Incident de l'U-2

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56° 41′ 45.96″ N 60° 05′ 53.16″ E / 56.6961, 60.0981

Un U-2 semblable à celui abattu
Restes de l'épave de l'U-2, conservés au Musée central des forces armées à Moscou.

L'incident de l'U-2 se produisit au cours de la Guerre froide, le 1er mai 1960, lorsqu'un avion espion américain Lockheed U-2 fut abattu au-dessus de l'Union soviétique. Au début, le gouvernement des États-Unis nia la finalité de la mission, mais il dut la reconnaître lorsque le gouvernement soviétique produisit l'épave de l'avion (en bon état) et le pilote survivant, Francis Gary Powers. Venant à peine deux semaines avant l'ouverture d'un sommet Est-Ouest à Paris, l'incident, embarrassant pour les États-Unis[1], entraîna une détérioration des relations entre les deux pays.

Historique[modifier | modifier le code]

En juillet 1957, le président des États-Unis Dwight D. Eisenhower demanda au premier ministre pakistanais Huseyn Shaheed Suhrawardy l'autorisation d'établir une installation secrète de renseignements américains au Pakistan, incluant des vols de l'avion espion U-2 à partir du Pakistan.

Une base établie à Badaber, à 18 km de Peshawar, fut la couverture pour une installation d'interception des communications gérée par la National Security Agency (NSA) américaine. Badaber était un excellent choix en raison de sa proximité de l'Asie centrale soviétique. L'U-2 fut autorisé à utiliser la partie de l'aéroport de Peshawar réservée à l'armée de l'air pakistanaise. L'U-2 obtenait des prises de vue à une époque où il n'y avait pas encore de satellites d'observation[2].

Le 9 avril 1960, un U-2 de la Central Intelligence Agency (CIA) franchit la frontière sud de l'Union soviétique dans la région du Pamir. Il survola quatre sites soviétiques ultra secrets, en République socialiste soviétique kazakhe :

  • le site de tests de missiles de Semeï, alors Semipalatinsk,
  • l'aérodrome de Tchagan, à Semipalatinsk, où étaient stationnés les Tu-95,
  • le site d'essais de missiles SAM près de Sarychagan (en russe : Сарышаган),
  • la base spatiale de Tiouratam, devenue le cosmodrome de Baïkonour.

L'appareil fut détecté par les Forces de défense aérienne soviétique à h 47 à plus de 250 km de la frontière soviétique. L'U-2 évita plusieurs tentatives d'interception par des MiG-19 et Soukhoï Su-9 et quitta l'espace aérien soviétique à 11 h 32, après avoir réalisé une extraordinaire moisson de renseignements.

En dépit de la réaction négative de la diplomatie soviétique, le vol suivant de l'U-2 à partir de Badaber fut planifié le 1er mai 1960[3],[4].

L'événement[modifier | modifier le code]

Plan de vol prévu pour l'U-2.

Le 1er mai 1960, treize jours avant la conférence au sommet de Paris, un U-2 décolla de Badaber pour une nouvelle mission de survol de l'Union soviétique. Il s'agissait de photographier les sites de missiles balistiques intercontinentaux près de Sverdlovsk et Plesetsk, puis d'atterrir à Bodø, en Norvège.

Toutes les unités des Forces de défense aérienne soviétique furent mises en alerte rouge. Peu de temps après que l'avion fut détecté, le lieutenant général de l'armée de l'air Ievgueny Savitski ordonna aux commandants d'unité « d'attaquer l'auteur de la violation de l'espace aérien à partir de toutes les bases sur le trajet de l'avion et de l'abattre ou de l'éperonner si nécessaire »[3].

Vu l'altitude de l'U-2, les tentatives soviétiques d'interception par des chasseurs échouèrent. En outre, l'U-2 était hors de portée de la plupart des sites SAM. Le seul site sur le trajet n'était pas en service ce jour-là. Selon la version officielle de l'événement (voir ci-dessous pour d'autres versions plausibles), l'U-2 fut frappé et abattu près de Degtiarsk, dans l'Oural, par une salve de quatorze missiles SA-2 Guideline (S-75 Dvina). Le pilote, Francis Gary Powers, sauta en parachute, violant par là-même ses ordres de détruire l'avion à tout prix.

Powers disposait d'un dollar en argent modifié contenant un poison dérivé de la saxitoxine, mais il ne l'utilisa pas[5]. En s'éjectant, il oublia de débrancher son tuyau d'oxygène et dut lutter jusqu'à ce qu'il s'arrache pour se détacher de l'appareil. Une nouvelle salve de missiles frappa l'avion et aurait probablement tué le pilote s'il était resté dans l'appareil. Une fois au sol, il fut pris pour un pilote soviétique, mais quand il s'avéra qu'il était américain, il fut arrêté[3].

Le centre de commandement des SAM ne savait pas que l'avion avait été détruit depuis plus de 30 minutes[3]. Un des pilotes soviétiques fut abattu par une nouvelle salve de missiles[6].

Une étude du vol montre qu'un des derniers sites survolés est le complexe nucléaire Maïak. En photographiant l'installation, le rejet de chaleur des systèmes de refroidissement des réacteurs aurait pu être estimé et permettre le calcul de la puissance des réacteurs, et par conséquent la quantité de plutonium produite ainsi que le nombre d'armes nucléaires correspondant. Vu la grande sensibilité du site, il était défendu par un grand nombre de missiles anti-aériens.

Réactions américaines[modifier | modifier le code]

U-2 avec des marques et numéros de série fictifs de la NASA sur Edwards Air Force Base le 6 mai 1960 (photo NASA)

Quatre jours après la disparition de Powers, la NASA publia un communiqué de presse détaillé annonçant la disparition d'un avion au nord de la Turquie[7]. Dans un communiqué de presse l'hypothèse était émise que le pilote était tombé inconscient alors que le pilote automatique était engagé. Ce communiqué rapportait même faussement que le pilote avait signalé sur fréquence d'urgence des difficultés d'oxygène. Pour renforcer cet effet, un avion U-2 fut peint rapidement aux couleurs de la NASA et présenté à la presse.

À cette nouvelle, le premier secrétaire soviétique Nikita Khrouchtchev annonça au Soviet suprême et au monde qu'un avion espion américain avait été abattu. Mais il ne fit aucune référence au pilote. En conséquence, l'administration américaine pensa que le pilote avait péri dans l'accident. Elle autorisa la publication d'un article affirmant que l'avion était un « avion de recherche météo », qui s'était égaré dans l'espace aérien soviétique, après que le pilote eut indiqué « des problèmes d'alimentation en oxygène » alors qu'il survolait la Turquie. La Maison-Blanche reconnut que ce pourrait bien être le même avion, mais proclama qu'« il n'y avait eu absolument aucune tentative délibérée de violer l'espace aérien soviétique ». Elle essaya de renforcer son affirmation en rappelant tous les avions U-2 pour vérification du système d'oxygène.

Restes des matériels de l'U-2 exposés au National Cryptologic Museum.

Le 7 mai, Khrouchtchev révéla son piège[8] : « Je dois vous dire un secret. Quand j'ai fait mon premier rapport, j'ai délibérément choisi de ne pas dire que le pilote était bien vivant... et maintenant, vous n'avez qu'à regarder le nombre de bêtises que les Américains ont dites. »

Non seulement Powers était en vie, mais son avion était presque intact. Les Soviétiques réussirent à récupérer la caméra de surveillance, et même développer quelques-unes des photos. L'incident fut une grande humiliation pour l'administration Eisenhower, prise en flagrant délit de mensonge[9].

Le pack de survie de Powers, comprenant 7 500 roubles soviétiques et des bijoux pour les femmes, fut également récupéré. Au début du XXIe siècle, une grande partie de l'épave, ainsi que de nombreux objets de ce pack de survie sont exposés au Musée de la Centrale des Forces armées de Moscou. Un petit morceau de l'avion a été renvoyé aux États-Unis et est exposé au National Cryptologic Museum[10].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Présentation devant Nikita Khrouchtchev des débris de l'avion.

Le sommet de Paris entre le président Dwight David Eisenhower et Nikita Khrouchtchev fut annulé, car Eisenhower refusa de présenter des excuses. Khrouchtchev a quitté les pourparlers le 16 mai.

L'Union soviétique organisa une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies le 23 mai pour présenter sa version de l'incident[11]. Les réunions continuèrent quatre jours, avec d'autres allégations d'espionnage, des récriminations sur le sommet de Paris et une offre américaine de « ciel ouvert » pour autoriser des vols réciproques.

Powers plaida coupable, fut reconnu coupable d'espionnage le 19 août 1960 et condamné à 3 ans de prison et 7 ans de travaux forcés. Il a purgé 21 mois de sa peine avant d'être échangé contre Rudolph Abel le 10 février 1962. L'échange eut lieu sur le pont de Glienicke reliant Potsdam en Allemagne de l'Est à Berlin-Ouest.

Une autre conséquence de la crise est que les États-Unis ont accéléré leur projet de satellite espion Corona, tandis que la CIA accélérait le développement de l'avion espion supersonique A-12 Oxcart. Il fit son premier vol en 1962 et fut suivi par le développement du drone Lockheed D-21.

L'incident a aussi détérioré les relations entre l'Union soviétique et le Pakistan. Pour sa défense, le général pakistanais Khalid Mahmud Arif commenta l'incident ainsi : « Le Pakistan s'estime trompé, car les États-Unis lui ont caché les opérations clandestines d'espionnage lancées à partir de son territoire »[12]. Les installations US de communications de Badaber furent officiellement fermées le 7 janvier 1970[13].

Les versions ultérieures de l'incident[modifier | modifier le code]

Selon l'histoire officielle, l'U-2 fut abattu par une salve de quatorze missiles soviétiques SA-2. C'est notamment ce que rapporta Oleg Penkovsky, un ancien espion du GRU, qui travailla ensuite pour le MI6 britannique. Cependant d'autres versions sont apparues par la suite.

Igor Mentioukov[modifier | modifier le code]

En 1996, un pilote soviétique, le capitaine Igor Mentioukov a révélé qu'il avait reçu l'ordre d'éperonner l'avion espion à tout prix, car l'efficacité des missiles à altitude de 65 000 pieds (près de 20 000 m) était incertaine. Il réussit à faire passer l'U-2 dans les turbulences de sillage de son Soukhoï Su-9, ce qui eut pour effet de casser les longues ailes fines de l'U-2. Une salve de missiles fut bien tirée, mais elle abattit un MiG-19 ami, et non pas l'U-2. Mentioukov précise que si un missile avait atteint l'U-2, le pilote n'aurait pas survécu[14],[15]. Le plafond opérationnel du Su-9 était de 55 000 pieds (environ 17 000 m). Pour atteindre une altitude plus élevée, l'avion avait été modifié et notamment désarmé. La seule option d'attaque était l'abordage volontaire selon la technique Taran.

Sergueï Khrouchtchev[modifier | modifier le code]

En 2000, Sergueï Khrouchtchev décrivit ce que lui avait raconté son père, Nikita Khrouchtchev. Il indique que la tentative de Mentioukov échoua, car il ne réussit même pas à avoir un contact visuel. Le major Mikhaïl Voronov, aux commandes d'une batterie de missiles anti-aériens, tira trois SA-2 sur le contact radar, mais un seul décolla. Il explosa à l'arrière de l'U-2, mais assez près pour endommager les longues ailes. À une plus basse altitude, Powers sauta en parachute. Ignorant le succès de l'interception, une nouvelle salve de 13 missiles fut lancée par des batteries voisines, mais elle ne fit que détruire le MiG-19 du lieutenant Sergueï Safronov[16]. Sergueï Safronov fut décoré à titre posthume de l'ordre du Drapeau rouge[3].

Dans la culture[modifier | modifier le code]

  • Dans la série télévisée Code Quantum, l'épisode « Honeymoon Express » se situe lors de l'incident de l'U-2. Le gouvernement ne croit pas à la réalité du voyage dans le temps et veut arrêter le programme. Le héros retourne dans le passé pour essayer d'empêcher le vol en annonçant que l'avion va être abattu. Il échoue. Mais il sauve la vie d'une jeune femme et lui permet de passer ses examens. Et c'est elle qui dans le futur autorisera la continuation du programme.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Kenneth T. Walsh, « Presidential Lies and Deceptions », US News and World Report,‎ 6/6/2008
  2. Amjad Ali, l'ambassadeur pakistanais aux États-Unis à l'époque, a raconté dans son livre Glimpses (Lahore, Jang Publisher`s, 1992) que l'assistant personnel de Suhrawardy avait avisé l'ambassade américaine de l'accord du Premier ministre pour l'établissement d'une base américaine sur le sol pakistanais.
  3. a, b, c, d et e Comment l'avion de Powers a été abattu
  4. La sentence rendue contre Powers par la Cour Suprême d'URSS ((ru icon))
  5. www.vectorsite.net
  6. (en) William E. Burrows, Deep Black : Space Espionage and National Security, New York, Random House,‎ 1986 (ISBN 0-394-54124-3)
  7. Alexander Orlov, « Le programme de l'U-2 : un officier russe se souvient » (consulté le 8/1/2007)
  8. (en) Francis Gary Powers, Operation Overflight, Hodder & Stoughton Ltd,‎ 1970 (ISBN 978-0340148235)
  9. (en) David Frum, How We Got Here : The '70s, New York, Basic Books,‎ 2000, 27 p. (ISBN 0465041957)
  10. « U-2 Incident » (consulté le 10/2/2007)
  11. documents de l'ONU docid = S-PV-857 à S-PV-860, réunion n° 857, 858, 859 et 860, Conseil de Sécurité des Nations Unies,‎ 23 mai 1960
  12. "Relations USA-Pakistan en matière de défense". Hamid Hussain. The Defence Journal, juin 2002
  13. Ali Abbas Rizvi. The News International, 14/3/2008.
  14. (en) Stephen I. Schwartz (directeur du projet d'étude des coûts des armes nucléaires), Atomic Audit : The Costs and Consequences of U.S. Nuclear Weapons Since 1940, Brookings Institution Press,‎ 1998, 679 p. (ISBN 0815777744)
  15. Stephen I. Schwartz, directeur du projet d'étude des coûts des armes nucléaires, « Letter to the editor », sur Time magazine,‎ 22/12/1997
  16. Sergei Khrouchtchev, « Le fils de Nikita Khrouchtchev se souvient d'un tournant de la guerre froide », sur American Heritage magazine,‎ 9/2000

Autres références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Sergei N. Khrushchev, Nikita Khrushchev and the Creation of a Superpower, State College, Penn State Press, 2000. (ISBN 978-0271019277).
  • Oleg Penkovsky, The Penkovsky Papers : The Russian who spied for the West, New York, Doubleday, 1966.
  • Jay Miller Lockheed U-2; Aerograph 3, Aerofax Inc., 1983 (ISBN 0-942548-04-3).
  • Chris Pocock Dragon Lady : the history of the U-2 spyplane, Osceola (Wisconsin), Motorbooks International, 1989 (ISBN 9-87938-393-3[à vérifier : ISBN invalide]).
  • Chris Pocock The U-2 spyplane : toward the unknown : a new history of the early years, Atglen (Pennsylvanie), Schiffer Military History, 2000 (ISBN 0764311131).
  • Chris Pocock 50 years of the U-2 : the complete illustrated history of the legendary Dragon Lady, Atglen (Pennsylvanie), Schiffer Pub. Ltd., 2005 (ISBN 0-7643-2346-6).
  • Francis Gary Powers, Curt Gentry, Operation Overflight, Hodder & Stoughton Ltd, 1971 (relié) (ISBN 978-0340148235). Potomac Book, 2002 (broché) (ISBN 978-1574884227).
  • Nigel West, Seven spies who changed the torld, London, Secker & Warburg, 1991 (relié) ; London, Mandarin, 1992 (broché).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]