Aristophane

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Aristophane

Description de cette image, également commentée ci-après

Buste d'Aristophane (Musée des Offices, Florence)[Note 1].

Nom de naissance Aristophane
Activités Dramaturge
Naissance 450445 av. J.-C
dème de Cydathénéon
Décès vers 385 av. J.-C.
Langue d'écriture Grec Ancien, dialecte attique
Genres Comédie grecque antique

Aristophane (en grec ancien Ἀριστοφάνης / Aristophánês) est un poète comique grec du Ve siècle av. J.-C., né dans le dème de Cydathénéon vers 445 et mort entre 385 et 375 av. J.-C.[Note 2]. Son œuvre à elle seule représente ce qui nous reste de l'Ancienne Comédie, et coïncide avec les années glorieuses d'Athènes sous l'administration de Périclès et la longue et sombre période de la Guerre du Péloponnèse. Au tournant du Ve et du IVe siècle, alors qu'Athènes voit éclore des modes de pensée nouveaux dans tous les domaines, et que les mœurs politiques et sociales se transforment ou se dégradent, Aristophane cloue au pilori par de grands éclats de rire les politiciens démagogues et va-t-en-guerre, les citoyens en proie à une « judicardite[Note 3] » aiguë, cette pernicieuse manie des procès, ou les maîtres d'incivisme et de décadence[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Les quelques documents anciens qui nous sont parvenus sur la vie d'Aristophane ne nous apprennent que très peu de choses.

Aristophane naquit vers 445, à l'époque où débuta la construction du Parthénon ; il était le fils de Philippos, du dème de Cydathénéon, de la tribu Pandionis[2] : il était donc Athénien de naissance, comme le confirme une liste de prytanes de cette tribu où figure le nom du poète qui occupa cette charge vers la fin de sa vie ; il semble que ses parents aient été clérouques à Égine vers 430 av. J.-C[3]. Il débuta très jeune au théâtre, alors qu'il n'était pas encore un éphèbe, c'est-à-dire sans avoir atteint l'âge de dix-huit ans, et il se fit connaître par deux pièces aujourd'hui perdues : Les Détaliens (427) et les Babyloniens (426). Ces deux pièces, ainsi que Les Acharniens, furent représentées sous des prête-noms, car Aristophane, qui s'était lancé dans la satire politique la plus virulente, n'ignorait pas qu'il risquait un retour de bâton[4] ; malgré cette mesure de prudence, Les Babyloniens, joués aux Grandes Dionysies, valurent peut-être à Aristophane la menace d'un procès devant le Conseil des Cinq-Cents[5], mais les faits, rapportés dans certaines scholies, ne sont pas attestés. Les Acharniens, joués sous le nom d'un acteur, Callistratos, furent couronnés de succès aux Lénéennes en 425 avec le premier prix[6]. L'année suivante, Aristophane obtint de nouveau le premier prix aux Lénéennes avec Les Cavaliers, pièce dans laquelle il décochait les traits de sa verve la plus acérée contre le démagogue Cléon ; celui-ci le menaça de le traîner devant les tribunaux. Il est vraisemblable que pour éviter une condamnation, Aristophane dut promettre de modérer ses attaques contre Cléon à l'avenir (un passage des Guêpes le donne à penser[7]), et le puissant démagogue retira alors sa plainte[8],[9]. Aux Grandes Dionysies de 423, le poète essuya un échec avec Les Nuées. Nous ne savons rien du reste de sa carrière dramatique qui semble s'être poursuivie sans encombres, durant les années suivantes.

Quant à sa vie privée, elle nous demeure presqu'entièrement obscure. Aristophane a eu, selon la tradition, trois fils, dont seul le premier, Ararôs, nous est un peu connu : il fut lui aussi poète comique et remporta la victoire en 387 aux Dionysies avec la pièce intitulée Côcalos, une comédie écrite par le père pour favoriser le succès de son fils[2]. Le deuxième fils se prénommait Philippos, et le dernier portait le nom de Nicostratos d'après Apollodore ou de Philétairos, selon Dicéarque. Mais la formation d'Aristophane, ses études littéraires, son caractère ne peuvent faire l'objet que de conjectures : Victor-Henry Debidour imagine très justement qu'il a vécu dans la campagne attique, dont il aime et connaît si bien la vie paysanne[10], et il est vraisemblable qu'il a reçu une solide éducation littéraire et philosophique, lui qui cite ou parodie Euripide et Socrate. Ce philosophe apparaît comme une des cibles des moqueries de son théâtre, mais fut aussi de ses amis, comme en témoigne Le Banquet de Platon[9]. Les idées professées par Aristophane ne laissent pas de surprendre par leurs contradictions et les perplexités qu'elles soulèvent : l'homme que fut Aristophane est sans doute d'abord celui qui soumet tout à une seule loi, celle du « rire à déchaîner[11]. »

Aristophane, personnage de Platon[modifier | modifier le code]

Platon a intégré Aristophane dans le groupe des participants au Banquet, son ouvrage sur l'amour[12]. Nul doute quant au fait que Platon désigne par Aristophane son contemporain, auteur de théâtre, dont la thèse sur l'amour se résume, comme de juste pour un auteur de théâtre, non pas à un discours, mais à une fable sur l'origine des hommes[Note 4]. Aristophane s'appuie précisément sur une fable, car contrairement aux philosophes, il ne prétend pas expliquer, mais par une analogie, s'attache à donner une image saisissante de l'Amour[Note 5].

Œuvres[modifier | modifier le code]

Bien qu’Aristophane ait écrit 44 pièces selon les érudits alexandrins (35 pièces originales, plus cinq reprises de ses propres pièces[Note 6] et quatre d’attribution douteuse), nous ne possédons pas l'intégralité de son œuvre dramatique : la plupart de ses comédies ne nous sont connues que par des fragments ou sont perdues ; seules onze nous sont parvenues[Note 7] : les Acharniens (425) et la Paix (421), où l'auteur intervient franchement dans la politique et combat le parti de la guerre ; les Cavaliers (424), où il attaque ouvertement Cléon, le tout-puissant démagogue ; les Nuées (423) où il raille Socrate ; les Guêpes (422), où il tourne en dérision l'organisation des tribunaux athéniens et les manies des juges ; les Oiseaux (414), où il s'en prend aux utopies politiques et sociales, comme plus tard dans Lysistrata (411) et dans l'Assemblée des femmes (392) ; les Thesmophories (411), et les Grenouilles (405) sont des satires littéraires dirigées contre les finasseries d’Euripide. Cependant, la hardiesse des poètes comiques, le retour au pouvoir du parti aristocratique, et les malheurs d'Athènes, avaient amené une réaction contre la liberté du théâtre. Cette réaction s'était dessinée déjà vers 412 et sous les Trente : elle aboutit vers 388, semble-t-il, à une loi qui interdisait formellement les attaques contre les personnes. C'était l'arrêt de mort de la comédie ancienne. Aristophane tenta des voies nouvelles : avec le Côcalos (aujourd'hui perdu) et la seconde édition du Ploutos (-388), il inaugura la satire des mœurs, d'où devait sortir la comédie nouvelle des Athéniens.

Sauf le Ploutos et les pièces contre Euripide, les comédies d'Aristophane sont des satires sociales ou des pamphlets politiques. Attaché à la cause des petits propriétaires campagnards et des paysans appauvris par la prolongation de la guerre, victimes impuissants des hommes d'affaires et des intrigants de la ville[13], le poète se servit largement des libertés que lui laissait l'état démocratique pour attaquer non les vices inhérents aux institutions d'Athènes, mais l'état actuel du régime et les chefs de file de la classe politique, notamment dans Les Cavaliers. Les pièces d'Aristophane se révèlent ainsi très précieuses pour la connaissance de l'histoire du temps, des institutions et des mœurs athéniennes à la fin du Ve siècle av. J.-C.
À la Renaissance, les pièces d'Aristophane feront partie des œuvres recommandées par Érasme pour une bonne éducation humaniste. La première pièce d'Aristophane traduite en latin sera le Ploutos, dans la traduction de Leonardo Bruni.

La comédie d'Aristophane[modifier | modifier le code]

Article connexe : Comédie grecque antique.

Du cômos à la comédie attique[modifier | modifier le code]

Dionysos et les Satyres. Intérieur d'une coupe attique à figures rouges par le peintre de Brygos. Vers 480 av. J.-C.

La comédie est restée liée aux festivités religieuses des Lénéennes et des Dionysies rurales. Issue du joyeux cortège carnavalesque (le cômos) qui parcourait les faubourgs d'Athènes en l'honneur du dieu Dionysos, la comédie d'Aristophane en conserve, dans son essence comme dans sa structure, de nombreux vestiges[17]. Dionysos, qui incarne la fécondité et la puissance de la vie, était prié, à travers les phallophories, pour la fertilité des champs ; de même la plupart des comédies d'Aristophane s'achèvent sur une invitation à jouir de tous les aspects de la vie heureuse, en priant les dieux d'accorder « une production d'orge abondante, beaucoup de vin et des figues à croquer, et de rendre nos femmes fécondes[18] »; la tonalité de franche paillardise ou d'obscénité du théâtre d'Aristophane, héritier du cortège des antiques Dionysies, lui-même obscène dans sa tenue, ses gestes et ses paroles, participe de cet appétit vital, élémentaire et fondamentalement sain[19]. Comme dans le cômos, les spectateurs participent au mouvement de liesse collective : dans ce joyeux cortège, les plus délurés lançaient brocards et quolibets en direction des badauds ou de tel autre cômaste, et c'est de cette joute verbale traditionnelle que dérive le moment du duel appelé agôn dans la comédie ; même en dehors de ce moment, Aristophane tient compte de la présence du public en entamant parfois avec lui un faux dialogue[20],[21]. Les danses des choreutes déguisés de façon grotesque en guêpes, grenouilles ou oiseaux, les cabrioles du chœur à sa sortie de scène[22] sont aussi un reste de l'antique cortège endiablé des Dionysies rurales. De même que le cômos n'avait pas de sujet, la comédie d'Aristophane, selon Victor-Henry Debidour, « n'a pas d'intrigue à développer, mais une donnée à exploiter, pas d'actes mais des mouvements, pas de dénouement mais un bouquet final en guise d'adieu[23]. »

Structure de la comédie ancienne[modifier | modifier le code]

La définition de cette structure est tirée des pièces d'Aristophane, mais elle n'est ni canonique ni imposée[24]. Dans ses grandes lignes, le schéma-type se présente ainsi :

  • le prologue, généralement dit par un ou deux esclaves, se présente comme un hors-d'œuvre qui permet d'exposer la situation et le thème au début de la pièce.
  • puis c'est la parodos, l'entrée du chœur formé de vingt-quatre choreutes sous la direction d'un chef de chœur, le coryphée. Ces choreutes sont des chanteurs et danseurs. Alors que le chœur tragique n'intervient pas dans l'action, celui de la comédie est directement engagé dans la situation[25], ce qui entraîne une source supplémentaire de confusions comiques.
  • l'agôn, en grec ancien ἀγών, est la scène de combat ou de duel qui oppose deux personnages ou deux camps dans un long débat rhétorique. Chez Aristophane, cet affrontement est stylisé et mécanisé en « tous contre un » ou inversement, « un contre tous »[25]. Dans sa forme la plus complète, l’agôn comporte une partie chantée par le chœur, puis deux vers d'exhortation du coryphée, et l'exposé des premiers arguments qui s'achèvent par quelques vers débités à toute allure sans que l'acteur reprenne son souffle ; l'adversaire répond selon une disposition symétrique[26]. Le premier qui prend la parole dans le duel est toujours celui qui sera finalement battu.
  • la parabase, généralement située vers le milieu de la pièce, correspond à une sorte d'entracte. Les choreutes, restés seuls en scène, ayant ôté leur costume et leur masque, exposent directement aux spectateurs les intentions, les justifications ou les doléances de l'auteur. Il peut s'agir de considérations politiques ou culturelles.
  • enfin l'exodos correspond à la sortie du chœur ; c'est un finale chanté et dansé.

Les personnages d'Aristophane[modifier | modifier le code]

Le poète comique dans sa fantaisie débridée a inventé une foule de personnages pleins de vie, hommes, femmes, dieux ou êtres hybrides. Cependant, dès l'époque alexandrine, on lui reprochait de ne pas savoir créer des personnages vraisemblables et bien typés ; et de fait, ses personnages ne sont pas des caractères[27] : leur personnalité ne se résume pas à une seule et même passion dominante, du début à la fin de la pièce. Ses personnages présentent des incohérences (auxquelles leur créateur n'attache d'ailleurs aucune importance) sans toutefois manquer de finesse psychologique ; Aristophane a créé sur son théâtre des « natures », tant il cherche non pas la profondeur mais la vigueur[27]. Selon F. M. Cornford (en)[28], ces personnages appartiendraient à trois grandes catégories : le bouffon (ὁ βωμολόχος), le bon bougre malin et ironique (ὁ εἲρων), et le charlatan ou l'imposteur (ὁ ἀλαζών). Pascal Thiercy[29] pense que chacun des personnages relève un peu de ces trois catégories, selon les besoins de la situation. Et de fait, Aristophane opère souvent des retournements d'attitudes chez ses personnages, ces conversions spectaculaires étant des sources sûres d'effets comiques, comme le constate le chœur par exemple pour Philocléon, « revenu de la rudesse de ses façons » et converti finalement à une vie de délices et de mollesse[30].

La plupart des noms des protagonistes ont été forgés par Aristophane et forment un jeu de mots sur leur étymologie, un calembour implicite ou explicite, qui donne à comprendre avec humour ce qu'il faut penser de ces personnages : c'est pourquoi l'un des traducteurs d'Aristophane, Victor-Henry Debidour, a choisi de rendre Δικαιόπολις / Dicéopolis, par Justinet, Δήμος / Démos, par Lepeuple, Φειδιππίδης / Phidippide, par Galopingre, ou Λυσιστράτη / Lysistrata par Démobilisette[31],[Note 12]. Or, justement, ces protagonistes du théâtre d'Aristophane se caractérisent souvent par un trait digne de la malice d'un Scapin, ce qu'on désigne en grec par le terme de πονηρία, un mélange d’effronterie, de coquinerie et de crapulerie[32] ; l'adjectif correspondant, πονηρός, canaille, gueux, employé plus de quatre-vingt fois par Aristophane, définit parfaitement le marchand de boudins dans Les Cavaliers et Pisthétairos dans Les Oiseaux. Mais cette impudence est tempérée par des éléments positifs qui empêchent le personnage de tomber dans la fourberie et la méchanceté, la πανουργία du Paphlagonien[33] ; ces éléments positifs font du personnage un objet d'admiration et assurent parfois sa réussite finale.

Au cours du prologue, ces personnages se montrent toujours inventifs : ils imaginent une solution aussi miraculeuse qu'utopique, le truc aberrant, mais d'après eux imparable, qui va leur permettre d'échapper à une situation intolérable[23]. C'est cette initiative mirobolante qui amorce l'action en opérant un renversement des normes et des valeurs et la mise en œuvre d'une fiction scénique[34]. Ainsi, Dicéopolis, un brave Athénien, annonce « une initiative étonnante et grandiose[35] », conclure une trêve pour son compte personnel ! Et Lysistrata a trouvé le moyen de « sauver la Grèce » : faire la grève du devoir conjugal pour obliger les hommes à faire la paix[36].

Les positions politiques d'Aristophane[modifier | modifier le code]

Article connexe : Guerre du Péloponnèse.

Arrivé à l'âge d'homme, Aristophane a été le témoin de tous les événements majeurs qui ont bouleversé l'histoire d'Athènes : conséquences de l'impérialisme du gouvernement de Périclès, guerre du Péloponnèse (431 à 404 av. J.-C.), pouvoir des démagogues Cléon, Hyperbolos et Cléophon, oligarchie des Quatre-Cents, constitution des Cinq-Mille, tyrannie des Trente, enseignement et procès de Socrate[37]. Ses comédies, où il prend pour cible les tenants du parti populaire, contiennent une foule d'allusions à cette actualité. On s'est donc interrogé sur ses positions politiques : parce qu'il a pris le parti des jeunes aristocrates qui composent le chœur des Cavaliers, et s'est fait l'adversaire farouche de Cléon et du bonhomme Démos, on a vu en lui tantôt un pacifiste, tantôt l'ennemi de la démocratie athénienne à la solde des aristocrates[Note 13]. Et la dérision dans laquelle il enveloppe allègrement Socrate et Euripide a fait naître aussi le soupçon qu'en poète comique en quête de succès, il aurait cédé sans scrupule à la logique du rire pour complaire à son auditoire[38]. Ce qui est sûr en tout cas, c'est qu'Aristophane n'est ni un doctrinaire ni un homme de parti[39]. Ses sympathies et ses détestations trouvent leur source dans un profond besoin de fraternité[40]qui s'exprime si bien dans la prière de Trygée à la Paix :

« Disperse loin de notre ciel
la guerre et ses rauques tumultes.
Mets un terme
à ces soupçons alambiqués
qui nous font jaser sur le compte
les uns des autres. De nous tous,
nous les Grecs, refais une pâte
intimement liée par un ferment d'amour ;
infuse en nos esprits, pour en ôter le fiel,
quatre grains d'indulgence. »

— La Paix, vers 991 à 998. (traduction de V.-H. Debidour)

Il fait bon vivre quand est établie cette solidarité civique entre Grecs liés par la communauté de langue et de religion ; elle est un facteur de prospérité. Voilà pourquoi le poète a l'audace de prôner la négociation avec l'ennemi en pleine guerre du Péloponnèse, allant même jusqu'à le plaindre pour les maux qu'il endure lui aussi, mais en se défendant de « laconiser »[9] ; voilà pourquoi aussi il chante si souvent avec tendresse le bonheur de la vie paysanne, au milieu de la vigne, des figuiers et des oliviers. C'est de cette masse des petits propriétaires campagnards qu'Aristophane s'est fait le porte-parole politique, alors que la guerre, prolongée par l'appât d'une solde indéfinie, ravageait chaque année l'Attique[41]. Les paysans réfugiés à l'intérieur des murs de la cité devinrent une clientèle d'assistés, vivant des allocations de l'État[42]. Il ne manque donc pas non plus de mettre en garde ces campagnards qui sont la dupe du « premier charlatan venu qui fait leur éloge et celui de la cité, mérité ou pas mérité ; du coup, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont exploités[43]! » Car ces politiciens entretiennent le clientélisme, ils veulent que les Athéniens soient pauvres pour mieux les avoir à leur merci, comme le dompteur qui se fait obéir d'un animal dressé[44]. Aristophane se montre particulièrement virulent contre l'enrichissement illicite des élus avec l'argent public : investis de magistratures, ces « flatteurs salariés, blanc-becs enculés[45] » s'accaparent des revenus de l'État aux dépens du peuple, qui « se laisse embobeliner » alors qu'il est à l'origine de cette richesse[46]. Serait-ce l'égalité prônée par le socialisme ou les théories collectivistes qui apporteraient la solution ? Platon, à la même époque, l'a envisagé au livre V de sa République ; mais cette utopie (assortie de la communauté sexuelle), proposée par Praxagora dans L'Assemblée des femmes, n'est qu'une satire d'une certaine idée du collectivisme[47]: ces théories, selon Aristophane, sont vouées à l'échec en dépouillant ceux qui possèdent quelque richesse sans enrichir les autres[48]. Pour autant, Aristophane n'a fait l'éloge ni d'Antiphon ni de Critias, et n'a jamais été compromis avec les régimes des tyrans d'Athènes[39].
Au plan judiciaire, Aristophane a stigmatisé les institutions absurdes de la cité, avec ses six mille dicastes de l'Héliée, ce tribunal qu'il qualifie de « bazar à procès[49] », insinuant ainsi qu'on pouvait en acheter les verdicts[50]; ce système de citoyens rétribués pour juger empoisonne la vie sociale par la manie de la chicane, des calomnies et des dénonciations qu'il engendre, au point de produire des sycophantes, ces délateurs professionnels qu'Aristophane déteste[51].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Selon Victor-Henry Debidour 1979, p. 5, la tête n'appartient pas au socle de ce buste, et Aristophane nous apprend lui-même dans La Paix qu’il était chauve avant trente ans.
  2. Les dates de naissance et de mort du poète nous sont inconnues ; les érudits en ont discuté : voir l'introduction de l'édition d'Aristophane dans les Belles Lettres, tome I (Victor Coulon 1964, p. II.).
  3. Victor-Henry Debidour traduit ainsi le grec φιληλιαστής, la passion immodérée de l'Héliée (Debidour 1979, p. 26.)
  4. Voir la notice de Léon Robin dans l'édition des Belles Lettres (1970, p. LVII à LXIII).
  5. Le philosophe André Comte-Sponville dans une conférence sur l'amour a cité cette thèse et fait la remarque que ceux qui ont étudié le Banquet ne se souviennent le plus souvent que de la seule thèse d'Aristophane, qui est pourtant celle qui est la plus critiquée par Platon.
  6. Éolosicon II, Les Nuées II, La Paix II, Ploutos II, Les Thesmophories II. Ces numéros sont une convention moderne.
  7. Cette chronologie des pièces est établie par Victor Coulon 1964, p. V-VI. tome I, Introduction. On consultera aussi la chronologie de Pascal Thiercy 1997, p. XXVII-XXXIII, et les Notices des pièces, en particulier p. 1058, 1160, 1311.
  8. La pièce a été jouée sous le titre Les Nuages (1997), adaptation modernisée par Louis Perin.
  9. Cette pièce a fait l'objet d'une adaptation musicale par Jean Francaix, sous le titre L'Argent (1992).
  10. Pascal Thiercy traduit ce titre par Les Banqueteurs, et Victor-Henry Debidour 1965, p. 25, par Les Gens du festin.
  11. L'édition de La Pléiade mentionne les deux en 386, Victor Coulon dans l'édition des Belles Lettres et la critique anglo-saxonne donnent 387, date qui semble plus logique.
  12. Pascal Thiercy 1997, qui a traduit le texte pour l'édition de La Pléiade, explique le parti qu'il a pris de ne pas traduire ces noms propres, p. XXXVIII-XXXIX.
  13. Pascal Thiercy montre qu'il n'y a pas lieu de voir une alliance politique entre Aristophane et les Cavaliers (Thiercy 1997, p. 1033.)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Pascal Thiercy 1997, p. IX
  2. a et b Victor Coulon 1964, p. III.
  3. Humbert et Berguin 1966, p. 182.
  4. Victor-Henry Debidour 1979, p. 8-9.
  5. Humbert et Berguin 1966, p. 183.
  6. a et b Victor Coulon 1964, p. 3, notice du tome I.
  7. Aristophane, Les Guêpes, vers 1284 à 1291.
  8. Victor Coulon 1964, p. 145-146., notice du tome I.
  9. a, b et c Victor-Henry Debidour 1979, p. 9-10.
  10. Victor-Henry Debidour 1979, p. 8.
  11. Victor-Henry Debidour 1979, p. 12.
  12. Platon, Le Banquet [détail des éditions] [lire en ligne], 189 a - 193 d.
  13. Amédée Hauvette 1907, p. 28-30.
  14. Maurice Croiset, op. cit., p. 139.
  15. Maurice Croiset, Aristophane et les partis à Athènes, Paris, Fontemoing, 1906, p. 49-50.
  16. Amédée Hauvette 1907, p. 25-26.
  17. Victor-Henry Debidour 1979, p. 15-16.
  18. Aristophane, La Paix, vers 1322-1325.
  19. Victor-Henry Debidour 1979, p. 19-21.
  20. Aristophane, Les Guêpes, vers 73 à 87 ; La Paix, vers 821-823.
  21. Victor-Henry Debidour 1979, p. 25-26 et 32.
  22. Aristophane, Les Guêpes, vers 1516 à 1537.
  23. a et b Victor-Henry Debidour 1979, p. 28.
  24. Pascal Thiercy 1999, p. 8.
  25. a et b Victor-Henry Debidour 1979, p. 31.
  26. Pascal Thiercy 1999, p. 9.
  27. a et b Victor-Henry Debidour 1979, p. 33-35.
  28. F. M. Cornford, The Origin of Attic Comedy, Cambridge University Press, 1934, p. 119-139.
  29. Pascal Thiercy 1997, p. XI.
  30. Aristophane, Les Guêpes, vers 1450 à 1461.
  31. Victor-Henry Debidour 1965, tomes 1 et 2, passim.
  32. Pascal Thiercy 1997, p. XII, note 1.
  33. Pascal Thiercy 1997, p. XIII.
  34. Pascal Thiercy 1997, p. XIII-XIV.
  35. Aristophane, Les Acharniens, vers 128.
  36. Aristophane, Lysistrata, vers 46 et 124.
  37. Pascal Thiercy 1999, p. 33.
  38. Victor-Henry Debidour 1979, p. 52-53.
  39. a et b Victor-Henry Debidour 1979, p. 47.
  40. Victor-Henry Debidour 1979, p. 49.
  41. Amédée Hauvette 1907, p. 23.
  42. Victor-Henry Debidour 1979, p. 42.
  43. Aristophane, Les Acharniens, vers 371 à 374.
  44. Aristophane, Les Guêpes, vers 703-705.
  45. Aristophane, Les Guêpes, vers 683 et 687 (Traduction d'Hilaire Van Daele, Les Belles Lettres, 1998). Voir aussi Ploutos, vers 567 à 570.
  46. Aristophane, Les Guêpes, vers 655 à 712.
  47. Pascal Thiercy 1999, p. 35.
  48. Pascal Thiercy 1997, p. 1294-1295.
  49. Aristophane, Les Cavaliers, vers 979.
  50. Pascal Thiercy 1997, p. 1054.
  51. Aristophane, Les Guêpes et Les Acharniens, passim.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions d'Aristophane[modifier | modifier le code]

Le philologue allemand Gottfried Hermann publia en 1799 une édition de la pièce Les Nuées. Au XIXe siècle, paraissent deux traductions d'Aristophane, par Nicolas-Louis Artaud chez Brissot-Thivars, puis Charpentier (1830), et par Eugène Talbot chez Lemerre (1897), toutes deux aujourd'hui dans le domaine public. De nos jours, les principales traductions intégrales d'Aristophane en français sont :

  • 1923 : Victor Coulon, Aristophane, Les Belles Lettres,‎ 1964 (réimpr. 1973, 1977), traduction par Hilaire Van Daele (édition bilingue) Document utilisé pour la rédaction de l’article.
  • 1965 : Victor-Henry Debidour, Aristophane : Théâtre complet, t. I et II, Gallimard, coll. « Folio »,‎ 1965 (réimpr. 1987, 1991) (ISBN 2-07-037789-X) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • 1997 : Pascal Thiercy, Aristophane : Théâtre complet, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade »,‎ 1997, 1362 p. (ISBN 978-2070113859) Document utilisé pour la rédaction de l’article

Études[modifier | modifier le code]

Ouvrages généraux[modifier | modifier le code]

  • Jules Humbert et Henri Berguin (préf. Paul Crouzet), Histoire illustrée de la Littérature grecque, Didier,‎ 1966 Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Paul Demont et A. Lebeau, Introduction au théâtre grec antique, Paris, Librairie générale française,‎ 1996 (ISBN 9782253905257), p. 155-203.

Études sur Aristophane[modifier | modifier le code]

Articles
Ouvrages
  • Alexis Pierron, Histoire de la littérature grecque, Paris, Librairie Hachette et Cie,‎ 1875, « Ancienne comédie », p. 316-338. Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Émile Deschanel, « Études sur Aristophane », sur BNF Gallica, Hachette,‎ 1867 (consulté le 3 juillet 2013). Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Paul Mazon, Essai sur la composition des comédies d'Aristophane, Hachette, Paris, 1904.
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