Journées des 5 et 6 octobre 1789

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La marche des femmes sur Versailles, le 5 octobre, telle que vue par l'hagiographie des journées révolutionnaires.

Au cours des journées révolutionnaires des 5 et 6 octobre 1789, une foule, composée majoritairement de femmes, se dirige de Paris à Versailles, pour réclamer du pain à Louis XVI qui répondit favorablement à cette demande[1]. Elles réclamaient aussi que les gardes du corps de sa majesté soient remplacés par la Garde nationale, commandée par La Fayette. En outre, l'Assemblée constituante exige ce même jour la ratification des décrets relatifs à la constitution et à la déclaration des droits. Au fur et à mesure du déroulement de cette journée, elle finit par exiger la venue du Roi à Paris. Sur ce point, Louis XVI se laisse la nuit pour réfléchir. Mais, le 6 octobre, il est réveillé par une foule plus revendicative. Chargé désormais de la sécurité du château, La Fayette, en retard, est incapable d'empêcher son invasion meurtrière. Il sauve néanmoins à Versailles la famille royale qui est emmenée à Paris. L'Assemblée constituante y sera appelée quelques jours plus tard, le 19 octobre.

Début octobre 1789, le Roi continue le bras de fer mené depuis le mois de septembre avec l'Assemblée, sur la promulgation des nombreux décrets dits du 4 août (abolition des privilèges), sur les premiers articles de la constitution ainsi que de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen votée le 26 août. « Le Roi tente de freiner le mouvement révolutionnaire »[2].

Le 1er octobre 1789, Louis XVI fait venir le régiment de Flandres, dévoué totalement à la couronne, pour renforcer la sécurité de Versailles. Or l'Assemblée constituante continue de siéger à Versailles.

Le 5 octobre, justement, l'Assemblée constituante décide de demander l'acceptation pure et simple des articles constitutionnels et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Une députation s'apprête même à rencontrer le Roi quand, à ce moment précis, des « centaines de citoyennes de la capitale [...] arrivent à la hauteur de la salle des Menus Plaisirs où siège l'Assemblée[3]... »

Dans la capitale, de nombreux politiciens parisiens, et notamment le milieu entourant le Palais-Royal craignent de perdre de leur influence sur le cours du mouvement révolutionnaire. « Le Roi doit revenir à Paris » (les articles du journal de Camille Desmoulins Révolution de France et de Brabant, édité par Danton et proche, à ce moment, de Philippe d'Orléans le soulignent). Telle est la véritable revendication de ce début octobre. Mais d'autres prétextes vont légitimer les évènements du 5 et 6 octobre 1789 :

  1. Le piétinement de la cocarde tricolore par des troupes royalistes étrangères : L'entourage royal a proposé d'organiser un grand banquet, dans la salle de l'opéra du Palais en l'honneur du régiment de Flandres. Ce 2 octobre « on boit à Louis XVI, à Marie-Antoinette, au Dauphin, on se dit prêt à verser le sang pour eux [...] Des officiers auraient piétiné la cocarde nationale [...] la nouvelle est, quelques heures plus tard exploitée à Paris avec le maximum de dramatisation[4]. »
  2. L'approvisionnement de farine à Paris fait défaut, depuis deux jours : organisée selon une majorité d'historiens, la disette menace Paris - et seulement Paris - ce matin du 5 octobre 1789, bien que, contrairement à 1788 où les récoltes de blé avaient été mauvaises, les moissons de l'été précédent aient été correctes. Dans ses mémoires, La Fayette parle « d'une disette moitié réelle, moitié factice[5]. »

Départ[modifier | modifier le code]

C'est par le tambour que les « Parisiens » sont appelés à se rassembler sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Ainsi arrive Antoine-Joseph Santerre, menant les gens du faubourg Saint-Antoine[6]. Mal défendu par quelques gardes nationaux, l’Hôtel de ville est envahi et des pillages sont commis, le temps que le commandant général La Fayette arrive avec des renforts. On demande à ce dernier de se rendre à Versailles avec la garde nationale pour demander du pain et exiger le retrait du régiment des Flandres. Après en avoir délibéré avec le maire de Paris, Bailly, il interdit à ses troupes de bouger et lance un courrier prévenir le Roi de cet événement. Il est 11 heures. Tout au long de la journée la tension ne fait que monter (cf infra).

Or, un groupe de femmes n'attend pas la réponse des autorités parisiennes pour marcher sur Versailles. Des armes ont été distribuées (selon les dépositions, il s'agit de pierres, de piques et de fusils). Quelques hommes font partie du cortège. Certains sont travestis. D'autres sont connus comme des vainqueurs de la Bastille. C'est le cas de Maillard[7].

Quand la foule arrive à Versailles, un groupe se rend à l'Assemblée. Maillard monte à la tribune de l'Assemblée pour lire la déclaration suivante : « Nous sommes à Versailles pour demander du pain et en même temps pour punir les gardes du corps qui ont insulté la cocarde patriotique[8]. » Les manifestants parlent plus violemment, notamment contre la Reine sur laquelle les imprécations les plus épouvantables sont prononcées. Le comte de Mirabeau (proche également, à ce moment, du Duc d'Orléans) appelle l’Assemblée à se joindre à la foule. Le président de l'Assemblée, Jean-Joseph Mounier refuse de quitter le fauteuil de la présidence en répondant : « Le seul moyen d'obtenir du pain est de rentrer dans l'ordre ; plus vous massacrerez, moins il y aura de pain. » Il accepta ensuite de se rendre « auprès du Roi pour l'engager à sanctionner les décrets de l'Assemblée et à repousser la force par la force[9]. »

Première négociation avec le Roi[modifier | modifier le code]

Quand la foule arrive à Versailles, vers 16 h, Louis XVI est au château. Le Roi, qui chassait à Meudon, avait été rappelé en toute hâte. La Reine se promenait dans les jardins de Trianon « qu'elle parcourait pour la dernière fois de sa vie » et reçut également une demande de rentrer à Versailles[10]. À 14 h, « conseil avait été tenu » pour envisager toutes les situations. Le comte de Saint-Priest, ministre de l'intérieur propose de stopper les « manifestants » au pont de Saint-Cloud. Il proposa ensuite d'emmener le Roi à Rambouillet. Le Roi avait suivi l'avis de Necker de ne pas quitter Versailles. Marie-Antoinette avait refusé de quitter son mari.

La partie du cortège qui n’a pas été à l’Assemblée se presse contre les grilles fermées et gardées. Un premier affrontement a lieu à coups de pierres. Pour limiter la pression, les commandants de garde du corps décident de faire entrer, dans l'enceinte du château, une délégation, uniquement de femmes non-armées.

À 17 h 30, une députation de l'Assemblée rencontre le Roi, exigeant l'adoption des articles de la constitution et de la déclaration dont le Roi refuse la promulgation. Mais il leur demande d'attendre encore pour recevoir les femmes de Paris. À 17 h 45, six femmes sont à leur tour introduites chez Louis XVI. Ce dernier promet de faire distribuer de la farine dans la capitale. Elles crient « Vive le Roi ». La tension s'apaise un peu à cette nouvelle. Comme convenu également, les troupes qui défendent les grilles reçoivent l'ordre de se retirer. La garde de nuit, composée de faibles effectifs, les remplace en attendant l'arrivée annoncée du très populaire commandant de la garde nationale, La Fayette.

La députation, présidée par Jean-Joseph Mounier, est reçue une nouvelle fois. Louis XVI accepte, par écrit, les articles de la constitution et de la déclaration des droits. Il convoque plus tard, après l'arrivée de La Fayette, l'ensemble des députés présents pour leur assurer que le roi ne se séparera pas de l'Assemblée nationale. Quand Mounier invita « les députés à faire cortège au Roi, Mirabeau lui objecta que cette démarche compromettait la dignité de l'Assemblée : « Notre dignité, répondit le président, est dans notre devoir. » Il alla néanmoins presque seul auprès du Roi qu'il ne quitta qu'à trois heures du matin, quand La Fayette eut mis le château à l'abri de toute surprise[11]... »

La Fayette à Versailles[modifier | modifier le code]

La Fayette, accouru trop tard pour empêcher ces premiers désordres, lutte toute la journée pour en limiter les conséquences. Le biographe de La Fayette, Étienne Taillemite, a montré que La Fayette était réticent pour se rendre à Versailles. Soumis à l'extraordinaire pression qui règne alors sur la place de Grève, La Fayette refuse d'être complice d'une marche sur Versailles. Il a été plusieurs fois mis en joue. Finalement, vers 16 heures, poussé par ses propres hommes, il accepte. « Il espérait sans doute empêcher par son titre de général, que ces rebelles ne se portassent aux plus grands excès » rapporte Saint-Priest dans ses mémoires[12]. Un ordre de la Commune de Paris est pris et l’envoie à Versailles. A ce moment il croit le château suffisamment bien gardé pour faire face à une foule. Il part à la tête de quelques gardes nationaux, auxquels se joignent plusieurs militaires dévoués à l'ordre et à la monarchie, et certains hommes des faubourgs qu'attire l'espoir du pillage.[réf. nécessaire]

Il est dix heures du soir quand La Fayette débouche de la grande avenue de Paris à la tête de sa colonne. Le général fait prêter à ses hommes le serment d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, envoie des détachements de grenadiers pour garder les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud, paraît à l’Assemblée nationale envahie depuis quelques heures par le peuple et, après avoir fait part à ses collègues des dispositions qu'il vient de prendre, se rend chez le Roi. Son entrée cause quelque étonnement parmi les gardes suisses et un chevalier de Saint-Louis, d'une taille élevée, s'écrie tout haut : « Voilà Cromwell ! - Cromwell, répond froidement La Fayette, ne serait pas entré seul ici[13]. »

Son entretien avec le Roi dure une demi-heure. Ses protestations de fidélité sont accueillies avec peu de faveur. Cependant, au sortir de cette conférence, il dit à plusieurs personnes qu'il a décidé le monarque à de « salutaires concessions », dont le rappel des gardes français licenciés, car ayant participé aux journées révolutionnaires de juillet.

La nuit du 5 au 6 octobre[modifier | modifier le code]

Lafayette et la famille royale à Versailles, le 6 octobre.

Tout paraissant calme à l'intérieur et autour du château, La Fayette, après avoir pris quelques dernières dispositions, se retire vers quatre à cinq heures du matin à l'hôtel de Noailles, résidence versaillaise de son beau-père. Une demi-heure à peine s'était écoulée lorsque des cris signalent qu’une troupe a pénétré à l'intérieur du château par une grille.

Dirigés par des guides travestis, ils étaient parvenus jusqu'au grand escalier de marbre qui conduisait aux appartements de la Reine. Deux gardes du corps, Deshuttes et Varicourt, sont décapités par le chiffonnier Nicolas Jourdain (leurs têtes sont accrochées au bout d’une pique et ramenées comme trophée à Paris) ; onze autres résistent pendant que la Reine s'enfuit vers l'antichambre de l'œil-de-bœuf tandis que Louis XVI, alerté par la cohue, vient à sa rencontre par un passage entresolé mais ils se croisent sans se voir. Finalement la Reine avec une partie de la famille royale se réfugient dans l'appartement du Roi. Mais la foule grossit et envahit le château, alors que La Fayette accourt à la tête de quelques grenadiers de la garde nationale et réussit à la repousser.

Menace et sauvetage de la Reine[modifier | modifier le code]

Les différents récits de l'envahissement de l'entrée des appartements de la Reine et du Roi durant cette matinée divergent mais une chose est certaine : la vie de la Reine de France a été sérieusement menacée ; il s'en est fallu de peu pour qu'elle soit blessée, voire pire. Voici quelques témoignages :

Témoignage du comte de Saint-Priest (premier ministre de l'intérieur, celui-là même qui a été à l'initiative du mouvement du régiment de Flandres à Versailles (voir ci-dessus) et qui logeait à Versailles ce soir là mais n'était pas auprès de la Reine) :

« Cette canaille, à l'ouverture des grilles, se rua avec fureur dans la petite cour nommée des princes, et soit par le grand escalier, soit par l'escalier de marbre, ces gens montèrent à l'appartement de la Reine. Le garde du corps en sentinelle, entendant du bruit, poussa la porte ; elle fut bientôt forcée et lui égorgé, ainsi qu'un de ses camarades, d'autres couchés tout habillés, furent saisis dans leurs lits ; mais cette expédition donna le temps aux valets de pied de la Reine, qui veillaient dans l'antichambre, d'en assurer les portes avec des banquettes, des tabourets, et par leurs efforts réunis d'arrêter les assassins. Une femme qui couchait dans la chambre de la Reine la réveilla, elle n'eut que le temps de passer une robe et ses jupons et s'échappa par la communication qui existait entre l'appartement du Roi et le sien, elle y passa pour se réfugier. Le Roi a dit lui-même, dans la suite, qu'il avait défendu à ses gardes de faire usage de leurs armes et il faut l'en croire, mais ceux-ci n'auraient été nullement blâmables en pareil cas de désobéir. Ceux qui avaient été saisis dans l'appartement de la Reine furent conduits hors de la cour des ministres sur la place d'armes et allaient être égorgés lorsque La Fayette, qu'on avait été chercher, arriva et, à l'aide de quelques soldats des gardes françaises, fit relâcher ces victimes. »

Témoignage de la première dame de chambre de Marie-Antoinette, Madame Campan[14] (ses mémoires n'ont été publiés qu'en 1823 et elle dit elle-même qu'elle n'était pas présente au moment des faits mais retranscrit les propos de sa sœur, qui assistait la Reine lors de cette funeste matinée. C'est pourtant ce témoignage qui sera le plus repris) :

« La Reine se coucha à deux heures du matin et s'endormit, fatiguée par une journée aussi pénible. Elle avait ordonné à ces deux femmes de se mettre au lit, pensant toujours qu'il n'y avait rien à craindre, du moins pour cette nuit. Ces femmes de chambre étaient Mmes Thibaut et Auguié, la sœur de Mme Campan (la visite du petit appartement de la reine à Versailles, apprend qu'elles dormaient dans une pièce entresolée, derrière la chambre de la Reine [...]). Au sortir de la chambre de la Reine, ces dames appelèrent leurs femmes de chambre et se réunirent toutes quatre, assises contre la porte à coucher de sa Majesté. Vers quatre heures et demie du matin, elles entendirent des cris horribles et quelques coups de fusil; l'une d'elles entra chez la Reine pour la réveiller et la faire sortir de son lit; ma sœur vola vers l'endroit où lui paraissait être le tumulte; elle ouvrit la porte de l'antichambre qui donne dans la grande salle des gardes et vit un garde du corps, tenant son fusil en travers de la porte et qui était assailli par une multitude qui lui portait des coups; son visage était déjà couvert de sang; il se retourna et lui cria : « Madame, sauvez la Reine; on vient pour l'assassiner». Elle ferma soudain la porte sur cette malheureuse victime de son devoir, poussa le grand verrou et prit la même précaution en sortant de la pièce suivante, et, après être arrivée à la chambre de la Reine, elle lui cria : « Sortez du lit, Madame; ne vous habillez pas; sauvez-vous chez le Roi ». La Reine épouvantée se jette hors du lit, on lui passe un jupon, sans le nouer, et ces deux dames la conduisent vers l'œil de bœuf. Une porte du cabinet de toilette de la Reine qui tenait à cette pièce n'était jamais fermée que de son côté. Quel moment affreux ! Elle se trouva fermée de l'autre côté. On frappe à coups redoublés. Un domestique d'un valet de chambre du roi vient ouvrir. La Reine entre dans la chambre de Louis XVI et ne l'y trouve pas. Alarmé pour les jours de la Reine il était descendu par les escaliers et les corridors qui régnaient sous l'œil de bœuf et le conduisaient habituellement chez la Reine sans avoir besoin de traverser cette pièce. Il entre chez Sa Majesté et n'y trouve que des gardes du corps qui s'y étaient réfugiés. Le Roi leur dit d'attendre quelques instants craignant d'exposer leur vie et leur fait dire ensuite de se rendre à l'Oeil de bœuf. Madame de Tourzel alors gouvernante des enfants de France venait de conduire Madame et le dauphin chez le Roi. La Reine revit ses enfants. [...] Il n'est pas vrai que les brigands aient pénétré jusqu'à la chambre de la Reine et percé de coups d'épée ses matelas. Les gardes du corps réfugiés furent les seuls qui entrèrent dans cette chambre, et si la foule y eût pénétré, ils auraient été massacrés [...]. À l'instant, cette criminelle horde se précipita vers l'Œil-de-bœuf, espérant sans doute la ressaisir à son passage. »

Témoignage de la marquise de La Tour-du-Pin[15] (dame d'honneur de la Reine) :

« La preuve que l'on n'avait pris aucune précaution extraordinaire, c'est que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin à suivre, tournèrent dans la salle des gardes de la Reine, où ils tombèrent à l'improviste sur le seul garde aposté en ce lieu. Ce garde se précipita à la porte de la chambre à coucher, qui était fermée en dedans, et ayant frappé à plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria : « Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer ». Puis, résolu à vendre chèrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il déchargea d'abord son mousqueton, se défend ensuite avec son sabre, mais est bientôt écharpé sur place par ces misérables qui, heureusement, n'avaient pas d'armes à feu. Il tombe contre la porte, et son corps empêchant les assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussèrent dans l'embrasure de la fenêtre, ce qui le sauva. Abandonné là sans connaissance jusqu'après le départ du Roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave, nommé Sainte-Marie, vivait encore à la Restauration. »

Témoignage de Félix Hézecques[16] :

« Cette multitude d'assassins monta l'escalier de marbre, se jeta à droite dans la salle des gardes de la Reine, en vomissant les injures les plus atroces contre cette princesse, et en demandant sa tête à grands cris. Les gardes blessés, assommés, se dérobent dans la grande salle. Varicourt, le frère de Mme de Villette, la fameuse Belle-et-Bonne de Voltaire, est entraîné, conduit à l'homme à la grande barbe, et bientôt sa tête est à côté de celle de Deshuttes. Durepaire et Miomandre de Sainte-Marie, après avoir averti par leurs cris les femmes de la Reine, donnent le temps, par leur vigoureuse résistance, de barricader la porte. Miomandre reçoit un coup de crosse de fusil sur la tête; le chien pénètre le crâne; et sa tête aurait augmenté les trophées sanglants de cette matinée, si plusieurs de ses camarades, réfugiés dans la grande salle, et revenant sur leurs pas pour se soustraire à une autre bande de brigands montés par l'escalier des Princes, ne l'eussent secouru et ne se fussent fait jour jusqu'à l'autre salle qui précédait les appartements du Roi. Aux cris de sa garde égorgée, la Reine, que la fatigue et l'inquiétude avaient forcé à prendre un peu de repos, est réveillée. Son effroi lui permit à peine de prendre un léger vêtement, et de se soustraire au danger, en se réfugiant près de son époux. [...] On a dit, dans le temps, que ces monstres, ayant pénétré jusqu'au lit de la Reine, avaient percé les matelas à coups de baïonnettes. Le fait est faux ; ils n'allèrent pas plus loin que la salle des gardes. La lutte qui s'y engagea donna le temps d'assurer la porte. J'ai examiné moi-même le lit de la Reine, deux jours après, sans y trouver aucune trace de violence. Il est à remarquer que les gardes du corps, dans l'intérieur du château, n'avaient point leurs armes chargées, et ne purent, par conséquent, se défendre contre les brigands qu'avec leurs épées ; et que bientôt les portes eussent été enfoncées si le général La Fayette, sorti enfin de son sommeil, ne fût arrivé avec la garde soldée de Paris, et n'eût véritablement sauvé la famille royale, en éloignant ces cannibales. »

Arrivée de La Fayette et consentement de Louis XVI à rejoindre Paris[modifier | modifier le code]

Avec l'arrivée de La Fayette (qui s'est réveillé tardivement, cf infra), à la tête de quelques grenadiers de la Garde nationale, le calme revient. Les assaillants massés à l'entrée du salon de l'Oeil de bœuf sont repoussés à l'extérieur du palais. La foule est alors rassemblée sous les fenêtres du Roi. Certains demandent à grands cris que la Reine paraisse et somment impérieusement le Roi de se rendre à Paris. Après avoir essayé de calmer les cris, La Fayette s'adresse à Marie-Antoinette et lui demande quelles sont ses intentions : « Je sais le sort qui m'attend, mais mon devoir est de mourir aux pieds du Roi et dans les bras de mes enfants. »

La Fayette la conjure de se présenter avec lui sur le balcon. Elle y consent. Le général, ne pouvant dominer les cris de la multitude, baise sa main, comme pour annoncer au peuple que la réconciliation est complète, et le nom de Marie-Antoinette est porté aux nues par la foule qui venait de la menacer de mort.

Louis XVI, après une délibération tumultueuse, se décide à se rendre à Paris. Le cortège insurrectionnel se met en marche, précédé des trophées de la journée, et suivi de la famille royale qu'accompagnent les gardes du corps, démontés et désarmés.

Le retour du Roi à Paris[modifier | modifier le code]

Louis XVI est accueilli par Bailly qui lui remet, comme le 17 juillet précédent, les clefs de Paris. Deux discours et une déclaration du Roi sont prononcés. On crie « Vive le Roi, vive la Nation ».

Après cette courte pause à l'Hôtel de ville, le Roi et sa famille s'installent aux Tuileries où rien n'était préparé pour les recevoir. Étonné lui-même de ce délabrement, La Fayette dit à la Reine qu'il allait s'occuper d'y pourvoir : « Je ne savais pas, répondit-elle dédaigneusement, que le Roi vous eût nommé intendant de sa garde-robe[13]. »

Le duc d'Orléans[modifier | modifier le code]

Une procédure instruite par le Châtelet contre les fauteurs de l'insurrection inculpe assez gravement le duc d'Orléans, qui est incité à fuir par La Fayette au cours d'une rencontre chez le ministre Montmorin. Le duc part pour Londres et ne revient en France que lors de la Fête de la Fédération, en 1790. Mais son éloignement ne décourage pas les efforts de ses partisans : des lettres adressées aux ministres dénoncèrent l'explosion imminente d'un complot tendant à placer sur le trône « un personnage puissant. » La Fayette ayant insinué au Roi et à la Reine que le soupçon ne pouvait regarder que le duc d'Orléans : « Il n'est pas nécessaire d'être prince, objecta Marie-Antoinette, pour prétendre à la couronne. - Du moins, Madame, répondit le général, je ne connais que le duc d'Orléans qui en voulût[13]. »

L'Assemblée constituante suit le Roi à Paris ; mais ce double déplacement ne calma pas les esprits.

Ambiguïté du rôle de La Fayette[modifier | modifier le code]

Pour certains historiens[Qui ?], ces témoignages d'un entraînement passager seraient insuffisants, sans doute, pour absoudre La Fayette des reproches qui lui sont adressés au sujet de cet épisode de la Révolution française. Il faut remarquer, avant tout, que la marche de La Fayette sur Versailles avait été le résultat d'un ordre précis de la Commune de Paris. Placé par cet ordre dans une position mixte et presque équivoque entre la royauté, dont il semble menacer l'indépendance, et l’insurrection, La Fayette remplit, selon Michaud, tous ses devoirs[13]. De même, selon l'historien Étienne Taillemite : « Les journées d'octobre constituent un des épisodes les plus discutés de la vie de La Fayette et furent l'occasion pour ses ennemis de répandre sur lui les calomnies les plus dépourvues de fondement. Certains n'ont pas hésité à lui faire porter la responsabilité de ces scènes d'émeute et des graves menaces qui pesèrent sur la vie royale[12]. » Par ailleurs, l'enquête menée par le Châtelet sur ses journées (supra), conclut « le salut du Roi, de la Reine, de la famille royale, fut uniquement dû à la Garde nationale et à son général. »

On lui a reproché son sommeil dans la nuit du 5 au 6 octobre et Antoine de Rivarol contre-révolutionnaire, a dressé son portrait, l'affublant du sobriquet de « général Morphée » : « M. de La Fayette en sortant de chez le Roi dit à la foule qui était dans la salle de l'œil de bœuf : « Je lui ai fait faire quelques sacrifices, afin de le sauver ». Il parla en même temps des précautions qu'il avait prises, et s'exprima avec tant de calme et de bonheur, qu'il parvint à donner aussi à tous ceux qui l'écoutaient, le désir d'aller se coucher. Les succès en amenèrent d'autres. Le marquis de La Fayette conçut l'idée de faire coucher toute l'Assemblée nationale : il y vole aussitôt. C'était comme on l'a dit alors, « le général Morphée ». Il arrive, il parle au président de l'Assemblée, lui expose avec candeur ses motifs de sécurité et lui inspire la plus forte envie d'aller dormir[17]. »

Les événements des 5 et 6 octobre sont probablement le produit des manœuvres de la faction d'Orléans, qui espérait déterminer ainsi la fuite de la famille royale. La Fayette était opposé à cette faction, dont il avait toujours repoussé les avances avec dédain. Dans ses Mémoires, La Fayette soutient que Laclos, aux ordres du duc d'Orléans, est le « véritable directeur » de cette insurrection, en utilisant Merlin de Douai, Barère et Danton.

Sources[modifier | modifier le code]

Les événements de cette journée ont fait l'objet d'une enquête de police, instruite au Châtelet[1] (lire le paragraphe sur le duc d'Orléans). Les auditions s'étalent du 11 décembre 1789 au 20 avril 1790, relayées par le Moniteur et l'information sera imprimée le 19 septembre 1790[18]. Aux 170 témoins oculaires interrogés s'ajoutent d'autres témoins qui ont directement relaté cet événement de la Révolution, dont La Fayette qui a rédigé deux récits de ces journées dans ses mémoires[5], Mme de La Tour du Pin, Condorcet, Saint-Priest, Dumas, Jeanne Campan... et Louis XVI dans son « testament politique », laissé au Tuileries pour expliquer son départ de la capitale en 1791 (cf. l'épisode de la fuite de Varennes), est revenu sur ces deux journées[19].

Ces deux journées d'évènements ont suscité de nombreux commentaires, notamment parmi les historiens « politiques » de la Révolution française (comme Thiers, Jaurès, Marx ou Taine). Pour certains ces journées annoncent la terreur, pour d'autres elles illustrent la volonté du peuple. Ainsi, elles ont également été « enluminées » par Michelet dans son Histoire de la Révolution française (commandée par le Roi Louis-Philippe[20]). De cette version, on retient, comme l'exprime Jean Tulard, « les émeutes de la faim[21] » ainsi résumé grossièrement : « du peuple de Paris, des citoyennes partirent pour Versailles, exiger du pain auprès du tyran. Face à son refus, il est ramené à Paris, avec sa famille. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris sur la dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789, 1790, Archives nationales; reproduction en ligne sur le site Gallica
  2. Biographie de Louis XVI, de Viguerie, éditions du rocher, 2003
  3. Biographie de Louis XVI, de Viguerie, éditions du Rocher, 2003, « la marche des femmes sur Versailles » p. 261
  4. Biographie de La Fayette par Gonzague Saint-Bris
  5. a et b La Fayette, Gilbert Du Motier (1757-1834 ; marquis de), Mémoires, correspondance et manuscrits du général La Fayette. T3 / publiés par sa famille,‎ 1837-1838 (lire en ligne)
  6. Histoire du faubourg Saint-Antoine, Jean Prat, Paris, 1963
  7. (en) Copie du témoignage de Stanislas-Marie Maillard devant le tribunal du Châtelet sur les évènements des 5 et 6 octobre 1789
  8. Biographie de Louis XVI, de Viguerie, éditions du Rocher, 2003, « la marche des femmes sur Versailles » p. 262
  9. Dictionnaire des Parlementaires français de 1789 à 1889, par Adolphe Robert, Edgar Bourloton et Gaston Cougny, Paris : Bourloton, 1889-1891, tome 4, extrait de la biographie de Mounier.
  10. Jeanne-Louise-Henriette Campan, Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, Reine de France, tome second, Paris, Baudouin frères, 1823, 3e édition, p. 74 [lire en ligne]
  11. Dictionnaire des Parlementaires français de 1789 à 1889, op cit
  12. a et b Etienne Taillemite, La Fayette, 1989, Édition Fayard de 2008
  13. a, b, c et d « Journées des 5 et 6 octobre 1789 », dans Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes avec la collaboration de plus de 300 savants et littérateurs français ou étrangers, 2e édition,‎ 1843-1865 [détail de l’édition]
  14. Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, Reine de France, tome second, Paris, Baudouin frères, 1823, 3e édition, pp. 77 et suivantes [lire en ligne]
  15. Mémoires de la marquise de La Tour du Pin
  16. Souvenirs d'un page de la cour de Louis XVI, par Félix, comte de France d'Hézecques, baron de Mailly, Didier, Paris, 1873 [lire en ligne]
  17. Antoine de Rivarol Oeuvres complètes de Rivarol, précédées d'une notice sur sa vie, ornées du portrait de l'auteur, Leopold Collin,‎ 1808 (lire en ligne) tome quatrième, p. 328
  18. Philippe Égalité : « Grand Maître » de la Révolution, Hubert La Marle, Paris, NEL, 1989 (ISBN 2-7233-0383-7), p. 434
  19. Déclaration de Louis XVI à tous les Français, à sa sortie de Paris, sur Wikisource
  20. Histoire de la Révolution, tome premier, Paris, Librairie internationale, 1869, p. 300 Histoire de la Révolution
  21. La Révolution française, Jean Tulard, Pierre Gaxotte, janvier 1988, Complexe édition

Lien externe[modifier | modifier le code]