Crise bosniaque

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La crise bosnienne ou crise bosniaque désigne une crise diplomatique entre grandes puissances européennes qui se déroule en 1908. Elle trouve son origine dans l'annexion par l'Autriche-Hongrie des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine. Ces deux circonscriptions, alors nominalement placées sous suzeraineté ottomane, sont administrées à partir de 1878 par la double monarchie, conformément aux dispositions du Congrès de Berlin. Les textes limite ce droit d'occupation à trente années et garantit les droits du Sultan sur ces circonscriptions. Au cours des trente années suivantes, la politique que mènent les dirigeants la double monarchie aussi bien sur place qu'à Vienne, vise à intégrer de façon irréversible à la monarchie danubienne ces deux vilayets, alors confiés au ministre commun des finances[N 1]. Cependant, dans les faits, les vilayets sont administrés par le gouverneur militaire de Sarajevo, qui les transforme progressivement en base arrière de l'expansion balkanique de la double monarchie. En 1908, au terme de la période d'occupation, dans le double cadre de la dégradation des rapports austro-serbes et de la révolution jeune turque, les responsables de la double monarchie ne souhaitent pas rétrocéder les vilayets à l'empire ottoman, préférant l'annexer, comme des accords austro-russes conclus en 1882 le lui permettent.

Contexte[modifier | modifier le code]

Redéfinition des rapports de force internationaux[modifier | modifier le code]

Entre 1905 et 1908, les grandes puissances, aux prises dans la région, voient leur importance respective évoluer les unes par rapport aux autres, induisant des modifications de leur aire d'influence, exercée au travers de leurs clients respectifs.

La défaite russe en Mandchourie, ainsi que les troubles révolutionnaires qui agitent l'empire des Tsars à la suite de cette défaite, oblige la Russie à se concentrer sur ses problèmes domestiques, la diplomatie russe connaissant une éclipse dans le concert des grandes puissances[1]. Cependant, en dépit de cette défaite et des troubles intérieurs russes, les liens entre la Russie et la Grande-Bretagne, toutes deux alliées de la France, se resserrent progressivement à partir de 1906, annulant partiellement certains effets de la défaite russe en Extrême-Orient[N 2],[2].

Dans ce contexte, il apparaît aux hommes politiques allemands et austro-hongrois, hypnotisés par la perspective d'une guerre sur deux fronts, que les futures modifications du système international dans le futur ne pourront se faire qu'au détriment des puissances centrales[3].

La présence austro-hongroise en Bosnie-Herzégovine[modifier | modifier le code]

L'article 25 du protocole signé par les puissances au congrès de Berlin crée le cadre juridique de l'occupation des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine par la monarchie austro-hongroise[4]. Ainsi, depuis 1878, la monarchie austro-hongroise dispose du droit d'administrer, pour le compte du sultan, les vilayets de Bosnie, d'Herzégovine et d'entretenir des garnisons dans le nord du Sandjak de Novipazar[5]. Ce droit d'occupation a été concédé par les puissances signataires pour une durée de trente années[6] ; Gyula Andrassy, ministre austro-hongrois des affaires étrangères, avait privilégié une solution garantissant les droits souverains du sultan[N 3],[7].

Depuis le milieu des années 1880, après une brève campagne destinée à établir le contrôle austro-hongrois sur les sandjaks[8], ces territoires connaissent une paix relative[9], tandis que la double monarchie cherche à faire de ces territoires une vitrine de la domination des Habsbourg en Europe centrale[10]. Cette aspiration incite les responsables austro-hongrois à renforcer en permanence le contrôle austro-hongrois sur les vilayets occupés, créant notamment les conditions de leur essor économique[11]. Ainsi, la région de Sarajevo connaît un essor important, la ville triplant même sa population entre 1880 et 1910, tandis que la région de Zenica, en Bosnie centrale, devient un importante centre industriel[12]. Cet essor économique, financé par des investissements venus de Vienne et de Budapest, pousse les administrateurs austro-hongrois présents sur place à mettre en place un cadre juridique commun avec la double monarchie : ainsi, les juristes austro-hongrois travaillent à la mise en conformité du cadre juridique des vilayets, encore ottomans, avec celui du reste de la double monarchie, notamment en permettant l'émancipation progressive des nombreux paysans encore asservis[13].

De plus, au fil des années, François-Joseph et ses ministres obtiennent de plus en plus de libertés pour la politique qu'ils mènent dans les territoires administrés par la double monarchie, faisant progressivement accepter à leurs partenaires européens l'idée que le contrôle austro-hongrois sur les vilayets occupés est destiné à devenir pérenne[14] ; ainsi, en 1881, lors du renouvellement de l'Entente des trois empereurs, les articles secrets reconnaissent explicitement à la double monarchie le droit d'annexer les vilayets, au moment jugé opportun par les responsables de Vienne[6]. Trois ans plus tard, en 1884, François-Joseph obtient du Tsar une totale liberté d'action en Bosnie-Herzégovine[7]. La pérennité de la présence austro-hongroise garantie, ces territoires, administrés par un gouverneur militaire, deviennent rapidement un « arsenal », à l'intérieur duquel les militaires de la double monarchie préparent la conquête puis l'annexion de la Serbie voisine[15].

De plus, les diplomates austro-hongrois utilisent leur présence en Bosnie-Herzégovine et dans le Sandjak comme tremplin pour s'insinuer toujours plus avant dans les Balkans ottomans. Ainsi, dès la fin des années 1880, les réseaux de communication de la Bosnie-Herzégovine sont développés, permettant le désenclavement de la province[12] ; dans le même temps, le réseau ferroviaire existant, embryonnaire, est relié au réseau ferré de la double monarchie[16]. De plus, en janvier 1908, un accord est signé entre les gouvernements de Vienne et d'Istanbul pour garantir une liaison directe entre les réseaux ferrés austro-hongrois et ottoman, qui partirait d'Uvac, en Bosnie-Herzégovine, pour atteindre Mitrovitza, alors en territoire ottoman[17] ; cette ligne de chemin de fer doit à terme relier directement le port de Thessalonique aux territoires austro-hongrois[18].

Enfin, l'influence austro-hongroise dans les vilayets qu'elle occupe se double d'un contrôle absolu sur la hiérarchie catholique en fonction; ainsi, depuis les années 1890, l'archevêque catholique de Sarajevo, Josip Stadler, appuyé sur les Jésuites, envoyés par Vienne[19], pratique une politique visant à installer un clergé catholique tout dévoué à Vienne[15], au détriment du clergé local, franciscain, présent dans la région depuis le XIVe siècle[19].

Cependant, la vision d'une insinuation tranquille de la double monarchie dans les Balkans, ainsi que les aspects bénéfiques de l'administration austro-hongroise, ne doit pas masquer les limites du règne austro-hongrois dans les vilayets ; ainsi, la politique de développement économique des vilayets, malgré ses résultats spectaculaire, masquent les échecs de la politiques scolaire de la double monarchie[N 4],[10].

L'empire ottoman en 1908[modifier | modifier le code]

En 1908, l'empire ottoman connaît depuis le milieu du XIXe siècle un processus de décomposition interne accéléré; en 1908, les comités Union et Progrès prennent définitivement le pouvoir dans l'empire ottoman. L'empire ottoman est alors totalement déstabilisé par les querelles politiques, le privant de toute marge d'initiative dans la crise qui se profile.

Ainsi, vivant sous un régime despotique depuis la suspension de la constitution, l'empire ottoman connaît un processus de révolution, amorcée dans la partie européenne de l'empire, à Salonique, notamment; le 23 juillet 1908, Abdulhamid rétablit la constitution, à la suite du déclenchement de la rébellion d'une partie de l'armée ottomane[20]. Rapidement, des rumeurs circulent dans les chancelleries européennes quant à la tenue d'élections dans les provinces ottomanes ; ces élections sont jugées menaçantes à terme pour la tutelle austro-hongroise sur les Sandjaks encore placés sous souveraineté nominale de la Porte[6] : dans ce contexte émerge en Bosnie une coalition serbo-musulmane aspirant à obtenir l'autonomie du vilayet sous suzeraineté ottomane[N 5],[21].

Ainsi, à la suite du coup d'état ayant porté les Jeunes Turcs au pouvoir, une assemblée constituante doit se réunir, élue lors d'élections devant se dérouler dans l'ensemble de l'empire ; Les vilayets de Bosnie et d'Herzégovine faisant encore nominalement partie de l'empire, les nouveaux responsables ottomans envisagent de faire voter les populations des deux circonscriptions pour l'élection de l'assemblée constituante[21]. Ce choix est alors susceptible de remettre en cause les acquis politiques et économiques de la double monarchie dans les territoires qu'elle administre[7].

La Serbie, « piémont des Slaves du Sud »[modifier | modifier le code]

De plus, depuis 1903, à la suite du coup d'État de mai, le royaume de Belgrade a totalement modifié sa politique vis-à-vis de la double monarchie. En effet, la dynastie des Obrenovic menait jusqu'alors une politique d'alignement systématique du petit royaume sur les positions de la double monarchie, ravalant le royaume serbe au rang de satellite et de client de la monarchie danubienne[22],[23] : Le roi Milan, véritable vassal de la double monarchie, affirme ainsi se méfier davantage de la Russie que la double influence allemande eu austro-hongroise[24].

De plus, la diplomatie austro-hongroise attache une importance stratégique au maintien de bonnes relations avec la Serbie, alors cliente et alliée, tout en affirmant ne pas souhaiter l'annexion du petit royaume à la double monarchie[N 6],[25] ; ainsi, en 1882, Vienne soutient Belgrade lors des négociations avec la Porte pour la reconnaissance de l'indépendance serbe, comme lors de l'exposé des revendications serbes sur la Macédoine, encore ottomane[25]. Ainsi, avant 1903, la politique d'expansion serbe est dirigée vers le Sud, la Macédoine, le Kosovo, conformément aux souhaits de la diplomatie austro-hongroise[25]. Opposés à cette politique d'apaisement avec la monarchie danubienne, Les personnalités portées au pouvoir après 1903 aspirent à la mise en place d'un État national serbe, réunissant l'ensemble des Serbes sous le sceptre du roi Pierre[22]. Ce coup d'État, ainsi que le règlement définitif du contentieux dynastique serbe, permet la mise en place d'un régime politique parlementaire et libéral, basé sur la responsabilité gouvernementale devant les chambres[22].

Face au coup d'État, les responsables austro-hongrois tentent de réduire le royaume de Belgrade, qui affirme son indépendance en privilégiant pour l'équipement de son armée du matériel militaire français au détriment du matériel austro-hongrois[23]. Dès 1904, les frontières entre la double monarchie et la Serbie sont fermées, la viande de porc serbe faisant l'objet d'un embargo de la part de la monarchie danubienne ; Profitant de l'aubaine, les concurrents commerciaux de la double monarchie s'engouffrent dans la brèche et prennent des parts de marché aux industries austro-hongroises, jusqu'alors hégémoniques dans le royaume de Belgrade[23]. De plus, en 1905, une union douanière se met en place entre le royaume de Serbie et la principauté de Bulgarie, garantissant un débouché aux exportations serbes[26].

De plus, à partir de 1906, Alois Lexa von Aehrenthal, , ancien ambassadeur à Saint-Petresbourg et nouveau ministre commun des affaires étrangères, souhaite parvenir à stabiliser durablement la double monarchie, et résoudre la question des Slaves du Sud au profit de son pays, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine constituant, selon lui, le premier pas en direction de cette résolution. En effet, souhaitant mater la Serbie, il se montre un ardent partisan d'une politique devant permettre la création d'une entité slave du Sud au sein de la monarchie danubienne[1]. Il souhaite ainsi profiter du jubilé impérial de 1908 pour limiter l'action politique du royaume de Belgrade en direction de la Dalmatie, alors autrichienne[27].

Négociations et annexion[modifier | modifier le code]

Préparation diplomatique[modifier | modifier le code]

Défendant l'idée d'un accord avec la Russie, le ministre austro-hongrois des affaires étrangères, Alois Lexa von Aehrenthal, souhaite parvenir à une entente avec la Russie.

Les Russes de leur côté ne font pas mystère de leur indifférence quant au statut des vilayets occupés par la double monarchie, à la condition de recevoir une compensation dans les Balkans, sous la forme d'un accès facilité aux Détroits pour la Marine russe[21].

Aehrenthal se montre donc partisan d'une négociation avec son homologue russe, Alexandre Izvolsky, et le rencontre le 16 septembre 1908 à Buchlau[28]. À cette occasion, il fait accepter par les diplomates russes l'idée d'un échange : l'ouverture de négociations sur la question de l'ouverture des Détroits contre le principe de l'annexion des deux vilayets à la double monarchie, conditionnée par Aerenthal à un accord franco-anglais[29]. Le diplomate russe défend la validation de cette annexion par un congrès des grandes puissances, ce dont la diplomatie austro-hongroise ne veut à aucun prix[N 7],[1].

Annexion[modifier | modifier le code]

Le 16 septembre 1908, lors de l'entrevue de Buchlau entre les ministres des affaires étrangères russes et austro-hongrois, Aehrenthal rend public le souhait de la double monarchie de modifier le statut de la Bosnie-Herzégovine; cette modification du statut implique l'abrogation de l'article 25 du traité de Berlin[N 8],[29]. Aerenthal, en annonçant abruptement le souhait de la double monarchie d'abroger l'article 25 du traité de Berlin, désarçonne les chancelleries européennes dans leur ensemble[28].

Le 5 octobre 1908, François-Joseph signe le décret préparé par son ministre modifiant le statut des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine : les sandjaks sont ainsi annexés de droit à la double monarchie, mettant un terme au régime légal de ces territoires en vigueur depuis le congrès de 1878[29].

Crise internationale[modifier | modifier le code]

Annoncée par surprise, l'annonce de l'annexion entraîne cependant une crise internationale de grande ampleur.

Conscient des faiblesses du royaume de Belgrade, le gouvernement serbe opte pour une internationalisation de la crise, afin d'obtenir des compensations à l'annexion des vilayets[30].

La Serbie mobilise ses troupes et ordonne le boycott des produits austro-hongrois, tandis que la double monarchie mobilise également[N 9],[31].

Placé devant le fait accompli, le gouvernement allemand assure cependant la double monarchie, son seul allié sûr[2], de son soutien dans la crise, sans exclure la possibilité d'un soutien militaire[32]. Puis, une fois la surprise passée, le gouvernement du Reich soutient totalement le gouvernement de Vienne, assurant le succès austro-hongrois[33].

Suites[modifier | modifier le code]

L'annexion des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine constitue la cause de bouleversements de grande ampleur, aussi bien dans les Balkans que dans les relations entre les grandes puissances : la principauté de Bulgarie se déclare indépendante de la Porte et le prince se proclame roi. tandis que, au terme de six mois de crise, le gouvernement royal serbe, hostile à cette modification du statut des deux vilayets, doit finalement accepter le fait accomplie au printemps 1909.

Indépendance bulgare[modifier | modifier le code]

Caricature du Petit Journal : profitant de l'annexion, Ferdinand de Bulgarie proclame l'indépendance de sa principauté, jusqu'alors nominalement placée sous suzeraineté ottomane.

Le jour de l'annonce de l'annexion, le 5 octobre 1908, Ferdinand Ier, prince de Bulgarie, principauté vassale de l'empire ottomane, rompant ainsi le dernier lien entre son État et la Porte, proclame l'indépendance de la Bulgarie, érigeant ainsi sa principauté en royaume et se proclamant roi des Bulgares[29]. En effet, dans le contexte de septembre 1908, le Ministre austro-hongrois des Affaires étrangères, Aerenthal, manœuvre pour obtenir la rupture du dernier lien entre la principauté de Bulgarie ; la principauté de Bulgarie demeure jusqu'en 1908, encore placée sous la suzeraineté ottomane, mais, au fil des années, cette suzeraineté devient de plus en plus théorique, aboutissant à une indépendance de fait de la principauté[27].

Cette proclamation d'indépendance d'un allié traditionnel de l'Autriche-Hongrie, dans un contexte marqué par la prise du pouvoir du comité union et progrès traduit une volonté de la double monarchie de renforcer sa position dans les Balkans, face à l'ssor du turbulent royaume de Belgrade[29].

Réactions internationales[modifier | modifier le code]

Caricature du magazine Karagöz représentant l'empereur François-Joseph bouffi de marchandises que l'Autriche-Hongrie ne peut plus exporter vers l'Empire ottoman à cause du boycott que mène ce dernier

La publication de la déclaration impériale et royale d'annexion des vilayets crée la surprise dans les chancelleries. Cependant, les réactions internationales ne se font pas attendre. De plus, le passage de la souveraineté ottomane à la souveraineté austro-hongroise induit par l'annexion oblige la double monarchie à rechercher la reconnaissance de ce changement de souveraineté par les autres États.

Ce changement de statut a en effet des conséquences sur les relations diplomatiques entre la double monarchie et ses voisins et partenaires. Ainsi, à l'annonce de l'annexion, les Ottomans mettent en place un boycott des produits austro-hongrois[32], tandis que le Reich, jusqu'alors fidèle soutien du gouvernement de Constantinople, se voit supplanté par la Grande Bretagne, ruinant les effets de la politique allemande dans l'empire ottoman ; cependant, à la suite de la proposition allemande du versement par la double monarchie d'une indemnisation conséquente à l'empire ottoman, les représentants du Reich sur place parviennent à maintenir l'influence politique du Reich dans l'empire ottoman[2]. De plus, les austro-hongrois restituent à la Porte la pleine souveraineté sur le Sandjak de Novi-Pazar, en évacuant les quelques garnisons tenues par l'armée commune[34].

Dans les mois qui précèdent l'annexion, la diplomatie austro-hongroise s'est attachée à défendre un échange avec les Russes : Mais, le 14 octobre, Isvolski, qui a négocié l'accord russe, doit entériner un refus britannique, tandis que la France conseille à la Russie de céder sur ce point ; ainsi, à la fin de l'hiver 1908-1909, les Russes acceptent le fait accompli, faute de soutien franco-anglais efficace[35].

Face à l'Italie, principale puissance intéressée par la modification des frontières dans les Balkans, le gouvernement austro-hongrois s'engage à accorder une compensation lors de la prochaine annexion de territoires balkaniques à la double monarchie[N 10],[36]. Cependant, en dépit de cette concession, Aerenthal refuse en 1909 la création d'une université italienne à Trieste, en Autriche[37]. Pour contrer les menées austro-hongroises, la Russie et l'Italie signent en mars 1909 le compromis de Racconigi, manifestant le souhait italien de mener une politique indépendante des menées viennoises[38]. Cet accord italo-russe trouve également sa traduction dans le changement d'attitude des milieux nationalistes italiens, déçus que le royaume de Rome n'ait rien obtenu en échange de l'annexion ; ces milieux, initialement conservateurs, favorables à la Triplice et hostiles à la France, tournent à partir de la fin de l'année 1908, leurs ambitions vers le territoires austro-hongrois, appuyant la cause irrédentiste[39].

Plus fondamentalement, la diplomatie austro-hongroise a certes remporté une victoire indéniable, mais les diplomates austro-hongrois doivent affronter une méfiance russe renforcée, tandis que les rivalités austro-hungaro-italiennes s'exacerbent dans l'Adriatique[40]. Cette méfiance mutuelle austro-russe met un terme aux pratiques incitant les grandes puissances à rechercher un accord pour régler leurs différents par la négociation, rendant plus compliquée la résolution des conflits[40].

Enfin, pour les membres de l'Entente, le soutien allemand à l'annexion, passé le moment de surprise initiale, constitue la preuve que le Reich exerce une tutelle de plus en plus marquée sur la double monarchie[41]. En effet, dans un premier temps, Guillaume II qualifie l'annexion de « coup d'éclat de sous-lieutenant », avant de se raviser et d'accorder le soutien du Reich à son allié[18].

La Serbie et les Serbes face à l'annexion[modifier | modifier le code]

Mis, comme l'ensemble de leurs homologues devant le fait accompli, le gouvernement serbe mobilise son armée, comptant sur le soutien russe[18].

Au début de l'année 1909, le royaume de Belgrade persiste et continue à refuser de reconnaître l'annexion des Sandjaks de Bosnie et d'Hérzégovine à la double monarchie. Face à ce refus, les responsables de la diplomatie austro-hongroise souhaitent non seulement obtenir la reconnaissance du fait accompli mais aussi se voir garantir la mise en pace d'une « politique de bon voisinage »[42].

Le 22 mars 1909, le Reich adresse à la Russie, fidèle allié de Belgrade, un ultimatum sommant le gouvernement de reconnaître l'annexion, de démobiliser et de suggérer au gouvernement de Belgrade de faire de même, tandis que les militaires austro-hongrois reçoivent l'autorisation de mener des opérations contre la Serbie le 29. Le lendemain, le gouvernement russe cède, informé des faiblesses militaires de l'empire par ses généraux qui affirment ne pas pouvoir être en mesure d'entrer en guerre à la fois contre le Reich et la double monarchie[33]. Le gouvernement russe est alors suivi le 31 par le gouvernement de Belgrade[30].

Le royaume de Belgrade ne peut alors compter sur l'appui russe, l'empire des tsars, encore trop affaibli par sa défaite face au Japon, ne peut soutenir un conflit face au Reich[42] ; les alliés de la Russie, la France et la Grand Bretagne, ne s'engagent pas en faveur de la Serbie[36]. Abandonné par ses alliés et ses soutiens, le royaume serbe doit s'incliner le 31 mars et accepte les termes de la note austro-hongroise[36].

Le gouvernement s'incline, conscient de la réalité du rapport de force sur le continent, mais les milieux nationalistes serbes acceptent mal cette défaite et entretiennent à l'encontre de la monarchie danubienne une haine profonde[43]. Une effervescence nationaliste et autoritaire, encouragée par des hauts-fonctionnaires proches de la Russie[44], saisit alors le royaume de Belgrade ; ainsi, se développent aussi bien dans le royaume que dans les territoires austro-hongrois peuplés de Serbes de nombreuses sociétés secrètes. Parmi ces dernières, La Main noire constitue un exemple de ces sociétés plus ou moins liées à des cercles influents du pouvoir de Belgrade[N 11],[45]. Cet essor des sociétés secrètes en Serbie n'épargne pas les territoires annexés : de nombreuses sociétés se créent, puis se regroupent au sein du mouvement Jeune Bosnie, dont les membres développent une mystique du martyr et du sacrifice[N 12],[46].

De plus, dans les territoires annexés, les Serbes se rapprochent des musulmans traditionalistes, partisans du retour des vilayets au sein de l'empire ottoman, et affichent, jusqu'en février 1909, leur volonté d'être soumis à nouveau à la souveraineté ottomane, muée par la suite en sourde opposition aux décisions du gouverneur austro-hongrois et de son administration[47].

Cette hostilité serbe à l'annexion formelle de la Bosnie-Herzégovine par la double monarchie pousse les hommes d'États austro-hongrois à se lancer dans une surenchère contre les représentants serbo-croates élus à la diète de Croatie ; Au terme de procédures tatillonnes parfois menées en dépit du droit et bon sens, les accusateurs autrichiens sont obligés de reculer, face à la production de documents fabriqués par les services secrets austro-hongrois. Si l'affaire se clôt en novembre 1909, les relations austro-serbes se trouvent davantage et durablement dégradées, tandis que, dans les années suivantes, les journalistes tchèques, Thomas Masaryk notamment, continue à publier de nouveaux documents attestant de la manœuvre austro-hongroise[48].

Intégration dans la double monarchie[modifier | modifier le code]

Déjà confiés au ministre commun des finances, représentant sur place de l'empereur-roi, les anciens sandjaks ne voient pas de modification de leur statut à court terme et restent placés sous le régime du gouvernement militaire ; de ce fait, la toute puissance du gouverneur militaire installé à Sarajevo est affirmée[49].

Dès le début des manœuvres en vue de l'annexion des vilayets dans la monarchie, les partisans de l'intégration de ces territoires conçoivent l'annexion comme le début du processus devant aboutir à la transformation du dualisme austro-hongrois en trialisme incluant un royaume slave du Sud, centré autour du royaume de Zagreb[6].

En 1910, une constitution définit le régime intérieur de la Bosnie-Herzégovine. Une assemblée élue légifère dans de nombreux domaines, mais ne peut passer outre le veto du gouverneur, représentant de l'emereur[49]. Cependant, en 1913, face à l'agitation nationaliste, Oskar Potiorek suspend la constitution et limite la diffusion de la presse étrangère dans les anciens vilayets ottomans[10].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le ministre commun des finances est à la fois en charge de l'exécution du budget voté par les délégations parlementaires autrichiennes et hongroises, véritable parlement de la double monarchie, et, à partir de 1878 de l'administration des vilayets occupés.
  2. Ce resserrement des liens anglo-russes est officialisé en 1907 par la signature de l'entente anglo-russe.
  3. Cette option avait été choisie afin d'éviter de renforcer le poids des Slaves au sein de la double monarchie.
  4. La scolarisation des enfants n'est obligatoire qu'à partir de 1909, soit après l'annexion.
  5. Un tel scénario aboutirait à la disparition de la tutelle austro-hongroise sur le vilayet de Bosnie.
  6. En 1885, le roi Milan avait proposé, lors d'un séjour à Vienne, d'abdiquer afin de permettre l'annexion du royaume de Belgrade à la double monarchie.
  7. Aehrenthal voit dans ce congrès non seulement l'occasion de rouvrir l'ensemble des dossiers balkaniques encore en suspens, mais aussi de le prétexte à marchandages pour valider l'annexion.
  8. La modification proposée par les diplomates austro-hongrois doit aboutir à l'annexion formelle des deux vilayets par la double monarchie.
  9. Le prince-héritier, François-Ferdinand, soutenu par le chef d'état-major, Franz Conrad von Hötzendorf se montre partisan d'une solution militaire face aux Serbes
  10. Un accord austro-italien daté du 19 décembre 1909 accorde à l'Italie une compensation en cas d'annexion future de territoires balkaniques.
  11. Des rumeurs font du prince-héritier Alexandre l'un des principaux financiers de cette société.
  12. En 1910, un nationaliste serbe blesse grièvement le gouverneur de Bosnie-Herzégovine avant de se suicider.

Références[modifier | modifier le code]

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  46. Becker 2001, p. 13.
  47. Pasteur 2011, p. 169.
  48. Clark 2013, p. 103.
  49. a et b Schiavon 2011, p. 29.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Jacques Becker, « L'ombre du nationalisme serbe », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 1, no 69,‎ (DOI 10.3917/ving.069.0007, lire en ligne).  (inscription nécessaire) – via Cairn.info
  • Jean-Paul Bled, L'agonie d'une monarchie : Autriche-Hongrie 1914-1920, Paris, Taillandier, , 464 p. (ISBN 979-10-210-0440-5). 
  • Christopher Munro Clark (trad. Marie-Anne de Béru), Les somnambules : été 1914, comment l'Europe a marché vers la guerre [« The sleepwalkers : how Europe went to war in 1914 »], Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l'histoire », , 668 p. (ISBN 978-2-08-121648-8). 
  • Fritz Fischer (trad. Geneviève Migeon et Henri Thiès), Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale (1914-1918) [« Griff nach der Weltmacht »], Paris, Éditions de Trévise, , 654 p. (notice BnF no FRBNF35255571). 
  • (de) Horst Haselsteiner, Bosnien-Hercegovina. Orientkrise und südslavische Frage,, Vienne, (ISBN 3-205-98376-9).
  • Henry Jacolin, « L’établissement de la première voie ferrée entre l’Europe et la Turquie. Chemins de fer et diplomatie dans les Balkans », Revue d’histoire des chemins de fer, no 35,‎ , p. 1-24 (pagination du document PDF généré à la demande) (lire en ligne)
  • Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l'Europe et le Reich : De la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Paris, Armand Colin, coll. « Références Histoire », , 539 p. (ISBN 2-200-21641-6)
  • Frédéric Le Moal, La Serbie du martyre à la victoire. 1914-1918, Paris, Éditions SOTECA, 14-18 Éditions, coll. « Les Nations dans la Grande Guerre », , 257 p. (ISBN 978-2-9163-8518-1). 
  • Paul Pasteur, Histoire de L'Autriche : De l'empire multinational à la nation autrichienne (XVIIIe siècle-XXe siècle), Armand Colin, coll. « U », (ISBN 978-2-200-35590-6). 
  • Armando Pitassio, « Irrédentisme et nationalisme en Italie. Un même projet ? », Les cahiers Irice, vol. 1, no 13,‎ , p. 37-48 (DOI 10.3917/lci.013.0037, lire en ligne).  (inscription nécessaire) – via Cairn.info
  • Pierre Renouvin, La Crise européenne et la Première Guerre mondiale, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Peuples et civilisations » (no 19), (réimpr. 1939, 1948, 1969 et 1972), 779 p. (notice BnF no FRBNF33152114). 
  • Max Schiavon, L'Autriche-Hongrie dans la Première Guerre mondiale : La fin d'un empire, Paris, Éditions SOTECA, 14-18 Éditions, coll. « Les Nations dans la Grande Guerre », , 298 p. (ISBN 978-2-9163-8559-4). 
  • Les empires occidentaux, de Rome à Berlin, Presses universitaires de France, , 512 p. (lire en ligne) (inscription nécessaire) – via Cairn.info

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]