Autriche-Hongrie

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Autriche-Hongrie
Österreichisch-Ungarische Monarchie (de)

Osztrák–Magyar Monarchia (hu)

18671918

Drapeau
Pavillon marchand
Blason
Armoiries

Hymne : Gott erhalte Franz den Kaiser

Description de cette image, également commentée ci-après

L'Autriche-Hongrie en 1913.

Informations générales
Statut Monarchie constitutionnelle, Union personnelle, Double monarchie
Capitale Vienne
Langue Allemand, hongrois,
et neuf langues minoritaires
Religion Catholique romaine
Monnaie Florin (1867-92)
Couronne (1892-1918)
Démographie
Population 1914 52 800 000 hab.
Superficie
Superficie 1908 676 615 km2
Histoire et événements
Compromis de 1867
Congrès de Berlin : occupation de la Bosnie-Herzégovine
Alliance à l'Allemagne contre la Russie
Annexion de la Bosnie-Herzégovine
Déclaration de guerre à la Serbie
Avènement de Charles Ier (IV)
Dissolution
Traité de Saint-Germain
Traité de Trianon
Empereur-roi
1867-1916 François-Joseph Ier
1916-18 Charles Ier

Entités précédentes :

Entités suivantes :

L’Autriche-Hongrie, ou Empire austro-hongrois, est, de 1867 jusqu’en 1918, un État d’Europe centrale, constitué de l’Empire d'Autriche et du Royaume de Hongrie, unis par la maison de Habsbourg-Lorraine et liés par un « compromis austro-hongrois » (en allemand Ausgleich, en hongrois Kiegyezés). Les territoires régis au sein de cette structure étatique comprennent trois entités[1] :

Au milieu du XIXe siècle, les empereurs d’Autriche se trouvent exclus de leurs zones d'influence traditionnelles, l’Italie (1860) puis l’Allemagne (1866). Le nouveau projet politique de François-Joseph consiste alors à conforter son assise en associant les élites hongroises au pouvoir. Ce compromis est accepté par l’aristocratie hongroise car il pérennise ses privilèges féodaux dans ce pays. En 1867, François-Joseph Ier, déjà empereur d’Autriche, est couronné roi de Hongrie à Budapest. Autocrate conservateur mais pragmatique, il s'appuie sur les facteurs de cohésion que sont la monarchie et sa bureaucratie, l’Église catholique, l’aristocratie et l’armée. Son petit-neveu lui succède en 1916 sous les noms de Charles Ier d’Autriche et Charles IV de Hongrie.

L’empire habsbourgeois est devenu ainsi une « double monarchie », expression que l’Autriche-Hongrie possède en propre. L’aigle à deux têtes est un symbole bien antérieur à la constitution de cette double monarchie, mais lui convient parfaitement. On emploie aussi l’expression « monarchie danubienne ». Un tout petit affluent du Danube, la Leitha, proche de Vienne, mais séparant alors le domaine de la couronne impériale autrichienne de celui de la couronne royale hongroise, sert à l’esprit frondeur des Viennois pour surnommer le premier Cisleithanie (« en deçà de la Leitha »), et le second Transleithanie (« au-delà de la Leitha »). Ce sont des expressions non officielles, mais qui finissent par être employées par l’administration.

Ce compromis politique avec les Hongrois lèse les intérêts des autres peuples de la « Double Monarchie », slaves (Tchèques, Slovaques, Polonais, Ukrainiens, Slovènes, Croates, Serbes) ou latins (Italiens, Roumains). À l’issue de la Première Guerre mondiale, cet empire éclate, éclatement que le traité de Saint-Germain confirme au nom du « Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » formulé dans le dixième des quatorze points du président américain Woodrow Wilson.

Les décisions majoritaires des assemblées représentatives de ces peuples constituées lors de la défaite, remplacent en décembre 1918 la « Double-Monarchie » par sept « États-nations ». Certains sont nouvellement indépendants : la Tchécoslovaquie ou le royaume des Serbes, Croates et Slovènes, future Yougoslavie, formé par la réunion des Slaves du Sud d’Autriche-Hongrie, de Serbie et du Monténégro. Un autre, la Pologne, est ressuscité après plus de 120 ans de disparition. Deux pays latins déjà existants sont simplement agrandis aux dépens de l’empire : l’Italie et la Roumanie.

Ces profonds changements sont officialisés durant les deux années suivantes par la signature des traités de Saint-Germain et du Trianon qui consacrent la fin de l’Empire, l’interdiction pour les Habsbourg de résider en Autriche, mais aussi l’interdiction pour les allemands d’Autriche, ainsi exclus du fameux « Droit des peuples », de s’unir à la République de Weimar. L’Autriche elle-même devient une république, tandis que la Hongrie reste officiellement un royaume, à la tête duquel est instaurée une régence. Le territoire de la Hongrie est réduit au tiers central de la Grande Hongrie (où les Magyars sont très majoritaires) et laisse une partie des populations hongroises hors de ses nouvelles frontières.

Une double-monarchie à la population multiethnique[modifier | modifier le code]

La genèse d'une monarchie : les Habsbourg en Europe centrale[modifier | modifier le code]

Succédant à l’empire d'Autriche, la dénomination officielle d’Autriche-Hongrie apparaît en 1867, mais désigne un État déjà constitué dès la première partie du XVIIIe siècle. C’est la dernière forme politique qu’ont prise les possessions de la dynastie impériale des Habsbourg-Lorraine. Cet État regroupe deux entités.

D’une part la couronne de Hongrie comprend le royaume de Hongrie proprement dit, constitué en 1000 et restauré en 1699 lors de la reconquête de la Hongrie sur l’Empire ottoman, en incluant les régions minières slovaques, et ses vassaux le royaume de Croatie-Slavonie et la principauté de Transylvanie.

D’autre part, un ensemble austro-bohême datant de 1526 est consolidé lors des guerres de Trente Ans (1618-1648) et de succession d’Autriche (1740-1748). Ce second ensemble sert de base à la création de l’empire d’Autriche en 1804.

Les possessions des Habsbourg en 1867[modifier | modifier le code]

L’Empire comprend en 1867 les régions suivantes (présentées ici avec leur date de rattachement à l'Empire et leur situation actuelle approximative) :

Les États héréditaires[modifier | modifier le code]

Les « possessions héréditaires » des Habsbourg sont :

Autres territoires[modifier | modifier le code]

Le compromis de 1867[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Compromis austro-hongrois.

Après la défaite de Sadowa en 1866 face à la Prusse, les options fédérales à six (Autriche, Bohême-Moravie, Galicie, Hongrie, Croatie et Transylvanie) ou à trois (Autriche, Hongrie, Croatie) sont abandonnées et, en 1867, l'Empire d'Autriche devient une « double monarchie » (impériale et royale) rassemblant l'Empire d'Autriche et le Royaume de Hongrie. Le compromis de 1867 est négocié entre Beust, président du conseil de l'Empire d'Autriche, et Andrássy, président du Conseil du Royaume de Hongrie, l'un des héros de la guerre d'indépendance de 1848-1849. Ce compromis fait accepter François-Joseph par les Hongrois, et il est solennellement couronné roi de Hongrie à Budapest. Ainsi se mettent en place des institutions qui durent jusqu'en 1918. Dans ce cadre, sont distinguées ce que l'on nomme les « affaires communes » (guerre, armée, diplomatie, finances pour ces postes, et à partir de 1878, administration de la Bosnie-Herzégovine) et les affaires à régler d'un commun accord (« dont le règlement entre l'Empire d'Autriche et le Royaume de Hongrie devrait se faire en commun », suivant la traduction du texte de 1867) : la Banque centrale, la monnaie, la politique commerciale, les chemins de fer, les postes et télégraphes. En outre, la participation de chaque entité au budget commun fait l'objet des renégociations décennales du compromis.

Les affaires concernant les deux parties de la monarchie sont réglées lors de sessions de représentants des deux parlements. Ces représentants des chambres autrichiennes et hongroises, dites « délégations », sont élus par leurs chambres respectives, ce qui cause des difficultés. En effet, dans l'Empire d'Autriche, les nationalités sont représentées dans la délégation, ce qui diminue l'influence des partis strictement politiques au profit des nationalistes. Au sein du Royaume de Hongrie en revanche, seuls les partis politiques magyars sont représentés au parlement hongrois et donc au sein de la délégation hongroise.

À ce compromis austro-hongrois s'ajoute un compromis interne à la Transleithanie, entre le royaume de Hongrie et le royaume de Croatie, signé en 1868. Alors que la Transylvanie, malgré les désidérata des Saxons et des Roumains, disparaît purement et simplement, la Croatie, ayant le statut de royaume et plus homogène, sans minorités allemande ou magyare, bénéficie d'un compromis qui paraît maintenir son autonomie dans l'union personnelle avec le royaume de Hongrie, instituée depuis 1102. La Croatie dispose de son propre parlement, le Sabor, qui délègue des députés au parlement hongrois et conserve l'usage de sa langue dans ses institutions. Mais cette autonomie est en réalité une fiction car la Croatie, comme la Transylvanie, est totalement intégrée institutionnellement, économiquement et politiquement au Royaume de Hongrie.

Le système né du compromis de 1867 est une tentative de synthèse entre un État fédéré (Bundesstaat) et une fédération d'États (Staatenbund), les hommes d'État de chacune des deux parties de la monarchie développant des lectures différentes :

  • pour les dirigeants de l'Empire d'Autriche il ne peut s'agir que d'un État fédéral, chacun des deux États fédérés n'ayant qu'une autonomie relative ;
  • au contraire, pour les Hongrois, même aux yeux de ceux qui ont négocié le compromis et le soutiennent, l'évolution du système dualiste doit mener à une plus grande autonomie du royaume de Hongrie, voire à ce qui est appelé l'« union personnelle » : deux États indépendants ayant en commun seulement le monarque. Dans cette perspective, les dirigeants magyars de 1867 s'appuient sur les idées nationalistes de 1848, développées autour de Kossuth père puis fils (en), pour obtenir le maximum de concessions de l'Autriche.

Le compromis décennal se renégocie sans problème en 1877 et 1887. En 1897, la crise politique en Autriche oblige à une prolongation de l'accord de 1887 pour trois ans. Puis un accord est trouvé en 1900, valable jusqu'en 1907. En 1907, la négociation aboutit à la création de deux États indépendants associés, les nationalistes hongrois du parti de 1848 souhaitant une lecture stricte du texte de 1867, et ne gérer en commun que les affaires communes. En 1917, le compromis de 1907 est prolongé jusqu'à la paix, mais est dénoncé par les Hongrois dès le .

Carte physique de l'Autriche-Hongrie jusqu'en 1918 (676 249 km2).

Si l'accord austro-hongrois, en donnant naissance à la double monarchie d’Autriche-Hongrie, rééquilibre le rôle de la Hongrie (Transleithanie) auprès de l’empire d'Autriche (Cisleithanie), il va avoir pour effet de marginaliser et dresser contre la dynastie les autres peuples de l’Empire (notamment Slaves, Italiens et Roumains). En Croatie et en Transylvanie, vassaux historiques de la Hongrie, Budapest pratique une politique centralisatrice et assimilatrice, réprimant les autonomistes, imposant l'usage du magyar et de l'allemand et restreignant particulièrement celui du slovaque, de l'ukrainien, du roumain et du serbe. La Dalmatie, façade méditerranéenne de l'empire, la Bohême, la Galicie et la Bucovine demeurent autrichiennes : là, Vienne pratique de son côté une politique de germanisation qui, si elle est moins sévère que la magyarisation en Hongrie, entrave néanmoins l'aspiration des populations locales à un développement de leurs langues et cultures. L'Autriche-Hongrie devient alors pour une partie de ses sujets une « prison des peuples » dénoncée par Lénine... et Hitler.

La double monarchie en 1910[modifier | modifier le code]

L’Empire d'Autriche-Hongrie est, après la Russie, le plus grand état d’Europe avec une superficie de 676 249 km2. Il est formé de l'Empire d'Autriche (réduit à la Cisleithanie), du Royaume de Hongrie et de la Bosnie-Herzégovine, qui n'est rattachée ni à l'un ni à l'autre, mais placée sous administration commune en 1878 par le traité de Berlin et annexée en 1908[1].

L'organisation politique[modifier | modifier le code]

L'Empire d'Autriche (Cisleithanie)[modifier | modifier le code]
Subdivisions de l'Empire d'Autriche avant 1867.
Subdivisions de l'Autriche-Hongrie après 1867 :
  •      Cisleithanie (Autriche)
  •      Transleithanie (Hongrie)
  •      Bosnie-Herzégovine

L'Empire d'Autriche proprement dit a une superficie de 300 193 km2 pour une population de 28 567 898 habitants (recensement de 1910) ; il est constitué de 17 provinces :

Province Capitale Superficie Population
Basse-Autriche Vienne 19 854 km2 3 530 698 hab.
Haute-Autriche Linz 11 994 km2 852 667 hab.
Bohême Prague 51 967 km2 6 774 309 hab.
Bucovine Cernăuți/Černivcy/Czernowitz 10 456 km2 891 364 hab.
Carinthie Klagenfurt 10 333 km2 394 737 hab.
Carniole Ljublijana/Laibach 9 965 km2 525 083 hab.
Comté de Goritz et Gradiska Gorizia/Gorica/Görz 2 927 km2 261 721 hab.
Dalmatie Zara/Zadar 12 863 km2 646 062 hab.
Galicie Lwow/Lviv/Lemberg 78 532 km2 8 022 126 hab.
Istrie Poreč/Parenzo 4 951 km2 403 261 hab.
Moravie Brno/Brünn 22 231 km2 2 610 914 hab.
Salzbourg Salzbourg 7 163 km2 214 997 hab.
Silésie Opava/Troppau 5 153 km2 756 590 hab.
Styrie Graz 22 449 km2 1 441 604 hab.
Territoire de Trieste Trieste/Trst/Triest 95 km2 229 475 hab.
Tyrol Innsbruck 26 690 km2 946 498 hab.
Vorarlberg Bregenz 2 570 km2 145 794 hab.

Chacune de ces provinces dispose d'une autonomie relative, avec des assemblées provinciales (Landtag) élues dans un premier temps au suffrage par classes, censitaire puis universel. Au sein des Assemblées de chacune des provinces, on retrouve les mêmes problèmes qui empoisonnent la vie parlementaire autrichienne dans son ensemble : des difficultés en Bohême par exemple, rejaillissent sur la vie politique des provinces alpines de l'Ouest…

Le Royaume de Hongrie (Transleithanie)[modifier | modifier le code]

Le Royaume de Hongrie a une superficie de 324 857 km2 et une population de 20 840 678 habitants. Il est constitué :

  • du Royaume de Hongrie proprement dit (282 323 km2), comprenant depuis 1867 la Transylvanie ;
  • du Royaume de Croatie-Slavonie (encore appelé Croatie-Esclavonie), royaume autonome avec pour capitale Agram (ou Zagreb), 42 534 km2 ;
  • du territoire de Fiume (20 km2), qui est directement rattaché au Royaume de Hongrie proprement dit.

Le Royaume de Hongrie possède, contrairement à l'Empire d'Autriche, une structure centralisée. Les populations non magyares sont soumises à un processus de magyarisation forcée qui fait l'objet d'un consensus de l'ensemble des partis magyars représentés au parlement de Budapest, mais qui ne leur ouvre pas pour autant l'accès à l'« ascenseur social » du Royaume, ce qui suscite des frustrations et dresse ces populations contre le pouvoir de Budapest.

La Bosnie-Herzégovine[modifier | modifier le code]

Administrée par l'Empire à partir de 1878 et annexée en 1908 sous les auspices du ministre Alois Lexa von Aehrenthal, la Bosnie-Herzégovine a une superficie de 51 199 km2 et une population de 1 898 044 habitants. Elle est constituée de deux provinces :

Comment décider à quelle entité cette province appartiendrait ?

  • À l’Autriche ? Mais la Bosnie-Herzégovine n’a de frontière avec l’Autriche (Cisleithanie) que par la Dalmatie cisleithane, elle-même sans continuité avec le reste de l’Autriche.
  • À la Hongrie, contigüe sur une frontière de plus de 400 kilomètres ? Mais, la Hongrie s’est opposée à l’annexion de 1908.

De plus, les catholiques (Croates) sont minoritaires en Bosnie-Herzégovine et ni la Cisleithanie ni la Transleithanie ne souhaitent augmenter leurs minorités orthodoxes (Serbes), et encore moins englober une minorité musulmane (Bosniaques).

De ce fait, la Bosnie-Herzégovine se retrouve ainsi être la « Troisième entité de la double monarchie » : annexée, elle ne dépend spécifiquement d’aucune de ses deux composantes mais est considérée comme commune aux deux couronnes, qui administrent ensemble tout ce qui ne relève pas des pouvoirs locaux bosno-herzégovins. Les pouvoirs locaux sont surtout confiés à la minorité catholique (croate) et à la majorité musulmane (bosniaque), ce qui mécontente la minorité orthodoxe (serbe) : une situation instable qui explique la constitution de sociétés secrètes comme la Jeune Bosnie (Mlada Bosna) dont faisait partie Gavrilo Princip, l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand.

Les populations[modifier | modifier le code]

À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Autriche-Hongrie est le troisième État européen par sa population, soit 51 306 620 habitants. L’Empire comptait quatorze groupes culturels et linguistiques dont six non-slaves : Allemands, Hongrois, Roumains, Italiens, Juifs et Roms représentant ensemble 55% de la population, et huit slaves : Tchèques, Slovaques, Polonais, Ukrainiens, Slovènes, Croates, Serbes et Bosniaques représentant ensemble 45% de la population. Il existe alors quatorze langues littéraires dans l’Empire, ainsi que de nombreux sous-groupes linguistiques. L’allemand est langue officielle en Cisleithanie, le magyar en Transleithanie. Cependant, au sein de l’armée, l’allemand reste la seule langue du commandement même si les officiers doivent être polyglottes afin d’être compris de leurs hommes. La gestion politique de ce multi-culturalisme n’est ni adroite, ni sociologiquement équitable, car le pouvoir favorise globalement les locuteurs allemands et hongrois au détriment des autres langues, les catholiques au détriment des autres confessions (les moins favorisés étant les chrétiens orthodoxes suspects de sympathies pour la Russie, la Serbie ou la Roumanie) et surtout les aristocrates austro-magyars et la grande bourgeoisie germanophone, catholique ou juive, au détriment des paysanneries et des petites-bourgeoisies issues d'autres groupes[2]. Parmi les Slaves, ceux de l’Ouest, catholiques, tels les Tchèques et les Slovènes, ont en général un bon niveau de vie et d’instruction, les tandis qu’à l’Est les Ukrainiens et les Serbes sont souvent pauvres et illettrés. Parmi les Juifs, la bourgeoisie urbaine d’Autriche et de Hongrie est le plus souvent laïque, instruite et bien intégrée, tandis qu’en milieu rural, notamment en Galicie ou en Haute-Hongrie (actuelles Slovaquie et Ruthénie subcarpathique) les communautés traditionalistes faisant usage de vêtements spécifiques très visibles (caftans, grands chapeaux) mènent une vie très imprégnée par la religion dans des shtetls, séparément des autres populations, et sont souvent l’objet d’intolérances[3]. Les Roms, eux aussi, mènent une vie traditionnelle et nomade, offrant leurs services d’artisans là où ils campent, et victimes eux aussi d’intolérances.

Les différentes nationalités[modifier | modifier le code]

Les nationalités (se définissant à l'époque, lors des recensements, par la déclaration d’usage de la langue) sont, en 1910, réparties ainsi :

  • Les Allemands sont 12 006 591 (23,4 %), dont 10 millions en Autriche et 2 millions en Hongrie. Le groupe germanique forme une masse compacte dans la zone de l'actuelle Autriche et flanque en Bohême la population tchèque sur trois côtés (sud-ouest, nord-ouest et nord-est), dans les Sudètes.
  • Les Magyars sont (essentiellement en Pannonie et dans l'Est de la Transylvanie), quelque 10 056 315, soit 19,6 % de la population de la Double-couronne.
  • L’élément slave (près de 45 % du total de la population) vit mal sa subordination et le sentiment panslave l’anime, sauf en Galicie où l’attitude de l’Empire des Tsars face aux Polonais et aux Ukrainiens catholiques joue à l’encontre du panslavisme.
  • Les Latins (Italiens au Tyrol du Sud, en Istrie et en Dalmatie, Roumains en Transylvanie, en Hongrie orientale et en Bucovine) représentent quelque 7,8 %.
  • Enfin, 2 313 569 sujets de l'Empire (4,57 %) appartiennent à d'autres cultures ; il s'agit principalement des Juifs (majoritairement de langue yiddish, notamment en Galicie, leur principale zone d'implantation) et des Roms.
Langues (1910) Diffusion Population Pourcentage
Allemand Autriche, Tyrol et les provinces alpines, Bohême et Moravie urbaines (Austro-allemands et Juifs), Silésie, ilôts au Banat, en Galicie, Plaine de Pannonie, Bucovine, Carniole et Transylvanie (Saxons) 12 006 591 23,4
Hongrois Plaine de Pannonie, Slovaquie, Banat, Transylvanie (Magyars et Sicules) 10 056 315 19,6
Tchèque Bohême, Moravie, Silésie 6 442 133 12,5
Slovaque Haute-Hongrie (Slovaquie) 1 967 970 3,8
Polonais Galicie occidentale, villes de Galicie orientale, Silésie 4 976 804 9,7
Ukrainien et Rusyn Marmatie, Galicie orientale, Nord de la Bucovine 3 997 831 7,8
Serbe, croate et bosniaque Est de l’Istrie, Dalmatie, Croatie-Slavonie, Bačka, Bosnie-Herzégovine, Banat 4 380 891 8,5
Slovène Basse-Styrie, Carniole, nord de l’Istrie, Trieste, Fiume 1 350 000 2,4
Roumain Est de la Hongrie, Banat, Transylvanie, Marmatie, Bucovine 3 200 000 6,3
Italien, dalmate, istro-roumain Istrie, Trentin, Trieste, Dalmatie, Fiume 768 422 1,5
Yiddish Tout l’Empire, mais surtout Galicie, Haute-Hongrie, Bucovine, Transylvanie environ 1 000 000 environ 2
Les religions en 1910[modifier | modifier le code]

Places-fortes de la contre-Réforme, l'Autriche et accessoirement la Hongrie ont laissé peu d'espace au protestantisme qui est toutefois resté vivace en Bohême-Moravie et en Transylvanie. En conséquence, plus des trois-quarts des Austro-Hongrois sont en 1910 catholiques d'affiliation (26 millions). L'orthodoxie est présente en Bosnie-Herzégovine, en Hongrie du sud-est, en Galicie orientale, en Transylvanie et en Bucovine. L'islam est présent en Bosnie-Herzégovine. Phénomène tant religieux qu'ethno-culturel, le judaïsme est représenté sous sa forme ashkénaze dans les shtetlesh de Galicie, de Bucovine et de Marmatie, ainsi que dans les métropoles autrichiennes ou hongroises, et sous sa forme séfarade en Bosnie (particulièrement à Sarajevo où il est souvent ladinophone).

Si certains pays sont mono-religieux (en Autriche, Bohême-Moravie, Dalmatie et Croatie il n'y a pratiquement que des catholiques), d'autres se partagent entre trois ou quatre confessions (en Bosnie-Herzégovine, on trouve des catholiques, des orthodoxes, des musulmans et des juifs, en Transylvanie des catholiques, des protestants, des orthodoxes et des juifs…).

Les germanophones et les magyarophones se partagent entre catholicisme (très majoritaire) et protestantisme ; Slovènes, Croates, Tchèques, Slovaques et Polonais sont catholiques ; Ukrainiens et Roumains peuvent être catholiques (de rite grec) ou orthodoxes ; les Serbes sont orthodoxes, et les Bosniaques musulmans. Les Roms enfin sont, pour certains, chamanistes, mais la majorité a déjà adopté l'une des religions des pays où ils vivent.

Toutes ces confessions sont présentes dans la capitale, où se produit un melting-pot culturel propice au développement de la vie intellectuelle et artistique[4], que d'aucuns trouvent admirable[5], tandis que d'autres le trouvaient détestable[6]. Dans une moindre mesure, on retrouve le même melting-pot dans les principales villes de l'Empire, comme en témoignent la littérature, le théâtre, les arts et l'architecture.

Religion Empire Autriche
Hongrie
Bosnie-Herzégovine
Catholiques romains et gréco-catholiques 76,6 % 90,9 % 61,8 % 22,9 %
Protestants (luthériens, calvinistes, unitariens) 8,9 % 2,1 % 19,0 % 0 %
Orthodoxes 8,7 % 2,3 % 14,3 % 43,5 %
Juifs 4,4 % 4,7 % 4,9 % 0,6 %
Musulmans 1,3 % 0 % 0 % 32,7 %

L'évolution de la double monarchie : entre tradition et modernité[modifier | modifier le code]

Une puissance aux riches potentiels dont la cohésion est problématique[modifier | modifier le code]

L'Autriche-Hongrie a globalement développé à la fois son agriculture et son industrie. Cependant, l'évolution de chacune de ses parties est contrastée. La Hongrie reste essentiellement agricole et gouvernée par une aristocratie jalouse de ses privilèges, alors que l'ensemble austro-bohême s'industrialise et se démocratise.

Point de convergence des archaïsmes et des idées progressistes d'une époque, Vienne est en 1900 l'un des principaux phares de la culture européenne.

Le défi majeur de la double monarchie est d'ordre politique. L'Autriche-Hongrie connaît comme les autres états de l'époque les conflits de classes sociales, mais en outre les diverses nationalités demandent leur place à côté des germanophones et des Hongrois, notamment celles qui avaient constitué des états avant d'être intégrées : principalement les Tchèques en Autriche et les Croates en Hongrie.

Langues, cultures, religions[modifier | modifier le code]

Répartition ethnique en Autriche-Hongrie (1911) et États proposés pour les États-Unis de Grande-Autriche.

Les 52,799 millions d'Austro-hongrois (1914) sont sujets d’une monarchie pluriethnique.

Le dualisme austro-hongrois, issu du Compromis de 1867, a singulièrement tendu la situation en donnant aux aristocrates hongrois le pouvoir de bloquer toute modification constitutionnelle et toute évolution politique de l'Empire. Les aristocrates hongrois craignent de voir voter des réformes (notamment foncières et linguistiques) qui ébrécheraient leur pouvoir absolu. François-Joseph reconnaît qu’il est souhaitable de créer une troisième force, slave, et de rendre au grand-duché de Transylvanie sa Diète. Sollicité pour créer un trialisme en donnant aux Tchèques une part égale, François-Joseph recule à plusieurs reprises, car il se sent lié par le serment prêté lors du sacre de Buda.

Un groupe d’intellectuels réunis autour de l’archiduc héritier et progressiste François-Ferdinand d’Autriche et de son épouse Sophie Chotek, comtesse d’origine tchèque, émettent l'idée de transformer la Double Monarchie en un État subdivisés en plusieurs États autonomes dont les limites suivraient la répartition ethnique sur le territoire austro-hongrois. En 1906, Aurel Popovici conçoit alors l'idée des États unis de Grande Autriche. Cette idée est plutôt mal reçue par les Hongrois, qui dans le cadre de ce redécoupage devraient céder une portion importante de leurs terres et ne sera finalement jamais mise en place.

Article détaillé : États unis de Grande Autriche.


Jusqu’en 1917, seule une minorité conteste aux Habsbourg-Lorraine leur statut de souverains légitimes des États sur lesquels ils règnent. La majorité des sujets réclame l’autonomie dans le cadre de l’Empire, et non la sécession.Les sujets autres que germanophones ou magyars revendiquent le respect des langues, des cultures et des religions de chaque groupe, des écoles, une répartition plus équitable des ressources et des impôts, et une meilleure représentation politique (surtout en Hongrie). Les clivages linguistiques et religieux correspondent souvent à des clivages économiques et politiques : ainsi par exemple les orthodoxes (Ukrainiens, Roumains ou Serbes) sont presque partout pauvres et peu instruits, alors que dans les régions où ils sont majoritaires, l’aristocratie, maîtresse des terres, est catholique de langue allemande, magyare ou polonaise, tandis que la bourgeoisie, maîtresse de l’industrie et du commerce, est catholique, protestante ou juive, de langue allemande, magyare ou yiddish. Dans ces conditions, la déclaration d’appartenance à une nationalité, c’est-à-dire l’affirmation d’une langue et d’une culture, vise moins à l’obtention d’une quelconque souveraineté qu'à exprimer des revendications sociales et politiques au sein de l’Empire.

En fait, la « Double monarchie » tolère l’expression des cultures et identités autres qu’allemande ou hongroise, à condition qu’elles ne soient pas les vecteurs du panslavisme, de l’irrédentisme ou du socialisme. Ainsi, les Juifs et les Bosniaques musulmans sont reconnus comme sujets à part entière, bénéficiant de la sympathie de l’empereur François-Joseph, alors que les Ukrainiens, les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Croates, les Serbes, les Roumains et les Italiens sont sous-représentés dans les différentes instances et étroitement surveillés par la police impériale.

Société[modifier | modifier le code]

Les situations économiques et sociales, ainsi que la situation des minorités sont différentes en Autriche et en Hongrie.

L’Autriche, avec une bourgeoisie active et un taux de croissance économique avant 1914 équivalent à celui de l’Allemagne, se rapproche des États de l'Europe occidentale. La grande noblesse n'a pas hésité à investir dans les entreprises industrielles (exemple : Skoda) et François-Joseph n’hésite pas à anoblir la grande bourgeoisie, y compris juive, en reconnaissance de ses mérites. D’ailleurs les Juifs austro-hongrois découvriront après 1918 que les « États successeurs » de l’Empire sont (surtout à partir des années 1930) généralement bien moins tolérants à leur égard que les Habsbourg-Lorraine. Un système d’assurances sociales a été créé au profit des travailleurs. Le suffrage est universel et direct depuis 1907 et les nationalités (Roms exceptés) sont proportionnellement représentées au Parlement de Vienne.

Les Slaves, pour leur part, participent davantage à la vie politique de l’Empire en Autriche qu’en Hongrie. Le club polonais au Parlement de Vienne fait souvent varier les majorités, au gré de ses intérêts. Edvard Beneš et Hugh Seton-Watson (journaliste anglais ardent défenseur avec Lord Northcliffe de l’indépendance tchèque), reconnaissent que les Tchèques ont une certaine liberté politique sous l’Empire. Le problème des langues en Bohême se pose dès les élections de 1897 : il s’agit de permettre la mise en place d’un bilinguisme administratif en Bohême, donc de revenir partiellement à une situation antérieure à 1620. À cette réforme en faveur du tchèque s’opposent l’ensemble des partis allemands, dont les pangermanistes, qui organisent une forte agitation, relayée par le Reich, dans le Nord de la Bohême. Ce problème se manifeste par une pratique parlementaire utilisée de nombreuses fois par la suite : l’obstruction parlementaire, qui peut prendre plusieurs formes. Durant la période inaugurée par la mise en place du suffrage universel par classes en 1896 et close par la déclaration de guerre en 1914, les problèmes linguistiques paralysent le fonctionnement institutionnel de l’Autriche, ainsi que celui des partis qui se pensent transnationaux, comme les sociaux-démocrates du Parti social-démocrate d'Autriche.

La Hongrie, en revanche, reste très féodale dans sa structure (un héritage de l’écrasement de la révolution de 1848), et un tiers des terres appartient à moins de 9 000 familles aristocratiques. La vie politique est essentiellement réservée aux Magyars qui ne représentent que 48 % de la population de la Grande Hongrie. Les Slaves et les Roumains n’ont aucun droit politique, par défaut de représentation en application du système électoral hongrois. Les mouvements autonomistes croate, roumain et slovaque se trouvent très ancrés dans la volonté collective de ces populations, du fait des discriminations et des humiliations de la part des aristocrates hongrois qui considèrent Slovaques et Valaques comme « allogènes » alors qu'ils vivent dans leurs terroirs depuis plus de mille ans.

Dans les deux parties de la Monarchie, la noblesse a un grand poids économique, en raison de l’immensité des terres possédées par elle. En 1914 par exemple, moins de 1 % de la population possède 40 % du territoire. Une des revendications des nationalités est la réforme agraire, qui sera partiellement réalisée après le partage de l'Empire. De ce point de vue, les paysans ont pu voir avec espoir la double monarchie s'effondrer. En termes de classes sociales et de politique, la prédominance de l’aristocratie dans la haute administration et au gouvernement fait de la société austro-hongroise une société inégalitaire.

Culture commune[modifier | modifier le code]

Pour l’écrivain autrichien de langue allemande Robert Musil (dans son roman L'Homme sans qualités), qui a dû être officier dans l’armée « cacanienne », l’Autriche-Hongrie était la Cacanie, du préfixe apposé partout K. und K. : Kaiserlich und Königlich (« impérial et royal »).

La terminologie exacte semble avoir été la suivante :

  1. « impérial et royal » pour les services communs (armée, finances, diplomatie) : la KuK Marine était la marine de guerre et la KuK Armee la composante commune des forces terrestres austro-hongroises ;
  2. « impérial-royal » pour les services propres à la Cisleithanie : le souverain y était empereur d'Autriche mais aussi roi de Bohême ;
  3. « royal » pour les services propres à la Transleithanie où le souverain régnait à titre de roi de Hongrie.

Le puissant rayonnement culturel de la monarchie habsbourgeoise à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, a été stimulé notamment par sa richesse multinationale et le dynamisme de sa minorité juive : Hermann Broch, Sigmund Freud, Karl Kraus, Gustav Mahler, John von Neumann, Karl Popper, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Arnold Schönberg, Otto Weininger et Stefan Zweig en étaient issus. Vienne fut peut-être la capitale de la modernité. Son influence s'étendit tout au long du XXe siècle dans le domaine des arts (peinture, architecture, musique, littérature), de la science et le domaine médical, avec l’école psychanalytique, qui révolutionna la perception du monde. Tous ces domaines étaient un facteur d'universalisme dans cet empire, véritable patchwork multinational et multilinguistique marqué par la montée des nationalismes des peuples qui le composaient[7].

Malgré un conservatisme certain, la Cour de Vienne et notamment l’empereur François-Joseph, ont toujours soutenu les artistes contemporains et le groupe de la Sécession, par la commande officielle. Ainsi, entre autres, Otto Wagner participa à la construction du métro de Vienne, en réalisant diverses de ses stations, réalisa l'immeuble de la Caisse d'épargne et de la Poste, et Gustav Klimt se vit confier la fresque du hall d’entrée du Musée d'histoire de l'art de Vienne à Vienne, ainsi que celles de la villa Hermès offerte par François-Joseph à son épouse Élisabeth, dite Sissi, comme résidence privée à Vienne.

Les idées révolutionnaires des artistes viennois au début du XXe siècle ne s’appliquaient en aucun cas à la contestation de l'ordre politique et social organisé par la dynastie des Habsbourg-Lorraine, dont la supranationalité convenait à leur contestation de l'historicisme issu des mouvements nationalistes de la révolution autrichienne de 1848. Aucun d'entre eux ne se réclamait des nationalités dont ils étaient issus. La double monarchie, incarnée par la dynastie, par son absence de référent national, était leur lieu d'expression, assignant à l'art une autre mission que politique.

Il est convenu aujourd'hui de voir cette période comme la décadence d'une société. Ce n'est pas en termes de décadence que les artistes viennois parlaient d'eux-mêmes mais plutôt en termes de renouveau, en s'opposant aux goûts et aux diktats d'artistes quasi officiels comme le peintre Hans Makart, le « Rubens viennois » ou l'écrivain Franz Grillparzer, chantre de l'époque Biedermeier. Si l'édification de l'Opéra de Vienne et du Ring avaient consacré le goût du pastiche architectural dans les années 1870, l'édification et la décoration du Métro, de la Caisse d'Épargne et de la Poste et de bien d'autres édifices publics ou privés surent donner ses bases à l'architecture contemporaine, voire futuriste.

En d'autres termes, cette « querelle des Anciens et des Modernes », de l'art officiel contre l'art nouveau a été extrêmement perceptible dans la Vienne du début du XXe siècle.

Vers l'épreuve de force : l'écueil de la fuite en avant[modifier | modifier le code]

Face aux tensions internes et externes créées par le dualisme de 1867, la politique étrangère de la double monarchie suit une logique de consolidation des positions acquises pour faire pièce à l’expansionnisme russe suite à la décomposition de l’Empire ottoman. Cela amène l’Empire à rechercher l’alliance de l’Allemagne. Cette politique l’éloigne de la France, accentuant la divergence politique entre une monarchie aristocratique et une république nationale. Elle va l’éloigner également du Royaume-Uni, alors que la double monarchie partage avec celui-ci le même souci d’équilibre entre puissances continentales européennes.

Les alliances[modifier | modifier le code]

François-Joseph inaugure le Drang nach Osten (expansion vers le sud-est, vers les Balkans). Bien que l’armée russe ait apporté en 1848 un soutien indispensable à la monarchie autrichienne, la politique de François-Joseph s’oppose aux visées de l’Empire russe sur les Balkans dans le cadre du recul de l’Empire ottoman. Ces ambitions antagonistes des deux puissances impériales sont l’une des causes de la Première Guerre mondiale.

L’Empire allemand et l’Autriche-Hongrie, les « Empires centraux », constituent donc une alliance, sous le nom de Duplice (Zweibund), qui devient la Triplice (Dreibund) ou Triple-Alliance quand l’Italie vient rejoindre l’alliance. Toutefois, l’Italie ne souscrit à cette alliance que dans une optique défensive : celle-ci ne doit fonctionner que dans la mesure où l’un des signataires est agressé.

À la suite de la guerre russo-turque de 1877-1878, le traité de Berlin confie à l’Autriche-Hongrie l’administration de la Bosnie-Herzégovine ottomane. Cette province a une population linguistiquement homogène (on y parle le serbo-croate), mais religieusement composite (on y trouve des musulmans, des chrétiens catholiques que l’Empire va favoriser, et des chrétiens orthodoxes qu’il va étroitement surveiller). La Bosnie-Herzégovine est géographiquement encastrée dans les territoires austro-hongrois. L’Empire annexe ce territoire en 1908, dernière annexion des Habsbourg-Lorraine, malgré l’opposition de la Russie et de la France.

L’Autriche-Hongrie finit par apparaître agressive. Suite de l’attentat de Sarajevo (assassinat par un serbe de Bosnie de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire), et bien que la Serbie ait accepté presque toutes les exigences de l’ultimatum austro-hongrois, la double monarchie déclare la guerre à la Serbie le pour écraser ce pays, facteur de déstabilisation visant à rassembler tous les peuples slaves du Sud en un même État.

La Grande Guerre de 1914-1918[modifier | modifier le code]

Il y a une armée commune à l’Autriche et à la Hongrie avec des régiments d’infanterie numérotés à la suite communément. Ensuite, il y a un système de réserve propre à l’Autriche (Landwehr) et un autre à la Hongrie (honvédség), ainsi qu’une organisation de défense territoriale (Landsturm) en Autriche et une autre en Hongrie. La Bosnie-Herzégovine fait l’objet d’une autre organisation avec quatre régiments d’infanterie (Bosnisch-Hercegowinische Infanterie-Regimenter Nr. 1-4), un bataillon de chasseurs à pied (Bosnisch-Hercegowinisches Feldjäger-Bataillon) et des bataillons autrichiens détachés.

L’armée austro-hongroise est le reflet de la disparité de l’Empire. Les Serbes et les Croates sont envoyés en garnison à Vienne ou à Budapest, les germanophones en Bosnie, les Tchèques en Hongrie, les Roumains en Galicie, les Polonais en Transylvanie, les Hongrois en Bohême ou en Bucovine pour tenter d’unifier cet empire multiculturel. La cohésion au combat n’est pas évidente. Un lieutenant de réserve roumain, Octavian Tăslăuanu décrit le début de la guerre dans un régiment honvéd : les officiers supérieurs sont hongrois et ont besoin de traducteurs roumains pour se faire comprendre. Le livre de Liviu Rebreanu et le film « La Forêt des pendus » font état des désertions qui ont pu survenir. Des soldats tchèques, slovaques, slovènes, serbes ou ukrainiens faits prisonniers par les Russes n’hésitent pas, eux non plus, à former des légions auxiliaires de l’armée russe (l’une d'elles sera utilisée par les généraux russes blancs durant la guerre civile russe, reculera vers l’est jusqu’à Vladivostok et ne sera rapatriée par la voie des mers qu’en 1924).

Au début de la guerre cependant, malgré le rôle ingrat que lui a dévolu l’Allemagne en 1914, l’armée austro-hongroise conserve sa cohésion, grâce à un commandement unique largement germanisé : elle lance seul l’offensive contre l’armée russe, tout en éliminant une armée serbe aguerrie. En 1915 et avec ses alliés, elle repousse l’armée russe et occupe la Serbie. Mais l’Italie, d’abord neutre elle aussi, choisit finalement d’entrer en guerre aux côtés de l’Entente, en signant un traité dont les clauses secrètes prévoient l’attribution du Tyrol du Sud, du Trentin, de Trieste et de la Dalmatie en cas de défaite de l’Autriche-Hongrie.

Monté sur le trône le , Charles Ier d’Autriche-Hongrie sonde les voies de la paix auprès de la France. La négociation entamée au printemps 1917 avec le gouvernement français par l’intermédiaire des princes de Bourbon-Parme, François-Xavier et Sixte, frères de l’impératrice Zita, n’aboutit pas, l’Entente s’étant déjà engagée vis-à-vis de l’Italie, de la Serbie et de le Roumanie.

D’abord victorieuse de l’armée italienne à Caporetto en octobre 1917, l’armée austro-hongroise est finalement défaite à Vittorio Veneto en octobre 1918, tandis qu’en novembre les équipages de la flotte, en majorité croates, se mutinent et se tiennent prêts à remettre leurs navires au futur État des Slovènes, Croates et Serbes...

La dissolution de l'Autriche-Hongrie[modifier | modifier le code]

Vers l'émiettement de l'Europe centrale[modifier | modifier le code]

L'Autriche-Hongrie en 1918
Légende :
- en couleurs, l'Empire en 1914 ;
- les traits rouges représentent les frontières de 1920.
Carte de la répartition des diverses nationalités en Autriche-Hongrie (recensement de 1890) avec les frontières de l'Empire en 1914.
Carte de la répartition des nationalités des pays danubiens avec les frontières de 1919, à la suite de l'application des quatorze points du président Wilson.

L’idée de nation comme source de la souveraineté, issue des révolutions américaine et française, avait déjà été exprimée lors de différentes révoltes : transylvaine de 1784 et « Printemps des Peuples » de 1848, notamment les révolutions autrichienne, hongroise et roumaine. Les dirigeants et les assemblées des différentes composantes de l’Empire s’appuient en 1918 sur l’idée de nation comme source de la souveraineté lorsque le président américain Woodrow Wilson, dans ses « quatorze points », propose à l’Europe les principes du « Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » et de l’autodétermination. Le principe de la souveraineté nationale triomphe de l’idée d’un empire supranational dont la souveraineté s’incarnait en une dynastie, les Habsbourg-Lorraine. Il ne le fait ni par révolution sanglante comme en France, ni par une consultation populaire comme lors du rattachement de Nice et de la Savoie à la France en 1860, mais par une juxtaposition de proclamations.

La dislocation de l’Empire austro-hongrois se produit à la fin de la Première Guerre mondiale, aboutissant à un partage du territoire entre sept États :

Ces nouveaux et anciens États sont appelés les « États successeurs » de l’Autriche-Hongrie.

En 1945, la Ruthénie subcarpathique et la majeure partie de la Galicie seront annexées par l’Union soviétique et incorporées dans la République socialiste soviétique d'Ukraine.

La réduction de la Hongrie et le révisionnisme hongrois[modifier | modifier le code]

En décembre 1918, le royaume de Hongrie qui occupait toute le bassin du moyen-Danube est amputé à l’ouest du Burgenland qui se rattache à l’Autriche, au nord de la Haute-Hongrie qui rejoint la Tchécoslovaquie, à l’est de la Transylvanie qui rejoint la Roumanie, au sud de la Croatie et du Banat qui rejoignent l’État des Slovènes, Croates et Serbes. Ces pertes seront officialisées au Traité de Trianon en 1920, une fois tracées les nouvelles frontières, que la Hongrie n'accepte pas et considère comme un « diktat » : son refus est appelé « révisionnisme » car ils s’accompagne d’une politique visant à « réviser » (plutôt qu'abolir) le Traité de Trianon. Cette révision intervient en 1938, 1939 et 1940 par les arbitrages de Vienne, grâce à l’aide de l’Allemagne : la Hongrie récupère alors la moitié des territoires perdus en 1918 (basse-Slovaquie, Ruthénie subcarpathique, Transylvanie du nord et Bacska). Gouvernée par Horthy, elle s’engage par opportunisme aux côtés de l’Allemagne sans en partager l’idéologie ou les desseins. L’offensive soviéto-roumaine de 1944 rétablit de facto les frontières de 1920, officialisées à nouveau par le traité de Paris de 1947, avec même quelques menues pertes supplémentaires (en face de Bratislava et à la frontière hongro-roumano-soviétique).

Ces pertes sont encore aujourd’hui très mal vécues par une partie croissante de l’opinion hongroise, notamment depuis que le gouvernement de Viktor Orbán prend des positions de plus en plus nationalistes. Malgré l’opposition affichée par les instances de la Communauté européenne, des mouvements politiques tels le Jobbik revendiquent des formules pour rattacher de façon extraterritoriale les populations de langue hongroise vivant dans les États voisins, notamment le Pays sicule. Parmi ces formules, le rattachement des citoyens « un par un » : à compter de janvier 2011, il n’est ainsi plus nécessaire de résider en Hongrie pour obtenir la citoyenneté hongroise.

De leurs côtés, les populations hongroises de Roumanie et de Slovaquie se sont dotées de leurs propres organisations politiques qui participent à la vie politique de ces pays.

La naissance improbable de la république d’Autriche[modifier | modifier le code]

Malgré le désir exprimé par de nombreux Autrichiens de bénéficier eux aussi du « Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » en se rattachant à la nouvelle République allemande, l'Entente est résolue à maintenir cet État qui apparaît exsangue à l’issue de la Grande Guerre. Non seulement ils interdisent à ce pays de langue allemande d’intégrer l'Allemagne mais ils consolident son assise territoriale :

  • conservation de la Carinthie partiellement peuplée de Slovènes ;
  • rattachement du Burgenland qui faisait jusque là partie du royaume de Hongrie ;
  • rejet du souhait exprimé par le Vorarlberg lors d’un plébiscite de rejoindre la Confédération suisse (environ 80% pour l’ouverture de négociations en vue d’un éventuel rattachement à la Suisse)[8].

L’Autriche est elle aussi ébranlée par la dépression de 1929 (faillite de la banque Kreditanstalt) mais ses dirigeants démocrates-chrétiens affirment un pouvoir autoritaire qui tente de résister aux tentatives d’annexion de l’Allemagne devenue nazie (1934 et 1938).

Après 1945, l’Autriche est d’abord occupée par les quatre puissances victorieuses de la guerre jusqu'en 1955, puis tenue de se tenir à équidistance des deux blocs, alors que l’Allemagne est divisée en deux. Elle attire les instances internationales, en particulier l’Agence internationale de l'énergie atomique et le siège de l’OPEP. Puis la chute du rideau de fer rouvre les portes de l’Europe centrale aux hommes d’affaires autrichiens, banquiers en particulier.

Le souvenir des Habsbourg demeure un facteur identitaire qui se manifeste à travers la mise en valeur du patrimoine historique (palais et trésor impériaux notamment) ou encore à l’occasion des funérailles de l’impératrice Zita (1989) et du dernier archiduc héritier de la couronne, Otto de Habsbourg-Lorraine ().

Annexes[modifier | modifier le code]

Organisation militaire en 1914[modifier | modifier le code]

[réf. nécessaire]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Source : Grande Géographie Bong illustrée, tome II, Onésime Reclus, 1912.
  2. Franz Schrader, commentaire à la carte d'Autriche-Hongrie dans l’Atlas de Géographie moderne de F. Schrader, F. Prudent et E. Anthoine, Hachette 1889.
  3. Sabine Hödl, Peter Rauscher, Barbara Staudinger (ed.) Hofjuden und Landjuden. Jüdisches Leben in der Frühen Neuzeit. Philo Verlag, Vienna. 2004. (ISBN 3-8257-0352-5)
  4. Léon Rousset : Autriche-Hongrie in : Fr. Schrader, F. Prudent, E. Anthoine : Atlas de géographie moderne, Hachette, 1889, ch. 28.
  5. Jean-Paul Bled, Histoire de Vienne, Fayard, Paris, 1998 (ISBN 2213599262).
  6. Adolf Hitler, Mein Kampf.
  7. Bernard Michel, Nations et nationalismes en Europe Centrale : XIXe-XXe siècle, Éditions Aubier,‎ 1995, p. 63
  8. Karl Heinz Burmeister, « Vorarlberg » dans le Dictionnaire historique de la Suisse en ligne, version du 23 septembre 2010..

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Béranger, L'Autriche-Hongrie : 1815-1918, Armand Colin, Collection Cursus, 1998.
  • Jean Béranger, Histoire de l'Empire des Habsbourg : 1273-1918, Fayard, Paris, 1990.
  • Christopher Munro Clark (trad. Marie-Anne de Béru), Les somnambules : été 1914, comment l'Europe a marché vers la guerre [« The sleepwalkers : how Europe went to war in 1914 »], Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l'histoire »,‎ , 668 p. (ISBN 978-2-08-121648-8).
  • Bernard Michel, La Chute de l'empire austro-hongrois : 1916-1918, R. Laffont, Paris, 1991, 322 p. (ISBN 2221069323)
  • François Fejtő, Requiem pour un Empire défunt, Paris, 1988.
  • Carl Schorske, Vienne fin de siècle, Le Seuil, Paris, 1983.
  • Victor-Lucien Tapié, Monarchie et peuples du Danube, Fayard, Paris, 1969.
  • Jean Vidalenc, L'Europe danubienne et balkanique : 1867-1970, Masson, Paris.
  • Max Schiavon, L’Autriche-Hongrie, 1867-1914, Soteca, 2011.
  • (de) Brigitte Vacha, Die Habsburger - Eine Europäische Familiengeschichte, Verlag Styria, Sonderausgabe 1996 (640 ans d'histoire européenne, 512 pages illustrées)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]