Anarchisme chrétien

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Alphaomega.gif

L'anarchisme chrétien est l'une des variantes de l'anarchisme tel que couramment défini, mais avec des justifications spirituelles, et/ou couplées de spiritualité.

Il se base sur les enseignements de Jésus-Christ, tels qu'ils sont transmis par les évangiles, qu'ils soient canoniques ou gnostiques, mais appliqués dans leur dimension critique vis-à-vis de l'organisation sociale et basés sur la liberté des êtres humains.

L'anarchisme chrétien se fonde, d'un point de vue politique, sur la notion de « révolution personnelle » par le changement de chaque individu et l'application des principes anarchistes et chrétiens dans le présent, et non dans l'attente d'un « Grand Soir ». D'un point de vue religieux, il se fonde sur une relation principalement directe et personnelle avec Dieu. Certains conçoivent aussi ceci comme la recherche de "l'Évangile intégral"; vécu spirituellement mais aussi socialement.

L'anarchisme chrétien entend formuler et actualiser la plupart des questionnements des premières sociétés chrétiennes, en référant parfois jusqu'à l'expérience des communautés esséniennes pour justifier ses options spirituelles et politiques.

La prégnance de l'éthique de la relation à l'autre dans les évangiles, semble induire une vision de la collectivité comme organisme spirituel dont la société contemporaine ne traduit guère les plus simples impératifs. L'exemple de la propriété privée, ce droit fondamental sur lequel repose l'édifice de toutes les sociétés modernes, témoigne à lui seul de la remise en cause radicale de la civilisation classique par une éthique chrétienne se faisant radicale.

Histoire[modifier | modifier le code]

Les enseignements de Jésus de Nazareth[modifier | modifier le code]

Inscrites dans la tradition multiséculaire du judaïsme, la prédication du [fils de Dieu] Jésus Christ et sa relation par les évangiles officiels et ceux apocryphes ou gnostiques se donnent à bien des titres comme une synthèse à tendance midrashique du contenu des textes de l'ancien testament, tels qu'interprétés dans une perspective essentiellement spiritualiste. Exemplifiant jusqu'à la mise-à-mort l'impératif de l'amour du prochain, Jésus de Nazareth se présente comme le Messie attendu sans remplir la condition essentielle supposée par ce titre, soit d'être couronné Roi d'Israël. Aussi son prêche se fonde-t-il sur l'idée fondatrice que "[Son] Royaume n'est pas de ce monde", autant que "le Royaume est en vous et en dehors de vous".

Ces deux principes, largement thématisés ultérieurement par des théoriciens de l'anarchisme chrétien tel Léon Tolstoï, déplacent effectivement la question du messianisme comme horizon politique du peuple d'Israël vers une royauté spirituelle qui échoit à tout individu reconnaissant le Christ comme messie annoncé - reprenant à cet égard le principe d'une "Nation de Prêtres" que Moïse pose comme fondation du peuple juif comme tel, soit au terme de l'Exode. Jésus parachève jusqu'à la rendre universelle la vocation juive de vivre selon le commandement divin. Or ce commandement se résume selon Jésus au commandement dit de la règle d'or « Aime ton prochain comme toi-même » et « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ».

Sur le plan plus directement social, le Christ insiste sur la nécessité d'un retournement du rapport à l'autre, en transfigurant l'instinct de domination en éthique du service : servir autrui c'est s'élever, dominer l'autre c'est s'abaisser. Or le paradigme du service ne tient fondamentalement qu'à la condition d'une morale de l'égalité absolue sans laquelle le serviteur se changera en esclave. Aussi le Christ insiste-t-il sur la nécessité de l'horizontalité absolue des perspectives morales : "Et n'appelez personne sur la terre votre père; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux" (Matthieu 23:9) - commandement radical qui tranche avec l'usage en pratique dans la hiérarchie catholique.

La communauté des biens dans les actes des apôtres[modifier | modifier le code]

Les Actes des Apôtres, classiquement présentés comme le témoignage direct de l'organisation primordiale des disciples du Christ, établissent clairement les règles d'une propriété collective qui correspond à un socialisme de fait. Le travail comme les biens nécessaires étaient distribués équitablement entre les membres. De plus, une règle supplémentaire existait pour que « les riches » puissent adhérer au mouvement, ils devaient « donner la moitié de leur fortune aux pauvres. » Ce don aux pauvres, pouvant être fait par un don au mouvement qui se chargeait ensuite de la répartition entre ses membres. C'est pourquoi le mouvement Nazôréen, sera aussi appelé Ebioniteebyon signifiant pauvre en Hébreu.

Ce travail de distribution étant considéré comme étant extrêmement important, puisque afin que la justice dans la répartition soit respectée et notamment en direction des veuves des juifs hellénisés (les hellénistes), un « groupe des sept » sera formé à Jérusalem, comprenant des membres extrêmement important de la communauté comme Étienne ou Philippe, dont on ne sait pas trop d'ailleurs si ce n'est pas le même que le Philippe, membre du « groupe des douze ».

Les règles particulières à destination des riches, se trouvent exprimées dans les évangiles, dans les Actes des Apôtres, mais aussi avec une grande force dans l'épître de Jacques, « le frère du Seigneur », selon Paul de Tarse. Ce dernier indique d'ailleurs dans l'une de ses lettres, que Jésus « s'était fait pauvre de riche qu'il était. »

L'Église primitive[modifier | modifier le code]

Les premiers temps de l'Église chrétienne de Jérusalem réunie autour de la figure de Jacques le Juste — associé à deux autres « colonnes », Simon Képha (Simon-Pierre) et Jean, frère de Jacques de Zébédée — semble avoir partagé la plupart des règles en vigueur dans la communauté du Yahad (« Unité », « Alliance »), explicitement mentionnée dans une trentaine de textes retrouvées dans des grottes proches de Khirbet Qumrân et à laquelle les spécialistes attribuent une centaine des manuscrits de la mer Morte (sur environ 870). Ceux-ci font état de la vie et de l'organisation d'une communauté qui se désigne elle-même sous le nom de Yahad qui pourrait-être les Esséniens mentionnés par Flavius Josèphe, Pline l'Ancien et Philon d'Alexandrie, ou l'une des quatre tendances d'Esséniens dont fait état Hippolyte de Rome. Elle est parfois rapprochée de la communauté des Nazôréens, décrites dans les Actes des Apôtres.

La mise en commun des ressources, en termes de travail comme de rétribution directe, permettait une communauté fusionnelle des personnes sur le plan spirituel rythmée par la prière quotidienne et les différents rites.

Les Églises/Théologie[modifier | modifier le code]

Tout d'abord, la Bible rapporte des expériences vécues par les premiers chrétiens où « il n'y avait ni pauvre ni riche » et où « tous étaient égaux en tout point », pouvant faire penser à une application sociale de l'anarchisme; notamment dans le fonctionnement communautaire perceptible dans les Actes des apôtres, type d'Évangile socialement vécu. Plus tard, la Règle de Saint Benoît de Nursie peut être considérée comme une version écrite d'un type d'idée anarchiste appliquée au christianisme. Le mode de vie de la communauté monastique initiale pourrait d'ailleurs aisément s'encadrer dans plusieurs courants anarchistes contemporains.

Richard de Saint-Victor (1173) développe une théologie trinitaire anarchiste : il n'y a pas de monarchie dans la Trinité, mais une communion d'amour fondée en anarchie. L'homme étant créé selon l'image de Dieu il est en outre appelé à vivre de la même manière, soit de façon autonome et créatrice.

Le développement tardif des Églises et l'avènement de la Réforme – même si celle-ci n'est pas en lien direct avec l'anarchisme – promeut l'idée que le croyant doit avoir une relation directe avec Dieu, ainsi qu'une volonté de mise en pratique des principes chrétiens en évitant la « bigoterie ». La communauté protestante anabaptiste était quant à elle perçue comme anarchiste durant le XVIe siècle en Allemagne - certains de ses membres vivaient en communautés autonomes et de manière détachée du gouvernement. Plusieurs des Églises issues de l'anabaptisme (mennonitisme, quakerisme, fraternisme, le baptisme des XVIe et XVIIe siècles), mais aussi d'autres courants plus importants du protestantisme (le méthodisme à certains égards (études bibliques, diaconie), les Églises strictement congrégationalistes, et en particulier certaines Églises piétistes) peuvent être considérées comme ayant fait perdurer jusqu'à aujourd'hui un certain anarchisme dans la pratique de la foi.

L'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours a, quant à elle, suivi durant quelques années la « Loi de Consécration », qui consistait en un partage équitable des richesses ainsi que du travail, selon les besoins et possibilités de chacun, ce qui reste d'ailleurs un de ses objectifs théoriques.

Les actuelles communautés Amish de Pennsylvanie ressemblent par bien des côtés à des communautés anarchistes : refus des contacts avec l'État, libre choix d'adhérer ou non au mode de vie, prise de décision en commun. Cependant, l'égalité des sexes n'est pas réalisée dans ces communautés, et elles obéissent à une morale assez stricte et conventionnelle.

Penseurs[modifier | modifier le code]

Différentes personnes ont pensé et écrit sur l'anarchisme chrétien ; nombre d'écrits étaient des revues locales dont il est difficile d'avoir trace ou de récupérer les textes, mais certains penseurs ont dédié partie de leur vie à cette théorie (souvent perçue comme nécessairement doublée de pratique) soit directement soit par des études des aspects subversifs et opposés à tout ordre établi des Évangiles.

Ces mêmes penseurs ont généralement aussi travaillé sur ce qui est maintenant nommé écologie politique ainsi que sur une certaine critique de la technique et de l'aliénation liée au progrès de celle-ci comme c'est le cas pour Ivan Illich, prêtre catholique, et Jacques Ellul, théologien protestant. Ammon Hennacy quant à lui a plutôt essayé d'articuler sa pensée autour d'actions concrètes pour aller vers une terre juste.

Le scientifique français Théodore Monod s'est également reconnu dans l'anarchisme chrétien[1].

Bien qu'il ne se revendique pas clairement anarchiste, Jean Cardonnel, auteur notamment de Dieu est mort en Jésus Christ et de Fidèle Rebelle défend la thèse selon laquelle l'homme devrait assumer son incarnation en s'impliquant dans les luttes justes de son temps, comme le combat révolutionnaire; à l'image du bon samaritain.

Léon Tolstoï[modifier | modifier le code]

Léon Tolstoï

Léon Tolstoï était un écrivain chrétien russe, connu pour avoir rédigé des principes anarchistes, auxquels il est venu par sa foi. Dans certains de ses livres, notamment dans Le royaume de Dieu est en Vous ainsi que dans Le Père Serge, il expose une philosophie assez similaire à celle de Bakounine avec une critique de l'État, du capitalisme, de l'exploitation, ainsi qu'une dénonciation du clergé et de l'hypocrisie des Églises catholique romaine et orthodoxe.

Il exprime aussi son désir d'une société fondée sur des principes non violents et a tenté d'appliquer ses principes à sa vie. Il partagea sa vieillesse entre l'agriculture et l'éducation d'autrui de manière totalement autonome de l'État ou de l'économie, ce qui était pour lui le rattachement à une sorte d'idéal.

Teilhard de Chardin[modifier | modifier le code]

La figure de Pierre Teilhard de Chardin, si elle cadre difficilement à première vue avec la question de l'anarchisme, finit par la rejoindre via le détour de la réflexion du père jésuite autour du point Oméga comme aboutissement historique d'une civilisation dont nous serions déjà partie prenante. À partir d'une description de la noosphère comme couche évolutive succédant à l'échelle de l'évolution à l'étape de la biosphère dont l'homme participe, Teilhard de Chardin pose que l'humanité se trouve au seuil d'un saut évolutif que le Christ annonce comme le règne imminent d'une conscience collective à travers la diffusion du Paraclet, ou Esprit-Saint au sens primitivement catholique du terme. La noosphère procédant à terme de la coalescence spirituelle des centres que constituent les psychés individuelles, sa résolution politique, sans qu'elle soit absolument formalisée comme telle par Teilhard, relève in fine d'une organisation rhizomatique dénuée de tout principe hiérarchique autre que le point Oméga, lequel se révèle présent en tant que tel dans tous les centres constitutifs du réseau dans son ensemble.

Emmanuel Mounier[modifier | modifier le code]

Emmanuel Mounier est un penseur, éditeur et écrivain français primitivement issu des mouvements dits non-conformistes des années trente. Fondateur de la revue Esprit, son pragmatisme philosophique s'efforce de placer l'homme au centre de tout référentiel social et politique. Combattant aussi bien le libéralisme de type capitaliste que l'autoritarisme collectiviste propre aux fascismes comme au communisme de type stalinien ou "autoritaire", Mounier développe un humanisme inspiré du symbole chrétien qui emprunte certaines options politiques et sociales aux mouvements catholiques de gauche déjà existant. Quoique s'étant rapproché un temps du régime de Vichy, il s'y opposera radicalement dès 1941 en rejoignant la Résistance dans laquelle il s'engagera activement. Il continuera après la guerre à promouvoir avec optimisme un humanisme de gauche proche par ses préoccupations des questionnements à l'œuvre dans la pensée anarcho-libertaire dans ses tendances les plus christiques.

Jacques Ellul[modifier | modifier le code]

Juriste de formation, Jacques Ellul est un auteur particulièrement fécond[2], surtout connu pour son analyse critique de la société technicienne, ses cours sur Marx à l'IEP de Bordeaux et ses ouvrages sur la révolution. S'étant converti au protestantisme à l'âge de 18 ans, il se revendique comme étant très proche de l'anarchisme. Écrit en 1988, Anarchie et christianisme [3] est l'un de ses livres les plus traduits dans le monde. Il y établit des liens entre la pensée chrétienne et la pensée anarchiste, les plus importants étant selon lui un sens prononcé de la liberté et un rejet catégorique de l'État en tant qu'autorité. Quatre ans plus tôt, dans La Subversion du christianisme[4], il considère que le message de l'Évangile a été maintes fois trahi par les chrétiens, principalement au IVe siècle, quand - après Constantin - il a été érigé en religion d'état puis, à partir de la Renaissance, quand il s'est mis au service des classes dominantes, principalement la bourgeoisie, et a été dévoyé en morale. Ellul ne critique jamais l'Église dans son principe (il n'est pas anticlérical) mais seulement pour ce qu'elle est devenue au fil de l'histoire. Lui-même, en tant que membre actif de l'Église réformée de France, s'est efforcé de la faire évoluer avant finalement d'y renoncer. Proche de Mounier durant sa jeunesse, il a rompu avec lui car il considérait qu'il restait trop préoccupé par des questions d'ordre spirituel et ne se montrait pas suffisamment critique à l'égard de l'évolution de son temps. Il a par ailleurs très sévèrement critiqué les positions de Teilhard qu'il assimilait au scientisme.

Ivan Illich[modifier | modifier le code]

Ivan Illich (1926-2002) était un penseur du socialisme libertaire venant d'une famille aristocratique ayant d'anciens liens avec l'Église catholique, dont les écrits portaient sur la critique de la technologie, de l'utilisation de l'énergie et de l'enseignement obligatoire. En 1961, il fonde le Centre pour la formation interculturelle à Cuernavaca qui deviendra le fameux Centro Intercultural de Documentación (CIDOC), afin de « contrer » la participation du Vatican dans le « développement moderne » du soi-disant Tiers-Monde. Ce centre fonctionnera de 1966 à 1976.

Les livres d'Illitch Énergie et équité et La Convivialité (Tools for conviviality)[5] sont considérés comme des classiques pour les écologistes sociaux qui s'intéressent à la technologie appropriée, tandis que son livre Une société sans école (en) (en) est encore une référence pour les militants qui cherchent des alternatives à la scolarité obligatoire. Les vues d'Ivan sur Jésus présenté comme un anarchiste sont exposées dans un discours qu'il a prononcé dans une chapelle de Chicago[6].

Différents mouvements[modifier | modifier le code]

Jesus Freaks[modifier | modifier le code]

Le mouvement Jesus Freaks appelle à la mise en réseau des différentes « tribus » de « chrétiens alternatifs » et reprend les symboles et une partie du vocabulaire des mouvements anarchiste ou libertaire.

Le mouvement Jesus Radicals[modifier | modifier le code]

D'origine américaine, ce mouvement est aujourd'hui l'un de ceux qui mettent le plus en avant les connexions entre le christianisme et l'anarchisme.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Théodore Monod, Terre et ciel, Actes Sud, coll. « Babel », 1997, p. 293.
  2. Il a publié une soixantaine d'ouvrages et des centaines d'articles
  3. Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, Lyon: Atelier de Création Libertaire, 1988
  4. Jacques Ellul, La Subversion du christianisme, Paris: Seuil, 1984
  5. 2 extraits en français et texte intégral en anglais
  6. Ivan Illich, « The Educational enterprise in the Light of the Gospel »,‎ 1988 : « Jesus was an anarchist savior »

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]