Grèce ottomane

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Histoire de la Grèce
Image illustrative de l'article Grèce ottomane
Préhistoire de la Grèce
3200 av. J.-C. Civilisation cycladique
2700 av. J.-C. Civilisation minoenne
1550 av. J.-C. Civilisation mycénienne
Grèce antique
1200 av. J.-C. Siècles obscurs
 800 av. J.-C. Époque archaïque
 510 av. J.-C. Époque classique
 323 av. J.-C. Époque hellénistique
 146 av. J.-C. Grèce romaine
Grèce médiévale
 330 Empire byzantin
1202 Quatrième croisade
Grèce ottomane
1453 Chute de Constantinople
1799 République des Sept-Îles
1821 Guerre d'indépendance
Grèce contemporaine
1832 Royaume de Grèce
1936 Régime du 4-Août
1941 Occupation
1946 Guerre civile
1967 Dictature des colonels
1974 République hellénique

La Grèce ottomane est le terme utilisé pour désigner la période de domination ottomane. La majeure partie de la Grèce faisait alors partie de l’Empire ottoman, dès le XIVe siècle, avant même donc la Prise de Constantinople, et jusqu’à la fin de la guerre d'indépendance grecque au début des années 1830.

Les conquêtes ottomanes[modifier | modifier le code]

Les étapes de la conquête[modifier | modifier le code]

Article connexe : Guerres turco-byzantines.
Carte de l'Empire ottoman de 1481 à 1683

L’Empire byzantin, empire romain de langue grecque pendant 1 000 ans, avait été affaibli après la Bataille de Manzikert en 1071 : les Turcs seldjoukides s'installèrent en Asie Mineure et la guerre civile qui suivit la défaite acheva d'affaiblir l'Empire avant que la quatrième croisade n'aboutisse finalement au sac de Constantinople en 1204. L'Empire byzantin, fractionné, livra la Grèce au pillage des états latins et des républiques italiennes avant que la dynastie de Nicée ne le restaure, pour quelques décennies.

Les Ottomans arrivèrent en Europe pour la première fois en 1354, avec la prise de Gallipoli, à la suite d'un tremblement de terre qui fit tomber les murailles, par Orhan (fils d'Osman Ier qui donna son nom à l'Empire ottoman)[1].
Ils s'installèrent peu à peu dans les Balkans : Thrace, Macédoine, Thessalie et Épire tombèrent successivement. En 1362, les Ottomans conduits par Murad Ier prirent Andrinople qui devint alors la capitale de l'Empire ottoman (après Brousse). Ce serait Murad qui aurait alors mis en place la paidomazoma[1] (voir ci-dessous).
Après avoir vaincu les Bulgares en 1371 et les Serbes en 1389, les Ottomans se heurtèrent à Manuel, fils de Jean V Paléologue. Manuel, alors gouverneur de Thessalonique, agit indépendamment de Constantinople et organisa la défense autour de Thessalonique, Serrès et Veroia. Cependant, cette résistance fut éphémère : en 1391, Bayezid Ier s'empara de Thessalonique (et de Manuel). Il soumit ensuite la Thessalie et poussa des incursions jusqu'au Péloponnèse. Les Mongols de Tamerlan soulagèrent un temps la Grèce. La guerre civile qui opposa les fils de Bayezid profita à Manuel, devenu empereur byzantin. Celui-ci négocia le retour de Thessalonique dans le giron grec, en échange de son aide à Mehmed Ier. L'ordre rétabli, Murad II repartit à la conquête de la Grèce[2].

En 1430, il s'empara de Ioannina puis de Thessalonique. Constantinople fut prise en 1453. Athènes tomba en 1458. Les Grecs, résistèrent dans le Péloponnèse jusqu’en 1460, tandis que les Vénitiens et les Génois conservèrent encore quelques îles. Mais, en 1500, la majeure partie des plaines et des îles grecques étaient sous domination ottomane.
Chypre tomba en 1571 et les Vénitiens conservèrent la Crète jusqu’en 1670. Seules les îles ioniennes, sous contrôle vénitien, ne furent jamais rattachées à l’Empire ottoman.

Conséquences immédiates de la conquête[modifier | modifier le code]

L'arrivée des Ottomans en Grèce entraîna un important et double mouvement migratoire : dans les limites du territoire grec et vers l'étranger.

Portrait de Jean Bessarion.

Les populations grecques fuirent devant les envahisseurs. Elles quittèrent les lieux les plus exposés : les plaines principalement mais aussi toutes les localités le long des voies de communication. Elles allèrent s'installer dans des endroits retirés loin des Ottomans (et surtout des collecteurs d'impôts). Les montagnes, qui d'ordinaire déversaient leur population en surplus vers les plaines, durent accueillir, mais aussi nourrir, de plus en plus de réfugiés. Il en fut de même pour les îles. De nouveaux villages furent construits, dans des lieux qui n'avaient jamais connu d'occupation humaine auparavant. Les conditions de vie y furent difficiles et expliquent en partie le faible développement économique de la Grèce ottomane. Les Grecs firent cependant ce choix conscient de la pauvreté pour conserver leurs traditions et leurs modes de vie[3] :

Une chanson traditionnelle rappelle ce choix :
« Dans les villes et les plaines habitent les esclaves qui vivent avec les Turcs.
Les hommes courageux préfèrent être logés dans les gorges et les déserts.
Vivre plutôt près des fauves que près des Turcs. »

L'autre mouvement fut celui qu'on pourrait qualifier de fuite des cerveaux vers l'Occident. Elle se fit en deux vagues, avant et après le répit causé par la défaite de Bajazet face à Tamerlan. Ce ne fut donc pas que la chute de Constantinople qui la créa. Manuel Chrysoloras fut un des premiers à quitter la Grèce. Un peu plus tard, il y eut Jean Bessarion. Après 1453, partirent Jean Argyropoulos ou Constantin Lascaris. Hormis le rôle qu'on leur attribue généralement dans la Renaissance, ils donnèrent aussi le premier élan aux sentiments philhellènes. Par contre, leurs connaissances et leur intelligence furent perdues pour la Grèce qui entra dans une période où l'activité intellectuelle fut réduite[4].

La résistance[modifier | modifier le code]

La résistance face aux Ottomans fut organisée par l'Église (en partie), les intellectuels et les derniers archontes byzantins. L'idée d'une alliance chrétienne afin de résister à l'envahisseur ottoman naquit. Les intellectuels grecs établis en Occident, dont le cardinal Jean Bessarion, militaient en faveur d'une Croisade contre les Turcs. Pendant longtemps, les espoirs grecs ont été tournés vers les grandes puissances catholiques de l'Occident. Venise, était d'ailleurs en lutte contre les Ottomans, tentant de préserver ses territoires en Grèce. Des croisades furent également organisées par la Papauté, l'Espagne et Naples.
Au cours des premiers siècles d'occupation, les Grecs se soulevèrent plusieurs fois, mais sans résultat ; des insurrections souvent provoquées par des puissances étrangères.
En 1571, une coalition entre les Vénitiens, la Papauté et l'Espagne remporta la bataille de Lépante contre les Turcs, ce qui semble avoir provoqué un nouveau soulèvement en Grèce. Mais cette bataille à laquelle 5 000 Grecs prirent part[5] n'eut aucune incidence sur l'occupation ottomane en Grèce[6].

L'occupation ottomane[modifier | modifier le code]

Administration et féodalité[modifier | modifier le code]

Les divisions administratives[modifier | modifier le code]

Carte de Roumélie (1801)

La Grèce et les autres pays balkaniques formaient une unité administrative, l’Eyalet de Roumélie (la Roumélie était aussi appelée la « Turquie d’Europe ») avec à sa tête le beylerbey de Roumélie dont le siège était à Sofia[7]. Le berleybey d’Anatolie dirigeait quant à lui la partie asiatique de l’Empire. Les Ottomans divisèrent la Grèce en six sandjaks, chacun dirigé par un sandjakbey, obéissant au Sultan dont la capitale était Constantinople depuis 1453. Cinq autres sandjaks (dont trois en Crète) furent ajoutés au fur et à mesure que les îles grecques furent conquises[7]. Les Ottomans implantèrent le système du millet, ne reconnaissant les peuples que d’après leurs religions. Chrétiens orthodoxes, Arméniens ou Juifs constituaient des communautés religieuses à part[8].
Les sandjaks étaient divisés en pachaliks gouvernés par des pachas à qui les sandjakbeys déléguaient leur pouvoir. Les pachaliks étaient à leur tour divisés en unités administratives confiées à un voïvode[9]

Les beylerbeys, les sandjakbeys et les pachas achetaient, souvent très cher, leur « office » auprès de la Porte à Constantinople. Une fois dans leur province, ils cherchaient à se rembourser de leur investissement, par des prélévements directs sur les taxes et les impôts. Une plainte des populations locales pouvait aboutir. Elle donnait au Divan un prétexte pour remettre l'office en vente[9].

La justice était rendue par des cadis qui ne touchaient aucun salaire. Ils ne dépendaient que des amendes qu'ils infligeaient, d'où les nombreuses critiques à leur égard[9].

Système féodal[modifier | modifier le code]

Article connexe : Timariot.

Les terres conquises étaient distribuées aux guerriers ottomans (ghazis qui prenaient alors le nom de spahis[9]) et aux serviteurs de l’État qui les détenaient comme fiefs féodaux (timar ou ziamet suivant que le fief était plus ou moins grand[7]), directement sous l’autorité du Sultan. En effet, selon la doctrine musulmane, les terres appartenaient à Dieu et donc à son représentant sur terre : le sultan. Les terres du Sultan servaient de récompenses pour les services rendus et comme rémunération aux participations dans les campagnes militaires[10]. En revanche, elles n'étaient que des concessions avec lesquelles les bénéficiaires devaient assurer le financement de leur équipement pour la guerre (chevaux, armes…). La terre ne pouvait être vendue ou léguée, mais repassait sous contrôle du Sultan à la mort du propriétaire.
À partir du XVIe siècle, les seigneurs féodaux d'origine militaire furent supplantés par les hauts fonctionnaires musulmans et les financiers capables d'affermer les impôts[9].

Les détenteurs de fiefs vivaient des revenus (taxes et d’impôts) qu'ils tiraient de leurs biens. Les surplus (en moyenne 60 %) allaient à l’État[10].

Taxes et conscription[modifier | modifier le code]

Bien que la population fût soumise à l’impôt, il semble que les impositions furent moins lourdes qu’aux époques franques et byzantines, du moins au début de l’occupation turque[11].
L’impôt principal était la capitation (haraç)[12], qui était exigée des non-musulmans et proportionnelle aux capacités de paiement de chaque contribuable. Cette taxe permet de soutenir l’hypothèse selon laquelle les Ottomans ne cherchèrent pas à convertir de force les Grecs : en effet, la conversion aurait privé les Ottomans de cette source de revenus importante[13].
Un second impôt était la dîme, basée sur la production de chaque propriété[14]. Les cultivateurs versaient aussi des redevances à leurs seigneurs et étaient soumis à divers impôts indirects.
Les citadins aussi étaient soumis aux taxes. La majorité des activités économiques donnaient lieu à des prélèvements, en argent ou en nature[15]. Les marchands furent taxés sur les importations et les exportations, et ce, doublement pour les non-musulmans, étant donné que le commerce était considéré comme une occupation moins digne que la profession des armes. Ce qui explique le développement du commerce chez les Grecs, Juifs et Arméniens malgré les taxes, et l'importance qu'eut ce commerce à la fin de l’Empire ottoman. Le tchiftbozam ou "taxe de déguerpissement", était payable par les individus ayant quitté le travail agricole pour s’installer à la ville.

Jeunes Grecs enlevés à leurs parents et convertis à l'islam (en grec, paidomazoma, en turc devchirmé) à la Mosquée, peinture de Jean-Léon Gérôme.

En plus de ces taxes, les non-musulmans devaient respecter certaines règles : ne pas monter à cheval, ne pas porter d’armes, ne pas construire d’églises. De plus, les témoignages des non-musulmans n’étaient pas valables en justice et ils devaient également s’habiller d’une manière distincte de celle des musulmans[11].

Tant que les Grecs s’acquittaient de leurs taxes et ne créaient aucun trouble, ils étaient laissés en paix. Les non-musulmans ne servaient pas dans l’armée du sultan, donc le fardeau de la conscription ne pesait pas sur les paysans, à l’exception de la « razzia des enfants » (παιδομάζωμα, paidomazoma[16] en grec, devşirme en turc) qui apparaît au milieu du XIVe siècle[17]. Chaque famille chrétienne devait offrir un fils sur cinq : l'officier turc choisissait les adolescents les mieux constitués, les plus robustes et les plus beaux, pour les enrôler dans le corps des Janissaires, unité d’élite de l’armée ottomane. Tous les quatre ans environ, ces enfants entre 8 et 20 ans[18] étaient ramassés dans les villages et, après un endoctrinement islamique propre à les fanatiser et une discipline de fer au sein d'écoles spéciales, ils devenaient Janissaires. La puissance du corps des Janissaires poussa les enfants turcs à se substituer aux enfants chrétiens.

L’opposition de la population face aux taxes et au tribut des enfants (paidomazoma) était brutalement réprimée. Si les parents des enfants enlevés s'opposaient à ce ramassage, ils étaient pendus sur-le-champ devant leur maison[19]. En 1705, un officier ottoman chargé d’enrôler de nouveaux Janissaires en Macédoine fut tué par les Grecs qui essayèrent de lutter contre le fardeau du devşirme. Les rebelles furent décapités et leurs têtes placées sur les murs de Thessalonique[20]. Le devşirme était craint des familles grecques qui, malgré elles, laissaient partir leurs fils, lesquels plus tard, pouvaient devenir leurs oppresseurs.

Les prélèvements de l'administration couplés à ceux du système féodal eurent pour conséquence une fuite devant l'impôt. Les Grecs préféraient quitter leur village ou leur région pour se réfugier dans les montagnes ou à l'étranger[9].

Économie[modifier | modifier le code]

Religion[modifier | modifier le code]

Le Saint-Synode, composé de Métropolites et de hauts dignitaires du patriarcat, procédait à l'élection, pour la forme, du Patriarche œcuménique, mais en réalité, c'était le Divan qui imposait son choix, et qui, par des moyens détournés, pouvait aussi le déposer[21]. Le sultan considérait le patriarche œcuménique de l’Église orthodoxe grecque comme le dirigeant des Grecs au sein de l’Empire. Le patriarche était responsable devant le Sultan du bon comportement des Grecs, et en échange il lui était laissé de larges pouvoirs sur la communauté grecque ainsi que les privilèges qu’il avait obtenus sous l’Empire byzantin[22]. Le patriarche contrôlait aussi bien les tribunaux, les écoles que les églises. Les religieux devinrent ainsi les véritables chefs des villages. Certaines villes grecques, dont Athènes et Rhodes gardèrent un système de gouvernement municipal, alors que les autres passèrent sous l’autorité de gouverneurs turcs. Certaines régions, telles que le Magne, l’Épire et certaines parties de Crète restèrent virtuellement indépendantes. Pour leur part, les patriarches préféraient rester sous l’autorité tolérante des Ottomans plutôt que d’être sous l’autorité des Vénitiens, catholiques romains, davantage menaçants envers la foi orthodoxe des Grecs.

Le but des Ottomans, en favorisant la religion orthodoxe, aurait pu être politique ; en effet, les Turcs auraient pu faire en sorte de creuser le fossé entre les Églises afin d’éviter une résistance commune de toute la chrétienté[23]. Ainsi, quand les Ottomans combattirent les Vénitiens, les Grecs se rangèrent majoritairement de leur côté. Enfin, l’Église Orthodoxe aida à la préservation de l’héritage grec.

De manière générale, les Ottomans n’imposèrent pas aux Grecs de devenir musulmans. Cependant beaucoup se convertirent, souvent pour échapper à la pression économique imposée par les Turcs (un impôt spécifique était levé sur les non-musulmans). Beaucoup de Grecs devinrent crypto-chrétiens, c’est-à-dire des Grecs prétenduement musulmans qui continuaient à pratiquer leur foi orthodoxe en secret. Les crypto-chrétiens couraient le risque d’être tués s’ils étaient surpris à pratiquer une autre religion une fois convertis à l’islam (l'apostasie étant un crime capital dans l'islam). Les Grecs convertis à l’islam et qui n’étaient pas crypto-chrétiens devenaient Turcs aux yeux des Grecs orthodoxes.

Démographie[modifier | modifier le code]

L’incorporation de la Grèce dans l’Empire ottoman eut d’autres conséquences à plus long terme. L’activité économique s’effondra (principalement à cause de centres commerciaux qui se déplacèrent vers Smyrne et Constantinople) et la population diminua.
La consolidation de la domination ottomane fut suivie de deux périodes d’émigration grecque bien distinctes. La première toucha les intellectuels grecs, tels que Jean Bessarion, George Gemistos Plethon et Marcus Musurus, migrant vers l’Europe de l’ouest et participant à l’essor de la Renaissance.
La seconde vague toucha les Grecs désertant les vallées de la péninsule, et se réinstallant dans les montagnes, où le relief rendait difficile toute présence des Ottomans, qu'elle soit militaire ou administrative. D'ailleurs, les recensements ottomans n’incluaient pas un grand nombre des Grecs qui vivaient dans les zones montagneuses. Les guerres et l’émigration firent chuter la démographie : la population grecque s'élevait à 1 500 000 habitants en 1700, pour tout l’Empire ottoman[24]. La domination ottomane ne visait pas une homogénéisation des populations, ainsi en Morée les Turcs cohabitaient avec des Grecs orthodoxes, des catholiques, des Tziganes. Cette cohabitation est encore plus diversifiée dans le nord du pays où résidaient des Bulgares, des Valaques, des Albanais[25]. Après leur expulsion d’Espagne en 1492, de nombreux juifs séfarades s’installèrent à Thessalonique.

Chaque région grecque se coupa de ses voisines, les communications étaient rendues difficiles par le fait que seuls les Turcs étaient autorisés à voyager à cheval. Les dialectes grecs absorbèrent de nombreux mots turco-arabes. La musique grecque et d’autres éléments de la culture grecque furent influencés par la culture ottomane.
Cependant, le système du millet (voir plus haut), et son organisation en communautés religieuses ont sans doute permis aux Grecs de conserver la langue grecque et la religion chrétienne orthodoxe.

Vie intellectuelle et artistique[modifier | modifier le code]

La langue grecque de cette époque est divisée en deux courants. D’un côté, on trouve une langue imitée plus ou moins bien du grec ancien, la katharévousa ; et de l’autre, une langue populaire, enrichie d’éléments nouveaux, la dimotiki.
La vie intellectuelle grecque est marquée par cette opposition depuis l’époque d’Alexandre le Grand. La culture traditionnelle reposant sur l’imitation de l’antiquité classique s’oppose à la tradition populaire, et s’éloigne ainsi du peuple grec.

Nikolaos Gysis, L'École secrète.

Bien qu’il y ait eu des efforts de conciliation des deux courants afin de constituer une civilisation grecque, ceux-ci sont quelque peu suspendus après la chute de Constantinople. Ils reprirent sous l’impulsion de l’Église dont le but majeur est la défense de l’orthodoxie, alors confondue avec l’idée de nation. Le premier siècle de la domination turque est alors dominé par la publication d’ouvrages sur la défense de la foi chrétienne. L’Église juge dangereux le retour à une étude de l’antiquité classique ainsi que l’humanisme.
L’humanisme est pourtant cultivé par les savants grecs qui se réfugient en Occident, et participent à l’essor de la Renaissance.

À partir du milieu du XVIe siècle, commence une nouvelle période pour le développement de la culture, sous l’impulsion du patriarche Jérémie II qui encouragea la création d’écoles[26]. De plus, des écoles grecques voient le jour en Italie (le Collège grec de Rome en 1517 par exemple), et les étudiants ainsi formés retournent ensuite en Grèce, introduisant des pans de la civilisation occidentale. De nombreux livres grecs sont également imprimés en Italie par les Grecs. Des centres de culture se multiplient alors en Grèce et des écoles supérieures et secondaires finissent par s’ouvrir un peu partout.

La création populaire trouve dans cette période de nouveaux thèmes d'inspiration comme le sort des Grecs à l’étranger, la servitude, la résistance…

Déclin de l'Empire ottoman et renaissance culturelle grecque[modifier | modifier le code]

Après l’échec de la bataille de Vienne en 1683, l’Empire ottoman entra dans une longue période de déclin, à la fois militaire et interne, menant à une hausse de la corruption, et de la répression. Ceci provoqua davantage de mécontentements et de soulèvements.

Après la prise du Péloponnèse en 1715 par les Turcs, l'unité politique de la Grèce est achevée. Le XVIIIe siècle est alors un siècle plus stable que les précédents. En effet, les conflits turco-vénitiens et turco-russes sont de courte durée et offrent une paix relative en Grèce, ce qui favorise l'accroissement de la vie économique et du commerce, dont les Grecs ont un quasi-monopole. Seuls les Juifs à Salonique et les Arméniens en Anatolie leur faisaient concurrence. Smyrne et Salonique deviennent les capitales économiques de l'Empire, suivies par d'autres centres commerciaux tels que Ioannina, Héraklion, Patras.

D’un autre côté, la position de certains Grecs éduqués et privilégiés s’améliora, ce qui permet l'éclosion d'une renaissance culturelle grecque au sein des clercs et des classes priviliégiées. Plus l’Empire s’agrandissait, plus le besoin d'un recours à des Grecs possédant des facultés techniques, administratives, financières se fit sentir. Des domaines dans lesquels les Ottomans possédaient des lacunes. Les Phanariotes, une classe de riches Grecs vivant dans le quartier du Phanar de Constantinople, commença alors à devenir puissante. Ils occupaient entre autres la charge de Drogman de la Porte (la Sublime Porte étant une des appellations de l'Empire ottoman), une fonction dont ils arrivent à élever l'importance à celle de Ministre des Affaires étrangères grâce à leurs connaissances de l'Europe occidentale. Leurs voyages en Europe occidentale en tant que marchands ou diplomates leur firent côtoyer les idées du libéralisme et du nationalisme. Ainsi, c’est au sein des Phanariotes que le mouvement nationaliste grec naquit.

Le sentiment national grec fut également stimulé par Catherine II de Russie, qui espérait acquérir des terres avec le déclin de l’Empire ottoman, dont Constantinople, et incitait les Grecs à se révolter. Cependant, durant la première guerre russo-turque qui éclata en 1768, les Grecs ne se soulevèrent pas vraiment et les Russes durent renoncer à Constantinople. Mais le traité de Kutchuk-kaïnardji (1774) donna aux Russes le droit de défendre les sujets orthodoxes auprès du sultan, ce qui amena la Russie à interférer de plus en plus régulièrement dans les affaires internes de l’Empire. Ceci, combiné aux idées nouvelles de la Révolution française de 1789, commença à reconnecter les Grecs au monde extérieur et mena au développement d’un mouvement national actif.

La Grèce ne fut pas vraiment impliquée dans les guerres napoléoniennes, seul un épisode eut de l’importance. Lorsque les armées françaises s’emparèrent de Venise en 1797, elles acquirent également les îles ioniennes qui devinrent un État indépendant : la République des Sept-Îles. Parmi ceux qui dirigèrent ces îles, il y eut Ioannis Kapodistrias, qui fut par la suite le premier chef d’État de la Grèce indépendante.

Après les guerres napoléoniennes, la Grèce ne replongea pas dans son isolement. En effet, des écrivains français et britanniques commencèrent à visiter le pays et à collectionner les antiquités grecques. Ces philhellènes jouèrent un rôle important dans la mobilisation en faveur de l’indépendance de la Grèce.

Cette période voit naître une rivalité entre la France, la Russie et Ali Pacha pour le contrôle du sud des Balkans. La question était de savoir à quelle puissance la Grèce appartiendrait, et il n'était en aucun cas question d'une nation indépendante.

Mais le sentiment national grec prit de l'ampleur, pour preuve la création de la Filiki Etairia (Société des Amis), une société secrète formée à Odessa en 1814 et qui prévoyait une insurrection grecque financée par la riche communauté grecque en exil et avec l'assistance de la Russie.

Guerre d'indépendance[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Guerre d'indépendance grecque.

En 1821, les Grecs se révoltèrent contre l'occupation ottomane. Ils avaient d'abord remporté de nombreuses victoires et proclamé l'indépendance. Cependant, celle-ci contrevenait aux principes du Congrès de Vienne et de la Sainte Alliance qui imposaient un équilibre européen et interdisaient tout changement. Or, contrairement à ce qui se passait alors pour le reste de l'Europe, la Sainte Alliance n'intervint pas pour mater les insurgés libéraux grecs.

Le soulèvement libéral et national ne convenait pas à l'Autriche de Metternich, principal artisan de la politique de la Sainte Alliance. Cependant, la Russie, autre acteur fondamental de la géopolitique de l'Europe, était favorable à l'insurrection par solidarité religieuse orthodoxe et par intérêt géo-stratégique (contrôle des Détroits des Dardanelles et du Bosphore). La France, autre membre actif de la Sainte Alliance (elle venait d'intervenir en Espagne contre les libéraux), avait une position ambigüe : les Grecs, certes libéraux, étaient d'abord des Chrétiens et leur soulèvement contre les Ottomans musulmans pouvait ressembler à une nouvelle croisade. La Grande-Bretagne, pays libéral, s'intéressait surtout à la situation de la région sur la route des Indes et Londres désirait pouvoir y exercer une forme de contrôle. Enfin, pour l'ensemble de l'Europe, la Grèce était le berceau de la civilisation et de l'art depuis l'Antiquité.

Delacroix, La Grèce sur les ruines de Missolonghi. Ce tableau joua un rôle important dans la campagne d'opinion en Occident qui détermina une intervention.

Les victoires grecques avaient été de courte durée. Le sultan avait appelé à l'aide son vassal égyptien Mehemet Ali qui avait dépêché en Grèce son fils Ibrahim Pacha avec une flotte et, dans un premier temps, 17 000 hommes. L'intervention d'Ibrahim fut décisive : le Péloponnèse avait été reconquis en 1825 ; le verrou de Missolonghi était tombé en 1826 ; Athènes avait été prise en 1827. Il ne restait plus alors à la Grèce que Nauplie, Hydra et Égine.

Article détaillé : siège de Missolonghi.

Un fort courant d'opinion philhellène se développa en Occident. Il fut alors décidé d'intervenir en faveur de la Grèce, berceau de la civilisation, avant-garde chrétienne en Orient et dont la position stratégique était évidente. Par le traité de Londres de juillet 1827[27], la France, la Russie et le Royaume-Uni reconnurent l'autonomie de la Grèce qui resterait vassale de l'Empire ottoman. Les trois puissances se mirent d'accord pour une intervention limitée afin de convaincre la Porte d'accepter les termes du traité. Une expédition navale de démonstration fut suggérée et adoptée. Une flotte conjointe russe, française et britannique fut envoyée pour exercer une pression diplomatique sur Constantinople. La bataille de Navarin, livrée à la suite d'une rencontre de hasard, entraîna la destruction de la flotte turco-égyptienne. Une expédition terrestre suivit. La France envoya 15 000 hommes chasser Ibrahim Pacha du Péloponnèse. Ce fut l'Expédition de Morée.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b A. Vacalopoulos, p. 16.
  2. A. Vacalopoulos, p. 17.
  3. A. Vacalopoulos, p. 18-21.
  4. A. Vacalopoulos, p. 22-25.
  5. N. Svoronos, p.13
  6. D'après publius-historicus.com
  7. a, b et c C.M. Woodhouse, p 100-101
  8. D'après Istanbulguide.net
  9. a, b, c, d, e et f A. Vacalopoulos, p. 29-31.
  10. a et b Guides bleus, Grèce, p. 145
  11. a et b N.Svoronos, p.16
  12. Haradj d'après Svoronos ; Kharaj dans C.M. Woodhouse.
  13. C.M Woodhouse, p.102
  14. Elle variait entre 1/10e et 1/3 de la production annuelle selon C.M. Woodhouse, p.102
  15. Guides bleus, Grèce, p.146
  16. Voir l'article Greek war of Independance.
  17. D'après
  18. D'après
  19. Embiricos 1975, p. 23.
  20. Embiricos 1975, p. 25. Voir aussi Apostolos Vakalopoulos, Histoire du Nouvel Hellénisme, tome II Turcocratie, Thessalonique 1964, p. 50-61.
  21. A.Embiricos, op.cit. pages 35-36.
  22. N. Svoronos, p.17-18.
  23. C.M. Woodhouse, p.103
  24. N. Svoronos Histoire de la Grèce Moderne, p.17
  25. Guides bleus, Grèce, p.147
  26. voir le site Hellenic Macedonia
  27. Le texte sur Gallica

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alexandre Embiricos, Vie et Institutions du peuple grec sous la domination ottomane, Paris, La Pensée Universelle,‎ 1975, 288 p.
  • (en) Richard Clogg, A Concise History of Greece, Cambridge, Cambridge U.P.,‎ 1992, poche, 257 p. (ISBN 978-0-521-37830-7, LCCN 91025872)
  • (fr) Joëlle Dalègre, Grecs et Ottomans 1453-1923 : de la chute de Constantinople à la disparition de l'Empire ottoman, Paris, L'Harmattan,‎ 2002, 264 p. (ISBN 2747521621)
  • Nicolas Svoronos, Histoire de la Grèce Moderne, PUF, 1972.
  • Apostolos Vacalopoulos, Histoire de la Grèce moderne, Horvath,‎ 1975, 330 p. (ISBN 978-2-7171-0057-0, LCCN 75507200)
  • C.M. Woodhouse, Modern Greece, Faber and Faber, 1998 (ISBN 0-571-19794-9)
  • Guides bleus, Grèce, Hachette, 2000.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]