Œdipe roi

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Œdipe roi
Œdipe explique l'énigme du sphinx, d'Ingres, 1827. Paris, Musée du Louvre.
Œdipe explique l'énigme du sphinx, d'Ingres, 1827. Paris, Musée du Louvre.

Auteur Sophocle
Genre Tragédie grecque
Date de parution vers 425 av. J.-C.
Personnages principaux
Œdipe
Tirésias, devin
Jocaste
Créon
Un Vieillard
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Œdipe roi (en grec ancien Οἰδίπoυς τύραννoς / Oidípous Týrannos, en latin Œdipus Rex) est une tragédie grecque de Sophocle, représentée entre 430 et 420 avant J.-C[1]. Elle met en scène la découverte par Œdipe de son terrible destin. Alors qu'il avait accédé au trône de Thèbes après avoir triomphé de l'énigme du Sphinx, l'enquête qu'il mène afin de découvrir la cause de la peste envoyée par Apollon sur la ville le conduit à découvrir que le responsable de l'épidémie n'est autre que lui-même : il est coupable à la fois de parricide et d'inceste, car il a, sans le savoir, tué son propre père, Laïos, et épousé sa propre mère, Jocaste.

Œdipe roi est l'une des plus fameuses tragédies de Sophocle et elle a connu une postérité abondante, inspirant nombre de dramaturges et d'artistes et suscitant de nombreuses interprétations allant des études mythologiques à la psychanalyse.

Résumé[modifier | modifier le code]

Le prologue de la pièce s'ouvre sur l'audience accordée par Œdipe, roi de Thèbes, à un prêtre et à des enfants venus le supplier de découvrir l'origine de la peste qui s'abat sur la ville. Œdipe est adoré de son peuple, car il a su vaincre le terrible sphinx qui désolait la ville en posant aux voyageurs des énigmes insolubles et en les dévorant lorsqu'ils s'avéraient incapables de répondre. En triomphant du sphinx, Œdipe a gagné le droit d'épouser la reine de la ville, Jocaste, et de monter sur le trône, remplaçant ainsi l'ancien roi et époux de Jocaste, Laïos, mort dans des circonstances mal connues. Pour les suppliants, Œdipe est le seul à pouvoir faire toute la lumière sur le fléau qui ravage la ville. Mais Œdipe avait prévenu la demande du prêtre et envoyé son beau-frère, Créon, se renseigner auprès de l'oracle de Delphes. À son retour, Créon explique que le dieu Apollon est courroucé par la mort de Laïos, qui n'a pas été élucidée et dont le meurtrier court toujours. Œdipe se déclare prêt à aller jusqu'au bout afin de découvrir la vérité et de châtier le coupable. Suit la parodos, l'entrée du chœur tragique, qui déplore le fléau qui frappe Thèbes.

Dans le premier épisode, Œdipe reçoit le devin Tirésias. Tirésias refuse d'abord de parler, ce qui provoque la colère d'Œdipe. Contraint à parler, Tirésias finit par déclarer que la souillure qui a attiré la peste sur Thèbes n'est autre qu'Œdipe. Cela ne fait qu'augmenter la fureur du roi, qui traite le devin avec mépris, raille ses dons de divination et le soupçonne de comploter avec Créon. Tirésias avertit Œdipe qu'il court à sa perte, puis fait allusion à ses parents, qu'Œdipe n'a jamais connus. Avant de se retirer, il précise à Œdipe que le meurtrier est un Thébain, non un étranger, qu'il est coupable d'inceste et de parricide, et qu'il sera aveugle et mendiant après avoir vécu longtemps dans l'opulence. Suit le premier stasimon, chant du chœur qui s'interroge sur les propos énigmatiques de Tirésias et renouvelle sa confiance en Œdipe.

Le deuxième épisode voit une confrontation entre Œdipe et Créon, venu se défendre des soupçons portés sur lui. Œdipe interroge Créon sur les circonstances de la mort de Laïos et sur l'enquête menée alors, qui n'avait menée à rien. Créon réaffirme sa loyauté envers Œdipe, mais ce dernier, furieux, veut le condamner à mort. Jocaste survient et, aidée du coryphée, tente de fléchir Œdipe, qui finit par se contenter de bannir Créon. Œdipe rapporte à Jocaste l'accusation de Tirésias : il serait le meurtrier de Laïos. Pour rassurer son mari, Jocaste relate alors à Œdipe un oracle que Laïos avait reçu jadis : il devait périr de la main d'un enfant né de Jocaste, mais chacun sait que ça n'a pas été le cas, puisque Laïos a été tué par des étrangers sur une route, à un carrefour entre trois chemins. Quant à l'enfant qu'avaient eu Laïos et Jocaste, ils l'avaient fait exposer dès sa naissance et il est à présent mort. Mais les révélations de Jocaste, au lieu de rassurer Œdipe, l'angoissent. Œdipe interroge Jocaste sur le lieu et le moment du meurtre, sur l'apparence de Laïos et sur le nombre de ses serviteurs au moment de sa mort. Jocaste répond et dit tenir ces informations de l'unique serviteur à avoir échappé au massacre de Laïos et de sa suite. Œdipe, de plus en plus troublé, ordonne de faire appeler le serviteur.

Dans l'intervalle, Œdipe raconte à Jocaste son enfance. Il se croyait fils de Polybe, le roi de Corinthe, mais après avoir été traité de bâtard par un homme ivre lors d'un banquet, il alla consulter l'oracle de Delphes afin de connaître l'identité de ses vrais parents. Mais l'oracle refusa de lui répondre et lui prédit seulement qu'il se rendrait un jour coupable de parricide et d'inceste. Terrifié, Œdipe renonça à retourner à Corinthe chez ceux qu'il croyait ses parents. Il partit sur les routes, et, parvenu à un carrefour, il rencontra un vieil homme en chariot accompagné de serviteurs : une altercation survient, et Œdipe, après avoir reçu un coup de fouet d'un des serviteurs, tue tout le groupe. Œdipe craint que l'homme du chariot ne soit autre que Laïos : cela voudrait dire qu'il est bien le meurtrier du précédent roi de Thèbes et qu'il a épousé la femme de sa victime. Œdipe et Jocaste placent tout leur espoir dans le fait que le serviteur, un berger, avait parlé de plusieurs assassins et non d'un seul. Suit le deuxième stasimon, dans lequel le chœur déclare craindre l'hubris, la démesure, qui change les rois en tyrans, et en appelle à la Justice.

Œdipe aveugle recommandant ses enfants aux dieux, Bénigne Gagneraux, 1784.

Le troisième épisode s'ouvre sur l'arrivée d'un messager, un vieillard, qui apprend à tous la mort de Polybe, roi de Corinthe, qu'Œdipe croit être son père. Les habitants de la ville veulent couronner Œdipe. La nouvelle est triste mais aussi rassurante : si le père d'Œdipe est mort, Œdipe ne pourra jamais être parricide. Œdipe se réjouit et raille les oracles, mais craint toujours l'inceste, car la femme de Polybe, Mérope, est toujours en vie. Le vieillard, croyant rassurer Œdipe, lui révèle alors que Polybe et Mérope ne sont pas ses vrais parents, mais seulement ses parents adoptifs. C'est le vieux serviteur qui le leur avait confié encore nouveau-né après qu'Œdipe a été découvert abandonné sur le mont Cithéron, les chevilles transpercées, d'où son nom d'Œdipe, qui signifie « pieds enflés ». Le vieillard précise qu'il ne l'a pas découvert lui-même : Œdipe lui a été remis par un autre serviteur, un berger serviteur de Laïos. Ce serviteur s'avère être le berger qu'Œdipe recherchait. Mais Jocaste, soudain troublée, refuse de faire paraître cet homme. Elle tente d'empêcher Œdipe de poursuivre son enquête, puis se retire brusquement dans le palais. Après un hyporchème (un bref chant du chœur) évoquant le mont Cithéron, Œdipe, toujours accompagné du vieillard messager, peut enfin interroger le berger. Le vieux berger est réticent à parler, mais Œdipe le force à parler. Le berger révèle alors qu'il avait reçu Œdipe nourrisson des mains de Jocaste et était chargé de le tuer, mais a préféré le remettre au serviteur, qui l'a à son tour confié à Polybe et Mérope. La vérité est complète : Œdipe n'est pas le fils de Polybe et de Mérope, mais l'enfant de Laïos et de Jocaste. Il est le meurtrier de Laïos, son père, et la femme qu'il a épousée, Jocaste, est sa propre mère. Suit le troisième stasimon dans lequel le chœur horrifié déplore ce retournement du sort.

L'exodos, la sortie du chœur, commence avec l'arrivée d'un serviteur qui raconte à tous le dénouement. La reine Jocaste s'est pendue dans le palais. Œdipe, arrivé trop tard pour empêcher le suicide, s'est crevé les yeux pour ne plus voir la lumière du jour. Œdipe revient alors sur scène, désormais aveugle. Il se lamente sur son sort horrible, puis demande à Créon de le bannir. Créon, ayant pris conseil auprès de l'oracle d'Apollon, bannit en effet Œdipe, mais lui permet de parler une dernière fois avec ses deux filles, Antigone et Ismène, nées de son inceste. Le coryphée clôt la pièce en affirmant la puissance du destin.

Généalogie des Labdacides dans Œdipe roi[modifier | modifier le code]

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Polybe
 
 
 
Mérope
 
Laïos †
 
 
 
 
 
Jocaste
 
Créon
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Œdipe
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Étéocle
 
Polynice
 
Ismène
 
Antigone
 

Genèse et création[modifier | modifier le code]

Les chercheurs estiment généralement que la tragédie Œdipe roi a été composée et représentée pour la première fois entre 430 et 420 avant J.-C.[2]. Comme souvent à l'époque de Sophocle, la pièce faisait partie d'une tétralogie dramatique comprenant deux autres tragédies et un drame satyrique. Œdipe roi aurait remporté la deuxième place lors du concours dramatique pour lequel elle avait été composée[3].

Principales éditions modernes de la pièce[modifier | modifier le code]

En 1502, Alde Manuce publie à Venise la première édition moderne d’Œdipe Roi dans le recueil Sept tragédies de Sophocle. En 1692, André Dacier publie Œdipe et Électre de Sophocle, tragédies grecques traduites en français avec des remarques. En 1804, Friedrich Hölderlin publie une traduction en allemand d’Œdipe Roi et d’Antigone avec des remarques sur les deux pièces[4].

En 1922 paraît la première édition scientifique française de la pièce dans le tome I des œuvres de Sophocle dans la Collection des universités de France, aux éditions des Belles Lettres, avec un texte établi et traduit par Paul Masqueray. Une nouvelle édition paraît dans la même collection en 1958, cette fois réalisée par Paul Mazon[5].

Interprétations de l'intrigue[modifier | modifier le code]

Œdipe comme victime expiatoire[modifier | modifier le code]

Œdipe conclut qu'il a tué son père et épousé sa mère. Bien que la réception traditionnelle de la pièce donne raison à cette conclusion, des interprétations récentes suggèrent que cela pourrait ne pas être le cas : les crimes du roi Œdipe seraient imaginaires, inventés tout au long de l'intrigue par la communauté thébaine et par Œdipe lui-même du fait de certaines rivalités et accusations réciproques, et ce dans le but de faire du roi une victime expiatoire dans le contexte désastreux de la peste de Thèbes. Cette lecture est défendue par René Girard, pour qui l'institution du roi sacré est une victime émissaire en sursis[6], mais aussi notamment, en France, par Jean-Pierre Vernant[7] et Jean Bollack[8]. Le paradigme de la condition humaine régnant dans Œdipe roi met en jeu la catharsis adoptée par Sophocle. Le paradigme consistera en un jeu d'acteurs plus ou moins accru grâce à la présence du Coryphée. Celui-ci amplifiera les relations qu'Œdipe aura avec les Dieux. Il en va de même pour Œdipe à Colone.

Interprétations psychanalytiques[modifier | modifier le code]

Article détaillé : complexe d'Œdipe.

C'est aussi cette pièce de Sophocle qu'évoquent les psychanalystes quand ils parlent de « complexe d'Œdipe » : le concept est inventé par Sigmund Freud, qui l'expose pour la première fois au public dans son essai L'Interprétation des rêves, paru en 1900. Freud se réfère principalemet à la version du mythe d'Œdipe élaborée par Sophocle. La pertinence du rapprochement entre la figure d'Œdipe et le complexe psychanalytique qu'il désigne a suscité plusieurs réserves et remises en cause depuis Freud[9].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Œdipe roi, introduction par Raphaël Dreyfus, Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 1967, (ISBN 2-07-010567-9), p. 624.
  2. Suzanne Saïd, Monique Trédé et Alain Le Boulluec, Histoire de la littérature grecque, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier Cycle »,‎ 1997 (ISBN 2130482333 et 978-2130482338), p. 144.
  3. M. C. Howatson (dir., 1993), article Œdipe roi.
  4. Édition de la pièce en « Classiques en poche » aux Belles Lettres (1998), p. 119.
  5. Édition de la pièce en « Classiques en poche » aux Belles Lettres (1998), p. 122-123.
  6. René Girard, La Violence et le sacré, chapitre 3 : « Œdipe et la victime émissaire », Grasset, 1972.
  7. « Ambiguïté et renversement. Sur la structure énigmatique d’Œdipe Roi » dans Œdipe et ses mythes, La Découverte, 1986.
  8. Jean Bollack, L’Œdipe roi de Sophocle, Presses Universitaires de Lille, 1990.
  9. voir en particulier Œdipe philosophe de Jean-Joseph Goux, Aubier, 1990 et Les Travaux d’Œdipe du même, L’Harmattan, 1997.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Éditions de la pièce[modifier | modifier le code]

  • Consulter la liste des éditions de cette œuvre
  • Sophocle, Tome II. Ajax, Œdipe Roi, Électre, texte établi par Alphonse Dain, traduction de Paul Mazon, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1989 (première édition 1958)
    • réédité dans Sophocle, Œdipe Roi, édition bilingue, traduction de Paul Mazon, introduction et notes par Philippe Brunet, Paris, Belles Lettres, « Classiques en poche », 1998.

Ouvrages généraux[modifier | modifier le code]

  • Suzanne Saïd, Monique Trédé et Alain Le Boulluec, Histoire de la littérature grecque, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier Cycle »,‎ 1997 (ISBN 2130482333 et 978-2130482338)
  • M. C. Howatson (dir.), Dictionnaire de l'Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993 (première édition : The Oxford Companion to Classical Literature, Oxford University Press, 1989).
  • Jacqueline de Romilly, La Tragédie grecque, Paris, Presses universitaires de France, 1970 (en particulier le chapitre 3, « Sophocle, ou la tragédie du héros solitaire », p.  80-113)

Études[modifier | modifier le code]

  • Jean Bollack, La naissance d'Œdipe. Traduction et commentaire d'Œdipe roi, Paris, Gallimard, 1995.
  • Claude Calame, Masques d'autorité. Fiction et pragmatique dans la poésie grecque antique, Paris, Les Belles Lettres, 2005 (chapitre 6, « Vision, aveuglement et masque : énonciation et passions dans l’Œdipe-Roi de Sophocle », p. 185-211).
  • (en) Bernard Knox, Oedipus at Thebes: Sophocles' Tragic Hero and His Time, Yale University Press, 1957 (2e d. 1998).
  • Mitsutaka Odagiri, Écritures palimpsestes ou les théâtralisations françaises du mythe d'Œdipe, Paris-Montréal-Torino, L'Harmattan, 2001.
  • (en) Charles Segal, Oedipus Tyrannus: Tragic Heroism and the Limits of Knowledge, Oxford, Oxford University Press, 2000.
  • Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Œdipe et ses mythes, La Découverte, 1986, rééd. Complexe, 1989.

Articles connexes[modifier | modifier le code]