Affaire Lip

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L'affaire Lip est un terme qui désigne le déroulement et les actions d'une grève qui eut lieu dans l'usine horlogère Lip de Besançon (Doubs). Débutée au début des années 1970, la lutte a duré jusqu'au milieu de l'année 1976 et mobilisé des dizaines de milliers de personnes à travers la France et l'Europe entière, notamment lors de la grande marche Lip du 29 septembre 1973 qui réunit dans une ville morte plus de 100 000 manifestants. D'autres éléments ont également participé à l'ampleur de ce combat ouvrier, comme le mode de grève qui comprend pour la première fois de l'histoire, dans une entreprise, une « autogestion » prenant forme lorsque les ouvriers grévistes travaillent à leur propre compte et produisent des montres dans leurs usine, avant de les écouler lors de « ventes sauvages » ; mais aussi à cause de l'aspect politique de l'affaire qui prend un tournant national quand le gouvernement de l'époque n'a d'autre choix que la mise à mort de l'entreprise afin d'éviter une « flambée ouvrière et syndicale » au niveau national.

Histoire[modifier | modifier le code]

Lip, d'une entreprise familiale à une usine[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Lip.

Des premiers combats à Mai 68[modifier | modifier le code]

Article connexe : Mai 68.

Débuts de l'affaire Lip[modifier | modifier le code]

Courant mai 1973, un comité d'action (CA), hérité du mouvement de Mai 68[réf. nécessaire], se reconstitue.

Le 12 juin, lors d'une réunion du Comité d'entreprise extraordinaire, au cours de laquelle on menace les ouvriers d'un dépôt de bilan, des ouvriers arrachent la serviette de l'un des administrateurs et apprennent alors que la direction prévoit 480 licenciements (« 480 à dégager »[1]), et qu'elle compte se défaire de l'industrie mécanique et des secteurs annexes, pour ne conserver que l'horlogerie[1]. On séquestre l'administrateur Laverny et d'autres, le temps d'une nuit, afin d'en savoir plus, les ouvriers les obligeant à annoncer les résultats des négociations à Paris[1]. Fouillant dans les bureaux, ils apprennent aussi que la direction compte supprimer l'échelle mobile des salaires et les bloquer[1].

L'usine de Palente est occupée sur-le-champ. Dans la nuit, le stock de 25 000 montres est mis à l’abri dans des caches[1]. Le préfet du Doubs va à Paris pour essayer de joindre le ministre de l'Industrie, Jean Charbonnel[1]. La grève est notamment menée par un responsable CFDT, Charles Piaget, et Jean Raguenès, qui éblouissent Benny Levy, le fondateur de la Gauche prolétarienne, qui reste à Besançon tout l'été[2]. Benny Levy déclarera alors (en privé): « Je vois dans l'événement Lip l'agonie de notre discours révolutionnaire »[3].

Le 15 juin, une manifestation rassemble 12 000 personnes[réf. nécessaire] dans les rues de Besançon.

Le 18 juin, une assemblée générale décide la remise en route de la production, sous contrôle des travailleurs, pour assurer « un salaire de survie ». La lutte des Lip est alors popularisée avec le slogan : C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie (voir autogestion). L’intersyndicale CGT-CFDT demande à la revue Les Cahiers de Mai de les aider à faire un journal de grève : Lip-Unité, qui participe à la médiatisation du mouvement.

Le 2 août, le ministre du Développement industriel, Jean Charbonnel, nomme un médiateur : Henri Giraud.

Le 11 août, début des négociations entre les syndicats, le Comité d'action et Henri Giraud.

Le 15 août, les gardes mobiles investissent l'usine et chassent les ouvriers qui l'occupaient. Ils y restent jusqu'en février 1974. À l'annonce de cette nouvelle, de nombreuses entreprises de Besançon et de la région se mettent en grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l’ordre[réf. nécessaire]. Des syndicalistes s'interposent pour empêcher l'affrontement. Ceci n'empêche pas des arrestations et des condamnations (une trentaine d'ouvriers condamnés en une semaine[4]) lors des manifestations qui se déroulent les jours suivants. La production clandestine reprend, tandis qu'à Cerizay, dans les Deux-Sèvres, quatre-vingt-seize ouvrières se mettent à fabriquer, en-dehors de l'usine, des chemisiers[4].

Le 29 septembre, une grande marche nationale sur Besançon est organisée. Près de 100 000 personnes[5] (dont de nombreux venus d'ailleurs[5]) manifestent sous une pluie battante, c'est La marche des 100 000. Présent, Michel Rocard (PSU) s'est porté garant du bon déroulement de la manifestation devant le conseil municipal, socialiste, et le PCF et la CGT[5]. Les militants de la LCR, de la Gauche prolétarienne, les paysans de Bernard Lambert, les comités lycéens, etc., sont présents : les groupuscules forment un bon tiers de la manifestation, avec environ 30 000 personnes[5]. Entre la CFDT et la CGT les tensions s'amplifient.

Le 15 octobre, le premier ministre, Pierre Messmer, annonce : « Lip, c'est fini ! » En coulisse, quelques chefs d'entreprises du CNPF (Antoine Riboud, Renaud Gillet et José Bidegain) s'activent pour trouver une solution. C'est finalement Claude Neuschwander, alors numéro deux du groupe Publicis et membre du PSU, qui accepte de reprendre l'entreprise Lip.

Le 29 janvier 1974, la délégation de Lip signe les accords de Dole. La Compagnie européenne d’horlogerie, dirigée par Claude Neuschwander, reprend alors les activités horlogerie de Lip. 850 ouvriers doivent être réembauchés. C'est la fin de la grève.

La fragilisation de Lip à l'origine du malaise ouvrier[modifier | modifier le code]

Le passage d'une grève à une révolution[modifier | modifier le code]

L'apogée du mouvement ouvrier[modifier | modifier le code]

L'apparente victoire des Lip[modifier | modifier le code]

La mise à mort de l'entreprise[modifier | modifier le code]

Un nouveau conflit[modifier | modifier le code]

Au cours des deux années qui suivront, la nouvelle équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues :

  • les fournisseurs n'honorent pas les commandes passées, Renault (entreprise nationalisée) retire ses commandes ;
  • le tribunal de commerce demande à Lip d’honorer les 6 millions de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs (contrairement à ce que stipulaient les accords de Dole) ;
  • les interlocuteurs ont changé : départ de Jean Charbonnel avec l'entrée au pouvoir du nouveau président de la République, Valéry Giscard d'Estaing.

Le 8 février 1976, Claude Neuschwander démissionne : « Jusqu’à Lip, nous étions dans un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie. Après, nous nous sommes trouvés dans un capitalisme où la finance et l’intérêt de l’argent ont remplacé l’entreprise. »[6]. Michel Rocard, qui est, avec José Bidegain et Antoine Riboud, l'un des instigateurs de la nomination de Claude Neuschwander, conteste d'abord cette thèse[7] : « Neuschwander a remis Lip en faillite, un point c'est tout. » C'est aussi le point de vue de l'auteur du plan de relance de 1973, base des accords de Dole, Claude Peyrot[réf. nécessaire], auquel Claude Neuschwander se réfère constamment dans son livre « Patron mais... » (Le Seuil, 1975). Claude Neuschwander avait usé de son droit de réponse dans Le Monde des 8 et 9 avril 2007[8], notamment en citant ce que dit Jean Charbonnel dans le film, "LIP L'imagination au pouvoir" : « Jean Charbonnel, alors Ministre de l'Industrie, le dit clairement, avec une force singulière: ils ont assassiné Lip ». Michel Rocard, dans une lettre du 23 février 2012[9], devant les informations multiples qu'il a obtenues depuis ne dit pas autre chose et il a bien voulu présenter ses excuses à Claude Neuschwander.

En avril 1976, la Compagnie européenne d’horlogerie dépose le bilan.

Le 5 mai 1976, les Lip entament une nouvelle occupation de l'usine et relancent la production de montres. Libération titre « Lip, c’est reparti ! ».

Face à l’absence de repreneurs, Lip est définitivement liquidée le 12 septembre 1977. Le 28 novembre 1977, après de longs débats, les Lip créent six coopératives dont Les Industries de Palente, dont les initiales sonnent toujours LIP.

Suite et fin de Lip[modifier | modifier le code]

Analyse de la lutte[modifier | modifier le code]

Impact des Lip en France et en Europe[modifier | modifier le code]

Postérité[modifier | modifier le code]

Les principaux leaders[modifier | modifier le code]

Œuvres sur le sujet[modifier | modifier le code]

Films[modifier | modifier le code]

Les Lip, l'imagination au pouvoir
Article détaillé : Les Lip, l'imagination au pouvoir.

Les Lip, l'imagination au pouvoir est un documentaire réalisé par Christian Rouaud, sorti au cinéma en 2007. Il présente l'affaire Lip et tous ses événements à travers les témoignages des principaux protagonistes de l'époque, le tout sur un ton historique, social et politique et en incluant quelques images d'archives. Unanimement salué par la critique de par son concept et sa neutralité, le film rend hommage à cette lutte et entend transmettre cette page d'histoire aux jeunes générations.

Les Lip
Article détaillé : Les Lip .

Les Lip ou Lip, un été tous ensemble est un film documentaire de Dominique Ladoge retraçant la grande grève de Lip. À travers une employée prénommée Tulipe, âgée de 20 ans et fille d’immigré italien, on revoit les plus grands moments de la lutte des années 1970. En juin 2010, la société de production Jade Production a appelé tous les Bisontins à venir participer à une reconstitution de manifestation, dans le centre historique de la ville[10]. Actuellement, le film est toujours en production, et aucune date de sortie n'est avancée.

Fils de Lip

Fils de Lip est un film documentaire réalisé par Thomas Faverjon en 2007, racontant l'histoire du deuxième conflit Lip à travers les témoignages des « sans voix » (tous ceux qu’on n’a jamais entendus[11]). Il présente le nouveau combat des Lip dans une entreprise qui a déposé le bilan, mais qui reste parfaitement rentable aussi bien au niveau des machines que des ouvriers[11]. Cependant aucun repreneur ne s'y intéresse, à cause de l’élite économique et politique de l'époque, qui voulait sanctionner la révolution du premier conflit[11]. C'est un nouveau regard qui est alors porté sur ces salariés ne vivant pas une époque glorieuse comme pour la lutte précédente, mais une amère répression[11].

Monique, Lip I et La marche de Besançon, Lip II

Monique, Lip I et La marche de Besançon, Lip II sont deux documentaires réalisés sur le conflit Lip par Carole Roussopoulos, en août 1973[12]. Dans le premier documentaire, on voit des scènes tournées à l'époque où les ouvriers grévistes expriment leurs points de vue sans orienter les réponses aux questions posées, et notamment en la personne d'une salariée particulièrement mise en lumière : il s'agit de Monique Piton, exposant avec engouement et lucidité sa vision du conflit[12] ; elle raconte le déroulement de l'occupation de l'usine par la police, les quatre mois de combats, la place des femmes dans cette lutte, ce qu'elle a appris, et critique aussi le rôle de la télévision et des médias[13]. Quant au second documentaire, lui aussi réalisé à partir d'images d'époque, il revient sur la grande marche Lip du 29 septembre 1973.

L'été des Lip (téléfilm, France 3, 2011)
Article détaillé : L'Été des Lip.

Bandes dessinées[modifier | modifier le code]

  • Laurent Galandon, Damien Vidal, Lip. Des héros ordinaires, Dargaud, 2014

Ouvrages de référence[modifier | modifier le code]

  • Monique Piton, C'est possible : Le récit de ce que j'ai éprouvé durant cette lutte de Lip, Édition des Femmes, 1975.
  • Monique Piton, Mémoires libres, (autobiographie), éditions Syllepse, 2010.
  • Dominique Féret, Les Yeux rouges, pièce de théâtre, Les Solitaires Intempestifs, 1998.
  • François-Henri de Virieu, Lip : 100 000 montres sans patron, Calmann-Lévy, 1973
  • Maurice Clavel, Les paroissiens de Palente, roman, Grasset, 1974.
  • Jean Divo, L'affaire Lip et les catholiques de Franche-Comté, Editions Cabedita, 2003
  • La Force du collectif. Entretiens avec Charles Piaget. Réseau citoyens résistants, éditions Libertalia, 2012.
  • Collectif, Lip au féminin, Paris, Syros, 1977.
  • Collectif, Lip : affaire non classée, Syros, 1976.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e et f Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988, p. 483-484.
  2. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988.
  3. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988, p. 490.
  4. a et b Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988, p. 519.
  5. a, b, c et d Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, t. II, 1988, p. 541-542.
  6. Les LIP, l'imagination au pouvoir, documentaire de Christian Rouaud, édition les films du paradoxe
  7. "Ils voulaient un patron, pas une coopérative ouvrière", Le Monde du 21/03/2007
  8. Une lettre de Claude Neuschwander, Le Monde du 8/04/2007
  9. LIP SUR Wikipedia: mise au point de Michel ROCARD
  10. « Lip, un été tous ensemble » : les Bisontins appelés à manifester, sur MaCommune.info (consulté le 7 novembre 2010).
  11. a, b, c et d Présentation du film Fils de Lip sur Autourdu1ermai.fr (consulté le 14 novembre 2010).
  12. a et b Le film Les Lip, l'imagination au pouvoir sur Objectif-cinema.com (consulté le 14 novembre 2010).
  13. Le film Monique, Lip I sur Evene.fr (consulté le 14 novembre 2010).