Grand Tour

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Galerie des antiquités romaines, tableau de Giovanni Paolo Panini (1757).

Le Grand Tour, écrit de la même façon en anglais, est à l'origine un long voyage effectué par les jeunes gens des plus hautes classes de la société européenne, en particulier britannique ou allemande, à partir du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle. Il est destiné à parfaire leur éducation, juste après, ou pendant leurs études, qui alors étaient fondées sur les humanités grecques et latines. Les destinations principales sont avant tout l'Italie, mais aussi la France, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse que le jeune homme parcourt en partant et en revenant dans son pays. Plus tard, la Grèce et l'Asie Mineure sont des destinations prisées. Ces voyages duraient parfois plus d’un an, presque toujours en compagnie d’un tuteur. Ils devinrent une pratique normale, voire nécessaire à toute bonne éducation pour des jeunes gens destinés à de hautes carrières ou simplement issus de l'aristocratie cultivée. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le Grand Tour était l'apanage des amateurs d'art, des collectionneurs et des écrivains, dont Goethe et Alexandre Dumas. Le Grand Tour eut entre autres pour effet de mettre en contact la haute société de l'Europe du Nord avec l’art antique et aida à la diffusion du palladianisme et du néoclassicisme.

Histoire[modifier | modifier le code]

Goethe dans la campagne romaine, par Tischbein (1757).

Le Grand Tour, appelé aussi Tour du Chevalier, et dans les pays du Saint-Empire romain germanique, Junkerfahrt ou Cavaliertour, avait d'abord pour but de parfaire les humanités et la formation militaire des jeunes gens de l'aristocratie, dont beaucoup étaient cadets de famille et se faisaient ainsi intégrer à des régiments étrangers, français ou néerlandais, avant de retourner dans leur pays avec de l'expérience et un pécule. C'est surtout à partir du XVIIe siècle et à l'époque de Louis XIV que l'on rencontre l'expression.

Par la suite, le Grand Tour prend une signification plus intellectuelle, chez les Anglais, en particulier, qui ne cherchaient pas de carrière militaire à l'étranger. Le voyage leur permettait de devenir un « compleat gentleman ». Il servait à la formation politique des jeunes gens, leur permettant de comparer les systèmes politiques de Grande-Bretagne (puis du Royaume-Uni) et des États continentaux. Il leur permettait aussi de nouer des liens amicaux avec des individus du même milieu social, promis au même type d'avenir diplomatique, militaire, politique ou commercial dans les autres pays. La découverte de la superstition des populations rencontrées était aussi censée renforcer l'anglicanisme des voyageurs. C'était au cours du Grand Tour enfin que les jeunes gens se frottaient aux langues vivantes. Le Grand Tour avait parfois une dernière fonction éducatrice : l'éducation sexuelle. L'étape à Venise avait longtemps servi ce but. Pour ceux allant plus loin, l'idée était la même. Le premier voyage de Lord Byron, accompagné de Hobhouse fut un voyage typique du Grand Tour, avec le double but de la formation intellectuelle et virile. Il écrivait à sa mère qu'il voyageait pour sa formation intellectuelle : « Je pars maintenant pour Athènes pour apprendre le grec moderne qui diffère tant du grec ancien, tout en en étant radicalement similaire ». En même temps, juste avant de s'embarquer, il précisait à Henry Drury ce que leur ami commun Hobhouse prévoyait de : « se rembourser en Turquie d'une vie de chasteté exemplaire à la maison en accordant son beau corps à l'intégralité du Divan ». Cependant d'autres familles, notamment allemandes et hollandaises, chaperonnaient leur fils avec un tuteur strict pour les surveiller et leur empêcher ce genre de relations, de peur que leur fils ne soit victime de maladies vénériennes. C'était notamment le cas des riches familles de négociants qui ensuite plaçaient leur fils dans différents bureaux ou comptoirs de leur réseau et ne voulaient pas courir de risque mortel.

Au retour, le voyage avait une fonction sociale. Il constituait un élément de reconnaissance ou d'ascension sociale. Il affirmait les moyens financiers, et la culture du voyageur, avant son départ, et à son retour. Le but du voyage n'était pas d'aller voir autre chose, d'aller se forger une culture propre, mais d'aller voir ce qui devait être vu, de se forger une culture commune. L'important était de pouvoir au retour partager des anecdotes et des souvenirs. C'était pour cette raison que l'on visitait toujours les mêmes hauts lieux culturels. Le récit de voyage avait alors une fonction importante, celle de faire reconnaître cette expérience acquise et cette culture commune qui renforceraient les liens sociaux.

Au cours de ces voyages, les jeunes gens achetaient, suivant leurs moyens, des pièces d’art et d’antiquités et visitaient les ruines antiques romaines, ainsi que Pompéi et Herculanum qui avaient été récemment découverts. Au retour, les jeunes gens pouvaient alors adhérer à la Société des Dilettanti, puisque la principale condition pour y entrer était d'avoir voyagé en Italie et d'avoir un intérêt pour l'art et les antiquités. Une étape importante du voyage était la réalisation pendant leur séjour prolongé à Rome d'un portrait par l'un des peintres en vue du moment. Parmi les peintres italiens qui bénéficiaient de cette clientèle, citons Pompeo Batoni, Canaletto, et Piranèse. De nombreux peintres, graveurs et sculpteurs étrangers vivant à Rome, notamment les élèves de l’Académie de France à Rome, bénéficiaient aussi de cette pratique[1]. Ils vendaient leurs œuvres et parfois louaient leur service en tant que guide. Il en est ainsi pour les Allemands Mengs et Maron par exemple.

La pratique du Grand Tour devint moins fréquente pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Le continent proche étant interdit, les jeunes gens partirent donc plus loin, vers la Grèce et le Levant. Le Grand Tour reprit à la Restauration sans connaître toutefois la popularité du siècle précèdent.

Le Grand Tour occasionnait la publication de nombreux livres de voyage et guides dont un des premiers utilisé fut An Account of Some of the Statues, Bas-Reliefs, Drawings, and Pictures in Italy (1722), écrit par les peintres britanniques Jonathan Richardson (1665-1745) et son fils Jonathan Richardson le Jeune (1694-1771).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Parmi les Flamands, citons Michael Sweerts qui peignait les fils de famille fortunés des Pays-Bas en séjour à Rome.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages
  • (fr) Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité : pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe siècle-début XIXe siècle, Rome, École française de Rome, 2008, 791 p. (ISBN 2728307938)
  • (en) Elizabeth Bohls et Ian Duncan, ed., Travel Writing 1700-1830: An Anthology, Oxford University Press, 2005 (ISBN 0-19-284051-7)
  • (fr) Marc Boyer, La maison de campagne : une histoire culturelle de la résidence de villégiature, XVIIIe ‑ XXIe siècle, Autrement, 2007 (ISBN 2746709627)
  • (de) Attilio Brilli, Als Reisen eine Kunst war – Vom Beginn des modernen Tourismus: Die „Grand Tour“., Wagenbach, Berlin, 2001 (ISBN 3-8031-2274-0)
  • (fr) Anthony Burgess et Francis Haskell, Le Grand Siècle du Voyage (1967), Paris, Albin Michel, 1968.
  • (en) Edward Chaney, The Evolution of the Grand Tour: Anglo-Italian Cultural Relations since the Renaissance (Frank Cass, Londres et Portland OR, 1998; revised edition 2000).
  • (en) Edward Chaney ed. (2003), The Evolution of English Collecting (Yale University Press, New Haven et Londres, 2003).
  • (de) Christoph Henning: Reiselust - Touristen, Tourismus und Urlaubskultur. Suhrkamp, Frankfurt 1999 (ISBN 3-518-39501-7)
  • (en) Christopher Hibbert, The Grand Tour, Londres, Thames Methuen, 1987.
  • (de) Hans-Joachim Knebel: Die „Grand Tour“ des jungen Adeligen. In: Tourismus - Arbeitstexte für den Unterricht. Reclam, Stuttgart 1981 (ISBN 3-15-009564-6)
  • (de) Thomas Kuster, Das italienische Reisetagebuch Kaiser Franz I. von Österreich aus dem Jahr 1819. Eine kritische Edition. phil. Diss. Innsbruck 2004.
  • (en) Geoffrey Trease, The Grand Tour, Yale University Press, 1991
  • (en) Andrew Wilton and Maria Bignamini, Grand Tour: The Lure of Italy in the Eighteenth-Century (catalogue d'exposition), Londres, 1996.
Thèses et articles
  • (fr) Gilles Bertrand, « Grand Tour (tourisme, touriste) », dans Olivier Christin, dir., Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris, Métailié, 2010, pp. 171-187
  • (fr) Numa Broc, La Géographie des philosophes: géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle, thèse, université de Montpellier, 1972.
  • (en) Joseph Burke, « The Grand Tour and the Rule of Taste » in Studies in the Eighteenth Century, Canberra, ANUP, 1968, pp. 231-250.
  • (en) James Buzard (2002), « The Grand Tour and after (1660-1840) » in The Cambridge Companion to Travel Writing (ISBN 0-521-78140-X)
  • (en) Edward Chaney (1985), The Grand Tour and the Great Rebellion: Richard Lassels and 'The Voyage of Italy' in the seventeenth century, CIRVI, Genève-Turin, 1985.
  • (fr) Pierre Chessex, « Grand Tour » in Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF, 1997, pp. 518-521.
  • (it) V. I. Comparato, « Viaggiatori inglesi » in Italia tra Sei e Settecento: la formazione di un modello interpretativo, Quaderni Storici, 1979, 42, pp.850-886.
  • (it) Cesare De Seta, L'Italia nello specchio del Grand Tour, Storia d'Italia: Annali 5, Turin, Einaudi, 1982, pp. 127-263.
  • (en) Paul Fussell, « The Eighteenth Century and the Grand Tour », The Norton Book of Travel, 1987 (ISBN 0-393-02481-4)

Filmographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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