Lutte du Larzac

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La lutte du Larzac est un mouvement de désobéissance civile non-violente contre l'extension d'un camp militaire sur le causse du Larzac qui dura une décennie, de 1971 à 1981, et qui se solda par une victoire des paysans lorsque François Mitterrand, nouvellement élu Président de la République, décida d'abandonner le projet.

L'opposition s'est d'abord organisée autour de 103 paysans locaux qui se sont soulevés contre l'expropriation de leurs terres après que le ministre de la Défense Michel Debré a décidé l'agrandissement du camp militaire du Larzac de 13 700 hectares. En 1973, cinq ans après mai 1968, entre 60 000 et 100 000 personnes de différents courants convergeront vers le Larzac pour soutenir les paysans et former un mouvement hétéroclite qui livrera une « guerre d'usure »[1] aux pouvoirs publics. Les rassemblements et le réseautage national résultant de la convergence des luttes au Larzac seront le terreau de ce qui sera plus tard connu comme le mouvement altermondialiste français. La revue Gardarèm lo Larzac (« Nous garderons le Larzac » en occitan), qui paraît régulièrement depuis 1975, en est un symbole. Le mouvement a aussi contribué à populariser des figures de proues comme Lanza del Vasto ou Guy Tarlier[2] et, a posteriori, José Bové.

Une décennie de lutte[modifier | modifier le code]

Le ministre Michel Debré, instigateur du projet d'extension du camp, a été l'objet de plusieurs slogans comme « Debré ou de force, nous garderons le Larzac »

Divulgation du projet[modifier | modifier le code]

Le 11 octobre 1970[3], lors d'un congrès de l'Union des démocrates pour la république (UDR) à La Cavalerie, André Fanton, secrétaire d'État à la Défense nationale, avait déjà évoqué une probable extension du camp militaire. Le député Delmas, en pleine campagne électorale pour l'UDR déclare dans le journal Le Monde du 6 mars 1971 « […]Pour Millau, qui a du mal à survivre, l'extension du camp est sans doute la dernière chance[…] ». La liste UDR, qui soutient le projet d'extension, remporte les élections municipales du 14 et 21 mars. Déjà, la résistance s'organise[4].

Le 28 octobre 1971, Michel Debré, ministre de la défense nationale à ce poste depuis 1969, annonce formellement dans un entretien télévisé l'agrandissement du camp du Larzac portant sa superficie de 3 000 à 17 000 hectares (de 30 à 170 km2), concernant douze communes aux alentours de La Cavalerie et nécessitant l'expropriation partielle ou totale de leur terres des familles d'agriculteurs. 17 000 hectares représentent plus d'un sixième des 100 000 hectares de la totalité des causses du Larzac. Son argumentation dans les mois suivants présentera une « […]extension modérée[…] » qui sera « […]non seulement très utile à la défense nationale[…] » mais apportera à la région du Larzac un « […]apport économique positif[…] » comme l'amélioration de l'électrification rurale, de l'adduction d'eau et de la voirie[5]. L'extension du camp d'entraînement militaire, qui existe depuis 1902, est justifié par la saturation des capacités d'accueil des camps militaires, de la nécessité de disposer d'une force militaire à proximité du plateau d'Albion où se trouvent le site de lancement de missiles nucléaires sol-sol balistiques de la force de dissuasion nucléaire française en cas d'attaque ennemie[6].

« Qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Donc je pense qu'il était logique de considérer que l'extension du Larzac ne présentait que le minimum d'inconvénients. Alors la contrepartie c'est le fait qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyen-âgeusement, et qu'il est nécessaire d'exproprier »

— André Fanton, secrétaire d'État à la Défense[7].

Les autorités sont d'autant plus motivées à procéder à cette extension à cet endroit que le Larzac était un pays très peu peuplé : il a été durement touché par l'exode rural et a perdu les deux tiers de sa population entre 1866 et 1968[1]. Les autorités affirment qu'il n'y a que 23 exploitations peu rentables qui devront être totalement expropriées et que leurs propriétaires seront relogés et indemnisés. Les paysans concernés arguent que les données des autorités sont datées et qu'elles ne prennent pas en compte l'arrivée des « néo-ruraux » qui, depuis 1965, rénovent des fermes laissées quasiment à l'abandon, en en améliorant le rendement. En outre, la méthode de comptage ne concernent que les propriétés totalement expropriées, sans compter celles où on laisse un lieu de vie pour les habitants en expropriant leur terrain de travail, ce qui concernerait en tout entre cinquante et soixante exploitations[8].

Les éleveurs de brebis et producteurs de roquefort, attachés à leur ruralité, contestent que l'agrandissement du camp soit créateur d'emplois parce qu'« […]il s'agit que d'un camp d'entraînement où les unités ne feront que passer[…] »[9] et doutent de quelconques retombées positives.

Premières manifestations et serment des 103[modifier | modifier le code]

La première manifestation d'envergure a lieu le 6 novembre 1971 à Millau où 6 000[4],[6] personnes se rendent à l'appel des fédérations départementales des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA).

Au départ la lutte est très locale, mais elle était déjà très diverse. Il y avait les paysans qui étaient implantés depuis des générations et à qui « on va prendre la terre de leurs parents, de leurs grands-parents » et puis les nouveaux exploitants agricoles, plus jeunes, qui se sont parfois beaucoup endettés au crédit agricole pour acheter et s'installer sur leurs terres[10]. Tous ont de nombreuses désaccords les uns avec les autres mais beaucoup sont membres de la Jeunesse agricole catholique et de la FDSEA. Léon Maillé, 25 ans à l'époque, raconte : « […]j'étais un paysan ordinaire : je votais à droite, j'allais à la messe, j'étais un indigène, pure souche ![…] »[11]. Les institutions catholiques locales deviendront un soutien qui rassemblera les gens : le 7 novembre 1971, l'évêque de Rodez prend position contre l'extension du camp.

Malgré les divergences, 103 paysans, sur 107 concernés, signent un contrat le 28 mars 1972 selon lequel ils resteront solidaires dans leur lutte et que « […]pas un agriculteur ne sera chassé contre son gré…[…] »[11]. C'est le « serment des 103 »

Pour la fête nationale, le 14 juillet 1972, 20 000[6] personnes et 70 tracteurs manifestent à Rodez.

Les rassemblements du Rajal del Guorp[modifier | modifier le code]

Aux paysans vont bientôt s'ajouter des militants de tous bords, séduits par la résistance antimilitariste larzacienne. Des gauchistes, voire des maoïstes, des ouvriers et des syndiqués de la CFDT, d'abord. Le seul parti politique représenté sera celui du parti socialiste unifié, plus quelques représentants de la ligue communiste. La lutte du Larzac se revendiquera toujours comme apolitique[4]. Des nationalistes occitans sont présents pour protester contre un « […]génocide culturel de l'Occitanie par le colonialisme intérieur[…] »[12]. Ensuite, « […]les chevelus, marginaux et hippies de tout poil[…] »[13], moins marqués par une appartenance idéologique particulière, iront significativement grossir les rangs des insurgés. Le Mouvement Désarmement, Paix et Liberté (MDPL) qui prônait l'amour libre et les nombreuses femmes seins nus occasioneront un choc culturel important avec les paysans sur ce plateau rural[14]. Le Larzac s'est aussi inscrit dans la révolution sexuelle en France puisque de nombreux féministes (dont le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception — MLAC — qui effectue un tour de France en caravane et arrive sur le plateau le 16 août 1974[15]) prendront part à la résistance. Michel Castaing dans le journal Le Monde du 25 août 1973 titrera : « Le Larzac, vitrine de la contestation »[12].

Appel sous forme d'affiche pour la marche du 25_26 août 1973 organisée par les paysans travailleurs.

Ce ralliement de personnes de sensibilités différentes sera à son comble pour un rassemblement le 25 et 26 août 1973 au lieu-dit Rajal del Guorp (« source du Corbeau » en rouergat), un cirque naturel dolomitique au nord-ouest de la Cavalerie, et la marche sur le Larzac organisée par les paysans-travailleurs. Entre 60 000[6] et 100 000 personnes (cette dernière estimation selon les organisateurs[16]) venant de toutes les régions de France et d’Europe convergent pour la première fois vers le Larzac. De nombreux orateurs feront des discours et liront des communiqués sur le podium, dont des représentants de luttes révolutionnaires du Chili, d'Italie, de Grèce. Deux représentants de l'Armée républicaine irlandaise (IRA) disent, par le truchement d'une interprète, leur solidarité, « […]quels que soient les moyens choisis[…] » , avec les paysans du Larzac. Un militant réunionnais s'en prend à la politique française dans les départements et territoires d'outre-mer. Lors de cette manifestation, la présence policière a été minimale, avec seulement un hélicoptère de la gendarmerie survolant le rassemblement.

« La France ne se mobilise pas pour savoir si la nationale 9 sera ou non sous le tir des canons trois mois par an et 325 tonnes de roquefort sacrifiées. 80 000 personnes ne se rassemblent pas d’un peu partout sur le Larzac par œcuménisme vague ou par charité chrétienne : elles se rassemblent parce que les 14 000 hectares convoités par l’armée sont le lieu de représentation d’un débat philosophique fondamental, parce qu’en cette affaire, c’est d’eux-mêmes qu’il s’agit, de leur avenir, du monde où ils veulent vivre »

— Michel Le Bris[17]

Un an plus tard, le 17 et 18 août 1974, encore plus de monde se mobilise pour la seconde édition du Rajal del Guorp : plus de 100 000 personnes (selon les organisateurs[16]) se rendent sur le plateau pour une fête des moissons intitulée « Moisson Tiers-monde ». Lors de cette manifestation, François Mitterrand se fera « caillasser » par des militants maoïstes (et des policiers en civil[7]) qui contestaient sa présence.

Le 13 et 14 août 1977 se déroulera un nouveau rassemblement d’environ 50 000 personnes (selon les organisateurs[16]) au Rajal del Guorp, suivi d'un défilé d’une centaine de tracteurs sur lesquels prennent place des appelés du contingent cagoulés et en uniforme (comités de soldats).

Ayant lieu en été, ces grands rassemblements non-violents prenaient des allures de festivals, même si l'accent était plus mis sur la protestation que sur la fête. Il y a eu quelques concerts ou bœufs comme ceux de Graeme Allwright en 1973, qui créa plus tard une chanson intitulée « Larzac 1975 ». De par leur ampleur, ces rassemblements ont eu un impact important dans les contre-cultures des années 1970 en France et en Europe. José Bové parlera de « Woodstock français »[18].

Marches vers Paris[modifier | modifier le code]

Le 25 octobre 1974, un troupeau de soixante brebis est conduit par des paysans du Larzac sur les pelouses du Champ-de-Mars à Paris, prétextant aux gardes mobiles qui les interrogent un tournage publicitaire pour le fromage roquefort[4].

À la suite de la signature du décret déclarant d'utilité publique 13 500 hectares du causse du Larzac par le préfet de l'Aveyron Georges Badault le 26 décembre 1972, le collectif décide de monter vers Paris. La marche débute le 7 janvier 1973 et fait halte à Rodez, Saint-Flour, Clermont-Ferrand, Nevers et Orléans[4] pour rencontrer les comités d'accueil, tenir des meetings et des conférences de presse et contribuer à faire connaître leur cause pour éviter l'expulsion[19]. La marche rencontre des difficultés à cause de l'interdiction de manifestation dans chaque ville du parcours. Au départ équipés de 26 tracteurs, ils seront bloqués après une semaine à Orléans par les CRS. Alors que la FDSEA en la personne de Raymond Lacombe (président de la FDSEA de l’Aveyron) voulait renoncer devant la mise en demeure policière, Bernard Lambert, un ancien député MRP, qui incarne le courant Paysans-Travailleurs proche du PSU, va trouver de nouveaux tracteurs prêtés par des paysans des environs d'Orléans afin que la marche des 26 du Larzac puisse arriver à son terme, à Paris[4].

Une nouvelle marche est organisée le 2 décembre 1978 où 18 paysans ont marché 710 km en 25 étapes depuis le Larzac. Ils seront soutenus tout le long du trajet par des paysans de la FDSEA et des riverains qui les hébergent. À leur arrivée, 40 000 personnes défilent aux portes de Paris, le centre-ville étant bloqué par les CRS : ce sera la plus grande manifestation de l’année. Un succès malgré la présence de provocateurs et leur volonté de faire dégénérer cette manifestation mais surtout, les paysans, accompagnés du jeune député Paul Quilès, récolteront de leur entretien avec François Mitterrand une promesse de « ne pas les oublier »[20] qui se révélera décisive pour la conclusion de leur lutte.

Le 27 novembre 1980, 74 membres de plusieurs familles du Larzac montés pour une action sous la tour Eiffel, campent sur le Champ-de-Mars. Expulsés au bout de cinq jours, ils vont continuer leur séjour sur une péniche prêtée par la commune de Conflans-Sainte-Honorine jumelée avec Costeraste (un lieu-dit où se trouve une ferme sur le Larzac). Cette campagne de jumelage a débuté en 1979 : ainsi 14 municipalités de l’Hexagone sont jumelées avec des fermes du plateau :

Désobéissance civile[modifier | modifier le code]

Lanza del Vasto et sa femme Chanterelle au moment de sa grève de la faim.

Le 19 mars 1972, le fondateur de la Communauté non-violente de l’Arche située dans l’Hérault à proximité du Larzac, Lanza del Vasto, âgé de 75 ans, débute une grève de la faim de 15 jours à La Cavalerie, sur le Larzac. À ce jeûne sont associés des paysans, des habitants de Millau et les évêques de Montpellier et de Rodez.

La bergerie du lieu-dit La Blaquière (commune de Millau) a aussi fait date dans l'histoire du Larzac. L'éleveur de brebis Auguste Guiraud avait une bergerie de pierre en ruine sur sa propriété dont il devait être expropriée lui et sa famille. Il décide d'en construire une nouvelle avec l'Association pour la promotion de l'agriculture sur le Larzac (APAL) pour pérenniser son élevage et réaliser un coup médiatique. Ils posent la première pierre le 10 juin 1973 et construisent la bergerie conformément au plan d'occupation des sols en vigueur mais sans permis de construire officiel. De nombreux bénévoles viennent prêter main forte à la famille, et l'APAL décide de donner à certains cinq francs la journée comme salaire. Malgré de nombreux conflits entre les travailleurs et les éleveurs, la construction de la bergerie est finalement terminée le 3 février 1974[21] et inaugurée le 16 février.

Pour changer l'image d'un « Larzac peuplé de quelques vieux paysans », une école est ouverte sur le plateau le 4 octobre 1973. Les écoliers locaux, qui devaient auparavant se rendre à Millau, y ont été scolarisés.

Durant tout le conflit, de nombreux militants et sympathisants achètent – sous formes de parts non rémunérées – de petites parcelles des terres visées par les expropriations. De 1973 à 1981, 3500 militants se sont appropriés 6180 parts. Il s'agissait de compliquer le processus d'expropriation par le fait que chaque propriétaire devait légalement signer pour rendre celle-ci effective[22], et certains de ces propriétaires habitaient à l'étranger.

Gendarmes mobiles en action au Larzac

Le 22 juin 1976, 22 militants et paysans s'infiltrent dans le camp militaire pour y détruire 500 dossiers relatifs à l'enquête parcellaire avant expropriation. Après leur action, les militants sont arrêtés sur place et traduits le lendemain en justice au tribunal de Millau. Ils y sont condamnés à des peines allant de six mois de prisons avec sursis à trois mois ferme. Le 3 juillet, plusieurs paysans sont libérés et leurs peines sont suspendues pour trois mois pour cause de sécheresse. Les autres condamnés sont mis en liberté provisoire le 20 juillet. La peine maximum effectivement purgée n'aura été que de trois semaines[23].

Le 21 octobre 1977, de nombreux procès ont lieu à Millau contre les paysans du Larzac pour insoumission, renvoi de livrets militaires, entrave à la circulation, etc. Au cours du procès, une troupe de brebis est introduit dans le tribunal.

De septembre à décembre 1978, la préfecture signe les arrêtés d’expropriation des terrains de 14 communes. En riposte 150 tracteurs agricoles et 5 000 personnes vont labourer les terrains de l’armée.

En mai 1980, l’action de renvoi des papiers militaires commencée en 1972 continue et 1 030 livrets militaires sont déposés à Strasbourg à la présidence du Parlement européen ; 3 000 citoyens feront de même. Une nouvelle enquête parcellaire est ouverte en octobre 1980.

Organisation du collectif[modifier | modifier le code]

Gendarmes et manifestants au Larzac

L'organisation interne de la résistance avait à la base à sa tête un bureau formel. Quand les assemblées générales sont devenues de plus en plus fréquentes, un bureau composé de « quartiers » (Larzac-Est, Ouest, Nord, Sud et La Cavalerie) se retrouvait. Une règle à laquelle personne n'a dérogé pendant dix ans était que seuls les paysans et habitants du lieu avait pouvoir de décision dans les assemblées générales. La prise de décision par consensus a aussi été appliqué pendant tout le conflit, à l'exception des procédures de négociation avec l'État en 1977 qui ont été faites démocratiquement. Les réunions étaient d'une fréquence d'au moins une fois par semaine pendant les dix ans[16].

Affiche Des Larzac partout !

Le collectif a, tout au long de sa lutte, créé des liens avec d'autres actions de désobéissance civile en France sur le thème « Des Larzac partout ! ». En 1972 et 1973, des actions symboliques sont menées pour les ouvriers en grève à Millau. Une autre lutte contemporaine du Larzac sont les LIP de Besançon et les deux mouvements d'opposition se soutiendront réciproquement. En l'été 1975, ils apportent aussi leur soutien en faveur des paludiers des marais salants de Guérande.

Le collectif du Larzac soutiendra aussi la cause antinucléaire et soutiendra les résistances contre la construction de centrales à Braud et Saint-Louis en 1975. En 1980, une bergerie est construite sur le site du projet de centrale nucléaire à Plogoff et les larzaciens y acheminent trente de leurs brebis[24].

On compte 150[25] comités Larzac (coordinations locales de tous les mouvements militants qui relaient-diffusent les informations et organisent des manifestations locales) qui se créent en France et dans certaines villes européennes. Des porte-paroles de ces groupes viennent tous les mois sur le plateau pour une réunion. Le 28 octobre 1978 se tient la journée nationale d’action organisée par les Comités Larzac : défilés, meetings, grèves de la faim mobilisent des dizaines de milliers de sympathisants. Jean-Paul Sartre, deux ans avant sa mort, enverra une lettre pour exprimer son soutien :

« Je vous salue paysans du Larzac et je salue votre lutte pour la justice, la liberté et pour la paix, la plus belle lutte de notre vingtième siècle. »

— Jean-Paul Sartre[26]

Le 6 juin 1975 paraît le premier numéro du journal Gardarem lo Larzac. Il comptera bientôt 4 000 abonnés et sera la gazette de la résistance.

Des référendums locaux seront organisés dans les communes environnantes (Millau, Creissels, La Couvertoirade) en février 1979. De 88 à 95 % des électeurs votent « non » à l’extension du camp.

Dans l'été 1979, des centaines de travailleurs bénévoles passent une partie de leurs vacances sur le plateau pour y remettre en état les infrastructures (téléphone, voies de communication, bâtiments).

Gain de cause[modifier | modifier le code]

En mai 1980, la cour de cassation annule les 66 procédures d’expropriation. François Mitterrand est élu président de la République française le 10 mai 1981 et déclare durant le Conseil des ministres que le projet d'extension du camp militaire du Larzac est abandonné (conformément à sa promesse faite aux paysans larzaciens le 2 décembre 1978 à Paris[20]). Ensuite, pour certains des 450 propriétaires impliqués, tout change de nouveau. Certains remboursent l'État français et récupérent leurs biens, d'autres, très peu, demandent que l'expropriation aille à son terme[27]. Finalement, il restera un solde de 6 300 hectares de terres et bâtiments acquis définitivement par l'État. Cette unité foncière à vocation agricole est alors un cas unique en France parce que d'un seul tenant. Les terres n'ont jamais cessé d'êtres exploitées durant la lutte que ce soit par les 103, ou par les agriculteurs squatteurs[27].

Dès l'abandon du projet d'extension, les paysans étudient une moyen juridique pour la gestion des 6 300 hectares tout en favorisant les nouvelles installations agricoles au lieu de l'agrandissement usuel des fermes existantes. Il prend la forme d'une Commission intercantonale pour l'aménagement foncier du Larzac (CIAF) et d'une Commission Communale d'Aménagement Foncier (CCAF), créées en février 1982 dans chacune des douze communes. Ces commissions choisissent des candidats à l'agriculture portant des projets nécessitant une grande main-d'œuvre, dans le but d'accroître la population et d'amplifier la vie sociale[27]. Elles permettent le dénombrement des terres disponibles, la répartition et leur classement agronomique. Le rythme de travail est d'une réunion tous les mois. 2 800 hectares seront donnés à de nouvelles exploitations. Cela débouchera sur 22 exploitations nouvellement créées en plus du maintien des 103. Des échanges de terres entre paysans ont aussi lieu, créant des îlots cohérents autour des sièges d'exploitation existants avant la lutte. Durant environ 2 ans, la discussion reste collective avec toujours cet esprit de groupe[27].

Puis, après une réflexion commencée en décembre 1982, ce Larzac que Bernard Lambert, mort le 25 juin 1984, appelait le « laboratoire foncier »[28] se concrétise véritablement le 3 janvier 1985 avec la création de la Société civile des Terres du Larzac (SCTL) dans un but de gestion des terres du Larzac par un organisme indépendant du pouvoir d’État[29]. Le conseil de gérance, composé de 11 membres, assume les charges, les impôts fonciers, lien avec la MSA, etc. Le 29 avril 1985, les 6 300 hectares de terres et bâtiments sont confiés par l'État français à la SCTL par bail emphytéotique de 60 ans[30].

Depuis, la SCTL continue de gérer le territoire resté agricole du projet avorté d'extension du camp militaire du Larzac. Progressivement s'est posée la question de la reconduction du bail au terme des soixante années écoulées car les investissements sont lourds pour un nouvel installé dans l'agriculture et la génération de la Lutte voit sa retraite arriver. Le ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll a signé le 17 juillet 2013, avec trois des gérants de la société civile des terres du Larzac, le prolongement du bail emphytéotique jusqu'en 2083[31]. Cet événement a donné lieu à des heurs entre la gendarmerie et certains membres de la SCTL d'un côté et des personnes des comités Zad (Zone à défendre) aveyronnais qui souhaitais que soit posé à cette occasion au ministre la question du projet d'aéroport de notre dame des landes, autre lieu de lutte symbolique[32]. Cette événement symbolise pour certain la fracture entre l'ancienne génération de LA lutte (celle contre le camp militaire) et la nouvelle qui aspire à en mener d'autres. Quant au camp militaire du Larzac, créé en 1902, étendu sur 3 000 hectares, la fermeture envisagée dans les années 2010[33] n'est pas décidée [34]

Héritage[modifier | modifier le code]

La teneur de la Loi montagne a été inspirée par les luttes sociales en région de montagne, notamment la lutte du Larzac.

En septembre 1985, des paysans du Larzac offrent symboliquement des terres et une caselle à la communauté kanake représentée par Jean-Marie Tjibaou, leader du FLNKS.

Pour le 30e anniversaire de la mobilisation, en août 2003, est organisé au même endroit un forum social qui réunit plusieurs centaines de milliers de personnes.

Plusieurs paysans et personnalités du Larzac contribuent aux actions syndicales agricoles ou/et aux mouvements de désobéissance civile altermondialiste en France, comme le démontage du McDonald's de Millau, la lutte anti-OGM ou, plus récemment, les controverses sur le gaz de schiste qui concernent la région du Larzac.

Les opposants au projet d'aéroport du Grand Ouest disent largement s'inspirer de la lutte du Larzac[35],[36],[37] et sont soutenus par une partie des paysans et personnalités larzaciennes[38].

Slogans[modifier | modifier le code]

  • Gardarem lo Larzac
  • Faites labour, pas la guerre (clin d'œil au Faites l'amour, pas la guerre)
  • Des moutons, pas des canons
  • Debré ou de force, nous garderons le Larzac
  • Le blé fait vivre, les armes font mourir
  • Ouvriers et paysans, même combat

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mars 1981 : édition de Dessine-moi le Larzac. 1971 – 1981, dix ans de luttes dix ans de dessins par le Comité Larzac de Paris.
  • Pierre-Marie Terral, Larzac : de la lutte paysanne à l'altermondialisme, Toulouse, éditions Privat, 2011 (ISBN 978-2-7089-6918-6)
  • Yves Garric, in Des paysans qui ont dit non, portrait de Jeanne Jonquet, paysanne du Larzac, Loubatières, 2010
  • Christiane Burguière, Gardarem ! Chronique du Larzac en lutte, Toulouse, Éditions Privat, 2011 (ISBN 978-2-7089-6920-9)

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Gardarem lo Larzac de Dominique Bloch, Isabelle Lévy et Philippe Haudiquet, film documentaire, 1973
  • La Lutte du Larzac de Philippe Cassard, film documentaire, 2003
  • Tous au Larzac de Christian Rouaud, film documentaire, sorti le 23 novembre 2011

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Tous au Larzac ; le jour ou les causses devinrent terre de révolte », sur lemonde.fr,‎ 12 novembre 2011
  2. Leader de la lutte, il est l'inventeur du rotolactor.
  3. Paul Bernard, Au nom de la République, Odile Jacob,‎ 2000 (présentation en ligne), p. 182 « L'Épreuve du Larzac a commencé le 11 octobre 1970 [...] »
  4. a, b, c, d, e et f « La lutte du Larzac, conférence de Pierre-Marie Terral », sur universitepopulairetoulouse.fr,‎ 11 mai 2011
  5. « Affaire camp du Larzac », sur ina.fr,‎ 9 février 1972
  6. a, b, c et d « Le Larzac s'affiche! », sur aimos.hypotheses.org,‎ 6 octobre 2011
  7. a et b "Tous au Larzac", documentaire de Christian Rouaud, 2011.
  8. « Dossier : Le Larzac », sur ina.fr,‎ 14 mars 1975
  9. Journal télévisé de 20h du 28 novembre 1971 ; ina.fr
  10. evene.fr
  11. a et b « Larzac : que sont devenus les « 103 » ? », sur ladepeche.fr,‎ 12 mai 2010
  12. a et b « Le Larzac vitrine de la contestation », sur cartage.org (extrait de Le Monde),‎ 28 août 1973
  13. Jean-Pierre Bouixou, Pierre Delannoy, L'Aventure hippie, Éditions du Lézard,‎ 1995, p. 117 « Immigrants de l'utopie, militants du bonheur, les communards français obtiennent par la bande un prophétique — et malheureusement presque unique — succès sur le causse du Larzac : sans le soutien et le raffut des chevelus, marginaux et hippies de tout poil (orchestrés par les intellos et la presse de gauche), les paysans du coin n'aurait jamais osé se révolter, pour finalement gagner contre l'État qui voulait arbitrairement les exproprier pour cause d'expansion d'un camp militaire. »
  14. « Marizette Tarlier et Léon Maillé, champ contre champ », sur next.liberation.fr,‎ 16 mai 2011
  15. Michelle Zancarini-Fournel, Histoire(s) du MLAC (1973-1975), Revue Clio, no 18, 2003, p. 241-252 présentation en ligne
  16. a, b, c et d « Des actions non-violentes », sur larzac.org
  17. Michel Le Bris, Les Fous du Larzac, Presses d'aujourd'hui,‎ 1975 (présentation en ligne)
  18. « "Tous au Larzac", de Christian Rouaud », sur lemonde.fr,‎ 15 avril 2011
  19. « Manifestation Larzac », sur ina.fr,‎ 12 janvier 1973 (vidéo publiée le 24 septembre 2010)
  20. a et b « Le Larzac et Mitterrand », sur http://paul.quiles.over-blog.com/
  21. (en) Sonia Alland, Alexander Alland Jr., Crisis and Commitment: The Life History of a French Social Movement, Routledge,‎ 2001 (2e édition) (présentation en ligne), p. 37
  22. Louis Joinet, Larzac : le droit au service de la non-violence et de la légalité future, Le Seuil,‎ 2011 (présentation en ligne), p. 11
  23. Jacques Sémelin, Pour sortir de la violence, Les Éditions ouvrières,‎ 1985 (présentation en ligne), p. 172
  24. « La solidarité née de la résistance », sur larzac.org
  25. Raphaëlle Gourin, « A l'école de la lutte », sur sudouest.fr (consulté le 25 mars 2012), « Partout en France, 150 comités de lutte pour le Larzac se créèrent, ce petit coin perdu devint un symbole, attira des milliers de personnes dans des meetings, devint le berceau de luttes plus vastes, pour des contrées lointaines. »
  26. Pierre-Marie Terral, Larzac, de la lutte paysanne à l’altermondialisme, Privat,‎ 2011 (présentation en ligne)
  27. a, b, c et d « Genèse d'un office foncier : la SCTL », sur larzac.org
  28. http://www.larzac.org/resister/terres.html
  29. « Société Civile des Terres du Larzac », sur larzac.org
  30. « Une autogestion qui se construit depuis 27 ans », sur larzac.org
  31. S!lence, n° 417 de novembre 2013, page 21.
  32. Gilles GESSON (habitant du Larzac), « Les Versaillais du Larzac », Indymedia Nantes,‎ 2013 (lire en ligne)
  33. http://www.evene.fr/cinema/actualite/christian-rouaud-au-larzac-la-lutte-a-change-les-gens-644705.php
  34. http://questions.assemblee-nationale.fr/q14/14-147QOSD.htm
  35. « Notre-Dame-des-Landes n'est pas le Larzac (même si ça y ressemble) », sur rue89.org,‎ 17 novembre 2012
  36. « Notre-Dame-des-Landes, le nouveau Larzac ? », sur lemonde.fr,‎ 8 novembre 2012
  37. « Du Larzac à Notre-Dame-des-Landes », sur attac.org,‎ 13 novembre 2012
  38. « Nous, les anciens du Larzac... », sur libération.fr,‎ 28 novembre 2012

Liens externes[modifier | modifier le code]