Journées des 5 et 6 octobre 1789

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La marche des femmes et de la Garde Nationale sur Versailles, le 5 octobre

Les 5 et 6 octobre font partie des grandes « journées » de la période révolutionnaire. Pour la première fois le peuple, et en particulier les femmes, interviennent directement dans le processus révolutionnaire. Après s'être rassemblée sur la place de l'Hôtel de Ville de Paris pour protester et réclamer l'intervention de la Commune de Paris, entre autres en ce qui concerne la disette de pain à Paris, une foule de plusieurs milliers de femmes part à Versailles pour obtenir une entrevue avec le Roi ainsi qu'avec l'Assemblée constituante pour faire part de leurs demandes. Demandes qui sont autant frumentaires (demande de pain) que politiques (débat sur la cocarde). Elles sont suivies par d'autres groupes, armés, puis plusieurs heures plus tard, par 10 000 hommes de la garde nationale parisienne, menés par La Fayette. Le 6 octobre, à l'aube, le château est envahi par la foule, qui essaie de s'en prendre à Marie Antoinette. A la fin de la matinée, le roi accepte de venir s'installer définitivement à Paris avec la famille royale. L'Assemblée le suit quelques jours plus tard. Ces journées ont pour conséquence immédiate le déplacement du centre politique de la France de Versailles à Paris. A plus long terme, elles ont contribué à consacrer la participation populaire dans la Révolution et l'affaiblissement du Roi et du parti de la Cour. Paradoxalement, elles ont aussi servi d'argument pour, par la suite, empêcher les femmes de participer activement à la Révolution.

Malgré leur importance, les conditions et le déroulement de ces deux journées restent relativement mal connus, principalement par manque de sources. En effet, l'intégralité des sources manuscrites d'époque sur le sujet ont disparu, dans des conditions inconnues[1]. Les événements de ces deux journées ont fait l'objet d'une instruction en vue d'un procès pour crime de lèse-nation (dont les archives ont été également perdues), instruite au Châtelet[2]. Les auditions s'étalent du 11 décembre 1789 au 20 avril 1790 et sont imprimées le 19 septembre 1790. Dès leur publication, ces témoignages font l'objet de vives critiques et de controverses : s'y mêlent des témoignages de personnes qui n'ont pas vécu l'événement et de très nombreuses rumeurs, les acteurs populaires et les femmes sont sous-représentés. De plus, de nombreux témoins ne sont pas inclus, en particulier Lecointre, Lieutenant Colonel et commandant de la première division de la garde nationale de Versailles, qui publiera son témoignage par la suite[3]. Cette procédure fait l'objet d'un rapport à l'Assemblée, dirigé et présenté par le député Chabroud [4]. Ce rapport apporte des témoignages supplémentaires, et analyse méthodiquement la procédure. Il se montre à ce sujet très critique des enquêteurs du Châtelet (il s'agit d'une des dernières enquêtes de cette institution qui est supprimée fin 1790). Ce rapport a pour principal objectif de décider si Mirabeau et surtout le Duc d'Orléans, qui font tous les deux l'objet de beaucoup de rumeurs et d'accusations à l'époque, doivent être inculpés pour avoir "organisé" les journées d'octobre : le rapport conclut à leur innocence. Ce rapport sera lui-même vivement critiqué, en particulier par Jean-Joseph Mounier , Président de l'Assemblée les 5 et 6 octobre (mais émigré à Genève lorsqu'il publie son attaque contre le rapport)[5].

Outre la procédure, les journées d'octobre ont été relatées dans de nombreux mémoires écrits sous la Restauration, soit vingt à trente ans après les faits. L'un des témoignages le plus connu est celui de Madame Campan[6], qui a été publié en 1823 : ce témoignage, comme beaucoup d'autres, est assez représentatif de la façon dont l’événement a souvent été rapporté par ouï-dire. En effet, Mme Campan y retranscrit les mots de sa sœur, puisqu'elle-même était absente de Versailles ce jour-là.

Situation en septembre 1789[modifier | modifier le code]

En septembre 1789, la situation parisienne est à la limite de l'implosion. L'excitation de l'été 89 est retombée, et depuis la 4 août (abolition des privilèges) et le 26 août (vote des premiers articles de la constitution et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen), l'Assemblée piétine. Elle n'arrive pas à obliger le roi à signer la constitution et la Déclaration. Le 5 octobre au matin, avant l'arrivée des femmes à Versailles, il faisait encore parvenir une lettre à l'Assemblée où il n'acceptait de donner sa sanction à la constitution que si le pouvoir exécutif en son entier restait entre les mains du roi, alors que le mois de septembre s'est perdu en délibérations à l'Assemblée et dans les journaux pour savoir s'il fallait donner le droit de veto au roi. Les deux parties campent sur des positions incompatibles. Quant à la DDHC, le roi la rejette comme soumise à trop d'interprétations et trop dangereuse à appliquer.[7]

Vus depuis Paris, le Roi et l'Assemblée apparaissent comme soumis à l'influence de la cour et des courants les plus conservateurs. Journaux et publicistes commencent à réclamer le retour du roi à Paris, pour l'éloigner des influences qu'ils jugent pernicieuses[8].

Par ailleurs, depuis le mois de septembre, Paris souffre d'un grave manque de pain. Les raisons en sont encore très obscures : les récoltes, contrairement à l'année précédente, ont été bonnes et les communes limitrophes sont bien pourvues en pain. Pourtant à Paris, le pain est rare, la farine est de mauvaise qualité. Les boulangeries sont prises d’assaut. Cette disette culmine début octobre. Dans la Procédure, Maillard, qui se présente comme le porte-parole des femmes, témoigne ainsi de la situation :

« Un membre, chevalier de Saint-Louis, prit la parole, et dit qu'il étoit faux; qu'il arrivoit de Paris : qu'il savoit qu'on avoit beaucoup de peine à avoir du pain, mais qu'il ne valoit pas plus de 12 sols et demi, et que lui déposant (NB : Maillard) en imposoit à l'Assemblée : lui déposant répliqua qu'il alloit donner preuve de ce qu'il avançoit, et dit qu'aucune femme ne pouvoit se mettre dans la foule à la porte d'un boulanger; qu'un homme seul pouvoit le faire; que par ce moyen cet homme perdant sa journée il perdoit 3 livres et 12 sols que lui coûtoit le pain; ça lui faisoit un total de 3 livres 12 sols.[9] » .

La situation augmente la suspicion et la paranoïa générale. Dans ses mémoires, quarante ans plus tard, La Fayette évoquera toujours « une disette moitié réelle, moitié factice[10]. ». Les parisiens voient dans cette situation un nouveau "complot de famine".

La paranoïa parisienne est accentuée par la décision de Louis XVI de convoquer le régiment de Flandres, près de 5000 hommes, à Versailles à partir de fin septembre. Le régiment est constitué de soldats et d'officiers français, mais porte un nom de régiment étranger, ce qui rappelle le Royal-Allemand, appelé en renfort en Juillet 1789, et qui fit plusieurs blessés aux Tuileries le 13 juillet, entraînant la Prise de la Bastille le lendemain. Le Royal-Allemand avait été appelé par le roi pour mater les troubles dans la capitale, et les parisiens craignent que le roi essaie de faire la même chose avec le régiment de Flandres. Certains craignent aussi qu'il s'en serve contre l'Assemblée. Mounier, dans son témoignage additionnel à la Procédure, soutient que des projets avaient été formés pour forcer le roi à venir à Paris, que La Fayette s'y opposait, et que le régiment de Flandres avait été appelé pour empêcher ces projets.[11]

Le Banquet des Gardes du Corps[modifier | modifier le code]

"Orgie des Gardes du corps dans la salle de l'Opéra de Versailles - le 1er octobre 1789", gravure datant de 1792

Le premier octobre, les Gardes-du-Corps du Roi organisent un banquet en l'honneur du régiment de Flandres. Si ce genre de banquet n'a, à l'époque, rien d'exceptionnel, celui-ci va pourtant particulièrement choquer l'opinion publique. Alors que la disette de pain parisienne est largement connue et relayée par les journaux, un repas est prévu pour 300 convives, et le menu est confié à un traiteur de Versailles, Deharmes, qui fixe le prix à 26 livres par tête sans compter les vins, les liqueurs, les glaces ou encore les bougies.[12] Le banquet a lieu dans la grande salle de l'Opéra du château de Versailles, salle ordinairement réservée aux banquets des délégations étrangères à Versailles, c'est à dire aux plus grands événements. Un orchestre parachève le tout. Les Gardes du Corps choisissent de n'inviter que des officiers d'autres régiments qui soient du même rang qu'eux, ou qui partagent leurs idées : Lecointre, malgré son rang important dans la Garde de Versailles, n'est pas convié alors que le sont certains de ceux qui sont sous ses ordres. Lecointre est notoirement un pro-révolutionnaire convaincu. La chose est suffisamment malavisée pour que le Commandant-général de la Garde, Le Comte d'Estaing, lui fasse le lendemain des excuses de cette absence d'invitation.[13] Ce banquet est dès le départ ressenti comme une provocation. Ce qui s'y déroule ensuite est teinté de cette série de provocations plus ou moins voulues.

Vers le dessert, le Roi, revenant de la chasse, choisit d'aller avec la Reine et le Dauphin voir le banquet et saluer les soldats et les gardes. Il passe entre les tables, et se laisse toucher par des hommes en transe (comme le prouve le reste de la soirée, les hommes sont ivres à ce moment-là), le Dauphin (qui n'a que quatre ans) est passé de mains en mains. Plusieurs toasts sont proposés -- au Roi, au Dauphin, à la famille royale -- et acceptés. Un toast à la Nation est rejeté. A un moment de la soirée (probablement après le passage du Roi), la cocarde blanche (ou noire, ou d'une seule couleur, selon les témoignages) est déclaré la seule vraie cocarde. Aucune cocarde n'est piétinée, mais des soldats de la garde nationale qui portent la cocarde bleue et rouge de leur uniforme se la voit enlevée, ou arrachée, pour être remplacée par une cocarde d'une seule couleur. La cocarde blanche est alors la cocarde du roi ou de la monarchie, alors que la noire est la cocarde qui représente les couleurs de l'Autriche (jaune et noire) et donc de Marie-Antoinette. Les deux sont déjà considérées à l'époque comme anti-révolutionnaires. Il faut néanmoins souligner que l'acte n'est pas, pour une partie des hommes présents, particulièrement transgressif : la cocarde blanche fait partie de l'uniforme des Gardes du Corps. La soirée se termine mal : tous les convives sont ivres, un soldat essaye de se suicider, plusieurs autres grimpent au balcon de la chambre de Louis XIV du haut duquel ils déclarent leur soutien à la cocarde blanche, et une bonne partie des habitants de Versailles sont réveillés, et effrayés, par le bruit.[14]

Le 3 octobre, un autre banquet est donné, semble-t-il par le régiment de Flandres pour remercier les Gardes-du-Corps. Ce banquet est assez mal connu et souvent confondu avec le premier. Il semble avoir été tout aussi désordonné.

Rapidement, les deux événements sont connus sous le nom d'"Orgie des Gardes-du-Corps" et font beaucoup parler d'eux. L’événement est relayé par le bouche à oreille puis dans la presse le 3 octobre[15]. On ne parle pas encore de cocardes piétinées, c'est la rumeur qui créera cette légende. Par contre, le refus de la santé à la nation et l'affront fait à la cocarde nationale et patriotique (trois couleurs) provoquent des émois. Dans les rues de Paris et surtout au Palais Royal, des hommes qui portent la cocarde noire sont agressés, et sommés de prouver qu'ils sont de bons patriotes et non des ennemis de la Nation. La Commune de Paris émet un arrêté le 4 octobre contre la cocarde noire et pour le port obligatoire de la cocarde tricolore (pour ceux qui choisissent de porter une cocarde).[16]

Au matin du 5 octobre : l'Hôtel de Ville de Paris[modifier | modifier le code]

Au cours de la matinée du 5 octobre, des femmes commencent à se réunir sur la place de l'Hôtel de Ville (la place de Grève) dès sept heures. On ignore les circonstances exactes qui ont mené à ce rassemblement. Cependant, il y a plusieurs hypothèses. Au moins un boulanger a été traîné de force à l'Hôtel de Ville, accusé de vendre son pain trop cher et là, la foule demandait sa punition.[17] La manifestation pourrait alors être l'expression impromptue d'un mécontentement qui bout depuis le début du mois de septembre (le 5 octobre est le jour où le pain est le plus cher de toute l'année 1789). Par ailleurs, il y a eu des motions au Palais Royal dans les jours précédents, ainsi qu'une première tentative de le 30 août de marcher sur Versailles, par le Marquis de Saint-Huruge. [18] Certaines motions sont attribuées à des femmes[19]. La veille était un dimanche, un jour propice pour que les femmes se réunissent et discutent d'une éventuelle manifestation. D'autre part, la majorité de femmes présentes sont des Dames des Halles : elles appartiennent à une corporation, elles ont donc l'habitude de s'organiser. De même, les femmes des Halles disposent d'un rôle très précis dans la société d'Ancien-Régime. Elles ont l'habitude d'aller voir le roi en procession et d'être reçues par lui, soit pour présenter des doléances, soit pour présenter leurs compliments. Elles sont considérées alors comme représentantes officielles du peuple de Paris.[20] La configuration politique ayant changé au cours de 1789, il est possible qu'elles aient considéré le recours à la Commune de Paris (qui siège à l'Hôtel de ville) comme le nouveau chemin légal avant d'aller voir le roi. Étant chargées de l'approvisionnement de la capitale, il paraît relativement crédible qu'elles aient décidé que les requêtes et les plaintes concernant la disette de pain devaient passer par elles. Une autre analyse souligne aussi que la peur de la montée de la contre-révolution a pu jouer un rôle dans l'implication des femmes. [21]

Les femmes réunies sur la place sont de plus en plus nombreuses. Elles commencent par réclamer de voir les représentants de la Commune, le maire Bailly, et le Général La Fayette. Aucun n'est là, et on refuse de les laisser rentrer. Elles forcent le passage et pénètrent en nombre dans l'Hôtel de Ville. Les témoignages sur ce qui s'est passé, et à quel moment, dans l'Hôtel de Ville, sont contradictoires. Un arsenal a été forcé, et près de six cent armes volées, mais rien ne permet de savoir si les armes ont été volées par des femmes ou des hommes, si elles ont été volées par les femmes qui ont organisé la première marche ou pour les suivantes, ni quels type d'armes ont été volées. Les femmes de la première marche avaient des piques, mais pas de fusils, par contre lors des marches suivantes, certains manifestants avaient des fusils. Les témoins mentionnent par ailleurs que des prisonniers ont été libérés des geôles du Châtelet ou des geôles de l'Hôtel de Ville. Il s'agissait probablement de prisonniers arrêtés pour vagabondages.[22] Il n'est pas prouvé qu'en dehors de l'Arsenal, l'Hôtel de Ville ait été vandalisé.

Au son du tambour et du tocsin (à la fois le tocsin de l'Hôtel de ville sonné par les femmes et le tambour de la garde nationale appelant les soldats à se réunir), une foule de curieux autant que de manifestants se dirige vers la place et l'Hôtel de Ville qui ne désempliront pas de la journée. La Fayette n'arrive que vers quatorze heures et Bailly, le maire de Paris, pas avant 16 heures. Ils maintiennent un semblant de calme. La Fayette refuse d'emmener la garde nationale parisienne à Versailles sans un ordre légal de la Commune qu'il n'obtiendra pas avant la fin d'après-midi : le Général et ses 10 000 hommes ne quittent Paris qu'à dix-sept heures.

La marche des femmes le 5 octobre 1789. Sur la droite, on aperçoit une bourgeoise entraînée par l'une des manifestantes.

La marche des femmes[modifier | modifier le code]

Dessus de bouton non monté représentant le départ des femmes avec les canons le 5 octobre.

Vers dix heures du matin, alors qu'il pleut depuis l'aube, un premier groupe de plusieurs milliers de femmes décident de partir pour Versailles pour aller voir le roi. Leur nombre au départ est inconnu, mais elles sont estimées à plusieurs milliers à l'arrivée ; beaucoup de ces femmes ont été "recrutées" en route. Les gravures ou encore les témoignages comme celui de du libraire Hardy dans son journal[23], suggère que les femmes des classes populaires ont essayé d’enrôler des bourgeoises dans le cortège. Elles tirent derrière elles une ou deux deux ou trois pièces de canon qu'elles ont pris sur la place de Grève.[24] Elles les tirent à mains nues. Il y a environ cinq heures de route à pied entre Paris et Versailles.


Les processions de Paris à Versailles ne sont pas rares, et elles empruntent un chemin codifié, qui est celui que prendra cette première marche, signe que ces femmes se considèrent comme formant une procession officielle en route pour faire des demandes officielles au roi. Elles suivent les quais jusqu'à la place Louis XV (actuelle place de la Concorde), puis tournent au niveau des Champs Élysées pour prendre la route de Sèvres par Auteuil. La rumeur semble-t-il les précède, car elles trouvent portes clauses à Sèvres, où elles doivent négocier avec les habitants pour obtenir à boire et à manger.

Elles arrivent épuisées à Versailles vers seize heures. Les commentateurs de l'époque ont souvent noté leur aspect débraillé, pour les railler ou s'en offusquer. En réalité, elles ont fait six heures de route sous la pluie, dans la boue, tirant des canons, accompagnées d'enfants [25], et sans doute en ayant souffert de la faim suite à la disette de pain parisienne.

Itinéraires connus et supposés des marches du 5 octobre - Carte retouchée tirée de "Atlas de la Révolution Française", Tome 11 : Paris, édité par Serge Bonin, Émile Ducoudray, Alexandra Laclau, Claude Langlois, Raymonde Monnier, Daniel Roche

Au soir du 5 octobre : Versailles[modifier | modifier le code]

Arrivées à Versailles, la majorité de ces femmes épuisées cherchent à se reposer. Elles s'installent sur la Place d'Armes, face au château. Un groupe de femmes (au départ une vingtaine) rentre dans l'Assemblée Nationale et se met à circuler dans les galeries, entre les bancs et les députés, et certaines s’assoient même sur le siège du Président de l'Assemblée. [26] Elles provoquent la colère des quelques députés qui sont encore là à cette heure qui trouve l'intrusion du peuple, mais surtout des femmes, inadmissible. Au fur et à mesure que la soirée avance et que de nouveaux groupes arrivent de Paris, principalement masculins et armés ; l'Assemblée se remplit de plus en plus.

Les femmes ont pour porte-parole un dénommé Stanislas Maillard. Maillard est un personnage ambigu qui participe à plusieurs journées révolutionnaires. Notaire, d'où son habit noir qui sera souvent relevé par les témoins à l'Assemblée, il est l'un des vainqueurs de la Bastille. Les vainqueurs de la Bastille sont les seuls hommes qui participent à la première marche des femmes. Néanmoins, en dehors de Maillard, dont le témoignage est un exemple parfait de "protagonisme"[27], on sait peu de choses de leur participation à l'événement d'octobre. Maillard, à travers son témoignage se présente comme le leader de toute la marche des femmes, mais seul son rôle de porte-parole à l'Assemblée est corroboré par d'autres témoignages. Lors des massacres de Septembre, il aura un rôle beaucoup plus trouble, puisqu'il participera aux tribunaux improvisés.

Il demande principalement du pain pour Paris, qu'on punisse ceux que tous à Paris accusent d'empêcher la farine de venir à Paris (les meuniers, les accapareurs, certains membres de l'Assemblée) des lois sur les subsistances et le respect de la cocarde nationale et de la nation.[28] Son discours est accueilli par Mounier, alors Président de l'Assemblée, qui fait voter un décret sur les subsistances qui doit être signé par le roi et demande qu'on fasse servir à boire et à manger aux manifestantes et aux manifestants dans et à l'extérieur de la salle.

Vers dix-sept heures, une députation conduite par Mounier part voir le Roi pour lui faire signer le décret de subsistances et lui demander des mesures immédiates pour livrer du pain à Paris. Mounier a aussi prévu de profiter de cette visite impromptue au Roi pour lui forcer la main et lui faire signer la constitution et la DDHC. La députation est constituée de Mounier, Maillard et douze femmes, même si seules cinq d'entre elles sont autorisée à entrer. Le choix de ces femmes est surprenant. Elle ne sont pas préparées, l'une d'entre elles, qui a à peine dix-sept ans,a été entraînée dans la manifestation, et elle s'évanouit à la vue du Roi. Au cours de cette première entrevue, le roi signe le décret et fait rassembler plusieurs charrettes de pain pour les envoyer à Paris (ce qui prouve par ailleurs que la disette de pain est bien concentrée uniquement sur Paris.) Lorsque la députation ressort, les femmes de la députation sont accusées par les autres manifestantes de leur mentir et menacées d'être pendues. Elles retournent voir le roi pour obtenir une preuve écrite qu'elles ont bien obtenu ce qui était demandé et n'ont pas menti, preuve qu'elles obtiennent. Le Roi décide aussi de les renvoyer, en voiture, à Paris, à l'Hôtel de ville avec un message pour Bailly. Elle y arrivent à minuit.[29]

Mounier, plaidant la sanction pure et simple de la constitution et des articles de la Déclaration, demande une autre entrevue au roi, qu'il obtient vers vingt-deux heures, après les longues délibérations du Roi avec son conseil. Le conseil propose au roi de fuir à Metz, ce qu'il refuse. D'autres projets sont faits pour faire partir le reste de la famille royale, mais les voitures sont arrêtées par le peuple. [30] Le roi sanctionne le texte lorsqu'il reçoit enfin Mounier.

Pendant les délibérations à l'Assemblée et chez le Roi, vers dix-huit heures, des troubles éclatent entre les gardes du corps, les manifestants réunis devant le château et la garde nationale versaillaise. Un garde du corps à cheval, M. de Savonnières, frappe des hommes et des femmes de son épée. Un garde national Versaillais en civil lui tire dessus, lui cassant le bras. Le garde du corps décédera des suites de cette blessure en février ou mars 1790.[31] On ignore le nombre de blessés parmi les manifestants au soir du cinq.

La garde nationale, menée par La Fayette, arrive à vingt-deux heures. Le général se rend directement auprès du roi et lui promet que malgré les échauffourées de la soirée, la nuit se passera sans éclat. Puis La Fayette part se reposer.

Le point du jour du 6 octobre[modifier | modifier le code]

Le retour du roi à Paris[modifier | modifier le code]

L'après 6 octobre[modifier | modifier le code]

La réputation de La Fayette fut durablement ternie par son attitude pendant ces deux journées. Il lui fut reproché d'avoir voulu empêcher la garde nationale parisienne de venir à Versailles, accusations auxquelles il opposa qu'il voulait avant tout une autorisation légale d'agir[32], qui lui fut en effet donnée par la commune de Paris. Il fut aussi raillé pour être aller dormir au moment le plus critique.

"Départ du général parisien pour la fameuse nuit du 5 au 6 octobre - mes amis menez moi je vous prie coucher a Versailles" - Caricature anonyme de 1789 (?) moquant la décision de La Fayette de dormir au lieu de protéger le château.

Les hommes déguisés en femmes[modifier | modifier le code]

L'une des accusations les plus fréquemment faite à propos des journées d'octobre concerne des hommes habillés en femmes qui auraient joué les agents provocateurs au sein des cortèges, puis auraient mené les attaques du 6. Il faut remettre ces accusations en contexte. Les révoltes frumentaires aux XVIIIe siècle sont principalement le fait des femmes, et pas seulement parce qu'elles sont chargées du ravitaillement de la famille. C'est un aspect codifié des révoltes de l'Ancien-Régime qui veut que ce genre de manifestations leurs soient dévolues. Il est connu que pour participer à ces manifestations, des hommes se déguisaient en femmes. Un autre argument est que les soldats étaient moins enclins à tirer sur des femmes.[33] Dire que cette révolte est menée par des hommes déguisés en femmes est avant tout un parti-pris de l'époque. Plusieurs témoignages rapportent les ouïe-dire comme des faits.

Il y a des témoignages de première main sur la présence d'hommes déguisés en femme. Cependant, ils se ressemblent souvent. Les rumeurs ont eu un rôle important dans la formation des témoignages de l'événement, et il est difficile de faire la part du vrai (il y a sûrement eu des hommes déguisés en femmes, mais combien ? Leur présence était-elle significative ?) et de la rumeur publique. Un autre argument plaide contre ces témoignages : beaucoup considèrent que des femmes trop grandes, trop grosses, trop fortes (celles qui manipulent un canon), sont trop peu féminines pour être de vraies femmes.[34] C'est ainsi un discours sur la place des femmes dans la société et la politique : virilisées, dépossédées de leur féminité, le propos révolutionnaire autant que contre-révolutionnaire tend à démontrer que les femmes, ayant perdu leurs attributs "naturels", sont réduites au rang de furies, de bêtes et perdent leur humanité. Leurs actions seraient donc fondamentalement contre-natures. [35]

Plusieurs formulations dans la Procédure laissent aussi penser que les témoignages ont été orientés par les greffiers, qui auraient directement demandé aux témoins s'ils avaient vu des hommes habillés en femmes, ou s'ils savaient qui avait payé pour organiser la révolte. [36]

Le Duc d'Orléans et "l'organisation" des journées d'octobre[modifier | modifier le code]

Il n'existe aucune preuve que les journées d'octobre aient été organisées, qu'on ait payé des agents provocateurs pour attiser la révolte chez le peuple, ou que le Duc d'Orléans ait eu la moindre implication dans l'événement. Si l'argument de l'organisation des journées d'octobre n'a pas manqué d'être évoqué à l'époque, il ne repose que sur des témoignages de la procédure sujets à caution. Pour cela il faut remettre la procédure en contexte : c'est une procédure à charge, pour crime de lèse-nation. Il s'agit de dénoncer et de trouver des coupables. Les greffiers orientent les réponses, et la quasi-totalité de ceux interrogés dénoncent la révolte et essaient de prouver leur non-participation. Par ailleurs, la procédure s'étale sur plusieurs mois et le rôle joué par la rumeur dans son élaboration a été souvent souligné.[37] Cette influence de la rumeur peut expliquer la forte ressemblance des témoignages sur la "corruption" des manifestants : ils sont toujours mal-habillés, mais agitent leurs poches pour faire entendre le bruit des pièces, voir les brandissent en s'exclamant qu'ils ont été bien payés.[38]

En ce qui concerne la participation du Duc d'Orléans, elle est balayée par le rapport fait par l'Assemblée nationale, au motif que les témoignages sont insuffisants (on aurait vu des cavaliers entrer et sortir d'une de ses demeures, on l'aurait vu traverser la place d'armes entouré du peuple qui l'acclamait, on l'aurait vu habillé en bourgeois au faubourg Saint Antoine), voire ridicules : l'un des témoignages le décrit au milieu des assaillants leur indiquant directement le chemin à suivre à l'intérieur du château.[39] Là encore, il faut remettre le rôle du Duc d'Orléans dans le contexte de la Révolution. Il est ennemi du parti de la cour et du roi et rêve du pouvoir, ce qui en fait l'ennemi juré de tous les partisans des Bourbons, d'autant plus qu'il est adoré par le peuple (en juillet, son buste en cire est promené dans Paris, en même temps que celui de Necker)[40]. Il est effectivement vu par certains comme une alternative possible à Louis XVI -- pour une régence de Louis XVI. Il est surtout l'objet de tous les fantasmes de complots, car il est l'une des premières fortunes de France, ce qui lui donnerait les moyens de les organiser, mais ne prouve pas qu'il l'a fait. Le Duc d'Orléans n'a jamais revendiqué les faits, même une fois devenu Philippe-Égalité.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Une des hypothèses étant qu'elles ont pu brûler dans l'incendie de l'Hôtel de Ville sous la Commune, mais cela reste improbable : aucun historien ne les mentionne avant cette date.
  2. Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris sur la dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789, imprimé par ordre de l'Assemblée, Imprimerie nationale, 1790 reproduction en ligne sur Gallica
  3. Déclaration de M. Le Cointre, négociant, lieutenant-colonel-commandant la première division de la garde-nationale de Versailles, au Comité de recherches de la municipalité de Paris, avec toutes les pièces justificatives: et sa réponse au discours prononcé par M. de Bonnay, sous-lieutenant des gardes-du-corps, à la tribune de l'Assemblée nationale, à la suite du rapport fait par M. Chabroud, de la procédure du Châtelet sur l'affaire des 5 et 6 octobre 1789, 1790, De l'Imprimerie de la veuve Delaguette. Ce témoignage a d'abord été relevé pour le rapport Charbroud, il est donc aussi disponible dans la version publiée de ce rapport (cf infra), ainsi que dans les procès verbaux de l'Assemblée : Procès-verbal de l'Assemblée Nationale, Volume 32, Baudouin, 1790 reproduction en ligne sur Google Books, ouvert ici à la page 139, aux Pièces justificatives du rapport Chabroud
  4. Rapport de la procédure du Châtelet sur l'affaire des 5 et 6 octobre, fait à l'Assemblée nationale par M. Charles Chabroud, membre du Comité des rapports, imprimé par ordre de l'Assemblée, Imprimerie nationale, 1790
  5. Appel au tribunal de l'opinion publique, du rapport de M. Chabroud, et du décret rendu par l'assemblée nationale, le 2 octobre 1790. Examen du mémoire du duc d'Orléans et du plaidoyer du comte de Mirabeau, et nouveaux éclaircissements sur les crimes du 5 et du 6 octobre 1789, Genève, 1790
  6. Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, Reine de France, tome second, Paris, Baudouin frères, 1823, 3e édition, pp. 77 et suivantes [lire en ligne]
  7. Texte de la lettre dans la Gazette de Leyde - Livraison n° 82 du 13 octobre 1789, p. 7 http://www.gazettes18e.fr/gazette-leyde/annee/1789/page/12349/zoom/0.5
  8. Par exemple : Dans Le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, de Gorsas, du 1er septembre 1789 : "Quelles sont ces motions ? De se transporter sur le champs à Versailles, d'en imposer à l'Assemblée nationale, d'enlever la personne du Roi & celle du Dauphin, de les conduire à Paris, de les reléguer au Louvre, d'en faire des otages qui répondroient de tous les évènemens ; de confiner la Reine au couvent de Saint-Cyr, etc, etc." (italiques d'origine)
  9. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage 81
  10. La Fayette, Gilbert Du Motier (1757-1834 ; marquis de), Mémoires, correspondance et manuscrits du général La Fayette. T3 / publiés par sa famille,‎ 1837-1838 (lire en ligne)
  11. "Il est de ma connoissance que long-temps auparavant on avoit eu projet de forcer le roi de se rendre à Paris, puisque les ministres avoient eu plusieurs fois des avis allarmans sur ce sujet, & que plusieurs fois aussi M. de la Fayette, qui m'avoit déclaré, ainsi qu'à d'autres personnes, qu'il ne consentiroit jamais à cette mesure, avoit réussi à empêcher l'exécution; c'était même la crainte de voir ce projet réalisé, qui avoit engagé le ministère, de concert avec la municipalité de Versailles, à faire venir le régiment de Flandres". Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage additionnel de Mounier
  12. Témoignage de Lecointre p. 10 http://books.google.fr/books?id=betIAAAAcAAJ&pg=PA139&dq#v=onepage&q&f=false
  13. Témoignage de Lecointre p. 11
  14. Témoignage de Lecointre qui rapporte directement le témoignage de plusieurs personnes présentes, dont l'un des jeunes hommes ayant grimpé sur le balcon. C'est le témoignage le plus fourni et le plus circonstancié sur l'événement, même s'il n'était pas présent lui-même.
  15. Le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, de Gorsas, du 3 octobre 1789 p. 27, et du 5 octobre, p. 76. (Les numéros sont préparés et imprimés dans la nuit. Le numéro du 5 est donc écrit et publié avant les événements.)
  16. Extrait du Procès-Verbal de l'Assemblée des Représentants de la Commune de Paris Du Dimanche 4 octobre 1789 http://books.google.fr/books?id=betIAAAAcAAJ&pg=PA139&dq#v=onepage&q&f=false
  17. Simon Schama, Citizens: A Chronicle of the French Revolution, 1989, Vintage Books/Random House, p. 518. Voie aussi : Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage 35
  18. Hubert La Marle, Philippe Egalité, "grand maître" de la Révolution: le rôle politique du premier Sérénissime Frère du Grand Orient de France, Nouvelles Editions Latines, 1989 p. 308. Voir aussi Réclamation en faveur du Mis. de Saint-Huruge, 1789 https://archive.org/details/rclamationenfa00desm
  19. http://frda.stanford.edu/fr/catalog/nn067jg2424
  20. Haïm Burstin, "Révolutionnaires", Vendémiaire, 2013
  21. Kerstin Michalik, Kerstin Michalik, Der Marsch der Pariser Frauen nach Versailles am 5. und 6. Oktober 1789. Eine Studie zu weiblichen Partizipationsformen in der Frühphase der Französischen Revolution, Pfaffenweiler, 1990. CR en ligne en français : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1991_num_286_1_1468_t1_0579_0000_3
  22. On sait peu de choses concrètes au sujet de ces prisonniers.
  23. « Mes loisirs, ou Journal d'évènemens tels qu'ils parviennent à ma connoissance », par le libraire parisien S.-P. HARDY. (1764-1789). Tome VIII Années 1788-1789 p. 502 : "(...) plusieurs milliers de femmes après avoir racollé (sic) toutes les femmes qu'elles rencontraient sur leur passage, même les femmes à chapeaux ( ...)"
  24. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage 105
  25. Louis de Keralio, Journal d’État et du Citoyen
  26. http://frda.stanford.edu/fr/catalog/mg128jh7939
  27. Le protagonisme est une analyse historique élaborée par l'historien Haïm Burstin : il souligne que dès le début de la Révolution, les Français se sont sentis acteurs de l'Histoire, et ayant conscience de participer à un événement d'importance ont voulu, à hauteur de leurs moyens respectifs, devenir des "protagonistes" de l'Histoire et non des spectateurs. D'où la multiplication des témoignages, souvent pour magnifier son propre rôle dans l’événement, ou encore le culte de la reconnaissance officielle, par les médailles et les diplômes. Ainsi, Maillard met à la fois en avant son rôle de guide des femmes, d'organisateur, mais aussi se revendique comme l'élément qui a permis de pacifier celles qui étaient trop en colère, et de sauver Sèvres de leur violence. Il n'y a pas de témoignage qui corrobore ce rôle de Maillard.
  28. Schama, p. 521. Voir aussi : Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignages 61, 77, 81
  29. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage de Louison Chabry, n° 183
  30. Mounier, Exposé de la conduite de M. Mounier, dans l'Assemblée nationale, et des motifs de son retour en Dauphiné, 1789
  31. Procédure criminelle instruite au Châtelet, témoignages multiples.
  32. Schama, p. 520
  33. Jean Nicolas, La rébellion française, Folio Histoire Gallimard, 2008, pp. 403-407
  34. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage 7
  35. Christophe Regina, La violence des femmes, Max Milo, 2011 pp. 92-93
  36. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignages 208 et 378
  37. Bronisław Baczko, Politiques de la Révolution française, Folio Gallimard, 2008
  38. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignages 10, 20, 56, 71, 82, 179, et 272
  39. Procédure criminelle instruite au Châtelet : témoignage 157
  40. Au sujet de la popularité du Duc d'Oléans, on peut par exemple consulter la lettre ouverte d'Olympe de Gouges, datant de Juillet 1789. Olympe de Gouges, Ecrits politiques, Tome 1 : 1788-1791, choisis et édités par Olivier Blanc, Indigo & Cote-Femmes, 2007