Georges-Louis Leclerc de Buffon

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Georges Louis Leclerc
comte de Buffon

Description de cette image, également commentée ci-après

Portrait de Buffon par François-Hubert Drouais (1753).

Naissance
Montbard (France)
Décès (à 80 ans)
Paris (France)
Nationalité Français
Champs Botanique
Mathématiques
Biologie
Institutions Jardin des plantes
Membre de la Royal Society de l'Académie des sciences et de l'Académie Française
Renommé pour Histoire naturelle
Études sur la formation de la Terre
Études sur la zoologie

Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, né à Montbard le et mort à Paris le [1], est un naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste, philosophe, écrivain et franc-maçon français. Son nom est lié à la localité de Buffon, en Côte-d'Or, dont la seigneurie fut acquise par la famille Leclerc.

Participant à l'esprit des Lumières, parallèlement à l’Encyclopédie, il est à la fois académicien des sciences et académicien français. Ses théories ont influencé deux générations de naturalistes, en particulier Jean-Baptiste de Lamarck et Charles Darwin. Salué par ses contemporains, Buffon a été qualifié de « Pline de Montbard »[2], en référence au célèbre naturaliste romain du Ier siècle, auteur d'une monumentale Histoire naturelle.

Sa vie[modifier | modifier le code]

Une jeunesse mouvementée[modifier | modifier le code]

Son père se nomme Benjamin Leclerc, président du grenier à sel de Montbard, et sa mère Anne-Christine Marlin. Ils sont mariés depuis un an lorsque Georges-Louis vient au monde. Il se prénomme Georges en l’honneur de son parrain et grand-oncle maternel Georges-Louis Blaisot (mort en 1714), collecteur des impôts du duc de Savoie, et Louis en l’honneur de son grand-père, Louis Leclerc, procureur du roi et juge prévôt. Son bisaïeul était médecin, son trisaïeul chirurgien.

La famille habite près de la porte de la Boucherie qui commande l’une des portes de Montbard, sur la route de Châtillon et de Dijon. La famille s’agrandit, naissent ainsi Jean-Marc en 1708, Jeanne en 1710, Anne-Madeleine en 1711 et Claude-Benjamin en 1712.

Son père, en 1717, bénéficiant de la fortune accumulée par Georges-Louis Blaisot héritée par sa femme et son fils, achète les propriétés de la seigneurie de Buffon, située à six kilomètres de Montbard, à Jean Bouhier, président du parlement de Bourgogne et lettré notoire. Cette véritable "savonnette à vilain" permet à la famille de s'annoblir. Benjamin Leclerc acquiert également une charge de commissaire général des maréchaussées qu’il revend trois ans plus tard pour une charge de conseiller au parlement de Dijon. La famille déménage alors à Dijon, à l'hôtel Quentin, acheté également la même année [3].

Après des études au collège des jésuites des godrans de Dijon, suivant encore les injonctions paternelles, Buffon étudie le droit et obtient sa licence en 1726. Préférant les sciences, et au grand mécontentement de sa famille, il part étudier les mathématiques et la botanique à Angers en 1728. Là, il se plonge un peu plus dans les mathématiques, lit Newton, suit des cours de médecine, mais, ayant tué en duel un jeune officier croate, il se voit contraint de quitter précipitamment l’université. Il se réfugie à Dijon ou à Nantes, où il rencontre le duc de Kingston, jeune aristocrate anglais qui parcourt l’Europe avec son précepteur allemand Nataniel Hickman, et avec lequel il se lie d’amitié. Il décide de les suivre dans leur périple, qui les mène à La Rochelle, Bordeaux, Toulouse, Béziers, Montpellier, puis en Italie, par Turin, Milan, Gênes, Florence, Rome, parfois ponctuées de brillantes théories mathématiques.

L’ambitieux à Paris[modifier | modifier le code]

Son voyage est interrompu en 1731, au décès de sa mère, et il s’installe l’année suivante à Paris, soucieux de s’éloigner de son père, remarié à sa grande fureur à l'âge de cinquante ans avec une jeune fille de vingt deux : Antoinette Nadault. Le menaçant d'un procès, il obtient la libre disposition de sa fortune et récupère des terres que son père avait aliénées[3].

À vingt-cinq ans, il est décidé à réussir, commençant à signer Buffon. Il se loge au faubourg Saint-Germain, chez Gilles-François Boulduc, premier apothicaire du roi, professeur de chimie au Jardin royal des Plantes, membre de l’Académie des Sciences et de l'Académie de Stanislas[4]. Ses premiers travaux portent sur les mathématiques, son domaine de prédilection, et il présente en 1733 un mémoire à l’Académie des Sciences, dont Maupertuis et Clairaut font un compte rendu élogieux. Ce mémoire Sur le jeu du franc-carreau introduit pour la première fois le calcul différentiel et le calcul intégral en probabilité.

C’est à cette époque qu’il correspond avec le mathématicien suisse Gabriel Cramer. Il lit plusieurs ouvrages de géométrie particulièrement ceux d’Isaac Newton, dont il traduira la Théorie des fluxions. Il fait la connaissance de Voltaire et d’autres intellectuels, et entre à l’Académie des Sciences, à l’âge de 26 ans. Protégé par de nombreux appuis, notamment Maurepas, Louis XV le nomme au poste d’adjoint dans la section mécanique.

Maurepas, Ministre de la Marine, demande en 1733 à l’Académie une étude sur les bois utilisables pour la construction de navires. Faute de moyens, les commissaires nommés initialement se récusent, mais Buffon, exploitant forestier à Montbard, est là. Il multiplie les expériences et rédige un compte rendu des plus complets, ce qui lui donne l’appui du duc de Condé (en lui fournissant des échantillons de minéraux bourguignons et en le recevant fastueusement à Montbard). Maurepas lui propose la surintendance de toutes les forêts de son domaine, mais il refuse.

En 1735, il traduit un ouvrage du biologiste Stephen Hales Vegetable Staticks, qu’il annote abondamment, où il prend délibérément parti contre la science cartésienne, partisane des systèmes et théories raisonnées, purement intellectuelles, prenant parti pour l’observation et l’expérience, suivant en cela un courant de pensée de ce début du siècle. Anglophile, il correspond abondamment avec plusieurs savants, et séjourne à Londres en 1738, assez brièvement, mais se fera élire à la Royal Society en 1739.

En 1738, lors d’une séance, il montre à l’Académie son ouvrage Moyen facile d’augmenter la solidité, la force et la durée du bois rédigé à partir des expériences menées à Montbard, en particulier au Petit Fontenet qui conserve un parquet de chêne réalisé selon ses travaux. Mais Henri Louis Duhamel du Monceau, agronome éminent avec qui Maurepas souhaitait qu'il travaille en bonne intelligence, y voit un plagiat de son mémoire à venir : Diverses tentatives pour parvenir à augmenter la dureté ou l’intensité du bois. Il s’est fait un ennemi de taille. En mars 1739, il passe de la section de Mécanique, à celle de Botanique de l'académie des sciences[3].

Après une admirable campagne de relations publiques auprès de son prédécesseur mourant, Dufay, il devient intendant du Jardin du roi en 1739, supplantant une fois encore Duhamel du Monceau, qui obtiendra de Maurepas, comme lot de consolation, la responsabilité, où il excellera, de réformer la Marine. Enfin établi, Buffon partagera désormais son temps, jusqu’à la fin de sa vie, entre sa propriété de Montbard, vivant tranquillement et rédigeant son œuvre, et Paris, où il administre le Jardin des Plantes et entretient son image à la Cour.

Au Jardin des Plantes[modifier | modifier le code]

De jardin d’apothicaire, il transforme le Jardin des Plantes en centre de recherche et en musée, faisant planter des arbres de toutes origines, qu’on lui fait parvenir du monde entier. Dès lors, il se consacre tout entier à l’histoire naturelle. Profitant des ressources que lui offre le grand établissement qu’il dirige et qu’il ne cesse d’enrichir, il entreprend de tracer le tableau de la nature entière. Excellent administrateur, propriétaire terrien et juriste de formation, il agrandira considérablement le parc, d’environ un tiers, à partir de 1771, vers l’ouest et la Seine (actuelle Ménagerie) et vers le sud de part et d’autre de la Bièvre (« clos Patouillet », actuel îlot Poliveau[5]), en faisant exproprier, parfois sans ménagement, les propriétaires des lieux. Il fait forger, à Montbard, les éléments de l’un des premiers édifices métalliques au monde, la « gloriette du Labyrinthe ».

Buffon n’enseigne pas, et ne semble pas s’y intéresser (il ne définit pas lui-même les programmes) même s’il s’entoure de brillants pédagogues et d’excellents praticiens : Louis Guillaume Le Monnier, botaniste et futur premier médecin de Louis XVI, Antoine Laurent de Jussieu, biologiste, Pierre Joseph Macquer et Fourcroy en chimie, Jacques-Bénigne Winslow, Antoine Ferrein, Antoine Petit et Antoine Portal en anatomie. Buffon forme ainsi une cour de matière grise autour de lui, attirant des savants parmi les plus renommés, qui amènent avec eux toute leur famille.

Buffon gère en outre le Cabinet d’Histoire Naturelle du roi, dont il va faire la plus développée des collections d’Europe, un creuset scientifique, dont sortiront les galeries du Muséum actuel. Il l’agrandit entre 1740 et 1780, les travaux étant conduits par l’architecte Latouche. Il profite de toutes les occasions pour enrichir le cabinet, ouvert au public : dons, retours de grands voyageurs exotiques, tels que Bougainville, Pierre Sonnerat ou Joseph Dombey, acquisitions de pièces d’intérêt (il gère admirablement les crédits du Jardin), obtentions de collections de défunts (ainsi celle de Réaumur, que Louis XV lui accorde, alors que Réaumur désirait la céder à l’Académie des Sciences). La renommée de Buffon et de son cabinet est telle qu’à la fin de sa vie les plus grands souverains, Frédéric II de Prusse, Catherine II, les rois de Danemark et de Pologne, lui font des dons prestigieux. Louis XV lui fait porter une caille blanche qu’il a tuée à la chasse. Et malgré les vives critiques sur l’organisation de la collection, elle remporte tous les mardis et jeudis un vif succès auprès des visiteurs, qui découvrent des curiosités dans un capharnaüm magique : de grands poissons naturalisés pendent au plafond, des reptiles séchés sont placés entre les pattes d’un immense zèbre.

Quand il monte à Paris, Buffon a ses entrées à la cour : Louis XV et Louis XVI l’ont toujours soutenu, la marquise de Pompadour l’appréciait énormément (on lui prête ces mots « Vous êtes un joli garçon Monsieur de Buffon, on ne vous voit jamais ! » et elle lui envoya peu de temps avant sa mort ses animaux familiers pour enrichir le patrimoine de Montbard). Il bénéficie de nombreux soutiens politiques, tel celui d’Amelot de Chaillou, soutiens qui lui permettront d’être seul maître au Jardin du Roi pendant cinquante années. Mais Buffon n’est pas un courtisan : il se frotte à la politique avec précaution et ne rentre pas dans les intrigues de la Cour. Et s’il reste monarchiste toute sa vie (comme beaucoup à cette époque, il ne conçoit pas d’autres régimes possibles), il a toujours pris soin de mettre une certaine distance entre le pouvoir royal et lui.

Ses relations avec les savants de son époque sont bien plus difficiles et il s’oppose souvent à eux, par exemple avec Carl von Linné[6], dont il conteste la méthode de classification, basée sur les fleurs. La méthode, de Buffon, pour le moins très personnelle, est plutôt de se fonder sur l'intérêt subjectif qu'ont les animaux pour l'homme. Dans son approche « naturelle », le cheval vient en premier, suivi immédiatement, comme il se doit du chien. Et les insectes sont quasiment absents, car de peu d'importance. il écrit ainsi à Réaumur : « Une mouche ne doit pas tenir dans la tête d'un naturaliste plus de place qu'elle n'en tient dans la nature »[1]. À l'inverse Linné est un scientifique méthodique, un classificateur, là où Buffon en vulgarisateur voit surtout l'intérêt que l'on peut tirer de la création. Dans le même esprit, il censurera toutes les descriptions anatomiques de Daubenton.

Il accueille avec scepticisme les travaux de Lazzaro Spallanzani ou de Charles Bonnet et d'Abraham Trembley[7], car pour Buffon, les variations entre espèces sont dues à des dégénérescences.

En 1744, il est nommé trésorier perpétuel de l’Académie des sciences, dont il profite allègrement des privilèges, mais ne tarde pas à prendre ses distances avec le cénacle scientifique parisien. On le taxe en effet d’individualisme et de hauteur. Quelqu’un dira de lui : « M. de Buffon ne vient à Paris que pour toucher ses pensions et prendre les idées de ses confrères de l’Académie. »

L’Histoire naturelle, son œuvre majeure, dont les premiers volumes paraissent en 1749, l’occupera toute sa vie. Placé par cet ouvrage au premier rang des écrivains de son siècle aussi bien que des savants, Buffon reçoit récompenses et honneurs en tout genre : il est élu membre de l’Académie française en 1753, où il prononce le fameux Discours sur le style[8]. Il ne paraîtra que très rarement avec les Quarante, et plus jamais à partir de 1782, à l’élection de Condorcet, détesté rival de son ami Jean Sylvain Bailly (1736-1793). Il dira d’ailleurs de lui : « Condorcet élu ! Mais Condorcet n’a jamais fait que des vers dans les ruelles de femmes[9] ! » (on peut noter qu’ironiquement c’est Condorcet qui prononcera plus tard l’éloge funèbre de Buffon à l’Académie des sciences, dans un style faussement élogieux[10]). Il fraie en outre avec les grands esprits de son temps, et notamment les philosophes des Lumières, avec qui il partage le scepticisme religieux, le matérialisme et l’amour de la raison contre le mysticisme. Mais il s’oppose à eux sur le plan social et politique : Buffon est un conservateur et un monarchiste. On[réf. nécessaire] lui prêtera d’ailleurs ce mot, vers la fin de sa vie, aux derniers temps de l’Ancien Régime : « Je vois venir un mouvement terrible, et personne pour le diriger. » Grand ami des encyclopédistes (Diderot le compare à Lucrèce et Platon) auxquels il a promis de rédiger l’article « Nature », qu’il ne fera jamais, il finit par se brouiller avec D'Alembert à propos de Bailly et Condorcet[11]. À ses premiers temps au Jardin du Roi on a pu le voir dans les salons parisiens, chez Marie-Thérèse Geoffrin ou Louise d’Épinay, chez Julie de Lespinasse ou chez le baron d'Holbach, où il a pu converser avec Voltaire, Montesquieu, Fontenelle, Marivaux… Mais il est devenu petit à petit solitaire, a délaissé les salons, puis Paris, pour sa vie tranquille à Montbard.

L’homme de Montbard[modifier | modifier le code]

À Montbard, Buffon habite la maison paternelle, qu’il agrandit pour en faire un hôtel spacieux et confortable, l'hôtel de Buffon. De même qu’à Paris, il agrandit son domaine par des annexions de droit seigneurial, prenant terres, ruines et château, au grand dam des mairies de Buffon et de Montbard qui entreront en procédure. Il est cependant un seigneur bon et généreux, n’hésitant pas à offrir bien des dons et des aides à sa commune. Certes il ne ménage pas ses créanciers, faisant valoir tous ses droits et privilèges de noble personne, faisant monter son patrimoine à plus de 1 000 hectares et son revenu à près de 80 000 livres par an, sans les recettes de son œuvre littéraire. Scrupuleux, il écrira : « Depuis trente ans, j’ai mis un si grand ordre dans l’emploi de ma fortune et dans celui de mon temps, que j’ai toujours de l’argent en réserve et du temps à donner à mes amis. »

Il se marie en 1752, à l’âge de 45 ans, à Marie-Françoise de Saint-Belin Malain, jeune femme de noblesse ruinée de 19 ans. Cette femme voue une grande affection à son mari qui l’a arrachée au couvent, même s’il n’est pas d’une extrême fidélité. Elle meurt en 1769 à la suite d’une mauvaise chute de cheval. Ils eurent une fille mort-née et un fils, Georges Louis Marie, surnommé « le Buffonet » par Rivarol, qui finira sur l’échafaud révolutionnaire en l'an 2 (1794), sans postérité. En outre, Buffon abrite, entre 1770 et 1775, son père, veuf pour la seconde fois et avec qui les rapports sont toujours aussi difficiles, et il accueille régulièrement ses demi-frères et sœurs, Pierre, le « chevalier de Buffon », et Antoinette, épouse de Benjamin Edme Nadault, conseiller au Parlement de Bourgogne. Buffon reçoit régulièrement familiers ou visiteurs, parmi lesquels Jean-Jacques Rousseau[12], Claude-Adrien Helvétius, Marie Jean Hérault de Séchelles[13], Georges Louis Daubenton, maire de Montbard, et Philippe Guéneau.

L’hôtel est gouverné par Marie Blesseau, paysanne ignare, qui fut probablement très proche du comte, à la tête d’une dizaine de domestiques[réf. nécessaire]. Buffon possède en outre un secrétaire particulier, d’abord Trécourt puis Humbert-Bazile, et un chapelain, le père Ignace Bougot, Buffon devenant peu à peu déiste. Buffon a un emploi du temps bien réglé : lever vers huit heures, réveillé par son domestique Joseph (auquel Buffon avait promis un écu à chaque fois qu’il le ferait lever à l’heure, en général cinq heures du matin, écu gagné une seule fois, à coup de seau d’eau froide ; Buffon déclara : « Je dois à Joseph trois ou quatre tomes de l’Histoire naturelle »), travail et rédaction quatre ou cinq heures avec son secrétaire, déjeune de 14 à 16 heures le plantureux repas de son excellent cuisinier Guéneau (ce qui lui devra de furieuses crises de gravelle), sieste puis promenade, travail de nouveau à partir de 17 heures, en administration et gestion, pas de dîner, court passage au salon s’il y a des invités, puis coucher vers 22 heures.

Mais Buffon reste avant tout un scientifique naturaliste : qu’il soit à Paris ou à Montbard (où il se retire chaque année durant huit mois), c’est son Histoire Naturelle qui lui prend tout son temps. Trente-cinq tomes paraîtront avant sa mort. À Montbard, il entretient des volières et élève en semi-liberté quelques animaux (loup, renard, blaireau), qui lui fourniront de la documentation pour son étude et seront parfois de malheureux sujets d’expériences. La légende rapportée par des pamphlets[14] le représentent myope, réglant minutieusement les heures de sa journée, dédaignant le laboratoire pour le cabinet et portant pour écrire un jabot et des manchettes de dentelles[15]. Il affectionne une magnifique pépinière, sujet d’étude et prétexte à générosité (sur ordre royal un quota de fruits doit être distribué aux pauvres). En outre, il observe la nature et, sans le savoir, pose les bases de l’écologie : il note l’importance de certaines espèces dans la chaîne alimentaire, ou remarque le rôle des oiseaux dans la dispersion des graines d’arbres. En 1747, fasciné par le rapport entre la lumière et la chaleur, il prouvera au château de la Muette, en présence du roi, lors d’une véritable exhibition, la réalité des miroirs ardents d’Archimède devant un public composé de gens de qualité. En 1752, il vérifie les hypothèses de Benjamin Franklin sur la foudre et l’électricité en installant un paratonnerre sur la plus haute tour restant du château des Ducs de Bourgogne, la Tour de l'Aubépin. Il gère aussi une forge.

En 1768 Buffon transféra sa bibliothèque, autrefois dans la Tour Saint-Louis, sur la terrasse supérieure du parc créé par destruction du château Ducal, et créa un laboratoire de chimie au Petit Fontenet à une époque où il réorientait son activité intellectuelle, abandonnant quadrupèdes et oiseaux pour l'étude de la minéralogie, de la métallurgie (construction de la Grande Forge à Buffon, rédaction des Époques de la Nature), de la chimie et des traitements des bois. Son activité permet de le considérer comme un des premiers créateurs avec Réaumur de la science des matériaux.

Il devient comte de Buffon en 1773. En 1776, Louis XVI commande une statue de lui au sculpteur Augustin Pajou, érigée à l’entrée du Muséum d’histoire naturelle avec l’inscription : Majestati Naturæ par ingenium (« un génie égal à la majesté de la Nature »). Il meurt en 1788, d’une ultime crise de gravelle, quelques mois avant le début de la Révolution française.

Georges Louis Leclerc était devenu, comte de Buffon, seigneur de Montbard, marquis de Rougemont, vicomte de Quincy, seigneur de la Mairie, les Harens, les Berges et autres lieux, intendant du Cabinet d'histoire naturelle du Roi, membre de l'académie française, trésorier perpétuel de l'académie des sciences, membre des académies de Berlin, Londres, Saint-Pétersbourg, Florence, Bologne, Édimbourg et Philadelphie[1].

Son œuvre[modifier | modifier le code]

Le premier ouvrage de Buffon fut une traduction de l'anglais.

« C’est par des expériences fines, raisonnées et suivies, que l’on force la nature à découvrir son secret ; toutes les autres méthodes n’ont jamais réussi... Les recueils d’expériences et d’observations sont donc les seuls livres qui puissent augmenter nos connaissances. »

— Préface de Buffon à sa traduction de la Statique des végétaux de Stephen Hales[16].

Buffon a traduit en outre la Théorie des fluxions de Isaac Newton et il a composé des mémoires. Dans son Discours sur le style, qu’il prononça pour sa réception à l’Académie française, il écrit : « Le style est l’homme même ».

L’Histoire naturelle[modifier | modifier le code]

Buffon est surtout célèbre pour son œuvre majeure, l’Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789, plus huit autres après sa mort, grâce à Lacépède. Il y a inclus tout le savoir de l’époque dans le domaine des sciences naturelles. C’est dans cet ouvrage qu’il relève les ressemblances entre l’homme et le singe. L’attention que Buffon accorde à l’anatomie interne le place parmi les précurseurs de l’anatomie comparative. « L’intérieur, dans les êtres vivants, est le fond du dessin de la nature », écrit-il dans les Quadrupèdes.

L’Histoire naturelle, qui devait embrasser tous les règnes de la nature, ne comprend que les minéraux et une partie des animaux (quadrupèdes et oiseaux). Elle est accompagnée d’une Théorie de la Terre, de Discours en forme d’introduction, et de suppléments parmi lesquels se trouvent les Époques de la nature, un des plus beaux ouvrages de l’auteur.

Parmi ses collaborateurs, il faut citer, pour les quadrupèdes, Louis Jean-Marie Daubenton, qui se chargea de la partie des descriptions anatomiques, remplacé plus tard, pour les oiseaux, par Philippe Guéneau de Montbeillard, auquel s’adjoignent, à partir de 1767, Barthélemy Faujas de Saint-Fond, l’abbé Bexon et Charles-Nicolas-Sigisbert Sonnini de Manoncourt.

Buffon attachait beaucoup d’importance aux illustrations, qui furent assurées par Jacques de Sève pour les quadrupèdes et François-Nicolas Martinet pour les oiseaux. Près de 2 000 planches parsèment en effet l’œuvre, représentant les animaux avec un fort souci esthétique et anatomique, dans des décors oniriques et mythologiques.

L’Histoire naturelle connut un succès immense, presque aussi important que l’Encyclopédie de Diderot, qui parut à la même époque. Les deux premiers volumes, la Théorie de la terre et l’Histoire naturelle de l’homme, connurent trois rééditions successives en six semaines. L'ouvrage fut traduit rapidement en anglais, puis en allemand (1750-1754), en néerlandais (1775), en espagnol (1785-1791). On en fit quelques éditions abrégées à partir de 1799, plus nombreuses, pour les enfants, au XIXe siècle[17].

L’ouvrage connaît bien des détracteurs : on reproche à Buffon son style ampoulé et emphatique, qui n’est pas adapté à un traité scientifique, et surtout un trop grand anthropomorphisme. Parmi ses détracteurs, figurent : d'Alembert, Condillac, Condorcet, La Harpe, Réaumur, Voltaire. Voltaire faisait allusion à Buffon dans ce vers de la satire Les Deux Siècles : « Dans un style ampoulé parlez-moi de physique ».

Voltaire a pu répondre de « l'Histoire naturelle ? — Pas si naturelle que cela[18],[19],[20] ! »

Longtemps profondément respectueux l'un de l'autre, Voltaire et lui se sont finalement disputés sur la question des fossiles, indices restant de l'histoire de la formation de la Terre. Jusqu'à ce que Voltaire accepte de faire amende honorable et d'abandonner sa thèse car il ne voulait pas rester brouillé avec Monsieur de Buffon pour des coquilles[1]

Cette encyclopédie est découpée en 36 volumes :

  • trois volumes en 1749 : De la manière d’étudier l’histoire naturelle suivi de la Théorie de la Terre, Histoire générale des animaux et Histoire naturelle de l’homme ;
  • douze volumes sur les quadrupèdes (de 1753 à 1767) ;
  • neuf volumes sur les oiseaux (de 1770 à 1783) ;
  • cinq volumes sur les minéraux (de 1783 à 1788), le dernier contient le Traité de l’aimant, dernier ouvrage publié du vivant de Buffon ;
  • sept volumes de suppléments (de 1774 à 1789), dont les Époques de la nature (à partir de 1778).

L’Histoire naturelle est imprimée d’abord à l’Imprimerie royale en 36 volumes (1749-1789). Buffon rachète ensuite – en 1764 – les droits de son œuvre. Elle est continuée par Lacépède, qui décrit les quadrupèdes ovipares, les serpents, les poissons, les cétacés en 8 volumes (1788-1804). On a depuis réimprimé bien des fois Buffon et ses Suites.

Rapport à l’Encyclopédie[modifier | modifier le code]

Son Histoire naturelle est souvent comparée à l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, sur le principe de la diffusion du savoir lié à l’époque des Lumières, mais surtout en termes de notoriété et de nombre d’exemplaires imprimés.

Pourtant, les deux ouvrages très dissemblables sont loin d’être en concurrence, et Buffon avait d’abord accepté de participer à l’Encyclopédie. Il finit par se retirer du projet comme plusieurs autres personnages illustres de l’époque tels que Jean-Jacques Rousseau, qui, lui, avait néanmoins rédigé de nombreux articles.

Il devait participer aux articles de sciences, et en particulier ceux concernant l’histoire naturelle qui ont finalement été attribués à Daubenton, un grand précurseur de l’anatomie comparée. L’influence réciproque de ces deux scientifiques originaires de Montbard est grande, puisque, avant de se fâcher, ils travaillèrent ensemble, notamment pendant dix ans à la mise à jour de l’Histoire naturelle des animaux.

Les théories scientifiques de Buffon[modifier | modifier le code]

Buffon est un penseur qui a embrassé tous les domaines de l’histoire naturelle. Tous ses écrits y sont rattachés, même le Discours sur le style dans les Suppléments. Ses théories, parfois erronées, sont fondées sur l’observation et l’expérience, souvent opposées aux idées générales de son temps. En outre, il étale ses réflexions sur près de cinquante ans, ce qui l’amène, de temps à autre, à se contredire lui-même, bien que sa ligne de pensée reste inchangée.

  • L’étude de l’histoire naturelle : pour Buffon, il ne s’agit ni de raisonner purement dans l’abstrait, ni d’accumuler les faits sans raisonner. Il faut accumuler observations et expériences, et en tirer des conclusions qui permettent de « s’élever à quelque chose de plus grand et plus digne ». Il est nécessaire, pour un naturaliste, non seulement d'être d'un esprit minutieux attachant de l’importance à chaque détail, mais aussi de pouvoir embrasser une vue d’ensemble. Il récuse en outre l’intervention de vues religieuses (il sépare la recherche de la croyance, bien qu’évoluant lui-même vers une foi plus profonde), des réflexions métaphysiques et des mathématiques, inaptes à traduire le concret, bien qu’il fût lui-même un mathématicien parmi les plus doués.
  • Histoire de la Terre : depuis Descartes, Buffon est le seul à évoquer la naissance de l’Univers et de la Terre. Ses observations sur des couches de calcaire de plusieurs kilomètres lui firent comprendre qu'elles étaient le résultat de la sédimentation du fond des mers: il recule alors l’âge de six mille ans établi par les textes bibliques pour la création de la Terre, à plus de cent mille ans. Il va même jusqu’à l'établir à trois millions d’années, avant de revenir à un âge moins élevé. Il distingue ensuite plusieurs périodes, selon une évolution linéaire contre le « catastrophisme » de Cuvier, considérant le temps comme « grand ouvrier de la Nature » : la planète est d’abord un globe en fusion (première période), qui en se refroidissant forme des rides, le relief (deuxième période), puis les eaux recouvrent la quasi-totalité des terres (troisième période), et dans cet océan primitif, se forment les premiers animaux (quatrième période), d'après les coquillages retrouvés dans les montagnes des Alpes ; les volcans fissurent ensuite l’écorce terrestre, où s’engloutissent les eaux, et la vie se développe ainsi sur les terres émergées, partant du nord vers le sud (cinquième période) ; les continents se disloquent et deviennent tels qu’on les connaît aujourd’hui (sixième période) ; et enfin, l’homme apparaît (septième période). Buffon connaît l’existence d’espèces disparues : les mammouths, les rhinocéros d’Europe. Et si sa cosmogonie comporte bien des erreurs, il reste un des fondateurs de la géologie moderne, et certaines de ses suppositions ont inspiré des modèles actuels, comme la dérive des continents.
  • L’homme : Buffon place l’homme au cœur du règne animal, et même s’il convient qu’il ne faut pas s’arrêter à l’aspect extérieur, l’homme ayant une âme douée de raison qui le place au sommet de la création, il affirme que l’homme est semblable aux animaux par sa physiologie. Par son érudition il fracasse bien des préjugés : il existe autant de variétés d’hommes noirs que d’hommes blancs il n’existe qu’une seule espèce humaine, et non plusieurs. Il imagine l'expérience consistant à envoyer au Danemark des familles du Sénégal sans leur permettre de se croiser avec les blancs ; selon lui, c'est par ce moyen qu'on pourrait savoir combien il faudrait de temps "pour réintégrer à cet égard la nature de l'homme" ; ce qui suggère clairement comme il l'écrit du reste que cette nature première est blanche[21]. Il en conclut que les variétés humaines sont issues d’une souche initiale qui s’est adaptée, selon les milieux qu'elles habitent.
  • Les animaux : c’est la plus grande partie de son œuvre, face aux quelques livres sur les minéraux et sur les végétaux qu’il n’a pas eu le temps de rédiger. Certes, il n’a pas pu voir toutes les espèces dont il parle, mais il dispose de comptes rendus de zoologistes et de voyageurs. Il développe pour chaque animal une fiche détaillée : description générale, illustration, description anatomique. Il lie en outre les espèces entre elles et remarque le lien entre organes et fonction : les carnivores ont des griffes et des dents tranchantes, les herbivores des sabots et des dents plates… Il use régulièrement de l’anatomie comparée, comparant le sabot d’un cheval et la main humaine. Il établit une hiérarchie dans les caractères qui rapprochent les animaux : le système nerveux prime sur le tube digestif. Il rapproche les espèces de différents continents, qui ont varié différemment. Bref il adopte une nouvelle manière de voir et d’étudier la zoologie. Et si sa volonté de ne pas classer les animaux selon leurs différents critères biologiques, mais selon une suite logique qui part de l’homme, entraîne un anthropomorphisme ombrageux, il reste un des précurseurs du transformisme[22], avec sa théorie pessimiste de la dégénération, éloignée de l’évolution de Darwin : il pense que toutes les espèces actuelles sont issues du lot initial, et certaines ont ensuite dégénéré : par exemple le cheval serait devenu âne. La dégénération n’est pas exactement identique à la dégénérescence en ceci qu’elle est réversible : si on replaçait l’animal dégénéré dans un environnement favorable, il reprendrait, au fil de plusieurs générations, son aspect normal. La dégénération n’atteindrait donc pas l’essence même de l’être vivant en question.

Rôle et portée de son œuvre[modifier | modifier le code]

Surtout depuis son discours d’académicien, on s’accorde universellement à regarder les écrits de Buffon comme un modèle de style ; on reconnaît aussi qu’il a fidèlement décrit les mœurs et les traits caractéristiques des animaux, qu’il a fait faire à l’histoire naturelle des progrès, tant par son point de vue novateur que par la multitude de ses recherches, et qu’il a rendu d’immenses services en rassemblant une foule de matériaux épars, et en propageant en France le goût pour l’étude de la nature.

Buffon est un des premiers vulgarisateurs scientifiques et un vrai patron d’entreprise éditoriale à succès. Il écrit pour les femmes, ne veut jamais déplaire, préfère souvent le style et l’anecdote à la contribution scientifique solide : son entrain ? Son modèle ? Peut-être les discussions à bâtons rompus qu’il avait en se promenant dans ses forêts à Montbard, avec Jean Nadault, fin connaisseur de la nature et de ses « histoires ». Un grand amateur de Buffon, Sainte-Beuve, est sensible à cet art de la mise en scène : « Où étiez-vous, disait Dieu à Job, lorsque je jetais les fondements de la terre ? M. de Buffon semble nous dire sans s’émouvoir : J’étais là[23] ! ».

Herault de Séchelles rapporte que Buffon lui aurait confié qu'il n'y avait que cinq vrais génies : Newton, Bacon, Leibniz, Montesquieu et… lui-même[1]!

Grand admirateur de Buffon, Honoré de Balzac le cite comme « un des plus beaux génies en histoire naturelle »[24]. Et il se réclame de lui pour illustrer le système scientifique qu'il a appliqué dans La Comédie humaine, à savoir la sociologie conçue sur le modèle de la zoologie : « Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant de représenter dans un livre l’ensemble de la zoologie, n’y avait-il pas une œuvre de ce genre à faire pour la société[24]? »

Mais, malgré son retentissement, et le rôle qu’elle joue dans la diffusion des connaissances scientifiques, l’œuvre souffre de plusieurs lacunes. Tout d’abord, Buffon n’est pas un systématicien, ce qui le conduit à présenter les groupes de façon rudimentaire. Il s’attarde notamment sur les espèces les plus connues, et ne mentionne guère les autres qu’au passage. On[25] lui reproche d’avoir dédaigné, ou même proscrit, les classifications scientifiques, sans lesquelles il n’y a pourtant ni ordre ni clarté. Il n’est pas un observateur très fiable, ce qui le conduit à de nombreuses erreurs comme de confondre l’engoulevent et l'hirondelle (de nuit)[26], ou prétendre que les martinets sont « eux aussi, de véritables hirondelles, et à bien des égards, plus hirondelles que les hirondelles elles-mêmes »[27]. Buffon et ses collaborateurs copient les œuvres de leurs prédécesseurs, d’Aristote à Pline, de Belon à Gessner[28]. Certes, des informations nouvelles, venant souvent de correspondants lointains, leur fournissent des observations souvent inédites. Enfin, les auteurs privilégient des formulations propres à attirer un public de néophytes. Toujours afin de plaire, les espèces peu chéries sont ignorées et les sujets les plus propres à plaire sont préférés, comme les amours chez les oiseaux, dont le public était toujours friand[réf. nécessaire].

On[25] lui reproche aussi d’avoir avancé des hypothèses personnelles hasardeuses, et vite nébuleuses, notamment dans ses Époques de la nature : c’est ainsi qu’il suppose que la Terre a été détachée du Soleil par le choc d’une comète, qu’il explique la génération des êtres vivants par la superposition de molécules organiques et de moules intérieurs ; qu’il attribue aux animaux un sens intérieur matériel, hypothèse plus inintelligible encore que le mécanisme auquel Descartes avait recouru. Ceci faillit lui attirer une censure que le P. Legrand contribua à lui éviter, en contrepartie d'une rétraction de l'auteur.

En définitive, sa principale qualité a été de rendre populaire l’étude scientifique, un peu comme l’a fait, à la même époque, le Spectacle de la nature de l’abbé Pluche. Georges Cuvier, pour ne citer que lui, se passionnera pour l’histoire naturelle suite à la lecture de Buffon[29],[30].

Son Histoire naturelle fut aussi une source d’inspiration pour les peintres de la manufacture de Sèvres, donnant naissance à des services de porcelaine dits « Buffon ». Le nom des différentes espèces, fidèlement reproduites, est inscrit au revers de chaque pièce. Plusieurs « services Buffon » furent produits sous le règne de Louis XVI, le premier fut destiné au comte d'Artois, en 1782.

Encensé au XVIIIe siècle, les naturalistes du XIXe siècle critiquent fortement ses lacunes scientifiques. Il est progressivement réhabilité comme scientifique depuis le bicentenaire de sa mort et l'ouvrage de son biographe principal Jacques Roger, Buffon : un philosophe au Jardin du Roi en 1989[31].

Buffon et l'Église[modifier | modifier le code]

Pour ses théories sur la formation de l'univers et sur l'évolution de la Terre et du vivant, Buffon a failli être condamné mais, protestant de sa foi intacte, la Sorbonne finit par abandonner les poursuites en avril 1781, en contrepartie d’une vague promesse de contrition.

Prudent, ayant trop à perdre pour un homme toujours si bien en cour, Buffon préfère se rétracter plutôt que de solliciter l'appui de ses protecteurs dans un conflit qui aurait pu tourner en sa défaveur, dans lequel ses protecteurs auraient pu l’abandonner. Il s'inspira plutôt de sa formule, paraphrasant Ovide, puis Montaigne : la spécificité de l’homme est qu'il marche « la tête haute levée vers le ciel ».

Même Voltaire qui le respectait hautement ne partageait pas toutes ses opinions scientifiques sur ces sujets et avait fini par se chamailler avec lui. Condorcet eut à tourner l'éloge de Buffon, il le fit de façon telle que « sans se déshonorer aux yeux des gens instruits », il réussisse « à ne pas trop déplaire aux admirateurs ».

L’aiguille de Buffon[modifier | modifier le code]

L’aiguille de Buffon est une expérience de probabilité, qui permet de déterminer expérimentalement la valeur du nombre π, en lançant une aiguille sur un parquet : on dispose d’un réseau de lignes parallèles, séparées par une distance prise pour unité de longueur, et d’une aiguille dont la longueur est k < 1 ; si on laisse tomber l’aiguille sur le réseau, la probabilité qu’elle chevauche une ligne est 2k/π ; en répétant l’expérience un grand nombre de fois, le rapport entre le nombre de fois où l’aiguille chevauche une ligne et le nombre total de lancers se rapproche de ce quotient, et on peut en tirer une approximation de π. La méthode de Monte-Carlo est une généralisation de la méthode de l'aiguille de Buffon à n’importe quel procédé aléatoire.

Liste des œuvres[modifier | modifier le code]

  • Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, comprenant :
    • De la manière d’étudier l’histoire naturelle, suivi de la Théorie de la Terre, 1749 ;
    • Histoire générale des animaux, 1749 ;
    • Histoire naturelle de l’homme, 1749 ;
    • Les quadrupèdes, 1753-1767 ;
    • Histoire naturelle des oiseaux, 1770-1783 ;
    • Histoire naturelle des minéraux, 1783-1788, contenant le Traité de l’aimant et de ses usages ;
    • Les suppléments, 1774-1789, dont les Époques de la nature, à partir de 1778.
  • Discours sur le style, discours prononcé à l'Académie française le jour de sa réception, le
  • Mémoires de mathématique et de physique, tirés des registres de l’Académie royale des sciences :
    • De la cause de l’excentricité des couches ligneuses qu’on aperçoit quand on coupe horizontalement le Tronc d’un Arbre ; de l’inégalité d’épaisseur, & du différent nombre de ces couches, tant dans le bois formé que dans l’aubier, 1737
    • Des différents effets que produisent sur les Végétaux, les grandes gelées d’Hiver & les petites gelées du Printemp, 1737.
    • Moyen facile d’augmenter la solidité, la force et la durée du bois, 1738
    • Mémoire sur la conservation et le rétablissement des forests, 1739.
    • Expériences sur la force du bois, 1740
    • Expériences sur la force du bois, 1741.
    • Dissertation sur les couleurs accidentelles, 1743
    • Mémoire sur la culture des forests, 1745
    • Réflexions sur la loi de l’attraction, 1745
    • Addition au mémoire qui a pour titre : Réflexions sur la Loi de l’Attraction, 1745.
    • Seconde Addition au Mémoire qui a pour titre : Réflexions sur la Loi de l’Attraction, 1745
    • Invention des miroirs ardens, pour brusler à une grande distance, 1747
    • Découverte de la liqueur séminale dans les femelles vivipares et du réservoir qui la contient, 1748
    • Nouvelle invention de miroirs ardens, 1748.
  • Traductions
    • Stephan Hales, La Statique des végétaux, 1735
    • Isaac Newton, La Méthode des fluxions et des suites infinies, 1740
    • La méthode du cerveau (de Bourbong Gilles)

Buffon industriel[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Forges de Buffon.
Entrée des forges
Vue aérienne de la grande forge de buffon ; l'ensemble de l'ancien équipement de l'usine

Parallèlement à son œuvre scientifique, Buffon construit, en bordure du canal de Bourgogne, à quelques kilomètres de Montbard, des forges qui subsistent, et sont encore visitées aujourd'hui. Après avoir effectué de nombreuses expériences dans la forge d’Aisy-sur-Armançon et au Petit Fontenet, il édifie sur ses terres, entre 1768 et 1772, ses propres forges, conseillé par des maîtres de forge parmi les plus réputés. Elles lui permettent de mettre en valeur les ressources en bois et en minerais de ses terres.

Ce site peut être considéré comme une des premières usines intégrées: les lieux sont aménagés pour optimiser les étapes de la fabrication. Par ailleurs, des ouvriers sont logés sur le site, et ont accès à un potager, à une boulangerie et à une chapelle. L’accès au haut-fourneau se fait par un escalier monumental, qui permettait aux invités de marque d’admirer les coulées de métal en fusion.

Animées par l’Armançon, des roues à aubes apportent la force hydraulique nécessaire aux machines, comme les soufflets, les marteaux, le bocard et le patouillet. C’est dans ces forges qu’il aurait souhaité fabriquer les nouvelles grilles du Jardin des Plantes, alors qu'il en est l'intendant. Son expérience en sylviculture et en métallurgie l'aident dans la rédaction des Suppléments de l’Histoire naturelle.

La forge produisait des ferronneries et des rampes d’escaliers, et elle était avant tout son laboratoire, où il étudiait, pour la Marine, l’amélioration des canons, et, pour lui-même, les effets de la chaleur obscure, les phénomènes de refroidissement, et, les résultats de ses recherches alimenteront son œuvre scientifique, notamment au sujet de la création et de l'âge de la terre.

Accaparé par son travail personnel, il en confie la gestion à Chesneau de Lauberdières, en 1777 : celui-ci pille alors les forêts environnantes et s'enfuit avec les finances, en 1785. Buffon doit alors reprendre la forge, bien mal en point, et elle sera finalement vendue, en 1791.

Toujours à court d’argent pour financer ses projets industriels et scientifiques, il a de nombreux démêlés avec ses bailleurs de fonds, en particulier avec la famille Baboin, soyeux de Lyon, qui lui intentent un procès pour obtenir le remboursement de leurs créances. Il se plaint à ce sujet de son banquier dans une lettre du 15 juillet 1781. Il se venge d'eux dans la rédaction de l'Histoire naturelle, en jouant sur la ressemblance du mot de vieux français « babine » avec le nom de ses adversaires, et donne au singe cynocéphale le nom de « babouin » qu’on lui connaît encore aujourd’hui[32]. Il fait d’ailleurs dans son ouvrage une description abominable de cet animal.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d et e Jean-Marie Pelt, « Monsieur de Buffon au cabinet du Roi » dans La Cannelle et le panda : les grands naturalistes explorateurs autour du Monde, éd. Fayard 1999 (ISBN 978-2213-60466-4).
  2. Le Pline de Montbar, Condillac, Montesquieu,
    Me font connaître l'Homme, & la Nature, & Dieu.

    — Claude-Marie Guyétand, Le Génie vengé – Poème, 1780, [lire en ligne], p. 12.
  3. a, b et c Buffon, préface de Roger Heim, 1952.
  4. (fr) « BUFFON Georges Louis Leclerc, comte de », sur le site du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) (consulté le 23 octobre 2013)
  5. Le « clos Patouillet » est une ancienne propriété de Buffon : voir sur [1]
  6. Thierry Hoquet, Buffon/Linné : Éternels rivaux de la biologie ?, Dunod, coll. « Quai des sciences », Paris, 2007. (ISBN 978-2-10-050718-4).
  7. Gilbert Joseph, Buffon : Le Sacre de la nature, Paris, Perrin,‎ 2011 (ISBN 978-2-262-02559-5), p. 168-169 et 398-400.
  8. Discours prononcé à l'Académie Françoise, par M. de Buffon, le jour de sa réception.
  9. Selon son secrétaire Humbert-Bazile, dans ses mémoires intitulés Buffon. Sa famille, ses collaborateurs et ses familiers., Paris, 1863.
  10. Joseph 2011, p. 498-499.
  11. Joseph 2011, p. 480.
  12. Le philosophe lui rendra hommage en venant s’agenouiller au seuil de son cabinet de travail à Montbard qui devient un lieu de pèlerinage à sa mort.
  13. Hérault de Séchelles, Voyage à Montbard, 1785, [lire en ligne].
  14. Henri-Paul Touzet, « Un pamphlet peu connu contre Buffon et Daubenton », Bulletin de la Société d'histoire de la pharmacie, vol. 13, no 45,‎ 1925, p. 26-32.
  15. Légende pas entièrement fausse comme le montre l'inventaire après décès de ses biens comportant de nombreuses manchettes.
  16. « Préface du traducteur », in La Statique des Végétaux et l'Analyse de l'Air : Expériences nouvelles lûes à la Société royale de Londres, Debure, Paris, 1735, p.iii-viii.
  17. Florian Reynaud, Les Bêtes à cornes (ou l'élevage bovin) dans la littérature agronomique de 1700 à 1850, Caen, thèse de doctorat en histoire, 2009, annexe 2 (11. 1749) et catalogue BN-Opale Plus de la BnF.
  18. Georges Cuvier, « BUFFON (Georges-Louis LECLERC, si connu sous le nom de comte DE) », in Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, nouvelle édition, tome sixième, C. Desplaces éditeur, Paris, 1854, p. 117-121.
  19. Pierre Larousse, « BUFFON (Georges-Louis LECLERC, comte DE) », in Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, Tome Deuxième, Paris, 1867, p. 1391-1392.
  20. Pierre Larousse, « Histoire naturelle générale et particulière », in Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, tome neuvième, Paris, 1873, p. 311.
  21. Yves Zarka, Buffon, le naturaliste philosophe, (avec la collaboration de Marie-France Germain), éditions Chemins de tr@verse, 2014
  22. Franck Bourdier, « Trois siècles d'hypothèses sur l'origine et la transformation des êtres vivants (1550-1859) », Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, 1960, tome 13, no 1 (Lamarck et Darwin. À l'occasion du Centenaire de L’Origine des espèces), p. 1-44.
  23. Sainte-Beuve
  24. a et b Avant-propos de La Comédie humaine, Bibliothèque de la Pléiade, 1976, t. I (ISBN 2070108511), p. 7.
  25. a et b Marie-Nicolas Bouillet, Dictionnaire universel d'histoire et de géographie, tome 2, 1842, p. 276.
  26. « Les Hirondelles », in Œuvres complètes de Buffon.
  27. « Le Martinet Noir », in Œuvres complètes de Buffon.
  28. « Ornithologie », in Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot.
  29. Mémoires du Baron Georges Cuvier publiés en français par Théodore Lacordaire, R. Fournier libraire, Paris, 1833, p. 13-14.
  30. Georges Cuvier, « Mémoires pour servir à qui fera mon éloge », écrits en 1822-1823, in L.-F. Jéhan, Dictionnaire historique des Sciences physiques et naturelles, J.-P. Migne éditeur, Paris, 1857, p. 401-402.
  31. Yves Laissus, Au cœur de l'histoire sur Europe 1, 21 avril 2011.
  32. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Cours de l'Histoire naturelle des Mammifères, 1829, [lire en ligne], p. 23.

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

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Ouvrages cités dans le texte
  • Sainte-Beuve, Causeries sur Buffon.
Éditions récentes de Buffon
  • Œuvres complètes:
  1. Volume 1. Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy. Tome I (1749). Texte établi, introduit et annoté par Stéphane Schmitt avec la collaboration de Cédric Crémière, Paris : Honoré Champion, 2007. 1376 p., rel. (ISBN 978-2-7453-1601-1)
  2. Volume 2. Histoire naturelle, générale et particulière avec la participation du Cabinet du Roy. Tome II. Texte établi, introduit et annoté par Stéphane Schmitt, avec la collaboration de Cédric Crémière, Paris : Honoré Champion, 2008. (ISBN 978-2-7453-1729-2)
  3. Volume 3. Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy. Texte établi, introduit et annoté par Stéphane Schmitt avec la collaboration de Cédric Crémière. Tome III (1749), Paris : Honoré Champion, 2009. 1 vol., 776 p., relié, 14 × 22 cm. (ISBN 978-2-7453-1730-8)
  • Œuvres préface de Michel Delon, choix des textes, introduction et notes de Stéphane Schmitt, éditions Gallimard, La Pléiade, 2007 ;
  • Œuvres philosophiques texte établi et présenté par Jean Piveteau, PUF, 1954 ;
  • Histoire naturelle textes choisis et commentés par Jean Varloot, Gallimard, Folio Classiques, 1984 ;
Biographies
Critiques

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

Sources partielles[modifier | modifier le code]

  • G.L. Leclerc, comte de Buffon, Lettre à Faujas de Saint-Fond, 1er août 1783
  • Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang (dir.), « Georges-Louis Leclerc de Buffon » dans Dictionnaire universel d’histoire et de géographie,‎ 1878 (Wikisource)
  • H. de Buffon, Revue Archéologique, vol. 12 [1], avril-septembre 1855, A. Leleux, Paris, 1855 p. 521-534.
  • R. Dujarric de la Rivière, Buffon, sa vie, ses œuvres, Pages choisies, Éditions J. Peyronnet et Cie, Paris, 1971.
  • Jacques Roger, Buffon : un philosophe au Jardin du Roi.
  • Yves Laissus, Buffon, la nature en majesté, Découvertes Gallimard, Paris, 2007.
  • Marie Jean Hérault de Seychelles, Voyage à Monbard 1785 (consultable sur abu.cnam.fr)


Précédé par Georges-Louis Leclerc de Buffon Suivi par
Jean-Joseph Languet de Gergy
Fauteuil 1 de l’Académie française
1753-1788
Félix Vicq d'Azir
Buffon est l’abréviation botanique officielle de Georges-Louis Leclerc de Buffon.
Consulter la liste des abréviations d'auteur ou la liste des plantes assignées à cet auteur par l'IPNI