Komitas

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Komitas

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Photographie prise en 1899.

Surnom Père Komitas, vardapet Komitas
Nom de naissance Soghomon Gevorki Soghomonian
Naissance 1869
Kütahya, Empire ottoman Empire ottoman
Décès
Villejuif, Drapeau de la France France
Activité principale Compositeur et ethno-musicologue

Komitas ou Gomidas (en arménien Կոմիտաս), né Soghomon Gevorki Soghomonian (Սողոմոն Գևորքի Սողոմոնյան) en 1869 à Kütahya en Turquie, décédé le à Villejuif, est un ecclésiastique, ethnomusicologue, compositeur, chanteur, pédagogue, et conférencier arménien. Il est également connu sous les noms de Père Komitas, vardapet Komitas / vartabed Gomidas, ou Komitas vardapet / Gomidas vartabed (Կոմիտաս Վարդապետ).

Biographie[modifier | modifier le code]

1869-1896 : enfance et apprentissage[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille pauvre, il devient orphelin en 1881. Du fait de son apparent potentiel, un mécène l'envoie étudier au Séminaire d'Etchmiadzin. Il y étudie durant 11 années, pendant lesquelles il se prend d'intérêt pour les chants traditionnels qu'il découvre en cette région. Il est ordonné diacre (Sargavak) en 1890, puis novice (Apera) en septembre 1893. Il est diplômé du séminaire en 1894, et enfin acquiert en 1896 le titre de Vardapet (parfois traduit Vertapet, ou encore Vertabed), pouvant être traduit par prêtre et docteur en théologie. Le catholicos Khrimian, son protecteur moral, lui donne le nom de Komitas en raison de sa belle voix et de ses qualités d'écriture musicale. Komitas était en effet le nom d'un précédent catholicos et compositeur du VIIe siècle, Komitas d'Aghdsk[1].

1896-1908 : premiers voyages en Europe[modifier | modifier le code]

Appuyé par Khrimian, Komitas poursuit son apprentissage musical à Berlin, en 1896. Il devient l'un des premiers musicologues de l'International Music Society de Berlin. Il rentre en Arménie en 1899, et recueille les chants traditionnels qu'il découvre avec passion au cours de ses nombreux voyage au travers du pays.

Il donne alors une série de concerts, se déplaçant en Russie, en Italie, en Autriche, en Suisse, en Allemagne et enfin à Paris en 1906. L'accueil du public est excellent. Suite au concert de Paris, le musicologue Louis Laloy écrit ces lignes dans le Mercure Musical : « […] Ce concert a été une révélation et un émerveillement… Aucun de nous ne pouvait soupçonner les beautés de cet art, qui n'est en réalité ni européen, ni oriental, mais possède un caractère unique au monde de douceur gracieuse, d'émotion pénétrante et de tendresse noble… Il y a du soleil dans ces chants… Et le R.P. Komitas, qui n'a pas craint de venir chanter lui-même des mélodies liturgiques a atteint, dans le morceau correspondant à notre Stabat Mater, une intensité d'émotion qui allait presque jusqu'aux larmes et lui a valu une ovation. Rien de plus touchant que de le voir s'incliner avec douceur et dignité sous le grand capuchon noir, puis se rasseoir à l'orgue Mustel et reprendre la dernière strophe qu'il chante presque à voix basse, dans le secret des grandes douleurs, avec des accents de compassion prosternée et de gravité recueillie, qui font sentir à l'âme la présence divine… »

C'est également à Paris que Komitas rencontre Archag Tchobanian, avec lequel il noue une amitié et une admiration réciproque et durable. En juin 1907, les deux hommes se rendent en Suisse pour donner des concerts et des conférences à Berne, Zurich, Genève et Lausanne. Komitas rencontre alors Roupen Sévag, tandis qu'il est encore jeune poète et étudiant en médecine.

1908-1915 : retour en Arménie, et départ à Constantinople[modifier | modifier le code]

Paradoxalement, il est mal accueilli à son retour en Arménie. Khrimian est en effet décédé en 1907, tandis que le soutien offert à Komitas par le nouveau catholicos Mathéos est sans rapport avec celui précédemment offert par Khrimian. Komitas subit les critiques de ses détracteurs — critiques attribuées à la jalousie par certains biographes (voir section Sources plus bas). Il décide alors de s'établir à Constantinople en 1910, où il partage avec le peintre Panos Terlemezian une maison située dans le quartier de Pangalti. Terlemezian fonde une école de peinture et fera un portrait de son proche ami Komitas en 1913. Komitas, quant à lui, crée une école de musique où il enseigne à six élèves individuellement, et fonde le Chœur Goussan comptant trois cent membres. Cependant, les critiques mal intentionnées perdurent.

Komitas publie également, et fait paraître en 1912 un article relatif à l'identité musicale arménienne. En 1913, il voyage au travers de l'Empire ottoman, toujours afin de recueillir les chants traditionnels locaux. Durant toute cette période, il continue de donner de nombreux concerts avec le chœur Goussan. À propos de ces représentations, il écrit : « Nous avons personnellement transcrit ces mélodies telles que les paysans les chantent dans les villages. Dans l'harmonisation, nous avons eu le constant souci de maintenir le caractère et le style de cet art particulier qui se révèle dans les mélodies rustiques et qui porte un cachet nettement national. » Il poursuit également son activité de conférencier, notamment au cours de longs séjours à Berlin en 1913 puis à Paris en 1914, où il donne concerts et conférences à la cathédrale de la rue Jean-Goujon.

1915-1916 : déportation et retour[modifier | modifier le code]

Le 3 avril 1915, à Constantinople, l'un de ses concerts reçoit un accueil particulièrement enthousiaste. Au début du génocide arménien, Komitas est toutefois arrêté quelques jours plus tard, le 24 avril, avec 600 autres intellectuels arméniens pour y être déportés puis exécutés[2]. Il est alors déporté et torturé. Il survit à cette déportation grâce aux pressions internationales aboutissant à sa libération, mais la détention et les tortures ont profondément affecté son équilibre. De retour à Constantinople, il trouve sa bibliothèque détruite et pillée. Avec elle, la presque intégralité de ses travaux personnels ainsi que de précieux manuscrits relatifs au système de notation musicale arménien du XIe siècle ont disparu. Il tombe alors en dépression nerveuse doublée de mutisme.

1916-1935 : fin de vie troublée[modifier | modifier le code]

Au printemps 1916, il compose les Danses Arméniennes et les Danses de Mouch consécutivement à une amélioration de sa santé, mais son état se dégrade de nouveau à l'automne. Il est alors interné contre sa volonté à l'hôpital turc de Chichli, lequel est l'ancien hôpital français de la Paix. Son entourage ayant fui la répression, il y est à l'abandon jusqu'en mars 1919. Son état mental demeurant préoccupant, ses amis lui font quitter le pays pour être soigné à Paris. Il est interné à l'hôpital de Ville-Évrard à Neuilly-sur-Marne jusqu'en 1922, puis à l'hôpital psychiatrique de Villejuif, où il décède en 1935. Archag Tchobanian est présent à ses funérailles. Son corps sera inhumé en Arménie dans des circonstances difficiles, car les autorités soviétiques voyaient d'un mauvais œil le retour d'un « curé » dans sa patrie. Tcharents qui n'avait pu assister aux funérailles, puisqu'il était assigné à résidence, avait écrit ces vers :

« Tout ce qu'il a jadis eu ton peuple
Dans son passé — lumineux et noble,
Ce qu'il a ces jours, désir et pensée —
Il l'a réuni, il te l'a donné. —

Donné, pour que toi, tout ceci, mêlé
À ces jours, saisi d'une profonde foi, —
Tu tendes au délire rêvé du futur,
Que tu restes pour toujours, grand et aimé. — »

— Yéghiché Tcharents, Le Livre du Chemin, le 10 août 1933[3].

La méthode ethnographique de Komitas[modifier | modifier le code]

Komitas organise son travail de façon très ordonnée, ce qui n'est pas sans rappeler les principes de la recherche scientifique. En effet, dès 1899, le compositeur se fait ethnographe, et traverse son pays en vue de recueillir autant de musiques populaires que possible. De ville en ville, de village en village, parcourant toutes les régions arméniennes, il prend de nombreuses notes sur tout ce qu’il peut entendre. Avide de récolter la musique la plus naturelle qui soit, il se cache même parfois pour observer les chanteurs sans être vu. En bien des points, ceci pourrait le rapprocher d’un explorateur se cachant pour observer des bêtes sauvages.

Ainsi, il arrive à relever sur le vif des centaines de mélodies de tous styles, musiques instrumentales, chants rituels, chants de fête, chants funèbres, mais aussi des dizaines de danses qu’il consigne dans ses tablettes. Pour noter la musique, il n’utilise pas les notes traditionnelles, mais les « khaz ». Il s’agit d’un système de notation vieux de plusieurs centaines d’années en Arménie, mais qui s’était plus ou moins perdu au fil des siècles. Cette technique, qui exclut le principe de portée, se rapproche de la notation médiévale des neumes en Occident. Le compositeur a donc dû et su retrouver les principes de ce système, et l’utiliser pour collecter les musiques de son pays. Sur sa partition, Komitas indique également tous les gestes, et les respirations des chanteurs, qui, pour lui, font partie intégrante de la musique.

Grâce à cette façon de procéder, Komitas récolte sur quelques années plus de 1 200 pièces. Seulement dans un second temps, Komitas cherche à retranscrire ces chants dans leur pureté originelle, en les débarrassant des mots étrangers, et des notes « inutiles ». Son but est alors de retrouver le fondement même de cette musique. De son analyse ressortent de nombreux principes qu’il convient de décrire comme les bases de la musique savante arménienne.

Les caractéristiques de la musique populaire mises à jour par Komitas[modifier | modifier le code]

Les analyses de Komitas permettent de découvrir que la musique arménienne rustique se concentre dans de petits laps de temps, qui utilisent de courts motifs et de petites unités constructives. Les formes sont donc relativement simples, et se fondent sur quelques caractéristiques principales :

  • la structure monothématique : un seul thème, répété, parfois légèrement différemment, parfois raccourci, d’autres fois rallongé, de temps en temps modifié par endroits. Cela se rapproche du principe de la variation ;
  • une mélodie agencée selon des principes étrangers à la musique occidentale : le système de la musique populaire arménienne ne se fonde pas sur les deux modes majeur et mineur. Il est bâti sur l’enchaînement de tétracordes (quatre notes conjointes), qui en théorie peut se prolonger à l’infini, la dernière note de chaque tétracorde étant la première du tétracorde suivant. Cependant, en pratique, les musiques se limitent à l’enchaînement de trois à quatre tétracordes maximum, pour respecter l'ambitus de la voix humaine. Komitas a principalement récolté des chants lors de ses explorations ethnographiques ;
  • des points d’appui mélodiques particuliers : du point de vue mélodique tout d’abord, la musique ne s’appuie pas, comme en Occident, sur la tonique, la dominante, et la sous-dominante, notes principales. La musique arménienne ne connaît pas ces points d’appui de la musique occidentale, mais possède ses propres notes phares : la tonique, tout d’abord, le mot étant employé différemment de la notion commune, puisqu’il ne s’agit pas nécessairement de la première note du mode. La seconde note la plus importante est la « note polarisée », souvent placée une tierce, ou une quarte au-dessus de la tonique, et qui, comme son nom le laisse entendre, polarise souvent une partie du morceau autour d’elle. La musique populaire arménienne est donc construite autour de deux notes que sont la tonique et la note polarisée ;
  • Des rythmes irréguliers : par exemple, une mesure à 9/8 qui est normalement divisée en trois fois trois temps forts, ne suit pas ce schéma dans la musique arménienne : elle aura alors toutes les chances d’être divisée en 2, 2, 2, puis 3, les temps forts tombant au début de chaque chiffre. En outre, la musique populaire utilise assez fréquemment la polyrythmie, c’est-à-dire la superposition de plusieurs rythmes.

Comment Komitas a utilisé ses découvertes pour créer ses propres compositions[modifier | modifier le code]

Komitas s’inspire fortement de son travail d’ethnomusicologue pour rédiger sa propre musique, et ainsi créer le socle d’une musique savante en son pays. Néanmoins, s’il se sert de la musique populaire, cela ne lui suffit pas. Rappelons en effet que cette dernière est essentiellement monodique, c’est-à-dire qu’elle n’offre qu’une voix, et rarement un accompagnement. S’en tenir à la pure inspiration populaire limiterait donc considérablement les possibilités du compositeur. C’est ainsi que Komitas mélange forte inspiration populaire et techniques appropriées aux instruments modernes. Il convient d’abord d’analyser les caractéristiques de la musique populaire que l’on retrouve dans les compositions de Komitas, puis de voir dans un second temps en quoi elles diffèrent néanmoins de la pure musique populaire.

  • Les traits caractéristiques de la musique populaire : Komitas joue sur la polyrythmie et les rythmes irréguliers. Par ailleurs, il tente de retrouver, adaptées au piano, des sonorités produites par certains instruments traditionnels. Ainsi, il utilise des indications peu communes. Lorsqu’il cherche par exemple à ce que l’interprète imite le son du daph (instrument traditionnel percussif semblable à un tambourin), il lui indique « comme le daph » sur la partition. D’autres fois, il trouve un effet qui, au piano, pourra rendre l’aspect de l’instrument qu’il cherche à imiter.
  • Les ajouts de Komitas : Komitas a introduit dans ses compositions la bimodalité et la polymodalité, de sorte à enrichir l’écriture populaire. Il s’agit de superposer deux modes différents possédant la même tonique, mais des notes polarisées différentes. La musique ainsi créée peut donc accidentellement contenir par exemple des accords que l’on interpréterait comme majeurs, alors qu’en fait il est inapproprié d’analyser les choses ainsi. En effet, la musique née de superpositions de deux modes ne doit pas être comprise verticalement (d’où la mauvaise interprétation des accords), mais linéairement. Sinon, l’on risque de trouver des accords qui n’auront rien à voir avec la tonalité principale. La superposition de deux modes confère au tout une couleur très particulière, étrangère aux oreilles occidentales.
  • L’un des autres procédés de Komitas est fort ingénieux, et consiste à éviter les accords et arpèges en tierces, de sorte à contourner le problème du choix entre majeur et mineur : il préfère construire ses accords en quartes ou en quintes, et ainsi ne donne aucune indication sur le fait que l’accord soit mineur ou majeur. Ceci contribue à créer une atmosphère particulière, entre majeur et mineur.

Héritage musical[modifier | modifier le code]

Komitas, monument à Québec

Komitas est reconnu comme ayant apporté beaucoup à la musique arménienne. Il en a posé les fondements grâce à ses longues recherches ethnomusicologiques auprès des peuples de son pays, et a utilisé ses découvertes pour créer sa propre musique, faisant ainsi preuve, au-delà de son travail de scientifique, d’une grande capacité créatrice.

Il est aujourd'hui considéré comme l'une des personnalités éminentes de la culture arménienne, car le destin tourmenté de cet homme, musicien d'exception, s'est fondu avec le destin de son pays à une époque tragique où il a bien failli disparaître. Ainsi Parouir Sevak compare l'importance de Komitas à celle de Machtots : « Toi, Mesrop Machtots de notre chant, / Tu es les lettres arméniennes du chant arménien[4]. » Un quatuor à cordes porte son nom, tout comme le Conservatoire de musique d'Erevan. Des statues ont également été érigées en son hommage, comme à Erevan, à Villejuif, à Chaville (stèle) où une rue porte son nom, et surtout le Monument en hommage à Komitas à Paris[5].

Discographie[modifier | modifier le code]

  • Komitas - Aslamazian - Quatuor Chilingirian (1997, MEG Recordings MEG006)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. source Internet : Քրիստոնյան Հայաստան հանրագիտարան, Encyclopédie Arménie chrétienne, Erevan, 2002.
  2. Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d'un génocide, Paris, Seuil,‎ 1977, 14 cm × 20,5 cm, 317 p. (ISBN 2-02-004612-1), chap. 15, (« Avril 1915 ») :

    « Les jours suivants, les arrestations se poursuivirent, frappant environ six cents personnes. »

  3. (hy) Yéghiché Tcharents, Եղիշե Չարենց Պոեմներ, բանաստեղծություններ (Poèmes et vers), présentation par G. Ananian, éd. Presse universitaire d’Erevan, 1984, p. 566 (traduction : Élisabeth Mouradian et Serge Venturini).
  4. (hy) Parouir Sevak, en six volumes, présentation par Aristakesian, éd. Hayastan, Erevan 1974, t.4 p.  238 (Tintement d'enterrement et de résurrection) (Trad. Elisabeth Mouradian)
  5. « Historique de la statue du Père Komitas », sur Google Documents (consulté le 11 octobre 2009).
    « Buste de Komitas », sur Les petites Arménies d'Aurope et de Méditerranée (consulté le 11 octobre 2009).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]