Ernest Renan

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Ernest Renan

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Ernest Renan dans les années 1870, photographie d'Adam-Salomon.

Nom de naissance Joseph Ernest Renan
Activités Écrivain, philologue, philosophe, historien
Naissance 28 février 1823
Tréguier, Côtes-du-Nord, France
Décès 2 octobre 1892 (à 69 ans)
Paris, Seine, France
Langue d'écriture Français
Distinctions Grand-officier de la Légion d'honneur
Ernest Renan.
Maison natale d'Ernest Renan à Tréguier. Aujourd'hui musée consacré à sa vie et son œuvre.
Monument élevé en 1903 sur la place principale de Tréguier en l'honneur d'Ernest Renan représenté aux côtés d'Athéna.
Plaque du monument.

Joseph Ernest Renan, né le 28 février 1823[1] à Tréguier et mort le 2 octobre 1892 à Paris, est un écrivain, philologue, philosophe et historien français.

Fasciné par la science, Ernest Renan adhère immédiatement aux théories de Darwin sur l'évolution des espèces. Il établit un rapport étroit entre les religions et leurs racines ethnico-géographiques. Une part essentielle de son œuvre est d'ailleurs consacrée aux religions avec par exemple son Histoire des origines du christianisme (7 volumes de 1863 à 1881) et sa Vie de Jésus (1863). Ce livre qui marque les milieux intellectuels de son vivant contient la thèse, alors controversée, selon laquelle la biographie de Jésus doit être comprise comme celle de n'importe quel autre homme, et la Bible comme devant être soumise à un examen critique comme n'importe quel autre document historique. Ceci déclenche des débats passionnés et la colère de l'Église catholique.

Ernest Renan est considéré aujourd'hui comme un intellectuel de référence avec des textes célèbres comme Prière sur l'Acropole (1865) ou Qu'est-ce qu'une nation ? (1882). Dans ce discours, Renan s’efforce de distinguer race et nation, soutenant que, à la différence des races, les nations s’étaient formées sur la base d’une association volontaire d’individus avec un passé commun : ce qui constitue une nation, ce n'est pas parler la même langue, ni appartenir à un groupe ethnographique commun, c'est « avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore » dans l'avenir. Ce discours a souvent été interprété comme le rejet du nationalisme racial du type allemand en faveur d’un modèle contractuel de la nation. Pourtant, comme l’ont signalé Marcel Detienne et Gérard Noiriel, la conception par Renan de la nation comme un principe spirituel n’est pas exempte d’une dimension raciale, au point que des penseurs racistes comme Maurice Barrès en firent leur précurseur. Le « plébiscite de tous les jours » défendu par Renan « ne concernent que ceux qui ont un passé commun, c'est-à-dire ceux qui ont le même racines »[2].

Son intérêt pour sa Bretagne natale a été également constant de L'Âme bretonne (1854) à son texte autobiographique Souvenirs d'enfance et de jeunesse (1883).

Biographie[modifier | modifier le code]

Quelques dates de sa vie[modifier | modifier le code]

Reçu premier à l'agrégation de philosophie en septembre 1848, il devient docteur en lettres à la suite d'une thèse sur le philosophe musulman Averroès terminée en 1852. De 1849 et 1850, il est chargé de mission en Italie.

En 1856, il devient membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, tandis que, le 11 septembre 1856, il épouse Cornélie Henriette Scheffer, la fille du peintre Henry Scheffer qui est la nièce du peintre Ary Scheffer. Plusieurs portraits d'Ernest Renan sont conservés au Musée de la Vie romantique, dans l'Hôtel Scheffer-Renan, seize rue Chaptal, au cœur de la Nouvelle Athènes à Paris. Ils sont signés Henry Scheffer, René de Saint-Marceaux et Léopold Bernstamm. Les collections et les archives du musée évoquent également son épouse et leurs enfants Ary Renan (né en 1858) et Noémi (née en 1862) qui deviendra l'épouse de Jean Psichari.

En 1860, Ernest Renan effectue à l'occasion de l'expédition française une mission archéologique au Liban et en Syrie. Professeur d'hébreu au Collège de France en 1862, il est suspendu en 1864 pour des propos jugés sacrilège sur Jésus Christ, l'érudit Salomon Munk lui succédant à la chaire d'hébreu[3]. Dans son cours d'ouverture du cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France, Ernest Renan fait une description apocalyptique de la lourdeur de l'esprit sémite qui s'oppose au génie aryen et à son héritière la culture européenne enrichie aux sources grecques.

En 1863, la publication de sa Vie de Jésus, livre écrit lors de son séjour à Ghazir au Liban, connaît un grand succès et fait scandale. Le pape Pie IX, très affecté, le traite de « blasphémateur européen », et en 1864, le ministre de l'Instruction publique Victor Duruy supprime son cours.

En 1865, il effectue un voyage en Égypte, en Asie Mineure et en Grèce.

En 1869, il se présente sous l'étiquette d'indépendant à un siège de député en Seine-et-Marne, ce qui lui vaut un échec électoral.

Le 13 juin 1878, il est élu à l'Académie française, au fauteuil 29, en remplacement de Claude Bernard.

En 1883, il devient administrateur du Collège de France.

Il fut élevé au grade de grand-officier de la Légion d'honneur.

Portrait d'Ernest Renan par Lucien Quarante d'après le buste de René de Saint-Marceaux.

Biographie détaillée[modifier | modifier le code]

Ernest Renan naît le 28 février 1823 à Tréguier dans une famille de pêcheurs ; son grand-père, ayant acquis une certaine aisance, y a acheté une maison où il s'était établi ; son père, capitaine d'un petit navire et républicain convaincu, a épousé la fille de commerçants royalistes de la ville voisine de Lannion. Sa mère n'est qu'à moitié bretonne, ses ancêtres paternels étant venus de Bordeaux : Renan confessera qu'en sa propre nature, le Gascon et le Breton ne cessent de se heurter. Toute sa vie, Renan se sentira déchiré entre les croyances politiques de son père et celles de sa mère. Il a cinq ans lorsque son père meurt, sa sœur Henriette, de douze ans son aînée, devient alors le chef moral de la famille. Tentant en vain d'ouvrir une école pour filles à Tréguier, elle part pour Paris comme professeur dans une école de jeunes filles. Ernest, en attendant, est instruit au petit séminaire de sa ville natale (aujourd'hui, lycée Joseph Savina). Les appréciations de ses maîtres le décrivent comme « docile, patient, appliqué, soigneux ». Les prêtres lui donnaient une solide éducation en mathématiques et en latin, sa mère la complète.

En 1838, Renan remporte tous les prix au séminaire de Tréguier. Sa sœur parle de lui pendant l'été au directeur de l'école parisienne où elle enseigne et il en parle lui-même à l'abbé Félix Dupanloup, qui a créé le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une école où les jeunes aristocrates catholiques et les élèves les plus doués des séminaires doivent être instruits ensemble, afin de renforcer le lien entre l'aristocratie et le clergé. Dupanloup fait donc venir Renan, qui n'a que quinze ans et n'a jamais quitté la Bretagne. « J'appris avec étonnement qu'il y avait des laïcs sérieux et savants (…) les mots talents, éclat, réputation eurent pour moi un sens. » Cependant la religion lui paraît complètement différente à Tréguier et à Paris. Le catholicisme superficiel, brillant, pseudo-scientifique de la capitale, n'arrive pas à satisfaire ce garçon qui a reçu de ses maîtres bretons une foi austère.

En 1840, Renan quitta Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour poursuivre ses études de philosophie au séminaire d'Issy-les-Moulineaux. Il entre rempli de passion pour la scolastique catholique car il est las de la rhétorique de Saint-Nicolas et il espère satisfaire son intelligence sérieuse avec le vaste matériel que lui offre la théologie catholique. Parmi les philosophes Reid et Malebranche l'attirent tout de suite et, après eux, il se tourne vers Hegel, Kant et Herder. C'est alors qu'il commence à voir une contradiction essentielle entre la métaphysique qu'il étudie et la foi qu'il professe, mais un goût pour les vérités vérifiables retient son scepticisme. Il écrit à Henriette que la philosophie ne satisfait qu'à moitié sa faim de vérité ; il se sent attiré par les mathématiques. Sa sœur a accepté dans la famille du comte Zamoyski un poste plus lucratif que son ancien emploi. C'est elle qui exerce l'influence la plus forte sur son frère, et les lettres d'elles qui ont été publiées indiquent un esprit presque égal à celui de son frère, en même temps qu'elle lui est moralement supérieure.

Ce n'est pas la philosophie mais la philologie qui finalement éveille le doute chez Renan. Ses études terminées à Issy, il entre au séminaire Saint-Sulpice pour étudier les textes bibliques avant de prendre les ordres et commencer à apprendre l'hébreu. L'un de ses maîtres est l'abbé Arthur-Marie Le Hir, auquel il rend hommage dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Renan constate à cette époque que la deuxième partie d'Isaïe diffère de la première non seulement quant au style, mais également quant à la date, que la grammaire et l'histoire du Pentateuque sont postérieures à l'époque de Moïse et que le livre de Daniel est manifestement apocryphe. Intellectuellement Renan se sent détaché de la croyance catholique, même si sa sensibilité l'y maintenait toujours. La lutte entre vocation et conviction est gagnée par la conviction. Le 6 octobre 1845, Renan quitte Saint-Sulpice pour devenir surveillant au collège Stanislas, dirigé par le Père Joseph Gratry. Mais cette solution impliquant « une profession extérieure avouée de cléricature », il préfère briser le dernier lien qui le retient à la vie religieuse et il entre à la pension privée de M. Crouzet « comme répétiteur au pair, c'est-à-dire, selon le langage du quartier latin d'alors, sans appointements. (Il avait) une petite chambre, la table avec les élèves, à peine deux heures par jour occupées, beaucoup de temps par conséquent pour travailler. Cela (le) satisfaisait pleinement. »

Renan, malgré son éducation par des prêtres, doit accepter pleinement l'idéal scientifique. La splendeur du cosmos est pour lui un ravissement. À la fin de sa vie, il écrira au sujet d'Amiel, « l'homme qui a le temps de tenir un journal intime n'a jamais compris l'immensité de l'univers. » Les certitudes de la physique et des sciences naturelles sont révélées à Renan en 1846 par le futur chimiste Marcellin Berthelot, alors âgé de dix-huit ans, et qui est son élève à la pension de M. Crouzet. Leur amitié se poursuivra jusqu'à la mort de Renan. Dans cette atmosphère favorable Renan continue ses recherches en philologie sémitique et, en 1847, il obtient le prix de Volney, une des principales récompenses décernées par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, pour le manuscrit de son « Histoire Générale des langues sémitiques ». En 1847, il est reçu premier à l'agrégation de philosophie et nommé professeur au lycée de Vendôme.

De 1860 à 1861, il effectue à l'occasion de l'expédition française une mission archéologique au Liban et en Syrie. Il séjourne avec son épouse Cornélie et sa sœur Henriette dans la demeure de Zakhia Chalhoub el-Kallab et son fils Abdallah Zakhia el Kallab, famille de notables maronites d'Amchit (région de Byblos) dont les ancêtres ont été anoblis par le Sultan ottoman et ayant fondé le premier hôpital au Liban (hôpital Saint-Michel d'Amchit). Sur une plaque accrochée au mur de la demeure, il est écrit que c'est également à Amchit que Renan a trouvé la sérénité et l'inspiration nécessaires pour écrire l'une de ses œuvres majeures  : La Vie de Jésus[4]. C'est ici aussi, qu'Henriette, morte en 1861, repose dans le caveau de la famille Zakhia, « tout près de l'église de ce village qu'elle a tant aimée ».

Renan n'est pas seulement un érudit. En étudiant saint Paul ou les apôtres, il montre combien il est soucieux d'une vie sociale plus développée, quel est son sens de la fraternité, et combien revit en lui le sentiment démocratique qui avait inspiré L'Avenir de la science. En 1869, il se présente à Meaux en tant que candidat de l'opposition libérale aux élections législatives. Tandis que son tempérament est devenu moins aristocratique, son libéralisme a évolué vers la tolérance. À la veille de sa dissolution, Renan est presque prêt à accepter l'empire, et, s'il avait été élu au Corps législatif, il aurait rejoint le groupe libéral des bonapartistes. Un an après éclate la guerre franco-allemande, l'empire tombe et Napoléon III part pour l'exil. La guerre franco-allemande est un moment charnière dans l'histoire intellectuelle de Renan. Pour lui, l'Allemagne a toujours été l'asile de la pensée et de la science désintéressée. Maintenant, il voit le pays qui jusque-là représentait son idéal, détruire et ruiner la terre où il est né ; il ne voit plus l'Allemand comme un prêtre, mais comme un envahisseur.

Portrait d'Ernest Renan dans sa maison de Tréguier.

Dans La Réforme intellectuelle et morale (1871), Renan cherche à sauvegarder l'avenir de la France. Pourtant il reste sous l'influence de l'Allemagne. L'idéal et la discipline qu'il propose à son pays vaincu étant ceux du vainqueur : une société féodale, un gouvernement monarchique, une élite et le reste de la nation n'existant que pour la faire vivre et la nourrir ; un idéal d'honneur et de devoirs imposé par un petit nombre à une multitude récalcitrante ou soumise. Les erreurs de la Commune confirment Renan dans cette réaction. En même temps, l'ironie reste toujours perceptible dans son travail mais devient plus amère. Ses Dialogues philosophiques, écrit en 1871, son Ecclésiaste (1882) et son Antéchrist (1876) (le quatrième volume des Origines du Christianisme, traitant du règne de Néron) relèvent d'un génie littéraire incomparable, mais révèlent un caractère désabusé et sceptique. Après avoir en vain essayé de faire suivre à son pays ses préceptes, il se résigne à observer sa dérive vers la perdition. Mais la suite des événements lui montre, au contraire, une France qui, chaque jour, redevient un peu plus forte. Ce qui le réveille donc de son incrédulité, de son attitude désillusionnée pour observer avec intérêt la lutte pour la justice et pour la liberté d'une société démocratique. Son esprit est le plus large de son temps. Les cinquième et sixième volumes des Origines du Christianisme (L'Église Chrétienne et Marc-Aurèle) le montrent ainsi réconcilié avec la démocratie, confiant dans l'ascension graduelle de l'Homme, conscient que les catastrophes les plus grandes n'interrompent pas vraiment le progrès du monde imperceptible mais sûr. Il s'est réconcilié en somme sinon avec les dogmes, du moins avec les beautés morales du catholicisme et les souvenirs de son enfance pieuse.

Portrait d'Ernest Renan dans son bureau (musée Ernest Renan de Tréguier)

Dans sa vieillesse, le philosophe jette un regard sur ses jeunes années. Il a presque soixante ans quand, en 1883, il publie ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, l'ouvrage par lequel il est le plus connu à l'époque contemporaine. On y trouve cette note lyrique, ces confidences personnelles auxquelles le public attache une grande valeur chez un homme déjà célèbre. Le lecteur blasé de son temps découvre qu'il existe un monde non moins poétique, non moins primitif que celui des Origines du Christianisme et qu'il existe encore dans la mémoire des hommes sur la côte occidentale de la France. Ces souvenirs sont pénétrés de la magie celtique des vieux romans antiques tout en possédant la simplicité, le naturel et la véracité que le XIXe siècle apprécie alors si fortement. Mais son Ecclésiaste, publié quelques mois plus tôt, ses Drames philosophiques, rassemblés en 1888, donnent une image plus juste de son esprit, même s'il se révèle minutieux, critique et désabusé. Ils montrent l'attitude qu'a envers un « socialisme instinctif » un philosophe libéral par conviction, en même temps qu'aristocrate par tempérament. Nous y apprenons que Caliban (la démocratie), est une brute stupide, mais qu'une fois qu'on lui apprend à se prendre en main, il fait somme toute un dirigeant convenable ; que Prospero (le principe aristocratique, ou, si l'on veut, l'esprit) accepte de se voir déposé pour y gagner une liberté plus grande dans le monde intellectuel, puisque Caliban se révèle un policier efficace qui laisse à ses supérieurs toute liberté dans leurs recherches ; qu'Ariel (le principe religieux) acquiert un sentiment plus exact de la vie et ne renonce pas à la spiritualité sous le mauvais prétexte du changement. En effet, Ariel fleurit au service de Prospero sous le gouvernement apparent des rustres innombrables. La religion et la connaissance sont aussi impérissables que le monde qu'elles honorent. C'est ainsi que, venant du plus profond de lui-même, c'est l'idéalisme essentiel qui a vaincu chez Renan.

Renan est un grand travailleur. À l'âge de soixante ans, ayant terminé Les Origines de Christianisme, il commence son Histoire d'Israël, fondée sur une étude qui occupera toute sa vie, celle de l'Ancien Testament et du Corpus Inscriptionum Semiticarum, publié sous sa direction par l'Académie des inscriptions et belles-lettres de 1881 jusqu'à sa mort. Le premier volume de l’Histoire d'Israël parait en 1887, le troisième en 1891, les deux derniers à titre posthume. Comme histoire des faits et des théories, l'ouvrage n'est pas sans erreurs ; comme essai sur l'évolution de l'idée religieuse, il reste (malgré quelques passages moins sérieux, ironiques ou incohérents) d'une importance extraordinaire ; pour faire connaître la pensée d'Ernest Renan, c'est là où il est le plus vivant.

Dans un volume qui rassemble des essais, Feuilles détachées, publié lui aussi en 1891, on retrouve la même attitude mentale, une affirmation que la piété est nécessaire, tout en étant indépendante des dogmes.

Dans les dernières années de sa vie, Ernest Renan reçoit de nombreux honneurs et est fait administrateur du Collège de France et Grand-Officier de la Légion d'honneur. Dans les huit dernières années du XIXe siècle paraissent deux volumes de l’Histoire d'Israël, sa correspondance avec sa sœur Henriette, ses Lettres à M. Berthelot et l’Histoire de la politique religieuse de Philippe le Bel, qu'il a écrite dans les années précédant immédiatement son mariage.

Ernest Renan meurt en 1892 après une maladie de quelques jours. Il est enterré au cimetière de Montmartre. Une loge maçonnique est nommée en son honneur, bien que Renan n'ait jamais adhéré à la Franc-Maçonnerie, et qu'il ait été indifférent à cette dernière[5].

Parmi la descendance familiale d'Ernest Renan, peuvent être mentionnés le philosophe Olivier Revault d'Allonnes dont il est l'arrière-grand-père, ainsi que Ernest Psichari, dont il est le grand-père.

Comment Renan faisait ses cours[modifier | modifier le code]

« Je suivis au Collège de France, assez régulièrement pendant trois ans, le cours de Renan. Tout le monde sait comment Renan faisait son cours d'hébreu. Il ne le préparait que peu ou point. En ce temps-là, il expliquait le texte des Psaumes. Il prenait un verset, le lisait, le traduisait, lisait la version grecque des Septante pour la comparaison, citait les conjectures de l'oratorien Houbigant ou de quelque critique moderne pour la correction du texte, pesant chaque mot pour ainsi dire, et ne s'interdisant ni les digressions ni les répétitions. Son avis était qu'un professeur du Collège de France doit travailler devant ses auditeurs, et il travaillait, en effet, devant nous, un peu plus lentement, je suppose, que dans son cabinet. Somme toute, son cours était une très bonne initiation à la critique textuelle de l'Ancien Testament. Il y parlait souvent d'autre chose ; mais c'est cela surtout qu'on y pouvait apprendre »

— Alfred Loisy, Choses passées.

Idées et thèses[modifier | modifier le code]

  • Ernest Renan se montre fasciné par la quête de vérités et le désintéressement, seuls systèmes permettant à la connaissance humaine de se consolider de génération en génération, alors que la perpétuation aveugle des mêmes erreurs et les égoïsmes individuels ont pour résultante de nécessairement s'annuler sous l'effet de forces antagonistes et sont voués à ne laisser aucune trace. (Voir aussi l'article Noosphère.)
  • Les rapports d'Ernest Renan avec la religion sont complexes. Il la critique comme système de pensée tout en affirmant son importance comme facteur d'unification des sociétés humaines ainsi que le danger de s'en détourner trop hâtivement. Dans L'Avenir de la science, il résume la situation en disant : « Quand je suis à la ville, je me moque de celui qui va à la messe ; mais quand je suis à la campagne, je me moque au contraire de celui qui n'y va pas ».
  • Il établit un rapport étroit entre les religions et leurs racines ethnico-géographiques. Une part essentielle de son œuvre est d'ailleurs consacrée aux religions avec par exemple son Histoire des origines du christianisme (7 volumes de 1863 à 1881, dont le premier, la Vie de Jésus, eut un grand retentissement). Ce livre qui marque les milieux intellectuels de son vivant contient la thèse, alors controversée, selon laquelle la biographie de Jésus doit être comprise comme celle de n'importe quel autre homme, et la Bible comme devant être soumise à un examen critique comme n'importe quel autre document historique. Ceci déclenche des débats passionnés et la colère de l'Église catholique.
  • Renan comprend immédiatement l'idée de sélection naturelle défendue par Charles Darwin et s'y rallie. Il ne prône cependant pas pour autant, au contraire, son application à l'ordre social.
  • Ernest Renan se montre en général inquiet pour l'avenir de l'humanité, craignant « sa mort par épuisement de la générosité des cœurs, comme celle de l'industrie peut-être un jour par épuisement du charbon de terre ». Peut-être nos descendants ne vivront-ils que comme « des lézards ne pensant qu'à profiter paresseusement du soleil ».
  • Il ne se rallie pas pour autant à une philosophie de la vie tournée vers la réussite matérielle comme la prône Benjamin Franklin : « La science du bonhomme Richard m’a toujours semblé une assez mauvaise science. Quoi ! un homme qui résume toute sa vie en ces mots : faire honnêtement fortune (et encore on pourrait croire qu’honnêtement n’est là qu’afin de la mieux faire), la dernière chose à laquelle il faudrait penser, une chose qui n’a quelque valeur qu’en tant que servant à une fin idéale ultérieure ! Cela est immoral ; cela est une conception étroite et finie de l’existence ; cela ne peut partir que d’une âme dépourvue de religion et de poésie. Eh grand Dieu ! qu’importe, je vous prie ? Qu’importe, à la fin de cette courte vie, d’avoir réalisé un type plus ou moins complet de félicité extérieure ? Ce qui importe, c’est d’avoir beaucoup pensé et beaucoup aimé ; c’est d’avoir levé un œil ferme sur toute chose, c’est en mourant de pouvoir critiquer la mort elle-même. J’aime mieux un iogui, j’aime mieux un mouni de l’Inde, j’aime mieux Siméon Stylite mangé des vers sur son étrange piédestal, qu’un prosaïque industriel, capable de suivre pendant vingt ans une même pensée de fortune. »
  • Dans son livre Histoire générale et système comparé des langues sémitiques (1855), Ernest Renan établit un rapport étroit entre les religions et leur racines ethnico-géographiques, thèse qu'il développera en 1862 dans son discours d'ouverture au Collège de France, opposant le « psychisme du désert » des peuples sémites (« le désert est monothéiste ») au « psychisme de la forêt » des Indo-Européens dont le polythéisme paraît modelé par une nature changeante et la diversité des saisons[6].
  • Il combat l'idée selon laquelle la race ou même la langue (citant le contre-exemple de la Suisse) constituerait l'origine de la Nation[7], et s'oppose ainsi à toute forme de pangermanisme, panslavisme, etc.
  • Ernest Renan est considéré aujourd'hui comme un intellectuel de référence avec des textes célèbres comme Prière sur l'Acropole (1865) ou Qu'est-ce qu'une nation ? (1882). Dans ce discours, Renan s’efforce de distinguer race et nation, soutenant que, à la différence des races, les nations s’étaient formées sur la base d’une association volontaire d’individus avec un passé commun : ce qui constitue une nation, ce n'est pas parler la même langue, ni appartenir à un groupe ethnographique commun, c'est « avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore » dans l'avenir. Ce discours a souvent été interprété comme le rejet du nationalisme racial du type allemand en faveur d’un modèle contractuel de la nation. Pourtant, comme l’ont signalé Marcel Detienne et Gérard Noiriel, la conception par Renan de la nation comme un principe spirituel n’est pas exempte d’une dimension raciale, au point que des penseurs racistes comme Maurice Barrès en firent leur précurseur. Le « plébiscite de tous les jours » défendu par Renan « ne concernent que ceux qui ont un passé commun, c'est-à-dire ceux qui ont le même racines »[2].

Des interrogations sur l'univers[modifier | modifier le code]

  • « La nature n'est pas obligée de se plier à nos petites convenances. À cette déclaration de l'homme : « Je ne peux être vertueux sans telle ou telle chimère », l'Éternel est en droit de nous répondre : « Tant pis pour vous. Vos chimères ne sauraient me forcer à changer l'ordre de la fatalité ».
  • « De cette résultante suprême de l'univers total, nous ne pouvons dire qu'une chose, c'est qu'elle est bonne. Car si elle n'était pas bonne, l'univers total, qui existe depuis l'éternité, se serait détruit. Supposons une maison de banque existant depuis l'éternité. Si cette maison avait le moindre défaut dans ses bases, elle eût mille fois fait faillite. Si le bilan du monde ne se soldait pas par un boni au profit des actionnaires, il y a longtemps que le monde n'existerait plus. (…) Pourquoi être s'il n'y avait aucun profit à être ? Il est si facile de n'être pas ! »
  • « Ici, le mystère est absolu ; nous sentons bien en nous la voix d'un autre monde ; mais nous ignorons quel est ce monde. Que nous dit cette voix ? Des choses assez claires. D'où vient cette voix ? Rien de plus obscur. (…) Elle éclate surtout dans ces sublimes absurdités où l'on s'engage, tout en sachant bien que l'on fait un mauvais calcul, dans ces quatre grandes folies de l'homme, l'amour, la religion, la poésie et la vertu, inutilités providentielles que l'homme égoïste nie et qui, en dépit de lui, mènent le monde. »

Renan et la Bretagne[modifier | modifier le code]

Renan était reconnu de son vivant, à la fois par les habitants de sa région trégorroise comme par toute la Bretagne, y compris par ses ennemis, comme un grand intellectuel breton. Il parlait le breton dans sa jeunesse et n'en perdit pas l'usage[8]. Son intérêt pour sa Bretagne natale a été constant ; de L'Âme bretonne (1854) à son texte autobiographique Souvenirs d'enfance et de jeunesse (1883).

Quelques citations extraites de l'ouvrage de l'universitaire Jean Balcou, Renan et la Bretagne[9] :

  • « Il est certes évident qu'un Renan breton n'est pas tout Renan. » (p. 9) ;
  • « Qu'Ernest Renan soit un des auteurs les plus importants de la culture française, nul ne le contestera. Qu'il ait, avec deux autres Bretons, Chateaubriand et Lamennais, orienté le romantisme, un historien de la littérature comme Thibaudet l'avait déjà établi en démontrant que le XIXe siècle tout entier reposait sur cette assise granitique. » (p. 10) ;
  • « (…) il y a dans l'œuvre de Renan la permanence d'une musique bretonne et celtique. » ;
  • « (…) à travers le destin d'un homme exceptionnel confronté à la modernité, et qui fait cette modernité, nous touchons, par-delà l'Histoire, à ce qu'il faut bien appeler une nouvelle matière de Bretagne. » ;
  • « (…) j'étais, je suis patriote et je ne me désintéresserai jamais de la Grande patrie française ni de la Petite patrie bretonne[10]. » (p. 27) ;
  • « (…) nous autres Bretons, nous sommes tenaces… En cela, j'ai été vraiment breton[11]. ».

Les peuples[modifier | modifier le code]

Ernest Renan était aussi le relais de certains préjugés de son temps. En témoigne par exemple cette citation : « La nature a fait une race d'ouvriers. C'est la race chinoise, d'une dextérité de main merveilleuse, sans presque aucun sentiment d'honneur ; gouvernez-la avec justice en prélevant d'elle pour le bienfait d'un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c'est le nègre : soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l'ordre ; une race de maîtres et de soldats, c'est la race européenne. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait et tout ira bien » (Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, 1871)

Ainsi que celle-ci : « Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi. » (Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, 1871)

Le judaïsme[modifier | modifier le code]

Il importe, avant d'en donner des extraits, de rappeler que Renan ne cachait pas son admiration pour le peuple juif, « le seul à avoir su se passer longtemps de cette chimère de la survie individuelle » et à qui il ne reprochait - au terme d'une analyse fondée sur des datations de textes (Proverbes, l'Ecclésiaste, Livre de Jobetc.) - que de s'être laissé en fin de compte contaminer par cette notion, jugée par lui absurde. Le judaïsme devenait dès lors une religion comme les autres, renonçant à ce qui avait longtemps fait son honneur face à elles (Renan était philologue de profession).

Dans La jeunesse cléricale d'Ernest Renan, Jean Pommier rapporte que Renan avait inscrit sur la couverture de sa Bible ce mot de Néhémie, celui qui reconstruisit les murs de Jérusalem  : « Magnum opus facio et non possum descendere » (Je fais une grande œuvre et je ne puis descendre). Dans son Histoire du peuple d'Israël, Renan souligne encore que

« Néhémie fit une réponse que doivent toujours avoir dans l'esprit ceux qui ont quelque devoir à remplir dans la vie : « Je fais une grande œuvre et je ne puis descendre ».  »

— Ernest Renan, Histoire du peuple d'Israël cité in Jean Guéhenno, Journal des années noires, 31 octobre 1941, Gallimard, 1947.

Et pourtant, on trouve aussi sous sa plume : « L'homme peut faire de très grandes choses sans croire à l'immortalité ; mais il faut qu'on y croie pour lui et autour de lui. ». On peut ainsi comprendre cette réflexion de George Sand au sujet de Renan : « Renan s'acharne à réparer d'une main ce qu'il détruit de l'autre ».

Jules Lemaître souligne ce mélange de prudence et d’ironie comme un trait de caractère constant chez Renan :

« Il nie dans le même temps qu’il affirme : il est si préoccupé de n’être point dupe de sa pensée, qu’il ne saurait rien avancer d’un peu sérieux, sans sourire et railler tout de suite après »[12].

La science et la prédilection[modifier | modifier le code]

« Aimez la science », disait Renan.

« L'existence et la nature d'un être ne se prouvent que par ses actes particuliers, individuels, volontaires, et, si la Divinité avait voulu être perçue par le sens scientifique, nous découvririons dans le gouvernement général du monde des actes portant le cachet de ce qui est libre et voulu ; la météorologie devrait être sans cesse dérangée par l'effet des prières des hommes, l'astronomie parfois en défaut. Or aucun cas d'une telle dérogation n'a été scientifiquement constaté ; aucun miracle ne s'est produit devant un corps savant ; tous ceux que l'on rencontre ou bien sont le fruit de l'imagination et de la légende, ou bien se sont passés devant des témoins qui n'avaient pas les moyens nécessaires pour se garantir des illusions et juger du caractère miraculeux d'un fait. »

— La Métaphysique et son avenir, 1860.

« Quand la science aura décrit tout ce qui est connaissable dans l'univers, Dieu alors sera complet, si l'on fait du mot Dieu le synonyme de la totale existence. En ce sens, Dieu sera plutôt qu'il n'est : il est in fieri, il est en voie de se faire. Mais s'arrêter là serait une théologie fort incomplète. Dieu est plus que la totale existence, il est en même temps l'absolu. Il est de l'ordre où les mathématiques, la métaphysique, la logique sont vraies, il est le lieu de l'idéal, le principe vivant du bien, du beau et du vrai. Envisagé de la sorte, Dieu est pleinement et sans réserve ; il est éternel et immuable, sans progrès ni devenir. »

— Les sciences de la nature et les sciences historiques, lettre à Marcellin Berthelot, 1863.

L'art[modifier | modifier le code]

« Notre race ne débuta point par le goût du confortable et des affaires. Ce fut une race morale, brave, guerrière, jalouse de liberté et d'honneur, aimant la nature, capable de dévouement, préférant beaucoup de choses à la vie. Le négoce, l'industrie ont été exercés pour la première fois sur une grande échelle par des peuples sémitiques, ou du moins parlant une langue sémitique, les Phéniciens. Au Moyen Âge, les Arabes et les Juifs furent aussi nos maîtres en fait de commerce. Tout le luxe européen, depuis l'Antiquité jusqu'au XVIIe siècle, est venu de l'Orient. Je dis le luxe et non point l'art : il y a l'infini de l'un à l'autre (…) »

— De l'origine du langage, Michel Lévy, 1864, p. 15

L'islam[modifier | modifier le code]

« L'islamisme [à l'époque, sens général de « religion musulmane »] ne peut exister que comme religion officielle ; quand on le réduira à l'état de religion libre et individuelle, il périra. L'islamisme n'est pas seulement une religion d'État, comme l'a été le catholicisme en France, sous Louis XIV, comme il l'est encore en Espagne, c'est la religion excluant l'État (…) Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d'Ismaël sera mort de misère ou aura été relégué par la terreur au fond du désert. L'islam est la plus complète négation de l'Europe ; l'islam est le fanatisme, comme l'Espagne du temps de Philippe II et l'Italie du temps de Pie V l'ont à peine connu ; L'islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c'est l'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d'une éternelle tautologie : Dieu est Dieu (…) »

— Discours au Collège de France De la part des peuples sémitiques dans l'Histoire de la civilisation, 1862.

« Cette civilisation musulmane, maintenant si abaissée, a été autrefois très brillante. Elle a eu des savants, des philosophes. Elle a été, pendant des siècles, la maîtresse de l'Occident chrétien. Pourquoi ce qui a été ne serait-il pas encore ? Voilà le point précis sur lequel je voudrais faire porter le débat. Y a-t-il eu réellement une science musulmane, ou du moins une science admise par l'islam, tolérée par l'islam ? Il y a dans les faits qu'on allègue une très réelle part de vérité. Oui ; de l'an 775 à peu près, jusque vers le milieu du XIIIe siècle, c'est-à-dire pendant cinq cents ans environ, il y a eu dans les pays musulmans des savants, des penseurs très distingués. On peut même dire que, pendant ce temps, le monde musulman a été supérieur, pour la culture intellectuelle, au monde chrétien »

— Conférence prononcée à la Sorbonne, L'Islamisme et la Science, 1883.

Le sociologue Gustave Le Bon commente la conférence, intitulée L'Islamisme et la Science et prononcée par Ernest Renan à la Sorbonne en 1883[13],[14] :

« (…) l'antagonisme intérieur entre l'homme ancien créé par le passé, et l'homme moderne formé par l'observation personnelle, produit dans l'expression des opinions les contradictions les plus curieuses. Le lecteur trouvera un exemple remarquable de ces contradictions, dans l'intéressante conférence faite à la Sorbonne, sur l'islamisme : l'auteur veut prouver la nullité des Arabes, mais chacune de ses assertions se trouve généralement combattue par lui-même à la page suivante (…) les préjugés s'effacent un instant, le savant reparaît et est obligé de reconnaître l'influence exercée par les Arabes sur le Moyen Âge, et l'état prospère des sciences en Espagne pendant leur puissance. Malheureusement les préjugés inconscients l'emportent bientôt (…) L'éminent écrivain semble un peu chagrin quelquefois de la façon dont il malmène les Arabes. La lutte entre l'homme ancien et l'homme moderne aboutit à cette conclusion tout à fait imprévue, qu'il regrette de n'être pas un disciple du prophète : Je ne suis jamais entré dans une mosquée, sans une vive émotion, et, le dirai-je, sans un certain regret de n'être pas musulman[13]. »

La suite immédiate de cette phrase provoque une polémique[15],[16]. En effet, il y accuse l'islam de s'opposer à la liberté et en conséquence au progrès de l'humanité[15] :

« (…) pour la raison humaine, l'islamisme [nous dirions aujourd'hui : l'« islam »] n'a été que nuisible. Les esprits qu'il a fermés à la lumière y étaient déjà sans doute fermés par leurs propres bornes intérieures ; mais il a persécuté la libre pensée, je ne dirais pas plus violemment que d'autres systèmes religieux, mais plus efficacement. Il a fait des pays qu'il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l'esprit[15],[16]. »

Aussi bien Renan que Le Bon omettent de signaler que l'islam a connu deux périodes très distinctes : celle des Arabes prônant l'Ijtihad (guerre sainte contre ses passions) propice à l'esprit scientifique, puis au XIIe siècle l'accent mis plutôt par les Ottomans sur le jihad simple, guerre contre autrui, qui coïncide en effet avec la fin d'une période scientifique faste.

Djeman ad Dîn, intellectuel afghan, alors en voyage à Paris, répond à Renan dans Le Journal des Débats : « il est permis de se demander comment la civilisation arabe, après avoir jeté un si vif éclat dans le monde, s’est éteinte tout à coup ; comment ce flambeau ne s’est pas rallumé depuis, et pourquoi le monde arabe reste toujours enseveli dans de profondes ténèbres » et ajoute : « Les religions, de quelque nom qu’on les désigne, se ressemblent toutes. Aucune entente ni aucune réconciliation ne sont possibles entre ses religions et la philosophie. La religion impose à l’homme sa foi et sa croyance, tandis que la philosophie l’en affranchit totalement ou en partie. Comment veut-on dès lors qu’elles s’entendent entre elles ? », ce qui va tout à fait dans le sens de Renan. Il y reste cependant positif  : « je ne peux pas m’empêcher d’espérer que la société mahométane arrivera un jour à briser ses liens et à marcher résolument dans la voie de la civilisation à l’instar de la société occidentale pour laquelle la foi chrétienne, malgré ses rigueurs et son intolérance, n’a point été un obstacle invincible. Non, je ne peux admettre que cette espérance soit enlevée à l’islam. Je plaide ici auprès de M. Renan, non la cause de la religion musulmane, mais celle de plusieurs centaines de millions d’hommes qui seraient ainsi condamnés à vivre dans la barbarie et l’ignorance ».

Il reviendra à Mustapha Kémal de tenter de matérialiser autoritairement cet espoir en fondant manu-militari la Turquie moderne.

La Nation et la Race[modifier | modifier le code]

  • « La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus ».
« Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu'en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l'étude des langues et de l'histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie ».
  • « La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas. Les États-Unis et l'Angleterre, l'Amérique espagnole et l'Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été faite par l'assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations. »
Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882, Calmann Lévy, 1882, p. 16.

Prémonition des guerres à venir[modifier | modifier le code]

Contrairement à Victor Hugo pour qui le XXe siècle verrait l'avènement de la paix mondiale, Renan, devant le monolithisme culturel de la Prusse, prévoit que cette attitude ne pourra « mener qu'à des guerres d'extermination, analogues à celles que les diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d'éléments nombreux et tous nécessaires, qui s'appelle l'humanité[17]. » Les deux guerres mondiales viendront confirmer ce douloureux pressentiment.

Démocratie[modifier | modifier le code]

« La fin de l'humanité, c'est de produire des grands hommes ; le grand œuvre s'accomplira par la science, non par la démocratie. »

— Ernest Renan, Dialogues et fragments philosophiques.

Les affrontements de Tréguier (1903-1904)[modifier | modifier le code]

Même après son décès, Ernest Renan continua à susciter de violentes controverses entre « laïques » et « cléricaux », en particulier dans sa ville natale où il avait acquis une maison, aujourd'hui devenue le musée « La maison d'Ernest Renan » de Tréguier. L'érection de sa statue sur la place du Martray, devant la cathédrale, inaugurée le 13 septembre 1903 par le Président du conseil Emile Combes en personne, fut vécue comme une véritable provocation par les cléricaux qui protestèrent vigoureusement et répliquèrent par l'édification d'un « calvaire de réparation », dit aussi « calvaire de protestation », encore visible sur l'un des quais du port de Tréguier.

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Œuvres[modifier | modifier le code]

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Politique[modifier | modifier le code]

  • Questions contemporaines (1868)

Littérature[modifier | modifier le code]

Philosophie[modifier | modifier le code]

Histoire et religion[modifier | modifier le code]

  • Étude d’histoire religieuse (1857)
  • Le Livre de Job (1858)
  • Le cantique des cantiques (1860)
  • Histoire littéraire de la France au XIVe siècle (1865), avec la collaboration de Victor Le Clerc
  • La Réforme intellectuelle et morale de la France (1871)
  • Conférences d’Angleterre (1880)
  • L’Ecclésiaste (1881)
  • Nouvelles études d’histoire religieuse (1884)
  • Le bouddhisme (1884), Éditions Lume
  • Études sur la politique religieuse du règne de Philippe le Bel (1899)
  • Mélanges religieux et historiques (1904)
  • Essai psychologique sur Jésus-Christ (1921)

Linguistique et archéologie[modifier | modifier le code]

  • Histoire de l'étude de la langue grecque dans l'Occident de l'Europe depuis la fin du Ve siècle jusqu'à celle du XIVe (1848), inédit, Le Cerf, 2009
  • De l’origine du langage (1848-1858)
  • Histoire générale des langues sémitiques (1855)
  • Mission de Phénicie (1864-1874)

Correspondance[modifier | modifier le code]

  • Lettres intimes (1896)
  • Nouvelles lettres intimes (1923)
  • Correspondance avec Berthelot (1898)
  • Lettres du séminaire (1902)
  • Emanuelle (1913)
  • Lettres à son frère Alain (1926)
  • Correspondance (1927)
  • Cahiers de jeunesse (1906)
  • Nouveaux cahiers de jeunesse (1907)
  • Travaux de jeunesse (1931)
  • Mission de Phénicie (1865-1874)
  • La poésie des races celtiques.
  • L'avenir de la science (1890)

Bonnat l'a peint (en 1891 ?) assis dans sa maison de Tréguier - dans une attitude analogue à celle du célèbre Monsieur Bertin d'Ingres - portrait reproduit ci-dessus et qui fut prêté en 1922 par Noémie Renan à l'exposition Cent ans de peinture française (1821-1921) d'Ingres au Cubisme, organisée au profit du Musée de Strasbourg au siège parisien de la Chambre des Antiquaires ( reprod. par Léandre Vaillat ds "L'Illustration" no 4126, 1/04/1922 - arch.pers.).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur Renan et la Bretagne[modifier | modifier le code]

  • René d’Ys, Renan en Bretagne, 1904.
  • Léon Dubreuil, Rosmaphamon ou la vieillesse de Renan, 1946.
  • R.-M. Galand, L’Âme celtique de Renan, 1959.
  • Jean Balcou, Ernest Renan l’hérésiarque, dans « Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne », Champion-Slatkine, Paris-Genève, 1987.
  • Jean Balcou, Renan et la Bretagne, Champion, 1992.

Sur Renan philosophe[modifier | modifier le code]

Sur les idées politiques de Renan[modifier | modifier le code]

  • Edouard Richard, Ernest Renan penseur traditionaliste ? Presses universitaires d'Aix-Marseille, 1996, 402 p.

Sources et références[modifier | modifier le code]

  1. Son acte de naissance, daté du 1er mars 1823 indique qu’il est « né le jour d’hier », soit le 28 février 1823. C’est aussi la date indiquée sur le monument à Ernest Renan à Tréguier. Cependant, le site internet du Cercle Ernest-Renan donne la date du 23 février 1823 ; la Biographie de Ernest Renan par Adolphe de Carfort et Francis Bazouge donne (page 15) la date du 27 février 1823, tout comme le site internet de l’Académie française.
  2. a et b Marcel Detienne, L'identité nationale, une énigme, Gallimard, 2010, p.47
  3. Jacques Eladan, Penseurs juifs de langue française, Éditions L'Harmattan,‎ 1995, p. 41
  4. Henri Lasserre, L'Évangile selon Renan (1963)
  5. A.P.F.D.H. - Fédération Française du Droit Humain
  6. Enquête sur l'histoire, no 6, printemps 1993, Ernest Renan, p. 31
  7. . Il affirme par exemple que la participation active de l'Alsace à la Révolution française ne lui permettra plus de se retrouver solidaire d'un Reich
  8. Témoignage de François-Marie Luzel dans la préface aux Contes traditionnels de Bretagne
  9. Jean Balcou, Renan et la Bretagne, Champion 1992
  10. H. Mauger, Le Lanionnais, 11 août 1888, « Une conférence à Lannion, Discours de M. Renan ».
  11. Journal des Débats, 4 août 1884, discours et conférences, 1887. Cité dans l'ouvrage de Balcou.
  12. Jules Lemaître atteste également avoir entendu de Renan le propos ironique suivant : « Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d’avis de temps en temps. On a ainsi des chances d’avoir été au moins une fois dans le vrai »
  13. a et b Gustave Le Bon, La Civilisation des Arabes (1884), éd. Le Sycomore, 1980, p. 461
  14. Ernest Renan, Henriette Psichari, Œuvres complètes, t. I, Calmann-Lévy,‎ 1961, p. 945
  15. a, b et c Dominique Avon, Les frères prêcheurs en Orient: Les Dominicains du Caire (années 1910-années 1960), CERF,‎ 2005 (lire en ligne), p. 64
  16. a et b Œuvres complètes, op. cit., p. 957
  17. Lettre du 15 septembre 1871 à Strauss, citée par Romain Rolland dans Au-dessus de la mêlée, page 36

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Portraits de Renan :

Publication :

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]