Laurent Tailhade

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Portrait de Laurent Tailhade
par Félix Valloton
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (1896).

Laurent Tailhade, né à Tarbes le 16 avril 1854 et mort à Combs-la-Ville le 2 novembre 1919, est un polémiste, poète, conférencier et pamphlétaire libertaire français.

Il usa de nombreux pseudonymes : Azède, El Cachetero, Dom Junipérien, Dom Junipérien, Lorenzaccio, Patte-Pelue, Renzi, Tybalt[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Le poète satirique et libertaire Laurent Tailhade est issu d'une vieille famille de magistrats et d'officiers ministériels, lesquels, pour l'empêcher de s'adonner à la vie de bohème littéraire l'obligèrent à faire un mariage bourgeois et à se confiner dans l'ennui doré de la vie de province.

« Libéré » à la mort de sa femme, Tailhade put gagner la capitale et dilapider en quelques années tout son bien, en s'adonnant à la vie qu'il désirait mener depuis toujours. Devenu l'ami de Verlaine, Jean Moréas, Albert Samain et Aristide Bruant[2], Tailhade, tout en écrivant des vers influencés par les Parnassiens, développait sa fibre anarchiste et anticléricale dans des poèmes et des textes polémiques et d'une vigueur injurieuse peu commune.

Un œil crevé dans un attentat[modifier | modifier le code]

Son nom devint populaire à partir de décembre 1893, lorsqu'il proclama son admiration pour l'attentat anarchiste d'Auguste Vaillant avec une phrase fameuse, « Qu'importe de vagues humanités pourvu que le geste soit beau ! » Par une étrange ironie du sort, Tailhade fut lui-même victime quelques mois plus tard, alors qu'il dinait au restaurant Foyot[3], d'un attentat anarchiste, d'où il ressortit avec un œil crevé ; mais il ne se renia nullement et continua à afficher son anarchisme de manière encore plus déterminée. C'était un habitué des duels (plus de 30 à son actif), et il avait été blessé plusieurs fois par ses adversaires, notamment par Maurice Barrès.

En 1902, lors des obsèques d'Émile Zola, il en prononce le panagéryque (lui-même, comme Zola, était dreyfusard) ; il est reconnaissant que ce dernier soit venu le défendre, au nom de la défense de la liberté de la presse, à la barre du tribunal l'année précédente lorsqu'il était poursuivi pour avoir écrit dans Le Libertaire un article incendiaire constituant un véritable appel au meurtre à l'encontre du tsar Nicolas II qui fait en 1901 sa seconde visite en France. Il est pour cela condamné à un an de prison ferme et séjourne environ six mois à la prison de la Santé entre octobre 1901 et février 1902[4].

Provocateur[modifier | modifier le code]

Laurent Tailhade prend l'habitude de passer la saison estivale à Camaret: d'opinion libertaire, de mœurs libres (il y fait scandale en partageant sa chambre à l'Hôtel de France à la fois avec sa femme et un ami peintre), il était volontiers provocateur, écrivant des articles très violents dans différents journaux, entre autres L'Action, souvent très durs à l'encontre des Bretons dont il critique à la fois l'ivrognerie et la soumission à la religion[5] (même s'il aimait les paysages bretons, se promenant beaucoup à pied dans la presqu'île de Crozon).

Le scandale du 15 août 1903 est resté longtemps célèbre à Camaret : le 15 août est traditionnellement le jour de la Fête de la bénédiction de la mer et des bateaux : après la messe, la procession part de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, suit le « Sillon » et longe les quais du port avant de faire demi-tour et, de retour à la chapelle, est suivi des vêpres ; des couronnes de fleurs sont jetées à la mer et les bateaux sont bénis par le curé de la paroisse tout au long du parcours de la procession. Lorsque celle-ci se trouve à hauteur de l'Hôtel de France, Laurent Tailhade, dans un geste de provocation, verse le contenu d'un vase de nuit par la fenêtre de sa chambre, située au premier étage. Le 28 août 1903, 1800 camarétois font le siège de l'Hôtel de France, menaçant d'enfoncer la porte d'entrée, criant « À mort Tailhade ! À mort l'anarchie ! », et menacent de jeter Tailhade dans la vase du port. L'intervention des gendarmes de Châteaulin dans la nuit suivante suffit à peine à calmer les manifestants et le 29 août l'écrivain est contraint de quitter Camaret, « bénéficiant » de plus d'une véritable « conduite de Grenoble »[6]. de la part des manifestants qui l'accompagnent jusqu'à la limite de la commune. Il se réfugie à Morgat et se venge, notamment en publiant dans la revue satirique L'Assiette au beurre du 3 octobre 1903 un pamphlet intitulé « Le peuple noir » où il critique violemment les Bretons et leurs prêtres. Un procès lui est par ailleurs intenté par le recteur (curé) de Camaret devant la cour d'assises de Quimper. La chanson paillarde Les Filles de Camaret a d'ailleurs probablement aussi été écrite anonymement par Laurent Tailhade pour se venger des Camarétois. Le nom tailhade est devenu pendant une bonne partie du XXe siècle dans le parler local un nom commun synonyme de « personnage grossier, mal élevé », même si ce mot est désormais tombé en désuétude[7].

Ses recueils les plus célèbres, Au Pays du mufle (1891) ou encore Imbéciles et gredins (1900), n'ont rien perdu de leur veine rageuse, insultante, et d'une verve où se mêlent l'argot des faubourgs et la richesse d'une langue luxuriante d'une vaste culture.

Sa fille fut l'épouse du journaliste Pierre Châtelain-Tailhade, journaliste au Canard enchaîné.

Engagement dans la Franc-Maçonnerie[modifier | modifier le code]

Le 4 février 1887, il est initié en Franc-maçonnerie à la Loge L'Indépendance Française du Grand Orient de France à Toulouse. Il s'affilie ensuite Loge La Philosophie Positive à Paris. Il démissionne de la Franc-Maçonnerie le 15 février 1906[2].

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Le Jardin des rêves : poésies, Paris, A. Lemerre, 1880 [lire en ligne]
  • Au pays du mufle, 1891. [lire en ligne]
  • Poèmes élégiaques. Vitraux, Vanier, 1891 [lire en ligne]
  • Vitraux, Paris, A. Lemerre, 1894 [lire en ligne]
  • Terre latine, Paris, A. Lemerre, 1898 [lire en ligne]
  • À travers les Grouins, Stock, 1899 [lire en ligne]
  • Imbéciles et gredins, 1900
  • L'Ennemi du peuple par Henrik Ibsen. Societe libre d'edition des gens de lettres, 1900 [lire en ligne]
  • La Touffe de sauge, Éditions de la Plume, 1901
  • La Gynnécocratie, Ou La Domination De La Femme, précède d'une étude sur le masochisme dans l'histoire et les traditions, avec la coll. de Jacques Desroix, Charles Carrington, 1902
  • Discours civiques : (4 nivôse, an 109 - 19 brumaire, an 110), Stock, 1902 [lire en ligne]
  • Lettres familières, Collection rationaliste, Librairie de 'La raison', 1904 [lire en ligne]
  • Poèmes Aristophanesques, Mercure de France, 1904 [lire en ligne]
  • Omar Khayyam et les poisons de l'intelligence, Paris, C. Carrington, 1905 [lire en ligne]
  • La Noir Idole, étude sur la morphinomanie, Leon Vanier, Editeur ; A. Messein, Succr., 1907
  • Poèmes éligiaques, Mercure de France, 1907 [lire en ligne]
  • Le Troupeau d'Aristée, Sansot, 1908
  • La Farce de la marmite, Messein, 1909
  • La Feuille à l'envers - Revue en un Acte, Messein, 1909 [lire en ligne]
  • Pour la paix, Lettre aux conscrits, Messein, 1909 [lire en ligne]
  • Un monde qui finit. La Dévotion à la croix. Don Quichote. Appendice, Messein, 1910 [lire en ligne]
  • De Célimène à Diafoirus. Essai consacré à Molière et à son époque. « Misanthropie et misanthropes - la pharmacopée au temps de Molière - notes », Messein, 1911 [lire en ligne]
  • Pages choisies. Vers et proses, Messein, 1912
  • Quelques fantomes de jadis. (Verlaine. - Auguste Rod de Niederhausern. - Charles Cros. - Vigny), Messein, Collection « Société des Trente, 1913 [lire en ligne]
  • Les Commérages de Tybalt. Petits mémoires de la vie. 1903-1913, Crès, 1914
  • Les Livres et les hommes (1916-1917), Vrin, 1917
  • Les Saisons et les jours, Crès, 1917
  • Petit Bréviaire de la gourmandise, notes sur quelques grands gourmands de l'histoire, Messein, 1919 [lire en ligne]
  • La Douleur. Le Vrai Mystère de la Passion, Messein, 1919 [lire en ligne]
  • Carnet intime, Éditions du Sagittaire, Kra, 1920
  • Quelques fantômes de jadis. Édition française illustrée, 1920
  • Les Reflets de Paris (1918-1919), P. Jean Fort, 1921
  • Petits Mémoires De La Vie, Mémoires d'écrivains et d'artistes, Éditions G. Crès, 1921 [lire en ligne]
  • Plâtres et marbres, Éditions Athéna, 1922 [lire en ligne]
  • Des Tragédies d'Eschyle au pessimisme de Tolstoi. La Nouvelle revue critique, 1924
  • Épitres des hommes obscurs, La Connaissance, 1924 [lire en ligne]
  • Le Paillasson. Mœurs de Province, Le livre, 1924
  • L'Escrime et la boxe, A. Messein, 1924 [lire en ligne]
  • La Médaille qui s'efface, Crès, 1924 [lire en ligne]
  • Poésies posthumes, Messein, 1925 [lire en ligne]
  • Masques et visages. Essais inédits, Les éditions du monde moderne, 1925
  • Diderot, L'idée Libre, 1925 [lire en ligne]
  • Lettres à sa mère 1874-1891, Rene van den Berg et Louis Enlart, 1926
  • La Pâque socialiste, L'idée Libre, 1927 [lire en ligne]
  • La Corne et l'épée. Réflexions sur la tauromachie, Messein, 1941 [lire en ligne]
  • Les filles de Camaret, 1910 environ [lire en ligne]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Laurent Tailhade, ou De la provocation considérée comme un art de vivre, Gilles Picq, 2001, Maisonneuve & Larose, 828 p
  • Laurent Tailhade intime. Correspondance publiée et annotée par Madame Laurent-Tailhade, Mercure de France, 1924.
  • Laurent Tailhade au pays du mufle, Quignon, 1927. Mémoires écrites par sa femme.
  • Les plus belles pages de Laurent Tailhade, Quignon, 1928.
  • Laurent Tailhade : son œuvre, étude critique, document pour l'histoire de la littérature française, Fernand Kolney, 1922. [lire en ligne]
  • Léo Campion, Le drapeau noir, l'équerre et le compas : les Maillons libertaires de la Chaîne d'Union, Éditions Alternative libertaire, 1996. [lire en ligne]

Notices[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. BNF : notice.
  2. a et b Léo Campion, Le drapeau noir, l'équerre et le compas : les Maillons libertaires de la Chaîne d'Union, Éditions Alternative libertaire, 2002, texte intégral.
  3. L. Bloy, Lettre à Guérin du 15 avril 94 midi in L. Bloy, Journal inédit, vol. 1, p. 682, L'âge d'homme, 1996.
  4. L'Éphéméride anarchiste : notice biographique.
  5. Ces articles finissent par être connus à Camaret car certains sont repris par Louis Coudurier dans La Dépêche de Brest et de l'Ouest, le journal local
  6. réception hostile ou expulsion sous des huées: allusion à la Journée des Tuiles, le 7 juin 1788, au cours de laquelle le peuple de Grenoble rétablit son parlement, exilé par ordre du roi, en bombardant de tuiles les soldats du Royal-Marine et en s'en prenant au duc de Clermont-Tonnerre, lieutenant général de la province
  7. Marcel Burel, « Sur les pas de Laurent Tailhade dans la presqu’île de Crozon », revue Avel Gornog nº 19, 2011