de toute façon, ajoutait-il, ne peut aider en rien à la compréhension de ses ouvrages[75].
L'œuvre de René Guénon peut être divisée en quatre grands axes :
- Les exposés de principes métaphysiques (L'Introduction Générale à l'Étude des Doctrines Hindoues, L'homme et son Devenir selon le Vêdânta, Le Symbolisme de la Croix et Les États multiples de l'être, Les Principes du Calcul infinitésimal) ;
- Les études sur le symbolisme (notamment les nombreux articles qu'il écrivit pour les « Études traditionnelles », plus tard compilés par Michel Vâlsan sous le titre Symboles [Fondamentaux] de la Science Sacrée ; ou encore La Grande Triade) ;
- Les études relatives à l'initiation (L'Ésotérisme de Dante, Aperçus sur l'Initiation, Initiation et Réalisation spirituelle, etc.)
- La critique du monde moderne (Orient et Occident, La Crise du Monde moderne, Autorité spirituelle et Pouvoir temporel, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, etc.).
Le cloisonnement entre ces quatre axes n'est toutefois pas hermétique, Guénon rappelant que « la diversité des sujets que nous traitons dans nos études n'empêche point l'unité de la conception qui y préside et [que] nous tenons aussi à affirmer expressément cette unité qui pourrait ne pas être aperçue de ceux qui envisagent les choses trop superficiellement. »[76]. Cette « unité de la conception » étant garantie par le rattachement des différents points traités avec les « principes métaphysiques », qui en constituent à la fois le cœur et le sommet[77].
[modifier] La métaphysique
[modifier] Quelques précisions de vocabulaire
C'est dans l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, ouvrage publié en 1921, que René Guénon introduisit les caractères essentiels de la métaphysique, au sens qu'il donnait à ce mot, dont il affirmait n'attacher que peu d'importance à son origine historique[78], origine qui serait purement fortuite selon lui s'il fallait admettre l'opinion, peu vraisemblable à ses yeux, d'après laquelle il aurait servi tout d'abord à désigner ce qui venait "après la physique" dans la collection des oeuvres d'Aristote. Pour René Guénon, le sens le plus naturel de ce mot est celui suivant lequel il désigne ce qui est » au delà de la physique »[79], en entendant par "physique" « comme le faisaient toujours les anciens »[80], l'ensemble de toutes les sciences de la nature, envisagé d'une façon tout à fait générale[81]. C'est avec cette interprétation que René Guénon pose ce terme de métaphysique.
Dans ces conditions, « [...] la métaphysique, ainsi comprise, est essentiellement la connaissance de l'universel, ou si l'on veut, des principes d'ordre universel, auxquels seuls convient d'ailleurs proprement ce nom de principes »[82]. René Guénon précise cependant ne pas vouloir donner une définition précise de la métaphysique « ce qui est rigoureusement impossible », en raison de cette universalité regardée comme le premier de ces caractères. Ne peut être défini que ce qui est limité et la métaphysique est, dans son essence même, « absolument illimitée » ce qui, évidemment, ne permet pas, écrit René Guénon, d'en enfermer la notion dans une formule plus ou moins étroite: « une définition serait [...] d'autant plus inexacte qu'on s'efforcerait de la rendre plus précise. ».
René Guénon utilise, à propos de la métaphysique, le terme de "connaissance", qu'il distingue de celui de "science": « notre intention, en cela, est de marquer la distinction profonde qu'il faut nécessairement établir entre la métaphysique d'une part et, d'autre part, les diverses sciences au sens propre de ce mot [...] »[83]. Les domaines respectifs de la métaphysique et des sciences sont, écrit-il, profondément séparés, et il en est de même à l'égard de la religion, cette séparation portant surtout sur les points de vue sous lesquels ces choses sont envisagées.
[modifier] L'Être et le Non-Être
Dans les Les États multiples de l'être, René Guénon développe les notions d'Infini (qui est désigné, sous son aspect potentiel par le terme de Possibilité universelle), de manifestation universelle (sous un aspect personnel : l'Être) et de non-manifestation (le Non-Être). Le terme de Non-Être ne doit pas être pris dans un sens privatif, comme l'indice d'un manque ou d'une absence, mais au contraire comme signifiant l'au-delà de l'Être[84]. En effet, la manifestation universelle, c'est à dire la « Nature » au sens le plus vaste et le plus universel que l'on puisse donner à ce terme, correspond à l'expression de toutes les possibilités susceptibles d'exister, et notre propre monde n'est que l'une d'entre elles. Mais, à côté des possibilités de manifestation, il faut envisager les possibilités de non-manifestation[85], et « si l'on demandait cependant pourquoi toute possibilité ne doit pas se manifester, c'est-à-dire pourquoi il y a à la fois des possibilités de manifestation et de non-manifestation, il suffirait de répondre que le domaine de la manifestation, étant limité par là même qu'il est un ensemble de mondes ou d'états conditionnés [...], ne saurait épuiser la Possibilité universelle dans sa totalité : il laisse en dehors de lui tout l'inconditionné, c'est-à-dire précisément ce qui, métaphysiquement, importe le plus[86]. »
Le Non-Être représente donc l'ensemble des « possibilités de non-manifestation, avec les possibilités de manifestation elles-mêmes en tant qu'elles sont à l'état non-manifesté ; et l'Être lui-même s'y trouve inclus, car, ne pouvant appartenir à la manifestation, puisqu'il en est le principe, il est lui-même non-manifesté[87]. » Guénon prend comme métaphore les rapports du silence et de la parole pour illustrer son propos :
« Comme le Non-Être, ou le non-manifesté, comprend ou enveloppe l'Être, ou le principe de la manifestation, le silence comporte en lui-même le principe de la parole ; en d'autres termes, de même que l'Unité (l'Être) n'est que le Zéro métaphysique (le Non-Être) affirmé, la parole n'est que le silence exprimé ; mais, inversement, le Zéro métaphysique, tout en étant l'Unité non-affirmée, est aussi quelque chose de plus (et même infiniment plus), et de même le silence, qui en est un aspect au sens que nous venons de préciser, n'est pas seulement la parole non-exprimée, car il faut y laisser subsister en outre ce qui est inexprimable, c'est-à-dire non susceptible de manifestation... (Les États multiples de l'être, p. 29) »
[modifier] Connaissance et réalisation
Le but ultime de la connaissance métaphysique n'est donc rien de moindre que la réalisation de cet au-delà de l'Être, « l'état absolument inconditionné, affranchi de toute limitation », que les doctrines hindoues appellent la « Délivrance[88] ». Il s'agit bien d'une réalisation effective, et non pas seulement théorique, puisque toute connaissance véritable « implique une identification du sujet avec l'objet, ou, si l'on préfère considérer le rapport en sens inverse, une assimilation de l'objet par le sujet[89]. »
En l'occurrence, cette connaissance ne peut s'acquérir par le biais de la raison, faculté purement humaine et individuelle qui, n'étant qu'une « connaissance par reflet », ne peut servir que de préparation théorique (mais indispensable) à la compréhension des doctrines traditionnelles dont la connaissance effective ne peut être réalisée que par le moyen de « l'intuition intellectuelle pure », que Guénon appelle aussi « l'intellect transcendant » : au contraire des facultés rationnelles de l'homme, « cet au-delà de la raison est véritablement "non-humain" », il n'est plus une « faculté individuelle » mais est véritablement « d'ordre universel[90] ».
[modifier] Tradition et transmission
[modifier] L'Initiation
L'accession à cet « intellect transcendant », qui seul permet la réalisation spirituelle, est conditionnée au rattachement du postulant à une lignée initiatique traditionnelle : celles-ci sont en effet les dépositaires d'une « influence spirituelle » qu'elles transmettent à l'initié (ce qui constitue la transmission initiatique proprement dite[91], qui est comparable à celle qui est mise en œuvre dans certains rites religieux, par exemple celui de l'ordination des prêtres dans la religion catholique[92]). En l'absence d'une telle transmission, il est impossible « d'arriver à s'affanchir jamais des entraves et des limitations du monde profane[93]. » En effet,
« [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d'abord, en elles-mêmes, qu'une matiera prima, c'est-à-dire une pure potentialité, où il n'est rien de développé ou de différencié ; c'est alors l'état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l'être qui n'est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s'organiser, il faut qu'une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c'est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l'influence spirituelle [...] (Aperçus sur l'initiation, pp. 33-34) »
Il faut donc au postulant être rattaché à une organisation authentiquement initiatique et véritablement détentrice de l'influence spirituelle, « ce qui exclut immédiatement toutes les formations pseudo-initiatiques, si nombreuses à notre époque[94] » (par exemple, la « multitude de groupements, d'origine toute récente, qui s'intitulent "rosicruciens", sans avoir jamais eu le moindre contact avec les Rose-Croix, bien entendu, fût-ce par quelque voie indirecte et détournée[95] ».) Une telle organisation ne peut être constituée par la simple volonté de quelques individus : pour être véritablement « traditionnelle », elle doit en effet , au même titre que les religions, être rattachée à un principe supérieur, « non-humain » et « transcendant[96]. » Qui plus est, à ce rattachement « vertical » s'en superpose un autre, « horizontal » et historique, qui relie l'organisation inititatique aux origines de l'humanité :
« ce à quoi s'applique le nom de tradition, c'est ce qui est en somme, dans son fond même, sinon forcément dans son expression extérieure, resté tel qu'il était à l'origine ; il s'agit donc bien là de quelque chose qui a été transmis, pourrait-on dire, d'un état antérieur de l'humanité à son état présent. (Aperçus sur l'initiation, p. 63) »
[modifier] De l'initiation virtuelle à l'initiation effective
Si le fait d'être intégré dans une organisation traditionnelle constitue l'initiation proprement dite, celle-ci n'est au départ que virtuelle : c'est le travail intérieur de l'initié qui doit « permettre le développement "en acte" des possibilités auxquelles l'initiation virtuelle donne accès[97]. » Ce travail, « effort constant d'assimilation[98] », (qui fait de la voie initiatique une voie « active », que Guénon oppose au mysticisme, qui serait une voie purement « passive[99]. »), et les résultats qui en découlent pour l'initié constituent « l'initiation effective » : « entrer dans la voie, c'est l'initiation virtuelle ; suivre la voie, c'est l'initiation effective[100]. » Le travail initiatique est essentiellement constitué par la « concentration », qui doit tendre vers « l'unification de tous les éléments de l'être dans le travail intérieur, nécessaire pour que s'opère la "descente" de l'influence spirituelle au centre de cet être[101] ». La méditation sur les symboles et la participation aux rites ont pour fonction de faciliter cette concentration et peuvent être comparés « à un cheval à l'aide duquel un homme parviendra plus vite et plus facilement au terme de son voyage, mais sans lequel il pourrait aussi y parvenir[102]. »
Malheureusement, observe Guénon, « beaucoup restent sur le seuil[103] », et ne parviennent jamais au moindre commencement de réalisation spirituelle. Les obstacles qui l'empêchent peuvent venir de l'organisation initiatique auquel l'individu est rattaché, « surtout dans les conditions actuelles du monde occidental » :
« par suite de la dégénérescence de certaines organisations qui, devenues uniquement spéculatives [...] ne peuvent par là même les [les initiés qui y sont rattachés] aider en aucune façon pour le travail opératif, fût-ce dans ses stades les plus élémentaires, et ne leur fournissent rien qui puisse même leur permettre de soupçonner l'existence d'une réalisation quelconque. (Aperçus sur l'initiation, p. 198) »
Mais les obstacles peuvent également venir de la personne même de l'initié, qui ne possède pas les qualifications requises pour actualiser son initiation : en effet, de même que dans le domaine des « activités profanes », « ce qui est possible à l'un ne l'est pas à l'autre, et que, par exemple, l'exercice de tel ou tel métier, exige certaines aptitudes spéciales, mentales et corporelles à la fois », il faut posséder « les aptitudes requises » pour accéder à la réalisation initiatique[104]. Celles-ci peuvent être variables suivant les organisations initiatiques : chacune d'elles possédant sa « "technique" particulière »,
« [...] elle ne pourra naturellement admettre que ceux qui seront capables de s'y conformer et d'en retirer un bénéfice effectif, ce qui suppose, quant aux qualifications, l'application de tout un ensemble de règles spéciales, valables seulement pour l'organisation considérée, et n'excluant aucunement, pour ceux qui seront écartés par là, la possibilité de trouver ailleurs une initiation équivalente, pourvu qu'ils possèdent les qualifications générales qui sont strictement indispensables dans tous les cas. (Aperçus sur l'initiation, p. 99) »
Parmi ces qualifications générales, « la qualification essentielle, celle qui domine toutes les autres, est une question d'« horizon intellectuel » plus ou moins étendu[105]. » Mais il en existe d'autres, qui ont également leur importance, et Guénon mentionne à ce propos la nécessité de ne pas être atteint par certaines infirmités (par exemple, le bégaiement, ou « les dissymétries notables du visage ou des membres[106] ») qui sont « le signe extérieur de défauts correspondants dans les éléments subtils de l'être[107]. »
[modifier] Petits mystères et grands mystères
La voie initiatique telle que la décrit Guénon peut se diviser en deux grandes étapes, qui sont parfois considérées, selon lui à tort, comme deux types d'initiation différents : « l'initiation royale » et « l'initiation sacerdotale », encore appelés, par référence aux doctrines antiques, les « Petits mystères » et les « Grands mystères[108] ». En réalité, explique Guénon, ces deux voies sont complémentaires, la première étant subordonnée à la seconde.
Les Petits mystères, auxquels appartiennent les « sciences traditionnelles » (par exemple, l'alchimie ou l'astrologie) ont pour but de rétablir l'individu dans « l'état primordial », l'état qui était celui de l'humanité aux origines et que Guénon, s'appuyant sur l'œuvre de Dante, rapproche du « Paradis terrestre[109] ». Celui qui a atteint ce stade atteint ainsi « la plénitude de l'état humain[110] », qui est en même temps le « centre » de cet état[111].
Ce n'est qu'une fois parvenu à ce centre qu'il peut « communiquer directement avec les états supérieurs de l'être[112] » et accéder ainsi aux états supra-individuels qui, seuls, « ont pour domaine la connaissance métaphysique pure[113] » et peuvent être véritablement qualifiés de « spirituels ». À la fin de son cheminement, l'initié, libéré de toutes les contingences, réalise ce que l'ésotérisme islamiques nomme « l'Identité Suprême », qui pour Dante est « le Paradis céleste » , et qu'il devient ainsi « l'Homme Universel[114] ».
[modifier] Ésotérisme et exotérisme
[modifier] L'Écorce et le noyau
Reprenant la distinction « qui existait, dans certaines écoles philosophiques de la Grèce antique, sinon dans toutes [...] entre deux aspects d'une même doctrine, l'un plus extérieur et l'autre plus extérieur[115] », Guénon définit les domaines respectifs de l'exotérisme et de l'ésotérisme : le premier, accessible au plus grand nombre, constitue, d'après une métaphore utilisée par Ibn Arabi, l'« écorce » de la doctrine, tandis que le second en est le « noyau » et est réservé à une « élite », seule apte à en tirer véritablement profit[116].
Cette distinction entre ésotérisme et exotérisme, si elle se recontre dans la plupart des traditions orthodoxes, n'est pas pour autant universelle : les doctrines hindoues, par exemple les Upanishads, ne connaissent pas cette distinction, celles-ci étant purement métaphysiques (et donc ésotériques) sans que l'on puisse y déceler quoi que ce soit qui tiendrait lieu d'exotérisme[117]. En revanche, la tradition islamique est « peut-être celle où est marquée le plus nettement la distinction de [...] l'exotérisme et de l'ésotérisme[118] », la voie exotérique, « commune à tous », étant figurée par la shariyah, tandis que la "vérité" intérieure, réservée à l'élite (les mutaçawwuf, que l'on désigne généralement, à tort selon Guénon, sous le nom de « soufis »[119]), est appelée haqîqah. Cet ésotérisme « n'est point quelque chose de "surajouté" à la doctrine islamique, quelque chose qui serait venu s'y adjoindre après coup et du dehors », mais « en est au contraire une partie essentielle puisque, sans lui, elle serait manifestement incomplète, et même incomplète par en haut, c'est-à-dire quant à son principe même[120] ».
Ce cœur de la doctrine est en même temps ce qui est commun à toutes les traditions spirituelles authentiques, « le fond qui demeure toujours rigoureusement identique à lui-même[121] », alors que l'exotérisme, qui constitue la forme « dans [laquelle] cette doctrine est en quelque sorte incorporée[122] », est susceptible d'adaptations diverses suivant les lieux et les époques, donnant à ceux qui se tiennent à la surface des choses l'impression de se trouver face à des traditions différentes, voire antagonistes[123]
L'ésotérisme, en tant qu'il constitue le fond de vérité commun à toutes les traditions spirituelles authentiques de l'humanité, est donc hiérarchiquement supérieur à l'exotérisme. Il ne s'ensuit pourtant pas que l'initié, qui a accès au domaine ésotérique d'une tradition donnée, puisse se dispenser de la pratique de l'exotérisme correspondant, ne serait-ce que parce que « le "plus" doit forcément comprendre le "moins"[124] » et que c'est par l'exotérisme que l'on accède à l'ésotérisme :
« [...] là où l'exotérisme et l'ésotérisme sont liés directement dans la constitution d'une forme traditionnelle, de façon à n'être en quelque sorte que comme les deux faces extérieure et intérieure d'une seule et même chose, il est immédiatement compréhensible pour chacun qu'il faut d'abord adhérer à l'extérieur pour pouvoir ensuite pénétrer à l'intérieur, et qu'il ne saurait y avoir d'autre voie que celle-là. (Initiation et réalisation spirituelle, p. 73) »
[modifier] Catholicisme et Franc-Maçonnerie
En Occident, l'exotérisme a revêtu une forme religieuse : celle du Christianisme, et plus précisément du Catholicisme, qui d'après Guénon est la seule organisation exotérique authentiquement traditionnelle, à l'exclusion donc du Protestantisme[125]. Néanmoins, les représentants de la tradition catholique lui semblent avoir perdu de vue sa signification profonde :
« il est assez douteux que le sens profond en soit encore compris effectivement, même par une élite peu nombreuse, dont l'existence se manifesterait sans doute par une action ou plutôt par une influence que, en fait, nous ne constatons nulle part. (La Crise du monde moderne, p. 115) »
Qui plus est, l'Occident a depuis longtemps rompu avec l'organisation sociale traditionnelle dont la religion catholique était la clé de voûte :
« La date précise de cette rupture est marquée dans l'histoire extérieure de l'Europe, par la conclusion des traités de Westphalie, qui mirent fin à ce qui subsistait encore de la "Chrétienté" médiévale pour y substituer une organisation purement "politique", au sens moderne et profane de ce mot. (Aperçus sur l'initiation, p. 243, note 3) »
À cet affaiblissement de « l'esprit traditionnel » dans le catholicisme, où il n'est plus conservé qu'à « l'état latent[126] » correspond la disparition quasi-totale des organisations authentiquement initiatiques en Occident, avec d'une part, la destruction de l'Ordre du Temple, et d'autre part le départ pour l'Orient des véritables Rose-Croix[127]. Ceux-ci étaient en réalité les initiés à l'ésotérisme chrétien qui, « d'accord avec les initiés à l'ésotérisme islamique [s'étaient réorganisés] pour maintenir, dans la mesure du possible, le lien qui avait été rompu par cette destruction[128]. » Si l'on excepte quelques groupes très restreints et très fermés qui peuvent subsister encore, l'occidental moderne qui voudrait accéder à l'initiation, si toutefois il ne se tourne pas vers les traditions orientales, n'a pas d'autre choix que d'accéder à la seule organisation initiatique encore en activité en Occident : la Franc-Maçonnerie.
Celle-ci est néanmoins considérée par Guénon comme étant une « dégénérescence[129] » de la Franc-Maçonnerie originelle, qui n'était pas seulement « spéculative », mais également « opérative. » Guénon conteste en effet l'opinion selon laquelle « les Maçons "opératifs" étaient exclusivement des hommes de métier », qui peu à peu « "acceptèrent" parmi eux, à titre honorifique en quelque sorte, des personnes étrangères à l'art de bâtir[130]», ce qui aurait marqué le passage d'une Maçonnerie opérative à une Maçonnerie spéculative. Loin d'être un progrès, explique-t-il, il s'agit d'un amoindrissement qui « consiste dans la négligence et l'oubli de tout ce qui est "réalisation", car c'est là ce qui est véritablement "opératif", pour ne plus laisser subsister qu'une vue purement théorique de l'initiation[131]. »
Les conséquences de cet amoindrissement sont l'impossibilité pour l'initié de passer de l'initiation virtuelle à l'initiation effective :
« [...] la transmission initiatique subsiste bien toujours, puisque la "chaîne" traditionnelle n'a pas été interrompue ; mais, au lieu de la possibilité d'une initiation effective toutes les fois que quelque défaut individuel ne vient pas y faire obstacle, on n'a plus qu'une initiation virtuelle, et condamnée à demeurer telle par la force même des choses, puisque la limitation "spéculative" signifie proprement que ce stade ne peut plus être dépassé, tout ce qui va plus loin étant de l'ordre "opératif" par définition même. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que les rites n'aient plus d'effet en pareil cas, car ils demeurent toujours, et même si ceux qui les accomplissent n'en sont plus conscients, le véhicule de l'influence spirituelle ; mais cet effet est pour ainsi dire "différé" quant à son développement "en acte", et il n'est que comme un germe auquel manquent les conditions nécessaires à son éclosion, ces conditions résidant dans le travail "opératif" par lequel seul l'initiation peut être rendue effective. (Aperçus sur l'initiation, pp. 95-196) »
Cette dégénérescence n'est toutefois pas inéluctable, puisque la « nature essentielle » de l'organisation reste la même tant que la « continuité de la transmission » initiatique est assurée : une restauration est toujours possible, « cette restauration devant alors nécessairement être conçue comme un retour à l'état "opératif"[132]. »
[modifier] Le Pseudo-ésotérisme contemporain
Quoiqu'il en soit de l'état actuel de la Franc-Maçonnerie, Guénon refuse de la mettre sur le même plan que les organisations « pseudo-initiatiques » qui, n'étant rattachées à aucune « chaîne » authentique, ne sont pas même aptes à transmettre une initiation virtuelle[133] : il en est ainsi des divers courants occultistes, de la « théosophie » anglo-saxonne contemporaine ou encore de tous les mouvements qui prétendent se rattacher au courant rosicrucien : le point commun entre toutes ces organisations est qu'elles ne bénéficient d'aucun rattachement réel à une tradition spirituelle régulière[134] et qu'elles ont une tendance marquée au « syncrétisme », c'est-à-dire à juxtaposer de l'extérieur « des notions fragmentaires empruntées à différentes formes traditionnelles, et généralement mal comprises et plus ou moins déformées[135] [...] mêlées à des conceptions appartenant à la philosophie et à la science profane[136] ».
René Guénon, qui utilise aussi dans ses exposés des exemples tirés de différentes traditions (Hindouisme, Islam et Taoïsme principalement) tenait à bien marquer la différence fondamentale qui existe entre la « synthèse » à laquelle il se livrait, et le « syncrétisme » qu'il attribuait aux organisations « pseudo-initiatiques » :
« Tout ce qui est réellement inspiré de la connaissance traditionnelle procède toujours "de l'intérieur" et non "de l'extérieur" ; quiconque a conscience de l'unité essentielle de toutes les traditions peut, pour exposer et interpréter la doctrine, faire appel, suivant les cas, à des moyens d'expression provenant de formes traditionnelles diverses, s'il estime qu'il y a là avantage ; mais il n'y aura jamais là rien qui puisse être assimilé de près ou de loin à un syncrétisme quelconque... (Aperçus sur l'initiation, p. 47) »
Qui plus est, selon Guénon, ces organisations se proposent généralement de développer des « pouvoirs psychiques » latents chez l'homme ordinaire. Or, ces pouvoirs (dont la réalité n'est pas niée), en tant qu'ils appartiennent au domaine « psychique », restent par là-même individuels, et n'ont rien à voir avec la véritable spiritualité, qui dans son essence est supra-individuelle. Qui plus est, la recherche de ces pouvoirs n'est pas sans présenter des dangers de toutes sortes :
« [...] soit quant aux troubles psychiques et même physiologiques qui sont l'accompagnement habituel de ces sortes de choses, soit quant aux conséquences plus éloignées, encore plus graves, d'un développement désordonné de possibilités inférieures qui [...] va directement au rebours de la spiritualité. (Aperçus sur l'initiation, p. 149) »
Guénon est revenu à plusieurs reprises sur « l'expansion de ces théories diverses qui ont vu le jour depuis moins d'un siècle, et que l'on peut désigner, d'une façon générale, sous le nom de "néo-spiritualisme"[137] », en lesquelles il voyait un symptôme inquiétant de la « crise du monde moderne ».
[modifier] Le symbolisme
S'il est aujourd'hui admis en Occident que le symbole est bien plus qu'un simple code, un sens artificiellement donné, et qu'« il détient un essentiel et spontané pouvoir de retentissement »[138], pour René Guénon ce « retentissement » dépasse immensément le domaine psychique: le symbolisme est « la langue Métaphysique par excellence »[139], capable de mettre en relation tous les degrés de la manifestation universelle, ainsi que toutes les composantes de l'Être, et le symbolisme est le moyen dont dispose l'homme pour « assentir » à des ordres de réalité qui échappent, par leur nature même, à toute description par le langage ordinaire. Cette compréhension de la nature profonde du symbolisme, René Guénon dira que l'Orient, par son élite intellectuelle, ne l'a jamais perdue[140], qu'elle est inhérente à la transmission initiatique qui, selon lui, donne les véritables clés à l'homme pour lui permettre de pénétrer le sens profond des symboles: de ce point de vue, la méditation sur des symboles (visuels ou sonores, yantras, mantras ou dhikr, répétition des Noms Divins) fait partie intégrante de l'initiation et du processus de réalisation spirituelle[141].
[modifier] Symbolisme et analogie
Pour René Guénon l'art est avant toute chose connaissance et compréhension, plutôt qu'affaire de sensibilité[142]. De même, le symbolisme possède une indéfinité conceptuelle qui n'est « point exclusive d'une rigueur toute mathématique »[143]: le symbolisme est avant tout une science, et il est fondé, de la façon la plus générale sur « les correspondances qui existent entre les différents ordres de réalité »[144]. Et, en particulier, l'analogie elle même, entendue suivant la formule hermétique du « rapport de ce qui est en bas avec ce qui est en haut », est susceptible d'être symbolisée: il existe des symboles de l'analogie (mais tout symbole n'est pas nécessairement l'expression d'une analogie, car il y a des correspondances qui ne sont pas analogiques). Le rapport analogique implique essentiellement la considération du « sens inverse de ses deux termes », et les symboles de l'analogie, qui sont généralement construits sur la considération primitive de la roue à six rayons, apppelée Chrisme dans l'iconographie chrétienne, inscrivent clairement, selon René Guénon, la considération de ce « sens inverse »: dans le symbole du « sceau de Salomon » les deux triangles opposés représentent deux ternaires dont l'un est « comme le reflet ou l'image inversée de l'autre »[145] et « c'est en cela que ce symbole est une figuration exacte de l'analogie »[146]. Cette considération du « sens inverse » permet à René Guénon de proposer une explication à certaines figurations artistiques, telle celle rapportée par Ananda Coomaraswamy dans son étude The inverted tree: certaines images de l'« Arbre du Monde », un symbole de la Manifestation universelle, le représentent avec les racines en haut et les branches en bas: les positions correspondantes de l'arbre correspondent à deux points de vue complémentaires suivant lesquels on peut se placer: celui de la manifestation ou celui du Principe. Cette considération du « sens inverse » est l'un des éléments de cette « science du symbolisme » à laquelle se réfère René Guénon, et elle va être utilisée par lui en de nombreuses occasions. Ainsi par exemple, dans son ouvrage La Grande Triade, consacré principalement à l'explication de certains symboles de la tradition extrême-orientale, les symboles généraux du « Ciel » et de la « Terre » sont mis en relation, du point de vue du développement cyclique, avec la sphère et le cube, avec pour point de rencontre la « ligne d'horizon », car c'est « à leur périphérie, ou à leurs confins les plus éloignés, c'est à dire l'horizon, que le Ciel et la Terre se joignent suivant les apparences sensibles »[147]; la considération du « sens inverse » apparaît ici dans la réalité symbolisée par ces apparences car, « suivant cette réalité, ils s'unissent au contraire par le centre »[148]. De là vient, selon René Guénon, l'explication du symbolisme de la « face ventrale » que le Ciel présente au « Cosmos », et la Terre présente une face « dorsale »: ce symbolisme explique ainsi la forme des monnaies chinoises, qui sont percées en leur centre par un carré. De même, parmi les symboles de l'Anima Mundi, l'un des plus usuels est le serpent, qui est souvent figuré sous la forme circulaire de l' Ouroboros: « cette forme convient en effet au principe animique en tant qu'il est du côté de l'essence par rapport au monde corporel; mais [...] il est au contraire du côté de la substance par rapport au monde spirituel,