Hybris

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L’hybris (aussi écrit hubris, du grec ancien ὕϐρις / húbris) est une notion grecque que l'on peut traduire par démesure. C'est un sentiment violent inspiré par les passions, et plus particulièrement par l'orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance, et la modération. Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime. Elle recouvrait des violations comme les voies de fait, les agressions sexuelles et le vol de propriété publique ou sacrée[1]. On en trouve deux exemples bien connus : les deux discours de Démosthène, Contre Midias et le Contre Conon.

Mythologie[modifier | modifier le code]

Dans la mythologie grecque, Hybris est une divinité allégorique personnifiant l’hybris. Eschyle lui attribue pour mère Dyssebia (l'Impiété)[2] tandis qu'Hygin la range parmi les enfants de la Nuit et de l'Érèbe[3]. Certains manuscrits de la Bibliothèque du pseudo-Apollodore font état de son commerce amoureux avec Zeus, qu'elle aurait rendu père du dieu Pan, mais le nom d'Hybris provient peut-être d'une mauvaise lecture de celui de la nymphe arcadienne Thymbris. Le plus souvent, c'est Coros, le dieu personnifiant la Satiété, que lui attribue pour fils Pindare[4].

La notion d'hybris[modifier | modifier le code]

La déesse Némésis tenant la roue de la fortune, statue en marbre du IIe siècle, Villa Getty.

La religion grecque antique ignore la notion de péché tel que le conçoit le christianisme. Il n'en reste pas moins que l’hybris constitue la faute fondamentale dans cette civilisation. Elle est à rapprocher de la notion de moïra, terme grec qui signifie entre autres « destin[5] ». Les anciens concevaient en effet le destin en termes de partition. Le destin, c'est le lot, la part de bonheur ou de malheur, de fortune ou d'infortune, de vie ou de mort, qui échoit à chacun en fonction de son rang social, de ses relations aux dieux et aux hommes[6]. Or, l'homme qui commet l’hybris est coupable de vouloir plus que la part qui lui est attribuée par la partition destinale. La démesure désigne le fait de désirer plus que ce que la juste mesure du destin nous a attribué.

Le châtiment de l’hybris est la némésis, le châtiment des dieux qui fait se rétracter l'individu à l'intérieur des limites qu'il a franchies. Hérodote l'indique clairement dans un passage significatif :

« Regarde les animaux qui sont d'une taille exceptionnelle : le ciel les foudroie et ne les laisse pas jouir de leur supériorité ; mais les petits n'excitent point sa jalousie. Regarde les maisons les plus hautes, et les arbres aussi : sur eux descend la foudre, car le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure[7]. »

Si l’hybris est donc le mouvement fautif de dépassement de la limite, la némésis désigne le mouvement inverse de la rétractation vengeresse.

L’hybris n'est pas réservée aux personnages de la mythologie, du domaine de l'imaginaire ni des héros de tragédie, c'était aussi la faute de personnages réels, dont par exemple Socrate accuse Alcibiade dans les livres de Platon, et dont traite Pausanias dans Le Banquet, où l'hybris est considéré comme un défaut caractéristique de la jeunesse. Dans l'organisation sociale archaïque d'Homère, lorsqu'il y a meurtre, la famille ou entourage proche du défunt poursuit personnellement l'accusé, mais celui-ci peut faire intervenir son clan et demander l'abandon des poursuites contre une rançon appelée en l'occurrence « prix du sang ». Dans son Traité des Lois, Théophraste dit qu'il y a à Athènes deux sortes d'autels de justice : autels de la Vengeance et autels de l'Injure, en fait des pierres sans taille faisant office de tribunes devant l'Aréopage. L'autel du poursuivant s'appelait la pierre de l’anésie (ἀναιδεία), c'est-à-dire celle de la vengeance inflexible, qui refuse de recevoir le prix du sang (αἰδεῖσθαι). Celle de l'accusé s'appelait la pierre de l’hybris, c'est-à-dire de l'orgueil qui pousse au crime[8],[9].

Littérature et morale[modifier | modifier le code]

La mythologie regorge de récits mettant en scène un personnage puni pour son hybris envers les dieux : Tantale, Minos, Atrée, etc., sont tous maudits pour cette raison. Dans la Théogonie d'Hésiode, les différentes races d'hommes (de bronze, de fer, etc.) qui se succèdent sont de même condamnées pour leur hybris. D'une certaine manière, la faute d'Agamemnon dans le premier livre de L'Iliade relève de l’hybris en tant qu'il dépossède Achille de la part de butin qui devrait justement lui revenir.

Dans cet extrait d'Aristote[10], où hybris est traduit par « outrage » :

« V. Celui qui outrage méprise. En effet, l'outrage c'est le fait de maltraiter et d'affliger à propos de circonstances qui causent de la honte à celui qui en est l'objet, et cela dans le but non pas de se procurer autre chose que ce résultat, mais d'y trouver une jouissance. Ceux qui usent de représailles ne font pas acte d'outrage, mais acte de vengeance.
VI. La cause du plaisir qu'éprouvent ceux qui outragent, c'est qu'ils croient se donner un avantage de plus sur ceux auxquels ils font du tort. Voilà pour quoi les jeunes gens et les gens riches sont portés à l'insolence. Ils pensent que leurs insultes leur procurent une supériorité. À l'outrage se rattache le fait de déshonorer, car celui qui déshonore méprise, et ce qui est sans aucune valeur ne se prête d’aucune estimation, ni bonne, ni mauvaise. De là cette parole d'Achille en courroux : « Il m'a déshonoré, car, pour l'avoir prise (Briséis), il a l'honneur qu'il m'a ravi » ; et cette autre : « Comme un vil proscrit… » Ces expressions excitent sa colère. »

L'hybris est souvent considérée comme l’hamartia (« erreur » : la folie) des personnages des tragédies grecques et la cause de la némésis qui s'abat sur ces personnages. Toutefois, les tragédies ne présentent qu'une petite portion des hybris de la littérature grecque et, généralement, l'hybris a lieu de par des interactions entre mortels. En conséquence, il est le plus souvent admis que les Grecs ne considéraient pas l'hybris religieusement et encore moins que c'était chose normalement punie par les dieux[11].

La conception de l’hybris comme faute détermine la morale des Grecs comme étant une morale de la mesure, de la modération et de la sobriété, obéissant à l'adage pan metron (en grec ancien παν μετρον , qui signifie littéralement « de la mesure en tout », ou encore « jamais trop » et « toujours assez ». L'homme doit rester conscient de sa place dans l'univers, c'est-à-dire à la fois de son rang social dans une société hiérarchisée et de sa mortalité face aux dieux immortels.

Autres mythes reliés[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Douglas MacDowell, « Hybris in Athens », dans Greece and Rome no 23 (1976), p. 25.
  2. Eschyle, Euménides [détail des éditions] [lire en ligne], 532
  3. Hygin, Fables [détail des éditions] [(la) lire en ligne], préface.
  4. Pindare, Odes [détail des éditions] [lire en ligne] Olympiques, XIII, 10 ; Hérodote, Histoires [détail des éditions] [lire en ligne], VIII, 77, 1.
  5. Synonyme aussi de part, sort, lot ou portion.
  6. Voir, dans l'article Moïra, la partition du monde opérée par les trois grands Cronides, qui détermine le destin de chacun.
  7. Hérodote, VII, 10.
  8. (de) Schœmann, Griechisch Staais alterthümer, t. I, p. 471
  9. Dugit, Étude sur l’Aréopage athénien, p. 120.
  10. Rhétorique, II, 2, traduction de Ch. Emile Ruelle (1922) [lire en ligne].
  11. MacDowell, p. 22.
  12. Brigitte Munier, Technocorps, Les éditions nouvelles François Bourin,‎ 2013, 188 p. (ISBN 979-10-252-0017-9), p110

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pindare, Odes [détail des éditions] [lire en ligne] (Olympiques, XIII, 10).
  • (en) Douglas MacDowell, « Hybris in Athens », dans Greece and Rome no 23 (1976), p. 14-31.
  • Paul Demont, « Hubris, “outrage”, “anomie” et “démesure”, de Gernet à Fisher : quelques remarques », dans Pascale Brillet-Dubois et Édith Parmentier (éd.), Philologia : Mélanges offerts à Michel Casevitz, Lyon, Maison de l’Orient et de la Méditerranée – Jean Pouilloux, 2006, p. 347-359.
  • Jean-François Mattei, Le Sens de la démesure : Hubris et Dikè, éditions Sulliver, 2009.
  • Jean Clair, Hubris. La fabrique du monstre dans l’art moderne, éditions Gallimard, 2012.
  • Thomas Mann, La Montagne magique dialogue entre Hans Castorp et Ludovic Settembrini, éditions Fayard, 1961, p. 389.