Aguigui Mouna

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Aguigui Mouna, en public, en 1973.
Aguigui Mouna place de la Sorbonne, en 1994.
Aguigui Mouna sur l’esplanade Beaubourg, en 1977.
Mouna Aguigui dans la rue Mouffetard, à Paris (France), photographié en 1988 par Olivier Meyer.

André Dupont, dit Aguigui Mouna ou plus simplement Mouna, né le 1er octobre 1911 à Meythet, Haute-Savoie[1], et mort le 8 mai 1999 à Paris, a été appelé à la fois « le dernier amuseur public de Paris » et « le sage des temps modernes ».

Libertaire, pacifiste, écologiste avant l'heure, Mouna Aguigui, clochard magnifique, sillonnait les rues de Paris pour haranguer les foules[2],[3].

Cavanna disait de lui : « Mouna, c’est une manif à lui tout seul. C’est l’indignation. Sa philosophie ? Un amour universel, boulimique ».

Vie et philosophie[modifier | modifier le code]

De son vrai nom André Dupont, Mouna Aguigui nait dans une famille de cultivateurs modestes. « J'ai perdu mon père quand j'avais sept ans. Un matin, j'avais neuf ans, ma tante m'a réveillé en m'annonçant : ta mère est morte. Ça fait un drôle d'effet »[4]. Il est recueilli ainsi que son frère par cette tante, chez qui ils seront garçons de ferme, couchant à l’étable avec les vaches[1]. Sa mère, Adélaïde Brisgand, était originaire de Les Villards-sur-Thônes.

Il commence à travailler à l’âge de 13 ans. Il est tour à tour garçon de café et chômeur et, à 17 ans, s’engage dans la Marine mais s’en fait exclure[5].

Il se marie en 1939, juste avant la drôle de guerre, où l’armée le rattrape. Il en sortira « antimilitariste convaincu »[6].

Il adhère au Parti communiste français à la Libération, mais « déchante » rapidement[7].

Il s’installe ensuite comme café-restaurateur avec son frère aîné à Paris, face à la Bibliothèque nationale de France, au coin de la rue de Richelieu et du square Louvois, lieu de rencontres pittoresques au fil des années 1950[8].

En 1951, ayant fait personnellement faillite et devenu las de cette vie « caca-pipi-taliste »[9], il a sa « révélation aguiguiste » : il prend le pseudonyme d’Aguigui Mouna et part sur la route professer sa philosophie sur la Côte d’Azur et dans les rues de Paris. Plus tard on le verra aussi, la barbe fleurie et son éternel béret noir vissé sur le crâne[10], haranguant les foules aux festivals de Cannes et d’Avignon, au Printemps de Bourges et au Salon du livre de Paris.

En 1956, il relie Cagnes-sur-Mer à San Remo à pied. On le voit également à Golfe-Juan, où il reste perché 16 heures en haut d’un platane. Il ponctue ses déclamations par des inscriptions à la craie blanche sur le bitume en disant « Je craie. » Ses techniques, telles que l’usage de pancartes accrochées à son vélo pour interpeller les passants, ont sans doute influencé l’écriture blanche sur noir de l’artiste Ben[11]. À Sainte-Maxime, il porte un réveil autour du cou et pique sa barbe folle de fleurs des champs.

Le Mouna Frères

Il crée son journal Le Mouna Frères (le MOU’NANA pour les sœurs !!! - le journal anti-robot), feuille de chou qui tient à la fois de L'Os à moelle de Pierre Dac et du tract politique et qu’il diffuse lui-même dans les manifestations[12]. Il se déplace sur un vélo équipé d'un téléphone rouge (factice) et jette des graines aux badauds qui l'écoutent en ponctuant son geste d'un « Prenez-en de la graine ! ».

En 1968, aux gauchistes qui lui lançaient « Mouna, folklore ! », il rétorquait « Tu préfères le chlore ? », allusion aux gaz lacymogènes des CRS lors des manifestations estudiantines[12].

Le 2 mars 1978, dans le campus de Jussieu (universités Paris 6 - Paris 7), dans l'amphithéatre à ciel ouvert (maintenant remplacé par un bâtiment administratif), il est sacré « Empereur débilissime, Aguigui 1er » ; il a fait venir ses amis saltimbanques qui distribuent des nez rouges. Un autre jour, il se fait arrêter pour avoir mené une procession dont les participants scandaient en chœur : « Nous sommes heureux ! Nous sommes heureux ! ». La même année, à la mort de Jean-Paul Ier, il affiche à la porte des églises le slogan : « Si Jésus est mort sur la Croix, un pape meurt dans son lit ! »[1].

Toujours à Jussieu, en mars 1979, il invite les étudiants à accompagner avec lui la manifestation des sidérurgistes de la Lorraine qui viennent à Paris protester contre la fermeture de leurs usines.

Anarchiste viscéral[modifier | modifier le code]

Anarchiste viscéral, écologiste bien avant que l'écologie devienne une composante crédible du paysage politique, il fut de tous les défilés parisiens non violents, antimilitariste ou oxygénants, sur son vélo tractant une remorque bricolée, un éternel chapeau mou recouvert de badges pacifistes vissé sur le crâne[13],[14].

Il se présente comme candidat (ou « non-candidat » ainsi qu'il se désigne lui-même)[12] à l'élection présidentielle de 1974, ainsi qu'aux trois suivantes, ce qui l'oblige à révéler son véritable patronyme : Dupont (« pas de Nemours ni d’Isigny », précise-t-il). Aux élections législatives de 1988 et 1993, à l'âge de 76 puis de 81 ans, il se présente dans la 2e circonscription de Paris contre Jean Tiberi, obtenant 3 % des voix en 1988[15] et 1,8 % en 1993 (722 voix)[16]. Dans les candidatures de Mouna Aguigui à des fonctions électives, Pierre Laszlo voit l'irruption, dans les campagnes électorales parisiennes, du « saugrenu » propre au bouffon ou au clown[17].

Il a mené campagne contre le travail des enfants dans le tiers monde et pour l'aide aux réfugiés du Chili, et il a été l'un des premiers à s'opposer au programme nucléaire de la France.

Pour certains, son prédécesseur se nommait Diogène, tandis que pour d'autres il s'appelait Ferdinand Lop, lequel proposait de prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu'à la mer (et dans les deux sens) afin que les étudiants puissent se baigner plus souvent. Pour beaucoup, Mouna était tout simplement un apôtre de la bonne humeur.

Il avait fondé le Club des aguiguistes, qui comptait parmi ses membres Albert Einstein[18].

Son portrait où il tire la langue à la manière d'Albert Einstein, par Olivier Meyer[19], publié sous forme de carte postale en 1989, puis en illustration du livre d'Anne Gallois[20], a servi de base à la réalisation d’un pochoir sur toile[21] en 2006 par l’artiste Jef Aérosol, reproduit dans le livre VIP[22].

Il est décédé le 8 mai 1999, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, d'une crise cardiaque, à l'hôpital Bichat, à Paris[4].

Slogans et aphorismes[modifier | modifier le code]

Mouna avait pour devise « Les temps sont durs, vive le mou ! »[12].

Société et politique[modifier | modifier le code]

  • Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres (emprunté à George Orwell)[23].
  • Notre siècle : arnaques, barbaques, matraque[24].
  • Le régime est pourri !, criait-il dans la rue en agitant un régime de bananes pourries.
  • Battons-nous à coups d'éclats de rire[25].
  • Caca, pipi, capitalistes ![12].

Médias[modifier | modifier le code]

  • Les mass-médias rendent les masses médiocres[25].
  • La télé : je suis branché, câblé et même souvent accablé de tant de nullités[25].

Changement[modifier | modifier le code]

  • Le monde ne tourne pas rond[24].
  • Tout est bien ici-bas, avec la tête en bas[24].
  • Ne prenez pas le métro, prenez le pouvoir[26].
  • Battons le pouvoir quand il a chaud ![27],[1]
  • je fous la merde… pour que ça sente meilleur un jour[24].

Antimilitarisme[modifier | modifier le code]

  • J'irai cracher sur vos bombes[25].
  • Non à la guerre des étoiles, oui à la guerre des boutons ![28].

Écologisme[modifier | modifier le code]

  • Les bagnoles ras-le-bol[25].
  • La vélorution est en marche[25].
  • Des vélos, pas trop d'autos. Du gazon, pas de béton, des moutons, pas de canons.
  • Le jour où un vélo écrasera une auto, il y aura vraiment du nouveau. (variante : Avec ton vélo, écrase les autos et pédale dans la choucroute !)[1].
  • Mieux vaut être actif aujourd'hui que radioactif demain[29],[1].
  • L’énergie musculaire, l’énergie la moins chère !

Divers[modifier | modifier le code]

  • C’est en parlant haut qu’on devient haut-parleur[30],[1]
  • Aimez-vous les uns sur les autres[25],[1].
  • La grossesse à 6 mois ! La retraite à 15 ans ![31]
  • Les grands hommes d'aujourd'hui sont de plus en plus petits[25].
  • Je préfère le vin d'ici à l'eau de là (emprunté à Francis Blanche)[32].
  • Tous les désespoirs sont permis[24].
  • On est condamné à mort dès la naissance, c'est pas pour ça qu'on doit faire une gueule d'enterrement ![24].
  • On vit peu mais on meurt longtemps[29].
  • Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse[25],[1].
  • Il est anormal d'être normal[24].
  • Aguigui, le cri de la vie !
  • L'ennui naquit un jour de l'uniforme mité.
  • Génération Malboro : génération mal barrée[25].
  • Au pays de la barbarie, je joue de l’orgue de Barbarie !
  • Lisez le Mouna-Frères et retirez-vous dans un Mouna-stère où on boira de la li-mounade… !, déclamait-il en vendant son journal.
  • Riez et vous serez sauvé ! [29]
  • Garez-vous des gourous ![25]
  • Réveillez-vous !, criait-il avec son vélo chargé d’anciens réveils-matin.
  • Le jour se lève dans un cadre merveilleux, disait-il, passant sa tête derrière un cadre qu’il sortait de sa valise.
  • Le monde est mûr, frères, il faut mûrir[25].

Filmographie[modifier | modifier le code]

Discographie[modifier | modifier le code]

  • Mouna (Vive Mouna c'est le pied !), disque 33 tours, Vendémiaire, Paris, VDES 010, couverture : photo et texte de A. Gesgon ; imprimée par Grimoffset, 94400, Vitry. Sans date (peut-être 1980).
  • On peut entendre Mouna sur le disque du groupe Mahjun (Saravah SH 10040 - 1973), titre « La Déniche » (B5 - 1'47").
  • On peut également entendre Mouna sur le disque Ennemi Public de Gogol Premier (1989), « titre Proclamation d'Aguigui Mouna ».

Notice[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h et i Pierre Genève, MOUNA AGUIGUI (1911-1999), 1999
  2. Frédéric Lewino, Mouna aurait cent ans, Le Point.fr, 31 octobre 2011, texte intégral.
  3. L'Éphéméride anarchiste : notice biographique.
  4. a et b Beuve-Mery 1999.
  5. Pierre Genève, op. cit. : « Certificat d'études en poche, André s'engage prématurément dans la marine dont il se fait lourder après s'être sévèrement fait botter le cul pour avoir refusé le sien aux outrages d'un officier. »
  6. Pierre Genève, op. cit. : « Il se mariera en 1939, juste avant la drôle de guerre durant laquelle l'armée le rattrapa, passage obligé qui fera de lui un antimilitariste convaincu. »
  7. Pierre Genève, op. cit. : « Devenu communiste pour un temps, il déchantera vite, se rendant compte que la discipline des camarades bolchos contrevenait à son éthique personnelle, que la pensée unique le faisait vomir. »
  8. Une vie sans importance, Marino Zermac, chapitre 1954-1960.
  9. « Il fustigeait le « caca-pipi-capitalisme » », nous dit Christian Godin dans La philosophie pour les nuls, Edi8 - First Éditions, 2011, 661 p. (Livre numérique Google).
  10. Christian Godin, pour sa part, évoque un Mouna « coiffé d'un chapeau à clochettes et revêtu d'un manteau recouvert de badges et de calicots ».
  11. Roger Avau, La jeunesse d'un baby boomer (chronologie 1955-1975), L'Encre du temps,‎ 2010, p. 30
  12. a, b, c, d et e Christian Godin, op. cit..
  13. Mouvement de défense de la bicyclette, La dernière manif de Mouna, Libération, 15 mai 1999, texte intégral.
  14. Claude Arnaud, Qu'as tu fait de tes frères ?, Paris, Éditions Grasset et Fasquelle, lire en ligne.
  15. Mouna aurait cent ans, Le Point, 31 octobre 2010
  16. Résultats des législatives de 1993: 2e circonscription de Paris, Politiquemania.
  17. (en) Pierre Laszlo, Salt: Grain of Life, Columbia University Press, 2013, 256 p., p. 136 : « Characters such as Ferdinand Lop in the fifties, or Dupont, alias Mouna Aguigui, in the seventies and eighties, were incarnations of the saugrenu in Parisian election campaigns. The saugrenu is the surreal component of the real. The saugrenu shocks, it scandalizes, it disrupts conventions and meaning, it collides but doesn't cause pain: like the jester or the clown, the saugrenu remains in the realm of perception, of the intellect, without ever turning into polemic or physical aggression ».
  18. (en) Albert Einstein Archives, The Hebrew University of Jerusalem, Israel.
  19. Histoire d'une photographie sur omeyer.fr, site officiel.
  20. Anne Gallois, Aguigui Mouna, geule ou crève, Les dossiers d'Aquitaine, 1997, (ISBN 2-905212-34-9).
  21. [image] sur flickr.com, Jef Aérosol 2006 - Mouna Aguigui.
  22. Ouvrage : Very Important Pochoirs, Éditions Alternatives, 2007, (ISBN 978-286227-517-8).
  23. Collectif, L'anthologie des deux siècles : Florilège 2000, op. cit., p. 134
  24. a, b, c, d, e, f et g Collectif, L'anthologie des deux siècles : Florilège 2000, op. cit.
  25. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k et l Collectif, Anthologie du poème bref, op. cit.
  26. Jacques Danois, Aguigui, Les Dossiers d'Aquitaine, 2007 (ISBN 2-8462-2146-4 et 978-2-8462-2146-7), 69 pages, p. 50
  27. Marino Zermac, Une vie sans importance, op. cit.
  28. Jacqueline Strahm, Montmartre : beaux jours… et belles de nuits, Collection Singulière, Éditions Cheminements, 2001, (ISBN 2-9144-7422-9 et 978-2-9144-7422-1), 300 p., p. 53
  29. a, b et c Frédéric Lewuino, Mouna aurait cent ans, op. cit.
  30. Collectif, Anthologie du poème bref, Les Dossiers d'Aquitaine, 2005 (ISBN 2-8462-2109-X et 978-2-8462-2109-2), 285 pages, p. 269
  31. Frédéric Lewuino, Mouna aurait cent ans - Le Point, 31 octobre 2011
  32. Collectif, L'anthologie des deux siècles : Florilège 2000, vol. 2, Les Dossiers d'Aquitaine, 2000 (ISBN 2-8462-2013-1 et 978-2-8462-2013-2), 351 pages, p. 134

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Joseph Morder, Guy Pezzetta, Yves Monin, Martine Aubin, O. de Rudder, Mouna « aguigui », Éditions Sèves, Paris, 1979
  • Georges Friedenkraft, Rencontre avec Mouna, Nouvelles Rive Gauche (Paris), avril 1979, no 46, p. 26-27
  • Anne Gallois, Mouna, gueule ou crève, éd. Clancier-Guénaud, coll. Mémoire pour demain, 1988.
  • Jacques Danois, Aguigui Mouna : l'homme intérieur ou le sage des temps modernes, Dossiers d'Aquitaine, Bordeaux, 1999 (ISBN 978-2-905212-11-5) ; consultable à La Bibliothèque historique de Paris, cote 742220
  • Alain Beuve-Mery, « Mouna Aguigui », Le Monde,‎ 11 mai 1999 (lire en ligne).
  • Cavanna, Cabu et Anne Gallois, Aguigui Mouna, Gueule ou crève, Dossiers d'Aquitaine, Bordeaux, 2004 (ISBN 978-2-905212-34-4)
  • Jacques Danois, Aguigui : Essai, Dossiers d'Aquitaine, Bordeaux, 2007.

Liens externes[modifier | modifier le code]