Jacques-René Hébert

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Jacques-René Hébert

Description de l'image  Hebert-1.jpg.
Alias
Le père Duchèsne
Naissance 15 novembre 1757
Alençon
Décès 24 mars 1794 (à 36 ans)
Paris
Nationalité Drapeau de la France France
Profession Journaliste
Signature d’Hébert.

Jacques-René Hébert, né à Alençon le 15 novembre 1757 et guillotiné à Paris le 24 mars 1794, est un homme politique et journaliste français.

Pamphlétaire très populaire, membre du club des Cordeliers, il a été un des grands animateurs de la Révolution française par son journal, Le Père Duchesne, fondé à l’été 1790, où les événements politiques sont présentés dans un langage populaire, souvent jugé grossier, entremêlé de jurons.

Ses articles ont contribué à créer dans les milieux sans-culottes le climat propice à de nombreux évènements révolutionnaires[réf. nécessaire] : chute de la royauté, massacres de Septembre, chute des Girondins, grande manifestation du 5 septembre 1793 qui impose la Terreur. Le tirage de son journal atteint 600 000 exemplaires en 1793 grâce aux abonnements du ministère de la Guerre qui le diffuse aux armées. Son programme est de « pourchasser les traîtres ».

Non-éligible aux premières assemblées en raison de son manque de fortune, il échoue aux élections de septembre 1792 à la Convention et doit se contenter d’un poste secondaire à la Commune de Paris. Fin 1793, désireux de jouer un rôle politique plus important, au moment où la crise des subsistances, aggravée par la loi sur le maximum général[réf. nécessaire], marque une reprise de l’agitation populaire, Hébert entre dans l’opposition au Comité de salut public et prépare avec les chefs cordeliers une nouvelle journée révolutionnaire qui, mal organisée, échoue. Présentés comme des complices du « complot de l’étranger », tous sont exécutés le 24 mars sans que les sans-culottes ne bougent. Mais la base populaire sur laquelle le gouvernement révolutionnaire s'appuie s'en trouve rétrécie. « La Révolution est glacée », comme le dit alors Saint-Just.

Les historiens ont donné après coup le nom d’hébertistes à cette faction de révolutionnaires radicaux — Hébert, Chaumette et leurs amis des Cordeliers, Momoro, Vincent, Ronsin — partisans à l’extérieur de la guerre à outrance jusqu’à la victoire complète et à l’intérieur, de mesures sociales radicales comme l’application de la loi du maximum et de la déchristianisation.

Une jeunesse bohême[modifier | modifier le code]

Arrivé à Paris en 1780, à 23 ans, Hébert y mène pendant dix ans une vie de bohème et de misère.

Hébert est le fils d’un bourgeois aisé, orfèvre à Alençon, ancien premier juge consul et échevin de sa ville. Sa mère est d’origine noble. Il perd son père à l’âge de dix ans et le commerce familial tenu par la veuve périclite rapidement.

Il fait des études sérieuses au collège d’Alençon où il a comme condisciple René Desgenettes, futur médecin en chef de l'armée d’Égypte et baron d’Empire (auteur de mémoires[1] où il raconte longuement une visite faite à Hébert en mars 1793). Ses études terminées, il veut être avocat et entre en 1776 comme clerc stagiaire chez un procureur de Boissey.

Un incident, révélateur de sa future vocation, l’oblige à quitter sa province : pour venger un ami d’Alençon, l’apprenti-pharmacien Latour, amant de la pharmacienne, maltraité par le docteur Clouet, son rival, il rédige contre ce dernier un libelle, imitant le style et la forme des sentences judiciaires et l’affiche en divers lieux de la ville. Une enquête est ouverte et, bientôt découvert, il est condamné à mille livres de dommages-intérêts. Ne pouvant les payer, il s’enfuit pour éviter la prison.

En 1780, après un séjour à Rouen, Hébert se rend à Paris. Joli garçon, il a le goût de l’élégance (comme Robespierre) et de bonnes manières. Il écrit des poésies et des pièces de théâtre. Mais sans argent, sans métier, sans connaissances (hormis son camarade Desgenettes qui fait ses études de médecine à la faculté et qui lui vient en aide), il mène pendant dix ans une existence de bohème, le plus souvent dans un état de dénuement absolu, « tirant le diable par la queue » et « souffrant pendant longtemps de la faim, de la soif et du froid[2] ».

En 1786, il trouve au Théâtre des Variétés une place de garde-magasin puis de contrôleur de contremarques chargé de la location des loges. Camille Desmoulins, devenu son ennemi juré mais qui semble l’avoir connu à cette période, dira plus tard dans son Vieux Cordelier (numéro 5) qu’il « ouvrait des loges aux ci-devant, avec des salutations jusqu’à terre ». En novembre 1788, au bout de deux ans, il quitte brusquement son emploi. Desmoulins, dans le même journal, écrit « qu’il fut chassé pour avoir volé des contremarques », accusation reprise, sans autre preuve, par beaucoup d'historiens de la Révolution française. En réponse, Hébert a produit une lettre de Gaillard[3], son ancien directeur, regrettant son départ.

Il ne peut voter aux États généraux[réf. nécessaire]. Il écoute les orateurs au Palais-Royal, se fait enrôler dans la milice de son district mais ne participe pas au 14 juillet. Sa situation devient de plus en plus précaire. Ne pouvant plus payer son garni, il trouve refuge chez un compatriote, le docteur Boisset, médecin se consacrant aussi aux lettres, qui, pour lui rendre service, accepte de le loger et de lui confier la rédaction d’une brochure au goût du jour, sorte de panorama historique des évènements récents, La Lanterne magique, qu’il s’est engagé à fournir à son imprimeur. Hébert le rédige et disparaît au bout de six semaines en emportant les chemises du médecin (déposition de la veuve Anne-Victoire Dubois[4] au procès d’Hébert — où l’accusation ne demande pas mieux que d’accroître le nombre de charges contre lui. En réponse, Hébert déclare que le médecin n’a pas porté plainte et que, l’ayant rencontré quelques semaines plus tard, il lui a proposé en guise de compensation quelques reconnaissances du Mont-de-piété).

La Lanterne magique, publié sans nom d’auteur, est le premier ouvrage imprimé d’Hébert et le début de sa carrière de libelliste. La presse étant devenue libre, les publications, rédigées le plus souvent en quelques pages par un seul auteur, qui s’arrange avec l’imprimeur en lui cédant une part plus ou moins grande des bénéfices, se multiplient. En février 1790, Hébert lance un fascicule anonyme, le Petit Carême de l'abbé Maury ou Sermons prêchés à l’Assemblée des enragés (Hébert distingue dans le parti des nobles, les impartiaux, les enragés et les enrageants), rédigé sous forme de sermons de carême, qui connaît un certain succès et atteint les dix numéros. Puis il crée un nouveau journal, Le Chien et le Chat – où il oppose un député de gauche à un député de droite – qui vit le temps très court de quatre numéros.

De la fondation du Père Duchesne à la chute de la royauté[modifier | modifier le code]

Ancien militaire, marchand de fourneaux, Le Père Duchesne est « un bougre bien carré, bien trapu, bien facé… deux larges moustaches, une pipe en forme de tuyau de poêle, et une large gueule d’où sortent continuellement des bouffées de tabac[5] ».

La publication du Père Duchesne va ouvrir une nouvelle période dans la vie d’Hébert. En moins de deux ans, « celui qui végétait péniblement aux crochets de quelque bienfaiteur épisodique va se transformer en un pamphlétaire redoutable qui laisse prévoir un meneur de foules plus redoutable encore »[6].

Le personnage du Père Duchesne, issu des baraques de foire, est connu des Parisiens et plusieurs brochures circulent déjà sous ce nom quand, à l’été 1790, Hébert crée son journal. Il veut « se mettre à la portée de cette classe peu instruite du peuple qui ne pourrait comprendre d’importantes vérités si elles n’étaient énoncées avec des expressions qui lui sont particulières[7] ». Un genre qui « n’était ni dans ses goûts ni dans ses habitudes, dit Desgenettes dans ses Souvenirs[8], car il était au contraire très poli ».

Le lecteur a d’abord son oreille frappée par les sommaires virulents et rythmés criés par les colporteurs dans les rues de Paris, autour de la formule Grande Colère et Grande Joie : La grande colère du Père Duchesne- contre le ci-devant roi- et les nouveaux complots- qu’il médite encore – pour foutre le camp – et faire la contre-révolution. Les « Colères » sont plus fréquentes que les « Joies » et une phrase commence à circuler dans Paris : « Il est bougrement en colère aujourd’hui le Père Duchesne.» Puis vient l’exorde, toujours court et brutal : « Oui, foutre, il se prépare un fameux coup de chien, et si nous n’y prenons garde, on nous foutra dans le margouillis si avant que nous ne pourrons pas nous en tirer ! » ou « Nous voilà dans de beaux draps, foutre, pour n’avoir pas fait ce que je n’ai cessé de demander ! ». Car le Père Duchesne ne cesse de jurer et ce sont ces jurons qui font la célébrité du journal. « Il ne va guère au-delà de bougre et de foutre, écrit Gérard Walter[9], mais dans leur emploi il sait faire preuve d’une ingéniosité et d’une variété vraiment extraordinaire. » Sous forme de plaisanterie grossière, Hébert lance des slogans destinés à frapper l’imagination des masses. Son grand art est dans sa manière de manier l’invective et de rendre les qualificatifs particulièrement blessants : Louis XVI est le gros Colas, le cocu royal, le cochon du Temple, Madame Roland, la reine Coco, le duc d’Orléans, Capet-bordel, La Fayette, le général Courbette ou le traître Blondinet, etc.

Un témoin oculaire, le conventionnel Paganel, raconte qu'en 1793 :

« Au seul nom du Père Duchesne, les deux tiers de la France étaient glacés de terreur. Et pourtant ceux qui exécraient le plus sa doctrine, et ceux à qui son style était le plus étranger, étaient également empressés à lire son obscène journal. Ils le demandaient avec une sorte d’ostentation : ils en parlaient avec une joie simulée ; c’était une manière de sortir des rangs des suspects. L’image de l’orateur fumant sa pipe et pétrissant des fourneaux était chaque jour établie comme une sauvegarde sur les toilettes des plus jolies femmes, dans les cabinets des savants, dans les salons des riches et sur les comptoirs du commerce. Les Girondins, les modérés, traversaient les salles et arrivaient jusqu’à leurs banquettes, souriant à la lecture du Père Duchesne. Le front méditatif de Sieyès lui-même brillait de gaîté, et ses lèvres jouaient l’approbation, lorsque, dans les couloirs ou sur le siège, il lisait la feuille protectrice[10]. »

En même temps qu’il crée son journal, Hébert fait son apprentissage politique. N’ayant ni la notoriété, ni les moyens financiers pour s’inscrire au club des Jacobins, alors très élitiste, il suit assidûment, à partir de janvier 1791, les séances de celui des Cordeliers, plus populaire. Il prend la défense de Santerre contre La Fayette dans l’affaire de la tentative de démolition du château de Vincennes, publiant coup sur coup trois brochures en sa faveur et provoquant en retour des mesures de police contre son imprimeur et ses colporteurs.

Il fréquente aussi les séances (2 sous l’entrée) de la Société fraternelle de l'un et l'autre sexe, qui, comme son nom l’indique, s’ouvre aussi aux femmes ce qui, pour l’époque est une réelle hardiesse. Il y rencontre Françoise Goupil, d’un an son aînée, fille de commerçant, ex-religieuse du couvent de la Conception-Saint-Honoré et ardente patriote. « C’est une jeune demoiselle fort aimable et d’un caractère excellent, écrit-il à sa sœur. (…) Pour combler mon bonheur, elle a assez de fortune pour être tranquille sur son sort si la mort vient à nous séparer. » Il l’épouse en février 1792 à l’église. « Elle a conservé beaucoup de piété, dit Hébert, ce mangeur de prêtre, et comme je l’aime tendrement, je ne la contrarie point sur cet article et me borne simplement à quelques plaisanteries. » Le couple va s’installer rue Saint-Antoine dans un petit appartement au troisième étage. Desgenettes, invité, raconte avoir remarqué au mur une gravure représentant le Christ à Emmaüs. Hébert avait écrit au-dessous : « Le sans-culotte Jésus soupant avec deux de ses disciples dans le château d’un ci-devant[11]. »

Si dans les premiers numéros de son journal (septembre-décembre 1790), Hébert était encore plein de déférence envers Louis XVI , après Varennes, il change radicalement de ton. Le « bon roi » devient « un foutu pourceau qui ne fait que se saoûler » et il pose la question à ses lecteurs : « Qu’allons-nous faire de ce gros cochon[12] ? ». Le 17 juillet 1791, il signe la pétition du Champ-de-Mars qui réclame la déchéance du roi et l’avènement de la République. Lorsque le roi, remis sur le trône, met son veto, en décembre 1791, aux décrets sur les prêtres et les émigrés, il lance une grande colère contre « Monsieur Veto, qui se fout du peuple et qui prend les calotins sous sa protection[13] ». Les attaques contre le roi ne cessent plus jusqu’au 10 août[réf. nécessaire]. En février 1792, nouvelle Colère « contre tous les coups de chien que Monsieur et Madame Veto préparent à la nation ». Le 3 mars, le ‘’Père Duchesne’’ prétend que la « garce autrichienne » a voulu l’acheter : « Grande colère du Père Duchesne contre Madame Veto qui lui a offert une pension sur la liste civile, pour endormir le peuple et le tromper, afin de rétablir la noblesse et de ramener l’ancien régime[14] .» Le même jour, il est convoqué par le juge de paix Buob, interrogé et traduit devant le tribunal de police correctionnelle. Sa femme alerte la Société fraternelle qui délègue aux Jacobins, lesquels accordent à Hébert trois défenseurs : Collot d’Herbois, Réal et Polverel. Il est remis en liberté. Cet incident confirme la réputation d’« excellent patriote » dont jouit Hébert. Au printemps, il est élu président du club des Cordeliers. À la veille du 10 août, la chute de la royauté est déjà acquise pour Hébert et il appelle au massacre des ennemis de la Révolution :

« Que les premières attaques sur les frontières vous servent de signal. Tombez tous au même instant sur tous les calotins perturbateurs, sur les aristocrates, sur les faux patriotes, sur les ministériels, sur les Feuillants, foutez-moi à l’ombre tous ces jean-foutre-là, et sur une forêt de piques élevées en l’air, promenez toutes les têtes de ces scélérats[15]. »

On ne connaît pas précisément le rôle d’Hébert le 10 août. Délégué par sa section à l’Hôtel de Ville pour « sauver la patrie », il se retrouve au Conseil général de la nouvelle Commune dite « insurrectionnelle » qui se réunit en permanence comme une assemblée nationale. Une des premières mesures de celui-ci est la suppression des juges de paix et le transfert de leurs fonctions aux assemblées sectionnaires. Le juge Buob est envoyé à la prison de l’Abbaye. Il est massacré le 4 septembre suivant. Quel rôle a joué Hébert dans les massacres de Septembre ? Incontestablement les appels au meurtre répétés de son journal (comme de celui de Marat) ont contribué[réf. nécessaire] à créer le climat propice à ces massacres et expliquent l’absence de surprise, l’indifférence ou la satisfaction des milieux patriotes à ces scènes d’horreur. Mais on ne peut lui imputer qu’une responsabilité morale, aucun témoignage ne permet d’établir sa participation personnelle à ces évènements[réf. nécessaire].

La Convention girondine[modifier | modifier le code]

Le 20 septembre, la Convention se réunit, première assemblée élue au suffrage universel à deux degrés, mais seuls les militants révolutionnaires ont osé paraître aux assemblées primaires. Les Girondins ont une forte majorité, mais les 24 députés parisiens sont montagnards. C’est le club des Jacobins qui a désigné la députation parisienne. Hébert n’est pas élu alors que de nombreux journalistes révolutionnaires deviennent députés : Marat, Desmoulins, Gorsas, Carra, Fréron. Il ressent douloureusement cette blessure d’amour-propre. Sa femme écrit à sa belle-sœur : « Sans contredit, il était bien digne d’être de la Convention, mais il a paru trop pur à ceux qui ont influence dans les nominations et, au grand étonnement des braves sans-culottes, il est encore un simple sans-culotte, ce qui suffit à mon bonheur[16]. »

Les Girondins se méfient des milieux populaires de la capitale, de la Commune et des députés parisiens. À l’assemblée, ils attaquent les « triumvirs » - Robespierre, Danton et Marat - accusés d’aspirer à la dictature. Ils essaient de s’emparer de la Commune lors de son renouvellement en décembre 1792. Leur candidat Chambon est élu maire, mais le bureau municipal reste aux Montagnards. Pierre-Gaspard Chaumette qui avait présidé la Commune insurrectionnelle est élu procureur syndic avec comme substituts Réal et Hébert.

Trois hommes vont contribuer efficacement à la perte de la Gironde : Robespierre sur le terrain parlementaire et aux Jacobins, Marat et Hébert dans leurs journaux. Marat dans le Publiciste de la République française (qui remplace en octobre 1792 l’ancien Ami du peuple) s’adresse plus aux milieux politiques depuis qu’il est devenu député. Le journal d’Hébert, lui, est resté immuable et devient le véritable évangile des sans-culottes.

Les Girondins ne montrant pas d’empressement à préparer le procès du roi, il ne cesse de s’attaquer au roi captif. Il presse la Convention. Il lance une Grande Colère « de voir dans la Convention une bougre de clique qui veut la faire marcher comme les écrevisses et empêcher le jugement du cochon ladre du Temple [17]. Le Père Duchesne s’épuise en imprécations : « Tonnerre de Dieu, est-il donc si difficile de couper la tête d’un cocu [18] ? », « La Convention veut-elle juger de bonne foi le gros cocu [19] ? », « Je n’en doute plus, foutre, il y a un parti pour sauver l’ivrogne Capet. Ces députés qui en arrivant de leur département faisaient tant de poussière, et qui nous promettaient de faire sous peu de jours de raccourcir ce scélérat, ne font que s’amuser à la moutarde depuis quatre mois. L’or de l’Autriche, de l’Espagne, de l’Angleterre a fait son effet[20]. » Pendant le procès, Hébert n'hésite pas à qualifier Louis XVI d'ivrogne "ronflant la nuit comme un pourceau sur son fumier" ; Marie-Antoinette est quant à elle comparée à une "guenon" et ses enfants à de "petits sapajous"[21]. Le 20 janvier, enfin, éclate la Grande Joie du Père Duchesne « de voir que la Convention a pris à la fin le mors aux dents et va faire essayer la cravate de Sanson au cornard Capet ! » Pourtant, les jugements moraux d'Hébert vis-à-vis de Louis XVI vont totalement changer au moment précis où il vit le condamné écouter le verdict du jugement. Le calme du roi le marquera à vie et il écrira plus tard : "Il écouta avec un sang-froid rare la lecture du jugement. Il eut tant d'onction, de dignité, de noblesse, de grandeur dans son maintien et ses paroles, que je ne pus y tenir. Des pleurs de rage vinrent mouiller mes paupières. Il avait dans ses regards et dans ses manières quelque chose de visiblement surnaturel à l'homme. Je me retirai, voulant retenir des larmes qui coulaient malgré moi et bien résolu de finir là mon ministère."[22]

Les députés les plus marquants de la Gironde se réunissaient deux fois par semaine au Ministère de l’Intérieur, chez Mme Roland, l’épouse du ministre de l’Intérieur. « Mme Coco, étendue sur un divan, raisonne à perte de vue sur la guerre, la politique, les subsistances », écrit Hébert. « Nous avons détruit la royauté, et, foutre, nous laissons s’élever à sa place une autre tyrannie plus odieuse encore. La tendre moitié du vertueux Roland mène aujourd’hui la France à la lisière comme les Pompadour et les Dubarry. Brissot est le grand écuyer de cette nouvelle reine ; Louvet son chambellan ; Buzot le grand chancelier, Vergniaud le grand maître des cérémonies ; Guadet son échanson. Telle est, foutre, aujourd’hui la nouvelle cour qui fait la pluie et le beau temps dans la Convention et dans les départements[18]. » Pendant des semaines, le Père Duchesne va répéter que les Girondins sont des traîtres, des vendus, des scélérats. « On dira que je répète toujours la même chose ; je m’en fous. Tant que je verrai le mal, j’indiquerai le remède, tant que la République sera gouvernée par des avocats, je me débattrai comme un diable dans un bénitier pour l’empêcher[23]. »

La crise économique s’accentue. En décembre 1792, les recettes du Trésor sont de 39 millions et les seules dépenses de guerre s’élèvent à 228 millions[24]. Les classes populaires souffrent de la vie chère, surtout dans les villes. Les Girondins, comme les Montagnards, ne proposent aucun remède. Les Enragés (ne pas confondre avec les Exagérés, nom qui sera donné à la faction hébertiste fin 1793), menés par Jacques Roux et Varlet, réclament la taxation (le blocage des prix) et des mesures sociales. Mais ils ne disposent pas de journaux à eux. Marat leur est hostile et Hébert ne les soutient pas, soucieux de ménager la Montagne[25].

Affiche rédigée par Hébert dans sa prison et placardée le 28 mai 1793 au matin dans Paris quelques jours avant la chute des Girondins.

A la Convention, les défaites de Belgique et du Rhin, la trahison de Dumouriez, l’insurrection de la Vendée exacerbent la lutte entre la Gironde et la Montagne. Pour écraser les Girondins, les Montagnards vont s’allier aux sans-culottes, en acceptant certaines de leurs revendications sociales. Le 13 avril, les Girondins font voter la mise en accusation de Marat, mais le jury du Tribunal révolutionnaire l’acquitte et il est ramené en triomphe par la foule à l’assemblée. Le 18 mai, la Convention élit une commission de douze membres, tous girondins, pour enquêter sur les agissements de la Commune.

Le 24 mai, les colporteurs d’Hébert hurlent La Grande Dénonciation de Père Duchesne « à tous les sans-culottes, au sujet des complots formés par les Brissotins, les Girondins, les Rolandins, les Buzotins, les Pétionistes, et toute la foutue séquelle de Capet et de Dumouriez, pour faire massacrer les braves Montagnards, les Jacobins, la Commune de Paris, afin de donner le coup de grâce à la liberté et de rétablir la royauté[26] » . Il offre aux « braves lurons des faubourgs » ses « bons avis » pour désarmer tous ces « viédases » qui « cherchent à allumer la guerre civile dans Paris » : « Réveillez-vous, foutre, levez-vous ! ».

Le même jour, à neuf heures du soir, Hébert est arrêté. Conduit aux Tuileries, il est interrogé par la Commission des Douze, puis conduit à la prison de l’Abbaye. Cette mesure déchaîne la crise. Le Conseil général de la Commune se déclare en permanence. Les sections se mobilisent. Le 25, une députation de la Commune se rend à la Convention pour demander sa libération. Le président Isnard répond par des menaces : « Si jamais la Convention était avilie, si jamais, par une de ces insurrections, qui, depuis le 10 mars, se renouvellent sans cesse… il arrivait qu’on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti ; bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. » Le 26, Robespierre lance aux Jacobins un appel à une « insurrection » des députés « patriotes » contre leurs collègues accusés de trahisons. Le 27, Hébert dans sa prison rédige le texte d’une affiche qui sera placardée le 28 dans Paris. Le 31 mai, la Convention est encerclée par les sans-culottes qui réclament l’arrestation des Girondins et des mesures sociales. Le lendemain 2 juin, une foule de 80 000 hommes armés de 150 canons investit la Convention. Après une tentative de sortie en cortège qui se heurte aux canons de Hanriot, l’assemblée doit se résigner à décréter d’arrestation 29 de ses membres.

Hébert ne semble pas avoir joué un rôle personnel actif dans l’insurrection, mais son triomphe est complet. Ses ennemis sont arrêtés ou proscrits. Son prestige est renforcé. Son journal connaît un succès matériel sans précédent. Le Comité de Salut public décide de l’utiliser comme instrument de propagande aux armées. Il commence aux Jacobins (où il a enfin été admis le 6 janvier 1793) une nouvelle étape de son activité politique.

La Convention montagnarde[modifier | modifier le code]

La poussée hébertiste (août-septembre 1793)[modifier | modifier le code]

Portrait d'un sans-culotte par Louis-Léopold Boilly (1761-1845)

À partir de juin 1793, les événements désastreux se multiplient : soulèvements dans les provinces après l’élimination des Girondins, victoire des vendéens, capitulation de Valenciennes et Mayence, Toulon livrée aux Anglais. Mais c’est la crise économique qui affecte le plus les sans-culottes : l’assignat perd plus de 50 % de sa valeur, la hausse des prix est vertigineuse et les denrées de première nécessité commencent à manquer.

À Paris, les Enragés, attisant le mécontentement général, réclament le « maximum » (blocage des prix), la peine de mort pour les « accapareurs » (spéculateurs), la levée d’une armée révolutionnaire pour réquisitionner le blé dans les campagnes, l’arrestation de tous les « suspects », l’épuration des administrations et des états-majors et la destitution des nobles. Après l’assassinat de Marat le 13 juillet, ils revendiquent sa succession et lancent deux journaux, dont l’un, l’Ami du peuple, reprend le titre du premier journal de Marat. Hébert, menacé par cette concurrence sur sa gauche, les imite. « S’il faut un successeur à Marat, s’écrie-t-il aux Jacobins le 20 juillet, s’il faut une seconde victime, elle est toute prête et bien résignée, c’est moi ! » Sans cesser d’être hostile aux Enragés, il leur emprunte peu à peu leur programme. Il propose, dans son no 267, « sa grande motion pour qu’on mette le grappin sur tous les contre-révolutionnaires, les royalistes, les accapareurs, et qu’on les enferme dans des églises, en braquant devant le canon chargé à mitraille jusqu’à ce que la paix soit assurée et la Constitution établie » et « que la République, pour nourrir les villes, s’empare de la moisson en indemnisant les cultivateurs, que le blé, le vin, toutes les denrées soient partagées entre les départements au prorata de la population ». Proches des Hébertistes, Collot d’Herbois et Billaud-Varennes font voter par la Convention le décret du 27 juillet, la loi sur « l’accaparement » qui oblige les dépositaires de denrées de première nécessité à en faire la déclaration à leur section sous peine de la peine capitale.

Le 21 juillet, Hébert dénonce aux Jacobins, le général Custine, noble rallié à la Révolution, général en chef des armées du Nord, coupable de s’être laissé battre par l’ennemi et d’avoir été dévoué aux Girondins : « Qu’on ne lâche point ce scélérat qu’on ne l’ait conduit à la guillotine. » Les Jacobins envoient une députation conduite par Hébert au Comité de Salut public qui décide l’arrestation du général. Son procès va durer un mois. Interminable pour le Père Duchesne qui crie sa Grande Colère… « de voir l’accaparement de savon que l’on fait pour blanchir Custine[27] ». Custine est guillotiné le 28 août provoquant la Grande Joie du Père Duchesne « au sujet du raccourcissement du général Moustache ».

Le 20 août, Hébert pose sa candidature au poste de Garat, ministre de l’Intérieur démissionnaire. Mais c’est Paré, protégé de Danton qui est élu par la Convention[28]. « Tout porte à croire, écrit Gérard Walter[29] qu’il visait plus haut que son poste de substitut du procureur de la Commune. Mais, ajoute-t-il, seul un changement radical et brusque du régime, entraînant la dissolution de l’Assemblée pouvait lui offrir le moyen d’une élévation rapide et efficace. »

Robespierre entre au Comité de Salut public le 27 juillet (c’est le début du « grand Comité de Salut public ») et fait arrêter Jacques Roux, le chef des Enragés, par la Commune, sous l’accusation de détournements de fonds (libéré le 27 faute de preuves, arrêté à nouveau le 5 septembre, il se suicidera en février 1794 pour échapper à la guillotine). On n’entendra plus parler des Enragés mais les Hébertistes ont repris leur programme. Le 28 août, aux Jacobins, Hébert propose de rédiger une adresse qui reprend ses revendications et de la faire porter à la Convention par les Jacobins, les 48 sections et les sociétés populaires. Il est très applaudi. Billaud-Varennes l’appuie le lendemain. Robespierre fait tous ses efforts pour s’y opposer, met en garde contre une émeute « qui comblerait de joie les aristocrates » mais il n’est pas entendu. Un Hébertiste, Royer, demande : « Qu’on place la Terreur à l’ordre du jour ! C’est le seul moyen de donner l’éveil au peuple et de le forcer à se sauver lui-même ! »

Le 4 septembre, 2000 manœuvres et ouvriers du bâtiment vont à la Commune réclamer du pain. La séance du Conseil général est mouvementée. Chaumette monte sur une table : « C’est la guerre ouverte des riches contre les pauvres, ils veulent nous écraser, eh bien ! il faut les prévenir, il faut les écraser nous-mêmes, nous avons la force en main ! » Hébert invite le peuple à se rendre en masse le lendemain à la Convention : « Qu’il l’entoure comme il a fait au 10 août, au 2 septembre, et au 31 mai et qu’il n’abandonne pas ce poste jusqu’à ce que la représentation nationale ait adopté les moyens qui sont propres pour nous sauver. Que l’armée révolutionnaire parte à l’instant même où le décret aura été rendu, mais surtout, que la guillotine suive chaque rayon, chaque colonne de cette armée ! » Le lendemain, 5 septembre, un long cortège, précédé de Pache et de Chaumette, s’ébranle de l’Hôtel de Ville à la Convention. Les sans-culottes n’ont pas besoin, comme au 2 juin, de violence pour faire plier la Convention qui cède à la plupart de leurs revendications (mais pas à la destitution des nobles). Billaud-Varennes et Collot d’Herbois entrent au Comité de Salut public. Le 17, la loi sur les suspects est votée. La Convention, qui répugne à porter atteinte à la liberté économique et pressent des difficultés graves, ne vote que le 29 la loi sur le maximum général, revendication essentielle des manifestants : les prix des denrées de première nécessité sont fixés aux prix de 1790 augmentés d’un tiers et les salaires au niveau de 1790 augmentés de la moitié.

« Par Collot d’Herbois et Billaud-Varennes, l’hébertisme est désormais représenté au gouvernement, écrit Mathiez[30]. Cela ne va pas sans avantages. Le Comité est maintenant en contact avec les Cordeliers et les petits clubs qui gravitent dans leur influence. Il craindra moins d’être débordé et submergé par la marée populaire qu’il va s’efforcer d’endiguer et de canaliser. (…) La poussée hébertiste n’a pas eu pour seul résultat de mettre la Terreur à l’ordre du jour, d’organiser la surveillance et la répression en permanence par la loi des suspects, d’obtenir le vote du maximum réclamé par les sans-culottes, d’organiser l’armée révolutionnaire pour arracher les subsistances aux cultivateurs, mais encore elle a donné au gouvernement révolutionnaire une impulsion vigoureuse. »

En septembre 1793, les Hébertistes semblent les maîtres de Paris : ils dirigent le mouvement sans-culotte et contrôlent le club des Cordeliers, le ministère de la Guerre avec le secrétaire général Vincent, la nouvelle armée révolutionnaire parisienne avec Ronsin, la Commune avec le maire Pache, le procureur Chaumette et son substitut Hébert, ainsi que le commandant de la garde nationale Hanriot.

Contre les comités et contre les Indulgents (octobre 1793-janvier 1794)[modifier | modifier le code]

La loi du maximum général a pour effet immédiat d’aggraver la crise des subsistances. À Paris, les boutiques sont vidées de leur contenu dès son entrée en vigueur. La loi forçant les commerçants à vendre à perte leurs marchandises, le commerce est paralysé. La Commune doit instaurer une carte de pain. L’agitation devient vive dans la capitale Le 26 octobre, l’hébertiste Vincent réclame au club des Cordeliers des mesures pour assurer l’exécution de la loi. Les commissaires des 48 sections se réunissent pour former un Comité central révolutionnaire qui décide des visites domiciliaires pour découvrir les denrées cachées. Mais le Comité de Salut public les interdit.

Le Père Duchesne ne décolère pas contre les marchands, les fermiers, les accapareurs « qui se foutent des décrets de la Convention ». Il explique que la rareté du pain à Paris est le résultat d’un complot pour sauver les Girondins, mais une fois que ceux-ci auront « la tête dans le sac, l’argent, l’or, les farines reviendront en abondance. Voilà le nœud gordien et nous allons le délier ». Le 27 octobre, le Comité de Salut public essaie de réviser la loi mais le réapprovisionnement devient de plus en plus difficile. Une nouvelle conséquence se manifeste : pour se rattraper de la perte que leur inflige le maximum, les marchands recourent à la fraude.

Hébert s’en prend à toute la classe des négociants : « La patrie, foutre, les négociants n’en ont point. Tant qu’ils ont cru que la Révolution leur serait utile, ils l’ont soutenue. Mais c’était pour se mettre à la place des aristocrates. Tous ces jean-foutre nous ont tourné casaque et ils emploient le vert et le sec pour détruire la République. Ils ont accaparé toutes les subsistances pour les revendre au poids de l’or ou pour nous amener la disette [31]. » « Le maximum général, écrit Albert Mathiez[32], allait exiger une recrudescence de contrainte, c’est-à-dire de Terreur, et en même temps un progrès décisif vers l’organisation d’une centralisation plus étroite, plus organique, plus dictatoriale. »

Avec le mois d’octobre commencent les grands procès. Celui de la reine se déroule du 14 au 16 octobre. Hébert, membre de la municipalité, appelé par ses fonctions à surveiller les prisonniers du Temple, s’offre comme témoin. Son accusation d’inceste (on connaît la réponse de Marie-Antoinette : « J’en appelle à toutes les mères…») a beaucoup contribué à ternir son nom aux yeux de la postérité. S’il s’en est servi, il n’est cependant pas à l’origine de la déposition que l’on a fait faire au fils de Louis XVI contre sa mère : le procès-verbal est signé par le maire de Paris (Pache), le procureur de la Commune (Chaumette) et le peintre David, représentant du Comité de sûreté générale.

Celui des Girondins suit du 24 au 30 octobre. Hébert s’offre aussi comme témoin. Ses accusations sont brutales et souvent mensongères : Brissot est à la solde de l’Angleterre, il est responsable des massacres du Champ-de-Mars, etc. Il ne comprend pas pourquoi le procès dure : « Braves bougres qui composaient le Tribunal révolutionnaire, ne vous amusez donc pas à la moutarde. Faut-il donc tant de cérémonies pour faire raccourcir des scélérats que le peuple a déjà jugés ! En auraient-ils fait avec nous, s’ils avaient eu, un seul moment, le grappin sur les sans-culottes [33]. » Aux Jacobins, il réclame que le procès soit liquidé en 24 heures. À sa demande, le club envoie une députation à la Convention et obtient un décret qui autorise le jury à se déclarer « suffisamment éclairé » après trois jours de débats pour pouvoir rendre son verdict. Le 1er novembre, les leaders girondins sont guillotinés en chantant « la Marseillaise » au pied de l’échafaud. Suivent Mme Roland, Bailly, Barnave, Philippe-Égalité, Houchard, Biron, 177 condamnations à mort dans les trois derniers mois de 1793. « Ainsi passeront tous les traîtres[34]», avertit le Père Duchesne.

À partir de novembre, les grandes dénonciations d’Hébert à la tribune des Jacobins commencent à irriter Robespierre qui entend rester maître de son club. Le 9 novembre, après des accusations d’Hébert lancées la veille contre le représentant aux armées Duquesnoy, il le met sévèrement en garde : « Il existe deux espèces d’hommes dont la conduite est funeste à la chose publique : les uns ardents, inconsidérés, propres à recevoir toutes les impressions, égarés par des émissaires des puissances étrangères, dénoncent sans cesse, dénoncent à tort et à travers. Les autres, couverts du masque perfide du patriotisme, se répandent dans les sociétés populaires contre les meilleurs citoyens et inculpent des patriotes connus tandis qu’il est tant d’aristocrates à dénoncer et font ainsi servir leur réputation de civisme au profit de l’ennemi. Douter que Pitt ait des émissaires auprès de nous, ce serait une folie. »

Le mouvement de déchristianisation, qui se déchaîne en novembre à l’initiative des Hébertistes, inquiète aussi Robespierre. Il y voit une manœuvre politique de débordement par les Hébertistes. Le 28 novembre, il attaque aux Jacobins l'athéisme comme « aristocratique » : « Nous déjouerons dans leurs marches contre-révolutionnaires ces hommes qui n'ont eu d'autres mérite que celui de se parer d'un zèle anti-religieux... Oui, tous ces hommes faux sont criminels, et nous les punirons malgré leur apparent patriotisme. » Hébert n’est pas athée à proprement parler. Il aime « le pauvre sans-culotte Jésus » – « Je ne connais pas de meilleur Jacobin que ce brave Jésus. Il détestait les riches, il soulageait les pauvres. C’est le fondateur de toutes les sociétés populaires. » - mais il est l’ennemi juré des prêtres, cette « foutue canaille » qui « au nom du divin législateur qui n’aimait que la pauvreté, s’enrichit des dépouilles des sots, en imaginant un purgatoire, un enfer et en vendant au poids de l’or les indulgences[35]».

Pour en finir avec ce soupçon d’avoir des membres « vendus à Pitt », les Jacobins décident de s’épurer. Le 26 novembre, ils nomment Hébert membre de la commission d’épuration. Chaque Jacobin doit comparaître devant elle pour demeurer inscrit. Le tour d’Hébert vient le 11 décembre, précédé d’un arrêté du club des Cordeliers, largement répandu sous forme d’affiches et très flatteur pour lui. Il est admis sous les applaudissements. Tout juste le député Bentabole proche de Danton lui reproche-t-il de « mettre trop de chaleur dans ses dénonciations dont il n’est pas assez sûr ».

Camille Desmoulins (1760-1794), « l’homme du 14 juillet », l’ami de Danton et de Robespierre.. Il écrit dans son journal (Vieux Cordelier, no 4) : « Ouvrez les prisons à 200 000 citoyens que vous appelez suspects, car, dans la Déclaration des Droits, il n’y a point de maisons de suspicion…Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y eut-il jamais plus grande folie ! » Aux Jacobins, Hébert demande son expulsion

En novembre commence l’offensive des Montagnards amis de Danton (les Indulgents). Ils mettent en cause la politique économique et sociale du Comité de Salut public et pensent qu’après les premières victoires révolutionnaires il convient de faire la paix et d’atténuer la Terreur. Il semble que Danton ait espéré détacher Robespierre de la gauche du Comité (Billaud-Varennes, Collot et Barère) et partager avec lui les responsabilités gouvernementales.

De la fin de novembre au milieu de janvier, il se forme comme un axe Robespierre-Danton pour combattre la déchristianisation. Les amis de Danton attaquent les leaders hébertistes avec l’approbation tacite de Robespierre. Le 17 décembre, Fabre, Bourdon et Philippeaux font décréter d’arrestation les hébertistes Ronsin et Vincent par la Convention, sans même en référer aux Comités. Cette offensive est appuyée par le nouveau journal de Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier, dont les premiers numéros qui s’attaquent aux Hébertistes et à tout le courant déchristianisateur, obtiennent un énorme succès. Aux Jacobins, Hébert demande l’expulsion de Desmoulins et des responsables de l’arrestation de Vincent et de Rondin. Le club se contente de les convoquer. Le Père Duchesne s’en prend à Desmoulins, ce « pilier de tripots », cet « avocat consultant de tous les talons rouges qui défendit La Fayette et Dumouriez», ce « champion de tous les jean-foutres qui sifflent la linotte[36]». Ils ne viennent qu’au bout d’une semaine, le jour de la parution du no 5 du Vieux Cordelier.

« Ce n’est pas avec des injures grossières que je vais t’attaquer » écrit Desmoulins à Hébert dans ce numéro « mais avec des faits ». Et il produit des documents de la Trésorerie nationale, fournis par Aigoin, un proche de Robespierre, indiquant les sommes considérables versées par le Ministère de la Guerre à Hébert pour son journal : plusieurs versements en octobre dont un de 60 000 livres pour 600 000 exemplaires d’un seul numéro de son journal, soit, d’après Desmoulins un bénéfice net de 43 000 livres pour Hébert. Il l’accuse aussi de trop fréquenter les diners du riche banquier hollandais Kock qui reçoit somptueusement ses amis. Ces accusations de « voler la Nation » et de fréquenter les « vils agioteurs » vont porter à Hébert qui passe aux yeux de ses lecteurs pour un vrai sans-culotte, pauvre comme eux et ennemi des riches, un sérieux préjudice moral.

Le soir aux Jacobins, Desmoulins, défendu par Robespierre et, au grand étonnement d’Hébert, par Collot d’Herbois revenu de Lyon, est maintenu sur la liste des Jacobins. Hébert répond par une affiche J. R. Hébert, auteur du Père Duchesne, à Camille Desmoulins et compagnie où il tente de se justifier. C’est désormais la guerre à outrance entre les deux pamphlétaires. Les divisions entre Montagnards s’exacerbent.

Le 25 décembre, Robespierre met fin aux espoirs d’alliance de Danton et implique les deux factions adverses dans un même complot : « Le Gouvernement révolutionnaire doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l’excès ; le modérantisme qui est à la modération ce que l’impuissance est à la chasteté ; et l’excès qui ressemble à l’énergie comme l’hydropisie à la santé .»

La chute des Hébertistes (février-mars 1794)[modifier | modifier le code]

À la fin de l’hiver, les conséquences de la loi sur le maximum général deviennent graves. La disette sévit à Paris et les fraudes sur la qualité des denrées, en particulier le vin, deviennent fréquentes. On se bat dans les queues à la porte des marchands. Cette crise économique influe sur la lutte entre les factions révolutionnaires qui proposent chacune des solutions différentes : les dantonistes sont contre la loi et soutiennent les commerçants, les robespierristes essaient de la faire appliquer pour ne pas mécontenter les sans-culottes tout en disant qu’elle leur a été imposée par les hébertistes[37], les hébertistes veulent la faire appliquer par la Terreur et tripler l’armée révolutionnaire pour les réquisitions. Début février, Hébert attaque les négociants avec une violence croissante, s’aliénant ainsi la classe commerçante de la capitale. « Je n’épargnerai pas plus le marchand de carottes que le gros négociant, dit le Père Duchesne, car foutre, je vois une ligue formée de tous ceux qui vendent contre ceux qui achètent[38]. »

Estimant qu’on lui refuse la parole, il cesse de paraître aux Jacobins et se réfugie aux Cordeliers. Le club est alors surtout fréquenté par des petits fonctionnaires et compte peu de députés, mais les tribunes sont toujours pleines. Il a la réputation de prendre des motions hardies, dont d’ailleurs la Convention et les comités ne tiennent en général pas compte.

Le 31 janvier, les Cordeliers décident de voiler d’un crêpe funèbre le tableau des Droits de l’homme jusqu’à ce que leurs chefs arrêtés, Vincent et Ronsin, soient libérés. Le Comité de Salut public les ignorant, ils s’adressent au Comité de sûreté générale qui les reconnait innocents et fait décréter leur libération par la Convention. Vincent, désireux de se venger de ses dénonciateurs, veut se faire admettre aux Jacobins, mais le club l’éconduit le 11 février. Ce refus, que les Hébertistes attribuent à Robespierre déjà coupable d’avoir refusé de faire rayer Desmoulins des Jacobins, va les faire passer dans l’opposition ouverte à un gouvernement qu’ils ont jusque-là ménagé.

Du 12 février au 4 mars, la pression monte au club des Cordeliers contre « ces messieurs qui nous traitent d’exagérés parce que nous sommes patriotes et qui ne veulent plus l’être, si jamais ils l’ont été », « tous ces hommes usés en république, ces jambes cassées en révolution » (la veille Robespierre est tombé malade ; les citations sont de Momoro). On assiste cependant à une suspension du conflit entre factions avec les festivités de l'abolition de l'esclavage colonial, voté par la Convention, le 16 pluviôse an II-4 février 1794 et fêtée le 30 pluviôse an II-18 février 1794 au temple de la Raison. Il y consacre un article louant ici le lendemain "La grande joie du père Duchèsne au sujet de la fête que les Sans-Culottes ont célébrée dans le Temple de la Raison, en réjouissance de l'abolition de l'esclavage des négres"[39]. Le 2 mars, Ronsin pose nettement la question de l’insurrection, l’estimant urgente et nécessaire, mais Hébert conseille de temporiser en envoyant une députation à la Convention.

Le 4 mars (14 ventôse) les partisans de l’insurrection l’emportent, avec l’aide de Carrier, rappelé de Nantes par le Comité de Salut public. Momoro qui préside fait à nouveau voiler la Déclaration des Droits de l’homme « jusqu’à ce que le peuple ait recouvré ses droits sacrés par l’anéantissement de la faction ». Carrier réclame « une sainte insurrection ». Hébert dénonce « les Endormeurs des comités », ces hommes « qui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires » et conclut cette fois comme Carrier : « Oui, l’insurrection, et les Cordeliers ne seront point les derniers à donner le signal qui doit frapper à mort les oppresseurs ! » Le lendemain, la section de Marat dirigée par Momoro essaie d’entraîner la Commune, mais n’y parvient pas. Chaumette appelle au calme et Hanriot est contre.

Le Comité de Salut public décide alors de frapper les Hébertistes. Collot d’Herbois essaie de les sauver : il demande aux Jacobins (Carrier, qui assiste à la séance s’est rétracté) qu’une députation soit envoyée aux Cordeliers pour « s’expliquer fraternellement » et les engager « à faire justice des intrigants qui les ont égarés ». Le 7 mars, la députation se rend chez les Cordeliers. Momoro, Hébert et Ronsin font amende honorable, mais pas Vincent. Les jours suivants, l’agitation continue dans les sections dominées par les Hébertistes. Hébert lui-même attaque Barère au club le 12 mars.

Le soir, le Comité de Salut public (Robespierre convalescent est présent) approuve le rapport d’accusation que Saint-Just présentera le lendemain à la Convention. Les principaux chefs hébertistes, Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro sont arrêtés dans la nuit du 13 au 14 mars et conduits à la Conciergerie..

L’opinion publique est habilement conditionnée, le 14 au matin, par l’annonce de la découverte d’une conspiration des Hébertistes pour saboter le ravitaillement au moyen d’une disette factice, puis de forcer les portes des prisons en vue d’un massacre général des détenus. Les preuves existent, elles sont au Tribunal révolutionnaire, dit Billaud-Varenne aux Jacobins le soir. Les sans-culottes, qui ont faim, sont indignés. On assiste à une explosion de haine dans les sections contre les responsables de la famine.

Le procès (21-24 mars 1794) est un procès politique, jugé d’avance. Fouquier-Tinville est chargé de l’acte d’accusation. La technique de l’amalgame permet de mêler à Hébert, Ronsin, Vincent et Momoro des réfugiés étrangers Cloots, Proli, Pereira – en tout vingt personnes- afin de les présenter comme des complices du « complot de l’étranger ». Car les véritables chefs de cette « horrible conspiration » sont « le gouvernement anglais et les puissances coalisées contre la République » (réquisitoire de Fouquier-Tinville).

Au Tribunal, Hébert est présenté comme le chef de la conjuration et placé sur un siège en avant des gradins réservés aux accusés, comme Brissot au procès des Girondins. On possède deux versions du procès : une version officielle, publiée par l’imprimeur du Tribunal, reprenant la propagande des maîtres du jour et une autre, due à une initiative privée, mais très sommaire. Il semble qu’Hébert ait été à son procès physiquement et moralement brisé. Quarante témoins sont entendus, n’apportant aucune pièce à charge convaincante.

Le soir du troisième jour, Fouquier-Tinville est convoqué au Comité de Salut public par Robespierre[40]. Le quatrième jour, le jury se déclare « suffisamment éclairé » après trois jours de débats (selon le décret de la Convention pris, à la demande d’Hébert, à l’occasion du procès des Girondins).

Portrait de Hébert pris sur le vif par Vivant Denon, sur la charrette le conduisant à l'échafaud. Coll.part.

Tous les accusés (sauf un « mouton » incarcéré avec eux pour épier leurs propos) sont condamnés à mort et guillotinés – Hébert le dernier – à cinq heures et demie du soir. Sa femme sera guillotinée vingt jours après lui.

« La charrette qui a porté les hébertistes à la guillotine a réduit au silence le Paris révolutionnaire, écrit François Furet. Désormais la Commune obéit, les sociétés et les clubs se taisent ou disparaissent et Saint-Just dira bientôt, avec son sens de la formule : « La Révolution est glacée. »[41]

Sources imprimées[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Desgenettes,Souvenirs de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe, Paris, Firmin Didot, 1836
  2. Desgenettes, op.cit., t. 2, p. 248
  3. « Je ne puis, mon cher Hébert, pardonner, ni définir votre obstination, et les raisons que vous me donnez n’ont pas le sens commun. C’est vous que je veux et dont nous avons besoin, et non d’une lettre, dont je n’ai que faire pour vous apprécier. Deux ans d’habitude dans notre entreprise vous ont acquis des droits à notre confiance que rien ne peut altérer ; il suffit que vous ayez été malheureux pour que l’entreprise vous eût fait un traitement plus avantageux, et que d’ailleurs méritent vos services. » (J.-R. Hébert à Camille Desmoulins et compagnie, Paris, Impr. De la rue Neuve-de-l’Égalité, 1793)
  4. Anne-Victoire Dubois, née Guingret en 1750, est une libraire et imprimeur qui mit en vente dans sa librairie boulevard du Temple la brochure rédigée par Jacques-René Hébert en 1789 (La Lanterne magique). Le 17 mars 1794, lors du procès de Hébert et des Hébertistes elle fut témoin à charge et porta des accusations très graves contre l'auteur du Père Duchesne.
  5. Père Duchesne no 276.
  6. Gérard Walter, Hébert et le Père Duchesne, Janin, 1946, p. 83
  7. Procès-verbal du 3 mars 1792 de l’interrogatoire d’Hébert par le juge de paix
  8. Souvenirs de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe, Firmin Didot, 1836, t.2, p. 249
  9. Gérard Walter, Hébert et le Père Duchesne, Janin, 1946, p. 299
  10. Paganel, Essai historique et critique sur la Révolution française, 1810, T.2, p.256-261
  11. Desgenettes, op.cit., t.2, p. 238-240
  12. Père Duchesne, no 59
  13. Père Duchesne, no 102
  14. Père Duchesne, no 115
  15. Père Duchesne, no 102, p.8
  16. Mater, J.R. Hébert…avant la journée du 10 août 1792, étude parue dans les Mémoires de la Société historique, littéraire, artistique et scientifique du Cher, 1888. Contient trois lettres d’Hébert et de sa femme à Mélanie Hébert, sœur d’Hébert.
  17. Père Duchesne, no 195
  18. a et b Père Duchesne, no 202
  19. Père Duchesne, no 203
  20. Père Duchesne, no 204
  21. G. Lenotre, Le roi Louis XVII et l'énigme du Temple, Perrin, Paris, 1950, p. 72.
  22. Pierre Lafue, Louis XVI, l'échec de la révolution royale, Hachette, Paris, 1942.
  23. Père Duchesne, no 259
  24. Albert Mathiez, La Révolution française, Armand Colin, coll. 10/18, t.2, p. 63.
  25. Albert Mathiez, La Révolution française, Armand Colin, coll. 10/18, t.2, p. 33.
  26. Père Duchesne, no 239
  27. Père Duchesne, no 275
  28. 232 votants (sur les 745 membres de la Convention), Paré : 118 voix, on ne connaît pas le nombre de voix obtenues par Hébert
  29. Gérard Walter, Hébert et le Père Duchesne, Janin, 1946, p.314
  30. Albert Mathiez, La Révolution française, Armand Colin, coll. 10/18, t.2, p. 200.
  31. Père Duchesne, no 279
  32. Albert Mathiez, La Révolution française, Armand Colin, coll. 10/18, t.2, p.221.
  33. Père Duchesne, no 304
  34. Père Duchesne, no 305
  35. Père Duchesne, no 301
  36. siffler la linotte : être en prison
  37. Albert Mathiez, La vie chère et le mouvement social sous la Terreur, Payot, t.2, p.171
  38. Père Duchesne, no 345
  39. Le Père Duchsnes no 347, 1er ventôse an II-19 février 1794. Le texte intégral a été reproduit dans Aimé Césaire,Toussaint-Louverture, La Révolution française et le problème colonial, Paris, Éditions Présence Africaine, 1981 p. 220-223
  40. Le billet est aux Archives Nationales, W76
  41. François Furet, La Révolution, Hachette, Pluriel, 1988, t.1, p. 243.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]