Massacres hamidiens

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Massacres d'Erzurum, 30 octobre 1895

Les massacres hamidiens renvoient à la première série d'actes criminels de grande ampleur perpétrés contre les Arméniens de l'Empire ottoman. Ils eurent lieu dans le milieu des années 1890 sous le règne du sultan Abdülhamid II, connu en Europe sous le nom de « Sultan rouge » ou encore du « Grand Saigneur ». Le qualificatif fait référence au nom du sultan qui ordonna les massacres. Abdülhamid prônait le panislamisme comme idéologie de l'empire et espérait en agissant ainsi renforcer l'intégrité de l'empire en butte à l'hostilité du monde chrétien. Les massacres ont visé principalement les Arméniens, mais ont touché également des chrétiens syriaques, comme à Diyarbakır où la tuerie fit 25 000 morts[1].

Les massacres commencèrent en 1894 pour gagner en ampleur dans les années 1894-1895 et diminuer progressivement en 1897 devant la pression exercée par les condamnations internationales. Le nombre des victimes arméniennes n'est pas connu avec exactitude et se situerait selon les auteurs entre 80 000 et 300 000[2].

Contexte[modifier | modifier le code]

L'hostilité envers les Arméniens se nourrit de la position de plus en plus précaire de l'Empire ottoman au cours du dernier quart du XIXe siècle. Les Ottomans ont perdu les Balkans et doivent affronter des courants nationalistes exigeant l'autonomie, voire l'indépendance. Les Arméniens sont des citoyens de seconde zone (des dhimmis) et luttent depuis le début des années 1870 pour obtenir des réformes civiles et fiscales et d'une façon générale pour l'égalité des droits avec les musulmans. Les dirigeants ottomans y voient une menace pour le caractère islamique de l'empire et pour son existence même.

La victoire russe lors de la guerre de 1877-1878, associée à la crise financière que subit l'empire depuis 1873 et qui place celui-ci sous la quasi-tutelle fiscale des puissances occidentales suscitent des espoirs de libération chez les Arméniens. Mais le Congrès de Berlin maintient la majorité des territoires arméniens sous le joug ottoman. Des agitations sociales ont lieu à Merzifon (1892) et à Tokat (1893) protestant contre l'usurpation des terres, le pillage des Kurdes et des Circassiens, les irrégularités dans la collecte des impôts, le refus d'accepter les chrétiens comme témoins dans les procès[3]. Le sultan n'était cependant pas prêt à renoncer à son pouvoir. L'historien turc et biographe d'Abdülhamid, Osman Nuri, observe que « la simple mention du mot “réforme” irrite Abdul Hamid, et excite ses instincts criminels »[4].

Les provinces orientales de l'Asie Mineure étaient une zone d'insécurité eu égard à la faiblesse de l'empire. Des bandes d'irréguliers kurdes attaquaient régulièrement les villages arméniens. Faute de pouvoir y mettre un terme, le sultan Abdülhamid leur donnait une quasi-caution officielle. Ces bandits étaient connus sous le nom d'Alaylari Hamidiye (appartenant à Hamid).

Pour leur défense, les Arméniens s'organisent en formations révolutionnaires dans les années 1880 : le Dachnak, l'Arménakan, le Hentchak.

Révolte du Sassoun[modifier | modifier le code]

En 1894, le sultan a commencé à prendre comme cible le peuple arménien, signe précurseur d'un premier massacre. Cette persécution renforce le sentiment nationaliste parmi les Arméniens. La première révolte notable de la résistance arménienne a lieu au Sassoun. Des militants Hentchak, Mihran Damadian, Hampartsoum Boyadjian et Hrayr, encouragent la résistance contre la double imposition et la persécution ottomane. La Fédération révolutionnaire arménienne arme les habitants de la région. Les Arméniens font face à l'armée ottomane et aux irréguliers kurdes au Sassoun, mais doivent se rendre devant la supériorité des adversaires et l'assurance turque d'une amnistie qui ne fut jamais respectée[5].

Pour éliminer toute résistance, le gouverneur local incite les musulmans contre les Arméniens. L'historien Lord Kinross écrit que les massacres de ce genre étaient souvent canalisés en rassemblant les musulmans dans la mosquée locale et en affirmant que les Arméniens avaient pour but de détruire l'islam[6]. La violence se répand et gagne rapidement la plupart des villes arméniennes.

Les massacres[modifier | modifier le code]

En octobre 1895, les grandes puissances (Grande-Bretagne, France et Russie) interviennent auprès du sultan pour qu'il réduise les pouvoirs de l'Alaylari Hamidiye. Le 1er octobre 1895, deux mille Arméniens défilent à Constantinople et pétitionnent pour la mise en œuvre des réformes. La police ottomane disperse violemment la foule[7]. Aussitôt les massacres d'Arméniens éclatent à Constantinople, puis s'étendent aux autres provinces peuplées d'Arméniens : Bitlis, Diyarbakir, Erzeroum, Kharpout, Sivas, Trabzon et Van. Des milliers d'Arméniens sont tués par leurs voisins musulmans et les forces gouvernementales, et bien d'autres succombent pendant l'hiver froid de 1895-96. La pire des atrocités a eu lieu à Ourfa où les troupes ottomanes brûlent la cathédrale arménienne dans laquelle s'étaient réfugiés 3 000 Arméniens, et tirent sur ceux qui tentaient de s'échapper[8].

Les tueries se poursuivent jusqu'en 1897. Le sultan Abdülhamid déclare alors que la question arménienne est réglée. Tous les révolutionnaires arméniens avaient été tués ou s'étaient exilés en Russie. Le gouvernement ottoman dissout les mouvements politiques arméniens.

Certains groupes non-arméniens ont également été poursuivis pendant ces trois années. L'Alaylari Hamidiye a en effet perpétré des massacres d'Assyriens à Diyarbakir, Hasankeyef, Sivas et d'autres parties de l'Anatolie[9].

Réactions internationales[modifier | modifier le code]

La nouvelle des massacres a été largement rapportée en Europe et aux États-Unis et a suscité de vives réactions de la part des gouvernements étrangers et des organisations humanitaires.

Jean Jaurès dénonça le massacre des populations arméniennes dans un discours à la Chambre des députés le 3 novembre 1896[10],[11].

En 1896, au plus fort des massacres, Abdülhamid a tenté de limiter l'impact des protestations internationales. L'hebdomadaire américain Harper a été interdit par la censure ottomane pour sa couverture des massacres.

Notes et références[modifier | modifier le code]

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Hamidian massacres » (voir la liste des auteurs).

  1. (en) Michael Angold, Cambridge History of Christianity, vol. 5, Eastern Christianity, Anthony O’Mahony Éd., 2006, p. 512.
  2. (en) Taner Akçam, A Shameful Act: The Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsibility, New York, Metropolitan Books, 2006 (ISBN 0-8050-7932-7), p. 42.
  3. (en) Taner Akçam, op. cit., p. 36.
  4. (en)Vahakn Dadrian, The History of the Armenian Genocide: Ethnic Conflict from the Balkans to Anatolia to the Caucasus, Oxford, Berghahn Books, 1995, p. 163.
  5. (en) Mihran Kurdoghlian, History of Armenia, vol. III, Council of National Education Publishing, 1996, p. 42-44.
  6. (en) Lord Patrick Kinross, The Ottoman Centuries: The Rise and Fall of the Turkish Empire, New York, Morrow, 1977, p. 559.
  7. (en) Peter Balakian, The Burning Tigris: The Armenian Genocide and America's Response, New York, HarperCollins, 2003, p. 57-58.
  8. (en) Hans-Lucas Kieser, « Ottoman Urfa and its Missionary Witnesses », dans Armenian Tigranakert/Diarbekir and Edessa/Urfa, p. 406.
  9. (en) Hannibal Travis, « “Native Christians Massacred”: The Ottoman Genocide of the Assyrians during World War I », Genocide Studies and Prevention, vol. 1, no 3,‎ décembre 2006 (lire en ligne).
  10. « Discours de Jean Jaurès à la Chambre des Députés, Paris, le 3 novembre 1896 », sur jaures.eu (consulté le 16 décembre 2013).
  11. Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens, Mille et une nuits, 2006 (ISBN 978-2-84205-994-1), p. 13.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens, Mille et une nuits, 2006 (ISBN 978-2-84205-994-1).
  • Victor Bérard et Martin Melkonian, La politique du sultan — Les massacres des Arméniens : 1894-1896, coll. « Les Marches du Temps », 1897.
  • Gustave Meyrier, Les massacres de Diarbékir : correspondance diplomatique du vice-consul de France, L'inventaire (ISBN 2-910490-30-0).
  • Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d'un génocide, éditions du Seuil, 2006.