Crise bosniaque

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La crise bosnienne ou crise bosniaque désigne une crise diplomatique entre grandes puissances européennes qui se déroule en 1908. Elle trouve son origine dans l'annexion par l'Autriche-Hongrie des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine. Ces deux circonscriptions, alors nominalement placées sous suzeraineté ottomane, sont administrées à partir de 1878 par la double monarchie, conformément aux dispositions du Congrès de Berlin. Les textes limite ce droit d'occupation à trente années et garantit les droits du Sultan sur ces circonscriptions. Au cours des trente années suivantes, la politique que mènent les dirigeants la double monarchie aussi bien sur place qu'à Vienne, vise à intégrer de façon irréversible à la monarchie danubienne ces deux vilayets, alors confiés au ministre commun des finances[N 1]. Cependant, dans les faits, les vilayets sont administrés par le gouverneur militaire de Sarajevo, qui les transforme progressivement en base arrière de l'expansion balkanique de la double monarchie. En 1908, au terme de la période d'occupation, dans le double cadre de la dégradation des rapports austro-serbes et de la révolution jeune turque, les responsables de la double monarchie ne souhaitent pas rétrocéder les vilayets à l'empire ottoman, préférant l'annexer, comme des accords austro-russes conclus en 1882 le lui permettent.

Contexte[modifier | modifier le code]

Redéfinition des rapports de force internationaux[modifier | modifier le code]

Entre 1905 et 1908, les grandes puissances, aux prises dans la région, voient leur importance respective évoluer les unes par rapport aux autres, induisant des modifications de leur aire d'influence, exercée au travers de leurs clients respectifs.

La défaite russe en Mandchourie, ainsi que les troubles révolutionnaires qui agitent l'empire des Tsars à la suite de cette défaite, oblige la Russie à se concentrer sur ses problèmes domestiques, la diplomatie russe connaissant une éclipse dans le concert des grandes puissances[1]. Cependant, en dépit de cette défaite et des troubles intérieurs russes, les liens entre la Russie et la Grande-Bretagne, toutes deux alliées de la France, se resserrent progressivement à partir de 1906, annulant partiellement certains effets de la défaite russe en Extrême-Orient[N 2],[2].

Dans ce contexte, il apparaît aux hommes politiques allemands et austro-hongrois, hypnotisés par la perspective d'une guerre sur deux fronts, que les futures modifications du système international dans le futur ne pourront se faire qu'au détriment des puissances centrales[3]. Ainsi, Conrad, le chef d'état-major de l'armée austro-hongroise, propose de mener une politique balkanique entreprenante, profitant de la faiblesse russe momentanée pour réaliser une partie importante des objectifs austro-hongrois dans la région[4].

La présence austro-hongroise en Bosnie-Herzégovine[modifier | modifier le code]

La double monarchie occupe et administre pour le compte du sultan ottoman les vilayets de Bosnie et d'Herzégovine depuis 1878, en vertu des accords passés à Berlin. En effet, l'article 25 du protocole signé par les puissances au congrès de Berlin crée le cadre juridique de l'occupation des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine par la monarchie austro-hongroise[5], garantissant de plus le droit d'entretenir des garnisons dans le nord du Sandjak de Novipazar[6]. Ce droit d'occupation a initialement été concédé par les puissances signataires à l'Autriche-Hongrie pour une durée de trente années[7] : Gyula Andrassy, alors ministre austro-hongrois des affaires étrangères, avait privilégié une solution garantissant les droits souverains du sultan sur les vilayets[N 3],[8], tout en tenant compte de l'opposition catégorique de la Russie à l'annexion de la région par la monarchie danubienne[9].

À partir du milieu des années 1880, après une brève campagne militaire destinée à établir le contrôle austro-hongrois sur les vilayets[10], ces territoires connaissent une paix relative[11], tandis que les dirigeants de la double monarchie, aussi bien sur place qu'à Vienne, aspirent à ériger ces territoires en une vitrine de la domination des Habsbourg en Europe centrale[12]. Mus par cette volonté, les responsables austro-hongrois renforcent en permanence le contrôle de la double monarchie sur les vilayets occupés. Le renforcement de cette tutelle incite notamment l'administration austro-hongroise à connaître précisément les populations placées sous son autorité, par des recensements fréquents de la population des vilayets placés sous la tutelle de la monarchie danubienne[N 4],[13]. Parallèlement, les administrateurs envoyés par Vienne tentent de mettre en place les conditions de l'essor économique des territoires occupés[14], financé par des investissements venus de Vienne et de Budapest. De plus, ce développement économique incite les fonctionnaires austro-hongrois présents sur place à favoriser la mise en place d'un cadre juridique commun à la double monarchie et aux vilayets occupés[15].

De plus, au fil des années, François-Joseph et ses ministres obtiennent de plus en plus de libertés pour la politique qu'ils mènent dans les territoires administrés par la double monarchie, faisant progressivement accepter à leurs partenaires européens l'idée que le contrôle austro-hongrois sur les vilayets occupés, pensé pour être provisoire, est destiné à devenir pérenne[16] ; ainsi, en 1881, lors du renouvellement de l'Entente des trois empereurs, les articles secrets reconnaissent explicitement à la double monarchie le droit d'annexer les vilayets, au moment jugé opportun par les responsables de Vienne[7]. Trois ans plus tard, en 1884, François-Joseph obtient du Tsar Alexandre III de Russie une totale liberté d'action en Bosnie-Herzégovine[8]. La pérennité de la présence austro-hongroise garantie, le ministre commun des finances, Béni Kállay tente d'insuffler à ses administrés un sentiment national loyal à la double monarchie[17].

Le général Oskar Potiorek, gouverneur de Bosnie-Herzégovine en 1908.

Parallèlement, ces territoires, administrés au quotidien par un gouverneur militaire, deviennent rapidement un « arsenal », à l'intérieur duquel les militaires de la double monarchie préparent la conquête puis l'annexion de la Serbie voisine[18] tout en assurant la couverture stratégique de la Dalmatie autrichienne et le statu quo territorial dans les Balkans[19]. De même, les diplomates austro-hongrois utilisent leur présence en Bosnie-Herzégovine et dans le Sandjak comme tremplin pour s'immiscer toujours plus avant dans les Balkans ottomans. Ainsi, dès la fin des années 1880, les réseaux de communication de la Bosnie-Herzégovine sont développés, autorisant le désenclavement de la province[20] ; dans le même temps, le réseau ferroviaire existant, embryonnaire, est relié au réseau ferré de la double monarchie[21], puis en janvier 1908, un accord est signé entre les gouvernements de Vienne et d'Istanbul pour garantir une liaison directe entre les réseaux ferrés austro-hongrois et ottoman : ayant pour terminus d'Uvac, dans les vilayets occupés, elle doit relier les Vilayets à Mitrovitza, alors en territoire ottoman[22], puis à terme au port de Thessalonique, créant une liaison ferroviaire directe entre ce port et les territoires austro-hongrois[23].

Enfin, l'influence austro-hongroise dans les vilayets qu'elle occupe se double d'un contrôle absolu sur la hiérarchie catholique en fonction sur place ; ainsi, depuis les années 1890, l'archevêque catholique de Sarajevo, Josip Stadler, appuyé sur les Jésuites, envoyés par Vienne[24], pratique une politique visant à installer un clergé catholique tout dévoué aux Habsbourg[18], au détriment du clergé local, franciscain, présent dans la région depuis le XIVe siècle[24].

Cependant, la vision d'une immixtion tranquille de la double monarchie dans les Balkans, ainsi que les aspects bénéfiques de l'administration de la double monarchie, ne doit pas masquer les limites de la tutelle austro-hongroise dans les vilayets ; ainsi, la politique de développement économique des vilayets, malgré ses résultats spectaculaires, masquent les échecs de la politiques scolaire de la double monarchie[N 5],[12].

L'empire ottoman en 1908[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Empire ottoman.

Depuis le milieu du XIXe siècle, l'empire ottoman est engagé dans un processus de décomposition interne accéléré. Le 24 juillet 1908, les comités Union et Progrès prennent définitivement le pouvoir dans l'empire ottoman. L'empire ottoman, alors totalement déstabilisé par les querelles politiques, se voit privé de toute marge d'initiative dans la crise qui se profile.

Ainsi, vivant sous un régime despotique depuis la suspension de la constitution, l'empire ottoman connaît un processus de révolution, amorcée dans la partie européenne de l'empire, à Salonique, notamment ; le 24 juillet 1908, le sultan Abdülhamid II rétablit la constitution, à la suite du déclenchement de la rébellion d'une partie de l'armée ottomane[25]. Rapidement, des rumeurs circulent dans les chancelleries européennes quant à la tenue d'élections dans les provinces ottomanes ; ces élections sont jugées menaçantes à terme pour la tutelle austro-hongroise sur les vilayets encore placés sous souveraineté nominale de la Porte[7] ; en raison de cette suzeraineté, les populations résidant dans les vilayets occupés sont susceptibles d'être convoquées pour ces élections, remettant en cause la politique menée sur place par la double monarchie pendant les trois décennies précédentes[26]. dans ce contexte émerge en Bosnie une coalition serbo-musulmane aspirant à obtenir l'autonomie du vilayet sous suzeraineté ottomane[N 6],[27].

Ainsi, à la suite du coup d'état ayant porté les Jeunes Turcs au pouvoir, une assemblée constituante doit se réunir, élue lors d'élections devant se dérouler dans l'ensemble de l'empire ; Les vilayets de Bosnie et d'Herzégovine faisant encore nominalement partie de l'empire, les nouveaux responsables ottomans envisagent de faire voter les populations des deux circonscriptions pour l'élection de l'assemblée constituante[27]. Ce choix est alors susceptible de remettre en cause les acquis politiques et économiques de la double monarchie dans les territoires qu'elle administre[8].

La Serbie, « piémont des Slaves du Sud »[modifier | modifier le code]

cérémonie de sacre
le coup d'État de mai est sanctionné par l'arrivée sur le trône de Serbie de Pierre Ier, hostile aux intérêts de la double monarchie.

Dès son autonomie, la Serbie s'affirme comme un acteur de pénétration de la modernité dans la péninsule balkanique ; en effet, la constitution serbe garantit le suffrage universel masculin à sa population, puis tenté, dès 1835, de mettre en place une constitution, que le véto conjoint de son suzerain, des Russes et de l'empire d'Autriche oblige à abroger. Dans le même temps, les princes qui se succèdent sur le trône de Belgrade procèdent à une importante modernisation de l'armée, en la transformant en armée de conscription sur le modèle prussien[28].

En dépit de cette continuité dans la politique modernisatrice menée par ses souverains successifs, la Serbie oscille entre les sphères d'influence russe et autrichienne puis austro-hongroise, au gré des princes qui se succèdent à Belgrade. Cependant, à la suite du coup d'État de mai, en 1903, le royaume de Belgrade modifie totalement sa politique vis-à-vis de la double monarchie. En effet, les deux derniers souverains de la dynastie des Obrenovic menent jusqu'alors une politique d'alignement systématique du petit royaume sur les positions de la double monarchie, ravalant le royaume serbe au rang de satellite et de client de la monarchie danubienne[29],[30] : Le roi Milan, véritable vassal de la double monarchie, affirme ainsi se méfier davantage de la Russie que la double influence allemande eu austro-hongroise[31].

De plus, la diplomatie austro-hongroise attache une importance stratégique au maintien de bonnes relations avec la Serbie, alors cliente et alliée, tout en affirmant ne pas souhaiter l'annexion du petit royaume à la double monarchie[N 7],[32] ; ainsi, en 1882, Vienne soutient Belgrade lors des négociations avec la Porte pour la reconnaissance de l'indépendance serbe, comme lors de l'exposé des revendications serbes sur la Macédoine, encore ottomane[32]. Ainsi, avant 1903, la politique d'expansion serbe est dirigée vers le Sud, la Macédoine, le Kosovo, conformément aux souhaits de la diplomatie austro-hongroise[32]. Opposés à cette politique d'apaisement avec la monarchie danubienne, Les personnalités portées au pouvoir après 1903 aspirent à la mise en place d'un État national serbe, réunissant l'ensemble des Serbes sous le sceptre du roi Pierre[29]. Ce coup d'État, ainsi que le règlement définitif du contentieux dynastique serbe, permet la mise en place d'un régime politique parlementaire et libéral, basé sur la responsabilité gouvernementale devant les chambres[29].

Face au coup d'État, les responsables austro-hongrois tentent de réduire le royaume de Belgrade, qui affirme son indépendance en privilégiant pour l'équipement de son armée du matériel militaire français au détriment du matériel austro-hongrois[30]. Dès 1904, les frontières entre la double monarchie et la Serbie sont fermées, la viande de cochon serbe faisant l'objet d'un embargo de la part de la monarchie danubienne ; Profitant de l'aubaine, les concurrents commerciaux de la double monarchie s'engouffrent dans la brèche et prennent des parts de marché aux industries austro-hongroises, jusqu'alors hégémoniques dans le royaume de Belgrade[30]. De plus, en 1905, une union douanière se met en place entre le royaume de Serbie et la principauté de Bulgarie, garantissant un débouché, ainsi qu'un accès à la mer noire, pour les exportations serbes[33].

portrait d'un homme en uniforme.
Alois Lexa von Ährenthal, ministre des affaires étrangères de la double monarchie entre 1906 et 1912.

De plus, à partir de 1906, Alois Lexa von Aehrenthal, ancien ambassadeur à Saint-Petresbourg et nouveau ministre commun des affaires étrangères, souhaite parvenir à stabiliser durablement la double monarchie, et résoudre la question des Slaves du Sud au profit de son pays, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine constituant, selon lui, le premier pas en direction de cette résolution. En effet, souhaitant mater la Serbie, il se montre partisan d'une annexion de la Serbie[34]. il se montre ainsi un ardent partisan d'une politique devant permettre la création d'une entité slave du Sud au sein de la monarchie danubienne, dont l'annexion des régions occupés depuis 1878 constitue le prélude[1]. Il souhaite également profiter du jubilé impérial de 1908 pour limiter l'action politique du royaume de Belgrade en direction de la Dalmatie, alors autrichienne[35].

Enfin, au cours de la même période, les représentants serbes et croates au sein des diètes autrichiennes et croates surmontent leurs différents et parviennent à rapprocher leurs groupes parlementaires, multipliant les initiatives communes, de nature à inquiéter les responsables de la double monarchie[34].

Négociations et annexion[modifier | modifier le code]

Préparation diplomatique[modifier | modifier le code]

Défendant l'idée d'un accord avec la Russie, le ministre austro-hongrois des affaires étrangères, Alois Lexa von Aehrenthal, souhaite parvenir à imposer aux puissances européennes la pérennisation de la présence austro-hongroise en Bosnie-Herzégovine, notamment grâce à une entente avec la Russie[26].

portrait d'homme
Alexandre Izvolski, ministre russe des affaires étrangères en 1908

Les Russes de leur côté ne font pas mystère de leur indifférence quant au statut des vilayets occupés par la double monarchie, à la condition de recevoir une compensation dans les Balkans, par exemple sous la forme d'un accès facilité aux Détroits pour la marine impériale russe[27]. le ministre austro-hongrois des affaires étrangères s'engage, en échange de la reconnaissance de l'annexion des territoires occupés, à appuyer les demandes russes sur les détroits[36] : à Buchlau, le 16 septembre 1908, Alois Lexa von Aehrenthal rencontre Alexandre Izvolski, son homologue russe et s'engage à soutenir l'ouverture des Détroits du Bosphore et des Dardanelles aux navires de guerre russes[N 8],[37].

Confiant dans l'idée que les responsables russes ne vont pas prendre le risque d'un conflit avec la double monarchie, appuyé par le Reich[36], Aehrenthal se montre donc partisan d'une négociation avec son homologue russe, Alexandre Izvolsky, et le rencontre le 16 septembre 1908 à Buchlau[38]. À cette occasion, il fait accepter par les diplomates russes l'idée d'un échange : l'ouverture de négociations sur la question de l'ouverture des Détroits contre le principe de l'annexion des deux vilayets à la double monarchie, conditionnée par Aerenthal à un accord franco-anglais[37]. Le diplomate russe défend la validation de cette annexion par un congrès des grandes puissances, ce dont la diplomatie austro-hongroise ne veut à aucun prix[N 9],[1].

Annexion[modifier | modifier le code]

Le 16 septembre 1908, lors de l'entrevue de Buchlau entre les ministres des affaires étrangères russes et austro-hongrois, Aehrenthal rend public le souhait de la double monarchie de modifier le statut de la Bosnie-Herzégovine ; cette modification du statut implique l'abrogation de l'article 25 du traité de Berlin[N 10],[37]. Aerenthal, en annonçant abruptement le souhait de la double monarchie d'abroger l'article 25 du traité de Berlin, désarçonne les chancelleries européennes dans leur ensemble[38].

Le 5 octobre 1908, l'empereur et roi François-Joseph signe le décret préparé par son ministre modifiant le statut des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine : les sandjaks sont ainsi annexés de droit à la double monarchie, mettant un terme au régime légal de ces territoires en vigueur depuis le congrès de 1878[37].

Crise internationale[modifier | modifier le code]

Annoncée par surprise, l'annonce de l'annexion entraîne cependant une crise internationale de grande ampleur.

Conscient des faiblesses du royaume de Belgrade, le gouvernement serbe opte pour une internationalisation de la crise, afin d'obtenir des compensations à l'annexion des vilayets[39].

La Serbie mobilise ses troupes et ordonne le boycott des produits austro-hongrois, tandis que la double monarchie mobilise également[N 11],[40].

Placé devant le fait accompli, le gouvernement allemand assure cependant la double monarchie, son seul allié sûr[2], de son soutien dans la crise, sans exclure la possibilité d'un soutien militaire[41]. Puis, une fois la surprise passée, le gouvernement du Reich soutient totalement le gouvernement de Vienne, assurant le succès austro-hongrois[42].

Suites[modifier | modifier le code]

L'annexion des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine constitue la cause de bouleversements de grande ampleur, aussi bien dans les Balkans que dans les relations entre les grandes puissances : la principauté de Bulgarie se déclare indépendante de la Porte et le prince se proclame roi. tandis que, au terme de six mois de crise, le gouvernement royal serbe, hostile à cette modification du statut des deux vilayets, doit finalement accepter le fait accomplie au printemps 1909.

Indépendance bulgare[modifier | modifier le code]

Caricature du Petit Journal : profitant de l'annexion, Ferdinand de Bulgarie proclame l'indépendance de sa principauté, jusqu'alors nominalement placée sous suzeraineté ottomane.

Le jour même de l'annonce de l'annexion, le 5 octobre 1908, Ferdinand Ier, prince de Bulgarie, principauté vassale de l'empire ottoman, rompt le dernier lien entre son État et la Porte, en proclamant l'indépendance de la Bulgarie : il érigea ainsi sa principauté autonome en royaume indépendant et prend le titre de roi des Bulgares[37]. Cette déclaration d'indépendance constitue un succès pour la diplomatie austro-hongroise : le ministre austro-hongrois des Affaires étrangères, Ährenthal, a en fin multiplié les manœuvres pour obtenir la rupture du dernier lien unissant la principauté de Bulgarie à l'empire ottoman : la principauté de Bulgarie demeure jusqu'en 1908, encore placée sous la suzeraineté ottomane ; cependant, cette indépendance juridique constitue l'aboutissement de vingt années de manœuvres et d'initiatives du prince Ferdinand, visant progressivement à accroître méthodiquement l'autonomie de la principauté[N 12],[43],[35].

La proclamation d'indépendance d'un allié traditionnel de l'Autriche-Hongrie, dans un contexte marqué par la prise du pouvoir du comité union et progrès, traduit une volonté de la double monarchie de renforcer sa position dans les Balkans, par le truchement de son allié, et de contrebalancer l'influence grandissante du turbulent royaume de Belgrade[37].

Réactions internationales[modifier | modifier le code]

Caricature du magazine Karagöz représentant l'empereur François-Joseph bouffi de marchandises que l'Autriche-Hongrie ne peut plus exporter vers l'Empire ottoman à cause du boycott que mène ce dernier

La publication de la déclaration impériale et royale d'annexion des vilayets crée la surprise dans les chancelleries. Cependant, les réactions internationales ne se font pas attendre. De plus, le passage de la souveraineté ottomane à la souveraineté austro-hongroise induit par l'annexion oblige la double monarchie à rechercher la reconnaissance de ce changement de souveraineté par les autres États.

Ce changement de statut a en effet des conséquences sur les relations diplomatiques entre la double monarchie et ses voisins et partenaires. Ainsi, à l'annonce de l'annexion, les Ottomans mettent en place un boycott des produits austro-hongrois[41], tandis que le Reich, jusqu'alors fidèle soutien du gouvernement de Constantinople, se voit supplanté par la Grande Bretagne, ruinant les effets de la politique allemande dans l'empire ottoman ; cependant, à la suite de la proposition allemande du versement par la double monarchie d'une indemnisation conséquente à l'empire ottoman, les représentants du Reich sur place parviennent à maintenir l'influence politique du Reich dans l'empire ottoman[2]. De plus, les austro-hongrois restituent à la Porte la pleine souveraineté sur le Sandjak de Novi-Pazar, en évacuant les quelques garnisons tenues par l'armée commune[44].

Dans les mois qui précèdent l'annexion, la diplomatie austro-hongroise s'est attachée à défendre un échange avec les Russes : Mais, le 14 octobre, Isvolski, qui a négocié l'accord russe, doit entériner un refus britannique, tandis que la France conseille à la Russie de céder sur ce point ; ainsi, à la fin de l'hiver 1908-1909, les Russes acceptent le fait accompli, faute de soutien franco-anglais efficace[45].

Face à l'Italie, principale puissance intéressée par la modification des frontières dans les Balkans, le gouvernement austro-hongrois s'engage à accorder une compensation lors de la prochaine annexion de territoires balkaniques à la double monarchie[N 13],[46]. Cependant, en dépit de cette promesse, Aerenthal s'oppose en 1909 à la création d'une université italienne à Trieste, en Autriche[47]. Pour contrer les menées austro-hongroises, la Russie et l'Italie signent le 24 mars 1909 le compromis de Racconigi, matérialisant la volonté italienne de mener une politique indépendante des aspirations viennoises[48] ; à cette occasion, La Russie et l'Italie, toutes les deux lésées par l'annexion des vilayets à la double monarchie, s'entendent alors pour garantir le statu-quo dans les Balkans[49]. Cet accord italo-russe trouve également sa traduction dans le changement d'attitude des milieux nationalistes italiens, déçus que le royaume de Rome n'ait rien obtenu en échange de l'annexion des vilayets ; ces milieux, initialement conservateurs, favorables à la Triplice et hostiles à la France, tournent à partir de la fin de l'année 1908, leurs ambitions vers les territoires austro-hongrois, appuyant la cause irrédentiste[50].

Plus fondamentalement, la diplomatie austro-hongroise a certes remporté une victoire indéniable, mais les diplomates austro-hongrois doivent affronter une méfiance russe renforcée, tandis que les rivalités austro-hungaro-italiennes s'exacerbent dans l'Adriatique[51]. Cette méfiance mutuelle austro-russe met un terme aux pratiques incitant les grandes puissances à rechercher un accord pour régler leurs différents par la négociation, rendant plus compliquée la résolution des conflits[51]. De plus, l'annexion met un terme à l'entente asutro-russe[N 14] et déstabilise durablement la région, les petite État balkaniques multipliant les initiatives contre les possessions ottomanes en Europe[52].

Enfin, pour les membres de l'Entente, le soutien allemand à l'annexion, passé le moment de surprise initiale, constitue la preuve que le Reich exerce une tutelle de plus en plus marquée sur la double- monarchie[53]. En effet, dans un premier temps, Guillaume II qualifie l'annexion de « coup d'éclat de sous-lieutenant », avant de se raviser et d'accorder le soutien du Reich à son allié[23] : le 9 janvier 1909, Moltke le jeune, chef d'état-major de l'armée allemande, adresse à son homologue austro-hongrois un courrier lui assurant le soutien du Reich en cas de guerre[9].

La Serbie et les Serbes face à l'annexion[modifier | modifier le code]

Mis, comme l'ensemble de ses homologues devant le fait accompli, le gouvernement serbe mobilise son armée, escomptant un soutien de la Russie impériale[23].

Au début de l'année 1909, le royaume de Belgrade persiste et continue à refuser de reconnaître l'annexion des Sandjaks de Bosnie et d'Hérzégovine à la double monarchie. Face à ce refus, les responsables de la diplomatie austro-hongroise souhaitent non seulement obtenir la reconnaissance du fait accompli mais aussi se voir garantir la mise en place d'une « politique de bon voisinage »[54].

Le 22 mars 1909, le Reich adresse à la Russie, fidèle allié de Belgrade, un ultimatum sommant le gouvernement de reconnaître l'annexion[55], de démobiliser et de suggérer au gouvernement de Belgrade de faire de même, tandis que les militaires austro-hongrois reçoivent l'autorisation de mener des opérations contre la Serbie le 29. Le lendemain, le gouvernement russe cède, informé des faiblesses militaires de l'empire par ses généraux qui affirment ne pas pouvoir être en mesure d'entrer en guerre à la fois contre le Reich et la double monarchie[42]. Le gouvernement russe est alors suivi le 31 par le gouvernement de Belgrade[39].

Le royaume de Belgrade ne peut alors compter sur l'appui russe, l'empire des tsars, encore trop affaibli par sa défaite face au Japon, ne peut soutenir un conflit face au Reich[54] ; les alliés de la Russie, la France et la Grand Bretagne, ne s'engagent pas en faveur de la Serbie[46]. Abandonné par ses alliés et ses soutiens, le royaume serbe doit s'incliner le 31 mars 1909 et accepte les termes de la note austro-hongroise[46].

Le gouvernement serbe s'incline, conscient de la réalité du rapport de force sur le continent, mais les milieux nationalistes acceptent mal cette défaite et entretiennent à l'encontre de la monarchie danubienne une haine profonde[56]. Une effervescence nationaliste et autoritaire, encouragée par des hauts-fonctionnaires proches de la Russie[57], saisit alors le royaume de Belgrade ; ainsi, se développent aussi bien dans le royaume que dans les territoires austro-hongrois peuplés de Serbes de nombreuses sociétés secrètes. Parmi ces dernières, La Main noire, composée initialement par l'aile radicale des conspirateurs ayant renversé le roi Alexandre[58], constitue un exemple de ces sociétés plus ou moins liées à des cercles influents du pouvoir de Belgrade[N 15],[59]. Cet essor des sociétés secrètes en Serbie n'épargne pas les territoires annexés : de nombreuses sociétés, de tendance yougoslave[60], se créent, puis se regroupent au sein du mouvement Jeune Bosnie, dont les membres développent une mystique du martyr et du sacrifice[N 16],[61].

De plus, dans les territoires annexés, les Serbes se rapprochent des musulmans traditionalistes, partisans du retour des vilayets au sein de l'empire ottoman, et affichent, jusqu'en février 1909, leur volonté d'être soumis à nouveau à la souveraineté ottomane, muée par la suite en sourde opposition aux décisions du gouverneur austro-hongrois et de son administration[62].

Cette hostilité serbe à l'annexion formelle de la Bosnie-Herzégovine par la double monarchie pousse les hommes d'États austro-hongrois à se lancer dans une surenchère contre les représentants serbo-croates élus à la diète de Croatie ; Au terme de procédures tatillonnes parfois menées en dépit du droit et bon sens, les accusateurs autrichiens sont obligés de reculer, face à la production de documents fabriqués par les services secrets austro-hongrois. Si l'affaire se clôt en novembre 1909, les relations austro-serbes se trouvent davantage et durablement dégradées, tandis que, dans les années suivantes, les journalistes tchèques, Thomas Masaryk notamment, continue à publier de nouveaux documents attestant de la manœuvre austro-hongroise[63].

Intégration dans la double monarchie[modifier | modifier le code]

Déjà confiés au ministre commun des finances, représentant sur place de l'empereur-roi, les anciens sandjaks ne voient pas de modification de leur statut à court terme et continuent à être placés sous le régime du gouvernement militaire ; de ce fait, la toute puissance du gouverneur militaire installé à Sarajevo est réaffirmée[64].

Dès le début des manœuvres en vue de l'annexion des vilayets dans la monarchie, les partisans de l'intégration de ces territoires conçoivent l'annexion comme le début du processus devant aboutir à la transformation du dualisme austro-hongrois en trialisme incluant un royaume slave du Sud, centré autour du royaume de Zagreb[7]. Pour cette raison, l'intégration des provinces annexées à la double monarchie suscite de nombreuses réserves au sein de la double monarchie, notamment du côté des décideurs hongrois, effrayés à l'idée de l'intégration de nouvelles populations slaves au sein de l'Autriche-Hongrie ; à partir de ce moment, les dirigeants hongrois, aiguillonnés également par les sentiments anti-hongrois du Kronprinz François-Ferdinand, commencent à envisager une politique étrangère conforme aux intérêts du royaume, souhaitant un rapprochement entre la double monarchie et la Russie, afin de garantir le statu quo territorial dans les Balkans[65].

Enfin, en 1910, une constitution définit le régime intérieur de la Bosnie-Herzégovine. Une assemblée élue légifère dans de nombreux domaines, mais ne peut passer outre le veto du gouverneur, représentant de l'empereur-roi[64]. Cependant, en 1913, face à l'agitation nationaliste, le général Oskar Potiorek, gouverneur de la province, suspend la constitution et limite la diffusion de la presse étrangère dans les anciens vilayets ottomans[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le ministre commun des finances est à la fois en charge de l'exécution du budget voté par les délégations parlementaires autrichiennes et hongroises, véritable parlement de la double monarchie, et, à partir de 1878 de l'administration des vilayets occupés.
  2. Ce resserrement des liens anglo-russes est officialisé en 1907 par la signature de l'entente anglo-russe.
  3. Cette option avait été choisie afin d'éviter de renforcer le poids des Slaves au sein de la double monarchie.
  4. les deux premiers dénombrements se déroulent en 1879 et en 1885.
  5. La scolarisation des enfants n'est obligatoire qu'à partir de 1909, soit après l'annexion.
  6. Un tel scénario aboutirait également à la disparition de la tutelle austro-hongroise sur le vilayet de Bosnie.
  7. En 1885, le roi Milan avait proposé, lors d'un séjour à Vienne, d'abdiquer afin de permettre l'annexion du royaume de Belgrade à la double monarchie.
  8. Les conclusions de cet entretien ne sont pas consignées par écrit, les rendant sujettes à caution.
  9. Aehrenthal voit dans ce congrès non seulement l'occasion de rouvrir l'ensemble des dossiers balkaniques encore en suspens, mais aussi de le prétexte à marchandages pour valider l'annexion.
  10. La modification proposée par les diplomates austro-hongrois doit aboutir à l'annexion formelle des deux vilayets par la double monarchie.
  11. Le prince-héritier, François-Ferdinand, soutenu par le chef d'état-major, Franz Conrad von Hötzendorf se montre partisan d'une solution militaire face aux Serbes
  12. Son règne en Bulgarie, caractérisé par une politique opportuniste de louvoiements permanents entre les partis politiques bulgares et les grandes puissances européennes, lui donne la réputation d'un monarque rusé et sans scrupules.
  13. Un accord austro-italien daté du 19 décembre 1909 accorde à l'Italie une compensation en cas d'annexion future de territoires balkaniques.
  14. Cette entente, garante de la préservation du statu quo de 1878, neutralise les ambitions des petits royaumes balkaniques en Macédoine ottomane.
  15. Des rumeurs font du prince-héritier Alexandre l'un des principaux financiers de cette société.
  16. En 1910, un nationaliste serbe blesse grièvement le gouverneur de Bosnie-Herzégovine avant de se suicider.

Références[modifier | modifier le code]

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  3. Fischer 1970, p. 40.
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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • Arta Seiti, Des guerres balkaniques à la Grande Guerre : un regard stratégique, Paris, Les Cahiers de la Revue Défense Nationale, (ISSN 2105-7508). 
  • Stanislav Sretenovic, « La difficile sortie de guerre en serbie : célébrer la victoire : Belgrade, août 1913 », {{Article}} : paramètre « périodique » manquant, vol. 107, no 3, paramètre « année » ou « date » manquant, p. 31-39 (lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]