Dualisme (philosophie)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Dualisme.

Le dualisme est une doctrine philosophique posant deux principes irréductibles et indépendants, au contraire d'un monisme, qui n'en pose qu'un, comme le panthéisme. Il pose deux réalités indépendantes.

Le terme a été introduit en français par Pierre Bayle en 1697, dans le Dictionnaire historique et critique, à propos de la religion manichéenne, qui oppose sans conciliation le Bien et le Mal. Il a ensuite été appliqué en 1734 à la philosophie par le professeur allemand Christian Wolff (Psychologia rationalis), pour qualifier le système de Descartes qui sépare la res extensa (l'étendue, ou matière mesurable, dont le corps) et la res cogitans (la pensée, ou âme découvrant Dieu) dans les Méditations métaphysiques.

Histoire[modifier | modifier le code]

Le concept peut qualifier beaucoup d'autres théories religieuses ou philosophiques : la nature et la grâce, les idées platoniciennes et les apparences mobiles. Un dualisme, qu'il soit particulier ou général, pose le problème logique de sa solution, comment concilier les deux entités distinguées. Plusieurs dualismes invitent à chercher des correspondances quant à savoir si certains sont-ils réductibles à d'autres. La dialectique des dualismes peut être un chemin pour parcourir l'histoire des idées (voir Hegel).

Chine[modifier | modifier le code]

Le jeu sur de termes opposés ou complémentaires formant dipôle est aussi très répandu dans la pensée chinoise. Les penseurs chinois anciens, dans leur grande majorité, ne faisant que peu confiance à la logique et au raisonnement déductif, n'ont pas développé de dialectique au sens strict. Ils ont cependant eu à se servir de dipôles conceptuels et à se placer par rapport à eux, à mesurer l'espace intermédiaire qu'il décrit. Fuyant la confrontation et l'opposition, ils ont toujours cherché à renouer les fils et à proposer une vision unifiée du monde. La présence ou l'absence de telle ou telle divinité, la vérité ou la fausseté de telle ou telle doctrine leur importe peu, c'est l'efficacité qui compte. Quelques exemples peuvent donner une idée de la manière chinoise d'utiliser la dialectique.

Confucius veut une société qui s'appuie sur les rites et la musique, il demande à ses auditeurs d'équilibrer étude et réflexion, mais il n'est pas friand de réflexions opposant symétriquement des termes deux à deux.

Chez Lao-tseu (Lao Zi) on trouve une forme plus pure de dialectique. On peut voir le livre qui lui est attribué, dont le titre est La Voie et la Vertu. Tao Tö King (Daodejing), comme un traité sur les rapports du Tout cosmique en création perpétuelle (la Voie) et la fécondité différenciée de chacune de ses réalisations particulières (la Vertu).

Le couple Yin-Yang est aussi un dipôle de type dialectique permettant de comprendre le monde, mais cette fois-ci avec un pouvoir descriptif très concret. Le yin est l'ubac (versant d'une montagne exposé à l'ombre), le temps froid et couvert, l'intérieur, le femelle, le pair ; le yang est l'adret (versant d'une montagne exposé au soleil), les jours chauds et ensoleillés, l'extérieur, le mâle, l'impair. Il faut aussi concevoir l'opposition de façon dynamique, rythmique, cyclique. On peut donc traduire un même passage du Hi ts'eu (Grand Commentaire), un supplément du Yi king (Yi Jing) statiquement par : "Un côté yin, un côté yang, c'est là le Tao (Dao) !" ou dynamiquement par : "Un temps yin, un temps yang, c'est là le Tao !"[1].

Une des discussions les plus reprises en Chine a été celle de la nature bonne ou mauvaise de l'homme. Pour Confucius, la nature humaine est originairement bonne. "L'homme, dès sa naissance, est constitué dans la droiture." Siun-tseu (Xun Zi) dit le contraire : "La nature humaine est mauvaise ; ce qu'elle a de bon est artificiel ; la nature humaine, dès la naissance, a l'amour du gain, et c'est parce qu'elle s'y conforme que naissent la rivalité et le vol, et que le désintéressement n'existe pas."[2]

Enfin l'opposition entre individu et société peut se lire dans la différence de point de vue entre Taoïsme et Confucianisme, qu'on peut voir comme deux pôles de la même expérience chinoise, et qui d'ailleurs ne s'opposent pas tant qu'ils ne se complètent.

Inde : le Sâmkhya[modifier | modifier le code]

Le Sâmkhya, qui existe depuis les Upanishads moyennes, est un système philosophique de l'Inde hindouiste qui pose deux principes éternels et incréées : Purusha (le pur esprit) et Prakriti (la matière). "Le monde extérieur est sur un pied d'égalité avec le principe spirituel : Esprit (purusha) et Nature ou Matière (prakriti) existent de toute éternité. Mais ce dualisme n'est équilibré qu'en apparence : l'égalité entre les deux principes varie, tantôt en s'inclinant vers un monisme idéaliste, lorsqu'il est dit que la prakriti n'existe que pour le bien du purusha, plus souvent vers un pluralisme de fait, lorsqu'il est parlé de la multiplicité des esprits opposée à l'unité de la prakriti " (Renou et Filliozat, L'Inde classique, t. II, 1953, p. 35).

Platon ?[modifier | modifier le code]

Sur plusieurs points, Platon semble dualiste. Il oppose deux mondes ou deux niveaux ou le modèle et sa copie : "Il existe deux espèces d'êtres, d'une part l'espèce visible, de l'autre l'espèce invisible" (Phédon, 79a), "Or, il y a lieu, à mon sens, d'établir tout d'abord les divisions que voici. Qu'est-ce qui est toujours et n'a point de devenir ? Qu'est-ce qui devient toujours, mais qui n'est jamais ? L'un, de toute évidence, saisissable par l'intelllection accompagnée de raison, toujours est de façon identique ; l'autre, au contraire, qui fait l'objet de l'opinion accompagnée de sensation irraisonnée, il devient et s'en vient, mais réellement jamais il n'est" (Timée, 27d-28a). Il oppose l'âme et le corps physique : "le philosophe apparaît être celui qui, pour délier au plus haut point possible l'âme du commerce du corps, se distingue entre tous les hommes" (Phédon, 64d). Il pose des dieux antinomiques (Politique, 268-270a). Il pose deux Âmes cosmiques : "Une âme unique ou plusieurs Âmes ? Je vais répondre à votre place. À la vérité, n'en admettons sans doute pas moins de deux, dont l'une est bienfaitrice et l'autre, capable de réaliser l'effet contraire" (Les lois, X, 896e) ; deux mouvements cosmiques : "Cet univers, vois-tu, qui est le nôtre, tantôt la Divinité guide l'ensemble de sa marche et conduit l'ensemble de sa révolution circulaire ; tantôt elle l'abandonne à lui-même, une fois que les révolutions ont atteint en durée la mesure qui sied à cet univers ; et il recommence alors à tourner dans le sens opposé, de son propre mouvement, en tant qu'il est un vivant et que, dès le principe, il a reçu de Celui qui l'a ordonné l'intelligence en partage" (Le politique, 269c).

Platoniciens[modifier | modifier le code]

Xénocrate, deuxième successeur de Platon à l'Académie, défend plusieurs dualismes. a) Métaphysique et cosmologie. Il semble opposer deux principes suprêmes, l'Un et la Dyade. "Xénocrate, fils d’Agathénor de Chalcédoine, faisait de la Monade et de la Dyade des dieux, dont la première comme principe mâle occupe le rang de père et règne au ciel. Il l’appelle aussi Zeus et impair et intellect, qui est pour lui le premier dieu. L’autre principe, comme femelle, prend la place de mère des dieux. Elle préside au domaine au-dessous du ciel. C’est pour lui l’Âme du Monde. Le ciel aussi est dieu, et les astres de feu sont les dieux olympiens, et les autres daimônes invisibles d’en-dessous de la Lune sont les autres dieux. Il pense qu’il y a des puissances divines répandues dans les éléments matériels. De celles-ci, celle qui est répandue dans l’air, il l’appelle Hadès, du fait qu’il est invisible ; celle qui siège dans l’élément humide nous l’appelons Poséidon ; celle qui siège dans la terre, Déméter qui produit la végétation. Il fournit ces dernières doctrines aux stoïciens, mais les précédentes, c’est à partir de Platon qu’il les a transposées" (Aétius, Placita, I, 7.30, fr. 15 édi. Heinze). b) Ontologie. Xénocrate n'admet que deux catégories : les "êtres en soi" (kath' auta) et les "êtres relatifs" (pros ti). Les premiers correspondent aux Formes, les seconds aux choses sensibles. c) Psychologie. Xénocrate, après Platon (Timée, 69cd), soutient que l'âme est divisée en deux parties, l'une irrationnelle, l'autre rationnelle, toutes deux immortelles[3]. "Xénocrate divisait l'âme en sensitive et rationnelle" (Théodoret de Cyr). d) Démonologie. Xénocrate divise les démons (êtres intermédiaires entre les dieux et les humains) en bons et mauvais. "Ce n'est pas Empédocle seul, ô Héracléon, qui a laissé après lui l'opinion qu'il existait de mauvais démons. Platon, Xénocrate et Chrysippe pensent de même" (Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, trad. Séguier de Saint-Brisson, t. I, 1846, p. 214).

Plutarque, Atticus, Numénius sont dualistes : ils opposent Dieu à la matière, principe du mal. Chez Numénius, "l'être est éternel, immuable, impassible... Dieu et matière sont cooriginaires et leur opposition s'articule en une série d'autres oppositions : monade-dyade, providence-nécessité, bien-mal."[4]

Stoïcisme[modifier | modifier le code]

J.-B. Gourinat tient le stoïcisme pour un "dualisme vitaliste". « L’ensemble des réalités a deux Principes, celui qui produit et celui qui subit. Le Principe qui subit est la matière, qui est la substance sans qualité. Le Principe producteur est le dieu, qui est la raison qui est dans celle-ci » (Diogène Laërce, VII, 134).

Descartes[modifier | modifier le code]

Dualisme cosmologique. Descartes affirme le dualisme de deux substances. Leurs attributs s'excluent. Le corps est pure étendue, avec ses caractères propres : continuité, divisibilité, indéfinité, tridimensionnalité, homogénéité, impénétrabilité, extériorité, mobilité, modalités multiformes. L'esprit est pure pensée, avec ses caractères propres : unité, unicité, intériorité, individualité, indivisibilité, intellectualité, volonté, liberté, avec quantité de puissances, vertus ou facultés. "Car tout ainsi qu'être étendu, divisible, figuré, etc. sont des formes ou des attributs par le moyen desquels je connais cette substance qu'on appelle corps ; de même, être intelligent, voulant, doutant, etc., sont des formes par le moyen desquelles je connais cette substance qu'on appelle esprit." (Quatrièmes réponses, in Œuvres, Adam et Tannery, t. IX, p. 173).

Dualisme anthropologique. "La connaissance naturelle nous apprend que l'esprit est différent du corps, et qu'il est une substance ; et aussi que le corps humain, en tant qu'il diffère des autres corps, est seulement composé d'une certaine configuration de membres, et autres semblables accidents ; et enfinq ue la mort du corps dépend seulement de quelque division ou changement de figure" (Deuxièmes réponses, in Œuvres, Adam et Tannery, t. IX, p. 119).

Kant[modifier | modifier le code]

"Le dualisme kantien" oppose la matière (l'a posteriori) et la forme (l'a priori)[5]. Kant confronte deux origines de la connaissance : d'une part la matière donnée par l'expérience, les sensations, d'autre part la forme, les sources a priori du connaître (l'espace et le temps, les catégories). Les sens et l'entendement, "nous n'avons point d'autre source de la connaissance que ces deux-là" (Critique de la raison pure, III.234, éd. "Pléiade" des Œuvres philosophiques t. I p. 1013).

Kant oppose phénomène et noumène. Le principe fondamental de la critique de nos facultés consiste à distinguer les choses telles qu'elles apparaissent (phénomènes) et les choses telles quelles sont (noumènes), mais nous ne pouvons connaître les choses que comme elles apparaissent à nos facultés. "Quand nous appelons certains objets, en tant que phénomènes, êtres des sens (phaenomena), en distinguant la manière dont nous les intuitionnons de leur nature en soi, il est déjà dans notre idée d'opposer en quelque sorte à ces phénomènes, ou ces mêmes objets envisagés selon cette nature en soi, , bien que nous ne les intuitionnions pas en elle, ou encore d'autres objets possibles, qui ne sont nullement des objets de nos sens, à titre d'objets pensés simplement par l'entendement, et de les appeler des êtres de l'entendement (noumena)" (Critique de la raison pure, III.209, éd. "Pléiade" des Œuvres philosophiques t. I p. 981).

Du point de vue moral, Kant oppose devoir et sensibilité. "Le caractère essentiel de toute détermination de la volonté par la loi morale, c'est que la volonté soit déterminée uniquement par la loi morale comme volonté libre, par conséquent, non seulement sans le concours, mais même à l'exclusion des attraits sensibles, et au préjudice de toutes inclinations qui pourraient être contraires à cette loi" (Critique de la raison pratique, éd. "Pléiade" des Œuvres philosophiques t. II p. 696).

Bergson[modifier | modifier le code]

"Tel serait le profond dualisme bergsonien : nous vivons dans le temps et nous pensons dans l'espace, nous vivons dans le réel mais nous pensons dans l'imaginaire" (Frédéric Worms).

Pour Bergson, "la vie est un mouvement, la matérialité est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements est simple, la matière qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui la traverse en y découpant des êtres vivants" (L'évolution créatrice, 1907, in Œuvres, PUF, 1963, p. 707).

Dualismes en philosophie[modifier | modifier le code]

Les dualismes les plus courantes sont :

  • dualisme moral : bien et mal ; dualisme éthique : devoir et sensibilité ; dualisme humain : les hommes bons et les hommes méchants
  • dualisme métaphysique (au niveau des principes premiers) : le Bien et le Mal, Dieu et le Diable (ou dieux antagonistes du Politique, 270a, de Platon), l'intelligible et le sensible (Platon du Phédon, 78), Un et Dyade indéfinie ("Dieu" et le principe matériel : Platon de la doctrine non écrite)... Platon suppose un moment deux Âmes du monde, l'une bonne, l'autre mauvaise (Les lois, X, 896e) ; Numénius admet peut-être deux dieux (le Bien, le second dieu à la fois Âme du monde et Démiurge, mais pas mauvais).
  • dualisme ontologique : esprit et matière pour la réalité physique (dualisme cosmologique), âme et corps physique pour l'être humain (dualisme anthropologique) : Descartes
  • dualisme théologique : nature (ordre usuel) et grâce (faveur divine) : saint Augustin d'Hippone, Blaise Pascal.

Dualités en philosophie[modifier | modifier le code]

L'histoire de la philosophie peut se lire comme un tissu de dialectiques. Certaines réflexions sont par ailleurs dialectiques, c'est-à-dire proposent d'appréhender les choses à l'aide de l'éclairage de deux pôles antagonistes ou complémentaires.

Ces "dimensions" ne sont, bien sûr, pas orthogonales, et la liste n'est pas exhaustive.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Marcel Granet, La pensée chinoise, 1934, Albin Michel 1968 p. 104. Yi king. Le livre des transformations, "Ta Tchouan : Le grand commentaire", trad. Richard Wilhelm et Étienne Perrot, Librairie de Médicis, 1973, p. 335 : "Ce qui doit faire apparaître tantôt l'obscur et tantôt le lumineux est la voie."
  2. Chow Yih-Ching, La philosophie chinoise, PUF, coll. "Que sais-je ?", 1961, p. 19-20. J. J.-L. Duyvendak, Études de philosophie chinoise, 1930, p. 9.
  3. Xénocrate, fragment 211 1re édi. Isnardi/Parente (Damscios, Commentaire sur le Phèdre, 177, p. 107-109 édi. Westerink.
  4. Marco Zambon, Porphyre et le moyen-platonisme, Vrin, 2002, p. 205-206.
  5. Christophe Bouriau, Lectures de Kant. Le problème du dualisme, PUF, 2000.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique (1697).
  • Johannes Kinker, Le dualisme de la raison humaine, ou Le criticismle de Em. Kant, trad., 1850, 306 p.
  • Simone Pétrement , Le dualisme dans l'histoire de la philosophie et des religions. Introduction a l’étude du dualisme platonicien, du gnosticisme et du manichéisme, Paris, Gallimard,‎ 1946
  • Simone Pétrement , Le dualisme chez Platon, les gnostiques et les manichéens, Paris, Presses Universitaires de France,‎ 1947
  • Jean-Louis Vieillard-Baron, Autour de Descartes. Le dualisme de l'âme et du corps, Vrin, 2000, 256 p.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]