Histoire des Juifs en Égypte

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L’histoire des Juifs en Égypte s’étend sur plus de deux millénaires, de la période biblique à l’époque contemporaine.

Théâtre des événements narrés dans le Livre de l’Exode, l’Égypte héberge, dès 650 avant l’ère commune, des soldats israélites employés par Psammétique Ier. Elle accueille également de nombreux réfugiés du royaume de Juda alors que Joachim se rebelle contre le royaume de Babylone. Quelques siècles plus tard, les communautés qui ont prospéré sous les Ptolémées demeurent, à l’image de Philon d’Alexandrie, fidèles à leur origine, mais elles ont adopté la culture ambiante, pensent en grec et préfèrent lire la Bible dans sa traduction plutôt que dans l’original.

Ces communautés sont détruites lors des campagnes de Trajan mais d’autres se développent après la conquête arabo-musulmane et l’Égypte, relais entre les communautés de la diaspora et les académies de la terre d’Israël et de Babylone, recommence à jouer un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle juive au Moyen Âge tant pour les rabbins et leurs disciples que pour leurs opposants, les karaïtes qui y fondent l’un de leurs principaux centres jusqu’à l’histoire récente.

À ces Juifs arabophones viennent se joindre au cours des siècles plusieurs vagues de Juifs en provenance de la péninsule Ibérique, des territoires de l’Empire ottoman et enfin d’Europe. Populeuses, culturellement diverses et matériellement aisées, les communautés juives sont, à l’image de l’Égypte d’avant-guerre, cosmopolites, ayant noué des liens avec l’Angleterre, l’Italie ou encore la France par le biais de l’Alliance israélite universelle.

Les Juifs d’Égypte sont menacés une première fois par la montée des nationalismes dans les années 1940. Leurs conditions de vie se détériorent fortement après le coup d’État de Gamal Abdel Nasser et d’une population estimée entre 75 000 et 80 000 âmes en 1922, il ne reste pas plus de cent personnes en 2004[1].

Antiquité[modifier | modifier le code]

Premiers établissements[modifier | modifier le code]

L’établissement d’Israélites en Égypte remonte à l’époque biblique. Les faits narrés dans le Livre de l’Exode ne semblent pas avoir laissé de traces archéologiques et les éléments avancés par les premiers égyptologues en faveur de leur historicité ont été rapportés depuis à d’autres peuplades sémites[2]. La Bible rapporte aussi que de nombreux Judéens se réfugient en Égypte lorsque le royaume de Juda se soulève contre la Babylonie dont il était alors le vassal ; parmi ces réfugiés, Jérémie qui s’adresse à ses frères installés à « Migdol, Tahpanhès, Nof et dans le district de Patros »[3].

Quelque temps avant ces derniers événements, des Israélites se sont établis sur les bords du Nil, à Yeb, ainsi qu’en attestent les papyri d’Éléphantine[4]. Ils font à l’origine partie d’une garnison chargée de garder la frontière égyptienne et assistent, à l’époque de la rédaction de ces papyri, le pharaon Psammétique II dans sa campagne nubienne. Ils parlent araméen et maintiennent leur propre temple à côté de celui du dieu local Khnoum. Comme leur système religieux présente de forte traces de polythéisme babylonien, il a été suggéré que la communauté est d’origine mixte, judéo-samaritaine[5]. Plusieurs efforts seront entrepris, à l’époque d’Ezra et Néhémie, pour ramener cette communauté dans le giron du judaïsme qu’Ezra veut imposer en norme[6].

Époque ptolémaïque et romaine (400 AEC - 641 EC)[modifier | modifier le code]

Des Juifs participent activement à la fondation d’Alexandrie en 332 AEC. Ils sont rejoints, selon Flavius Josèphe, par 120 000 Judéens de Judée et Samarie déportés par Ptolémée Ier après sa prise de la Judée ainsi que par des immigrants volontaires, attirés par les plaines fertiles et le libéralisme de Ptolémée[7]. Une inscription consignant la dédicace d'une synagogue à Ptolémée et Bérénice Ire a été découverte au XIXe siècle[8].
Un quartier séparé, occupant deux des cinq districts de la ville, leur est assigné par les Ptolémées afin de préserver leurs lois et rites des influences indigènes. Ils jouissent également d’un grand degré d’indépendance politique, leur communauté exerçant librement aux côtés de la population non-juive alors que les Juifs de l’Empire romain doivent constituer des sociétés privées ou des corporations indépendantes.

Alexandrie constitue le principal centre juif d’Égypte sous les Ptolémée mais d’autres se développent dans l’actuel Kafr ed-Dawar ou à Léontopolis où Onias fonde un temple à YWH. On trouve aussi une rue des Juifs à Oxyrhynque, l’actuelle El-Behneseh, sur la rive est du Nil. Établie pendant la période romaine, cette communauté semble s’être convertie au christianisme bien que ses membres aient conservé leurs noms bibliques (on trouve les noms de « David » et « Élisabeth » dans un document concernant un héritage litigieux).

La communauté juive d’Alexandrie est anéantie par l’armée de Trajan à la suite d’une révolte en 115-117. Les Juifs semblent être revenus plus tard dans la ville puisque Cyrille, patriarche d’Alexandrie, les en chasse en 412[9],[10].

Domination arabe (641 à 1250)[modifier | modifier le code]

En 629, l’expulsion des Juifs de Jérusalem par Héraclius donne lieu à des violences anti-juives à travers l’empire romain d’orient et le patriarche Cyrus d’Alexandrie les mécontente tant par son prosélytisme monothéliste que par son administration corrompue. Les Juifs n’ont donc aucune raison de se comporter de façon bienveillante avec les maîtres byzantins de l’Égypte et accueillent les conquérants arabes en libérateurs (de même que les coptes et d’autres chrétiens)[11], d’autant plus que certains des Juifs installés en Égypte lors des premières vagues d’immigration proviennent de la péninsule Arabique. Le traité d’Alexandrie scellant la conquête arabe de l’Égypte, stipule expressément que les Juifs sont autorisés à rester dans la ville. Amru ben al-As rapporte au calife qu’il en a dénombré 40 000.


Les califes fatimides (969 à 1169)[modifier | modifier le code]

Le règne des Fatimides est dans son ensemble favorable aux Juifs, à l'exception de la dernière période, sous le règne d'Al-Hakim. C'est l'époque où se créent des écoles talmudiques, et où des Juifs peuvent accéder à des positions élevées dans la société égyptienne, comme Ya‘qub Ibn Killis.

Le calife Al-Hakîm (996-1020) applique fermement le Pacte d'Umar, et oblige les Juifs à porter des clochettes et à arborer l'image en bois d'un veau. Une rue de la ville d'Al-Jaudariyyah est habitée par les Juifs. Al-Hakîm apprenant qu'ils avaient l'habitude de se moquer de lui en vers, fait brûler tout le quartier.

Au commencement du XIIe siècle, un Juif du nom d'Abu al-Munajja ibn Sha'yah, est nommé à la tête du Département de l'agriculture. Il est spécialement connu comme le constructeur d'une écluse du Nil en 1112 qui porte son nom "Baḥr Abi al-Munajja". Il tombe en disgrâce en raison des lourdes dépenses en relation avec ces travaux, et est incarcéré à Alexandrie, mais pourra se faire libérer très rapidement. Un document concernant une transaction entre son banquier et lui a été conservé. Sous le vizir Al-Afdhal (1137), le ministre des finances est un Juif, dont on ignore le nom. Ses ennemis réussissent à provoquer sa chute, et il perdra tous ses biens. Il est remplacé par un frère du patriarche chrétien qui tente de faire expulser les Juifs du royaume. Quatre des principaux responsables de la communauté juive conspirent contre lui, mais on ignore le résultat obtenu. On a retrouvé une lettre de cet ancien ministre adressée aux Juifs de Constantinople, leur demandant de l'aide. Cette lettre est écrite dans un style poétique remarquablement complexe[12]. Un des médecins du calife Al-Hafiz (1130-1149) est un Juif, Abu Manṣur[13]. Le Juif Abu al-Faḍa'il ibn al-Nakid (décédé en 1189) est reconnu comme un oculiste célèbre.

La vie des communautés juives d'Égypte au XIIe siècle, est connue par les témoignages de certains érudits juifs et par les voyageurs qui visitèrent le pays. Juda Halevi se trouve à Alexandrie en 1141, et dédie quelques vers magnifiques à son coreligionnaire et ami Aaron Ben-Zion ibn Alamani et à ses cinq fils. À Damiette Halevi rencontre son ami l'Espagnol Abu Sa'id ibn Ḥalfon ha-Levi. Vers 1160 Benjamin de Tudèle est en Égypte, et écrit un témoignage général sur les communautés juives qu'il y rencontre. Au Caire, il y a environ 2 000 Juifs; à Alexandrie environ 3 000, avec à leur tête R. Phineas ben Meshullam, né en France; dans le Fayoum, il y a 20 familles ; à Damiette 200 ; à Bilbeis, à l'est du Nil, 300 personnes et à Damira 700.

Saladin et Maïmonide (1169 à 1250)[modifier | modifier le code]

L'orthodoxie rigide de Saladin (1169-1193) ne semble pas avoir affecté les Juifs de son royaume. Un docteur karaïte, Abu al-Bayyan al-Mudawwar (décédé en 1184), qui avait été le médecin du dernier Fatimide, soigne aussi Saladin[14]. Abu al-Ma'ali, beau-frère de Maïmonides, est également à son service[15]. En 1166, Maïmonide se rend en Égypte et s'installe à Fostat, où il devient très renommé en tant que médecin. Il soigne la famille de Saladin ainsi que celle de son vizir al-Qadi al-Fadil, et plus tard celles des successeurs de Saladin. Le titre de Ra'is al-Umma ou de al-Millah (chef de la Nation ou chef de la Foi), lui est accordé. À Fostat, il écrit son Mishné Torah ("Répétition de la Torah") en 1180 et le Moré Névoukhim ("Guide des égarés"), qui évoquent tous les deux son opposition avec des érudits juifs. De cette ville, il envoie de nombreuses lettres et responsa, et en 1173 il demande de l'aide aux communautés juives d'Afrique du Nord afin d'obtenir la liberté d'un certain nombre de captifs. L'original de ce dernier document a été conservé[16]. Il est aussi la cause du renvoi de la cour des karaïtes[17].

Période mamelouke (1250 à 1517)[modifier | modifier le code]

Sous la dynastie mamelouke des Baharites (1250-1390), les Juifs mènent une existence relativement paisible, bien qu'ils soient obligés de payer de lourdes taxes pour l'entretien des équipements militaires, et qu'ils soient harcelés par les cadis et les oulémas de ces musulmans rigoureux. Ahmad al-Maqrîzî raconte que le premier grand Mamelouk, le sultan Baybars (1260-1277), double les impôts payés par les ahl al-dhimma (les non-musulmans). Il avait même pensé brûler tous les Juifs et une fosse avait été creusée à cet effet, mais au dernier moment, il s'était repenti et avait alors décidé à la place, d'exiger une très lourde amende, qui entraînera la mort de nombreux Juifs réticents pendant sa collecte.

Dans Sambari (135, 22), on trouve un récit montrant la sévérité avec laquelle est appliqué le Pacte d'Oumar: lorsqu'en 1305, le sultan retourne d'une campagne victorieuse en Syrie contre les Mongols, Sa'id ibn Ḥasan d'Alexandrie, un converti du judaïsme, musulman fanatique, se dit courroucé par l'arrogance de la population non-musulmane, particulièrement de la manière dont sont tenus les offices dans les églises et les synagogues. Il essaie de former un synode de dix rabbins, dix prêtres et des oulémas. Échouant dans son projet, il tente de faire fermer les églises et les synagogues. Certaines églises sont détruites par la foule alexandrine, mais la plupart des synagogues ne sont pas touchées, du fait qu'elles existaient déjà du temps d'Oumar, et donc en raison du pacte, étaient exemptées de toute ingérence du pouvoir. Sambari (137, 20) mentionne qu'un nouveau pacte est rédigé suite aux lettres d'un roi maure de Barcelone (1309), et les synagogues sont rouvertes. Mais il semble que cela renvoie plutôt à la repromulgation du pacte d'Oumar.

Il y a plusieurs fatāwa (responsa) importantes de docteurs de la loi musulmans qui parlent de ce sujet; par exemple, celles de Aḥmad ibn 'Abd al-Ḥaḳḳ, qui parle spécifiquement des synagogues du Caire, qui de l'extérieur apparaissent comme des maisons d'habitation ordinaires, un fait qui a permis à d'autres juristes de tolérer leur présence. Selon Taki al-Din ibn Taimiyyah (né en 1263), les synagogues et les églises du Caire avaient déjà été fermées auparavant. Ce musulman fanatique écrivit une fatwa avec des invectives contre les Juifs, affirmant que leurs édifices religieux devaient être détruits, car ils avaient été construits à une période où le Caire se trouvait entre les mains de Musulmans hétérodoxes, les ismaéliens, les Qarmates et les Alaouites[18]. Cependant, les synagogues sont autorisées à rester ouvertes[19]. Sous le même sultan, en 1324, les Juifs sont accusés d'avoir volontairement provoqué des incendies à Fostat et au Caire, et ne peuvent se disculper qu'en payant une amende de 50 000 pièces d'or.

Sous la dynastie mamelouke des Burjites, les Francs attaquent de nouveau Alexandrie en 1416, et les lois contre les Juifs sont de nouveau strictement renforcées par le Cheïkh al-Mu'ayyid (1412-1421), par Ashraf Bars Bey (1422-1438), en raison de la peste qui décime la population en 1438, par Al-Ẓahir Jaḳmaḳ (1438-1453) et par Ḳa'iṭ-Bey (1468-1495). Ce dernier est cité par Obadiah ben Abraham de Bertinoro (Italie)[20]. Les Juifs du Caire sont forcer de payer une taxe de 75 000 pièces d'or.

Domination turque (1517 à 1922)[modifier | modifier le code]

Le 22 janvier 1517, le sultan turc, Selim Ier, prend le pouvoir en écrasant Tuman Bey, le dernier sultan mamelouk. Il effectue des changements radicaux dans l'organisation des communautés juives: il supprime le poste de naguid, rend chaque communauté indépendante et place David ibn Abi Zimra à la tête de la communauté du Caire. Il nomme aussi Abraham de Castro « maître de la Monnaie ». Pendant le règne de Soliman le Magnifique, successeur de Selim, le vice-roi d'Égypte, Ahmed Pasha, projette en 1524 de s'établir comme souverain indépendant. De Castro part à Constantinople pour en avertir le sultan. Ahmed Pasha décide alors de se venger des Juifs en emprisonnant plusieurs d'entre eux, probablement de la famille de De Castro, et en imposant une énorme taxe à la communauté juive. L'exécution de Ahmed Pasha par les hommes du sultan, sauve les Juifs de ses menaces. Le "Pourim du Caire" est toujours célébré par les Juifs originaires du Caire, le 28 Adar, deux semaines après Pourim, en commémoration de leur délivrance.

Vers la fin du XVIe siècle, les études talmudiques sont fortement encouragées par Bezalel Ashkenazi, auteur du Shitta Mekoubetzet. Parmi ses élèves, se trouve Isaac Louria, qui en tant que jeune homme, s'était rendu en Égypte pour visiter son oncle, Mordekhaï Frances, un riche négociant et collecteur d'impôts[21], ainsi qu'Abraham Monson (1594). Ishmael Cohen Tannoudji termine son Sefer ha-Zikkaron en Égypte en 1543. Joseph ben Moses di Trani réside en Égypte pendant un certain temps[22], ainsi que Ḥayyim Vital Aaron ibn Ḥayyim, le commentateur biblique et talmudique (1609)[23]. Parmi les élèves d'Isaac Louria, on connaît un Joseph Ṭaboul, dont le fils Jacob, un homme important, est mis à mort par les autorités.

Selon Manasse ben Israël (1656), « Le vice-roi d'Égypte a toujours à ses côtés, un Juif avec le titre de zaraf bashi ou de trésorier, qui collecte les impôts du pays. À présent, ce poste est tenu par Abraham Alkula. » Son successeur est Raphael Joseph Tshelebi, le riche ami et protecteur de Sabbataï Tsevi. Sabbataï lui-même se rend deux fois au Caire, la seconde fois en 1660. C'est dans cette ville qu'il épouse une Sarah, venant de Livourne. Le mouvement sabbatéen crée naturellement un grand émoi en Égypte. C'est au Caire qu'Abraham Miguel Cardoso, un pseudo messie sabbatéen, prophète et médecin, s'installe en 1703, devenant un des médecins du pasha Kara Mohammed. En 1641, le karaïte Samuel ben David visite l'Égypte. La description de son séjour fournit des informations intéressantes sur les membres de sa communauté[24]. Il décrit trois synagogues des rabbiniques à Alexandrie et deux à Rachid. Un second karaïte, Moses ben Elijah ha-Levi, laisse une description similaire pour l'année 1654, mais celle-ci ne contient que peu d'informations intéressantes pour les karaïtes.

Sambari mentionne un procès hargneux contre les Juifs, dû à un certain "ḳadi al-'asakir" (général en chef), envoyé de Constantinople en Égypte, qui les vole et les oppresse, et dont la mort serait due, en une certaine mesure, à une invocation dans un cimetière faite par un Moses de Damwah. Ceci a dû se passer au XVIIe siècle[25]. David Conforte est dayyan (juge) en Égypte en 1671.

En 1844, 1881 et en janvier 1902, des Juifs d'Alexandrie sont accusés de crimes rituels. Suite à l'Affaire de Damas, Moïse Montefiore, Adolphe Crémieux et Salomon Munk visite l'Égypte en 1840, et les deux derniers s'activent pour rehausser le statut intellectuel de la communauté juive en créant des écoles au Caire, en relation avec le rabbin Moses Joseph Algazi.

Selon le recensement officiel publié en 1898, il y a en Égypte 25 000 Juifs sur une population totale de 9 734 405 habitants[26].

Temps modernes (depuis 1922)[modifier | modifier le code]

Pendant le protectorat britannique, et sous le règne du roi Fouad Ier, l'Égypte a une attitude bienveillante envers sa population juive, bien que la nationalité égyptienne soit généralement refusée aux Juifs nouveaux immigrants et à tous les immigrants étrangers en provenance d'Europe ou d'autres pays de l'Empire ottoman. Les Juifs jouent un rôle important dans l'économie, et leur population augmente jusqu'à presque 80 000, avec l'afflux de réfugiés qui s'y installent, fuyant les persécutions en Europe. Une distinction stricte existe depuis longtemps entre les communautés karaïte et rabbanite, entre lesquelles, les mariages traditionnels sont interdits. Ils habitent dans deux quartiers différents du Caire, le harat al-yahud al-qara’in pour les karaïtes et dans le quartier adjacent harat al-yahud pour les rabbanites. Malgré cette division, ils travaillent souvent ensemble et la jeune génération plus éduquée fait pression pour que les relations s'améliorent entre les deux communautés[27].

Des Juifs en tant qu'individu, jouent un rôle important dans le nationalisme égyptien. René Qattawi, dirigeant de la communauté sépharade du Caire, avalise la création en 1935 de l'Association de la jeunesse juive égyptienne, avec comme slogan: « L'Égypte est notre patrie, l'arabe notre langue ». Qattawi s'oppose fortement au sionisme politique et écrit une note sur la "Question juive" au Congrès juif mondial en 1943, dans laquelle il soutient que la Palestine ne sera pas capable d'absorber tous les réfugiés juifs d'Europe[28]. Néanmoins, différentes branches du mouvement sioniste ont des représentants en Égypte. L'érudit juif karaïte Murad Beh Farag (1866-1956) est à la fois un nationaliste égyptien et un sioniste passionné. Son poème Ma patrie, l'Égypte, lieu de ma naissance, exprime sa loyauté à l'Égypte, tandis que son livre al-Qudsiyyat (Jerusalemica, 1923), défend le droit des Juifs à avoir un État[29]. al-Qudsiyyat est peut-être la défense la plus éloquente du sionisme en langue arabe. Farag est aussi un des coauteurs de la première constitution égyptienne en 1923.

Un autre Juif égyptien de cette époque, Yaqub Sanu devient un nationaliste patriotique égyptien, prônant le départ des Anglais. Il édite en exil le magazine Abu Naddara 'Azra, un des premiers magazines écrits en arabe égyptien, composé principalement de satires, se moquant des Britanniques ainsi que de la monarchie qu'il estime être une marionnette entre les mains des Anglais. Henri Curiel aussi agit contre les Britanniques en fondant le Mouvement égyptien pour la Libération nationale en 1943, une organisation qui sera le noyau du futur Parti communiste égyptien[30]. Curiel jouera un rôle important en établissant les premiers contacts informels entre OLP et Israël[31].

En 1937, le gouvernement annule les Capitulations, qui permettaient aux commerçants du mutamassir ainsi qu'aux minorités résidantes permanent (Syriens, Grecs, Italiens, Arméniens entre autres), d'obtenir une exonération d'impôt, et cette annulation affecte grandement les Juifs. L'impact des accrochages entre Arabes et sionistes en Palestine de 1936 à 1939, très médiatisés, commence aussi à affecter les relations entre les Juifs et la société égyptienne, malgré le fait que le nombre de sionistes dans leur rang soit faible[32]. De nouvelles organisations nationalistes militantes locales, telles que "Jeune Égypte" ou les "Frères musulmans", apparaissent. Elles affichent ouvertement de la sympathie aux différents modèles des puissances de l'Axe en Europe, s'organisent de façon similaire et développent un profond antagonisme à l'égard des Juifs.

Dans le courant des années 1940, la situation empire. Des pogroms ont lieu dès 1942. À l'approche de la partition de la Palestine et de la fondation de l'état d'Israël, les hostilités augmentent, nourries aussi par les attaques de la presse nationaliste contre tous les étrangers. En 1947, la "Loi sur les sociétés" impose des quotas pour l'emploi des nationaux égyptiens dans les sociétés constituées, exigeant que plus de 75 % des employés salariés et plus de 90 % de tous les travailleurs soient des égyptiens. Cette loi contraint les entreprises juives et étrangères à réduire leur recrutement de salariés dans leur propre rang. La loi impose en plus que plus de 50 % du capital des sociétés par actions soit égyptien.

Après la création d'Israël en 1948, les difficultés se multiplient pour les Juifs égyptiens. La même année, des attentats dans les quartiers juifs font 70 morts et plus de 200 blessés, tandis que des émeutes font encore plus de victimes[33]. Pendant la guerre israélo-arabe, le fameux grand magasin Cicurel, situé près de la place de l'Opéra au Caire, est incendié, probablement par les Frères musulmans. Le gouvernement finance sa reconstruction, mais il est de nouveau incendié en 1952, avant de passer sous contrôle égyptien.

En 1954 éclate l'affaire Lavon: Le service de renseignement militaire israélien organise une opération de sabotage pour discréditer Gamal Abdel Nasser et peut-être aussi pour torpiller les négociations secrètes avec l'Égypte proposées par Moshé Sharett, en faisant sauter des cibles occidentales. Une partie du commando est arrêté, et parmi eux, plusieurs membres de la communauté juive égyptienne. Cette affaire engendre une suspicion généralisée à l'égard de la communauté juive. Dans son réquisitoire, Fu’ad al-Digwi, le procureur au procès des accusés, répète la position gouvernementale officielle: « Les Juifs d'Égypte vivent parmi nous et sont fils de l'Égypte. L'Égypte ne fait pas de différence entre ses fils, qu'ils soient musulmans, chrétiens ou juifs. Ces accusés sont des Juifs qui résident en Égypte, mais nous les jugeons parce qu'ils ont commis des crimes contre l'Égypte, bien qu’ils soient des fils de l'Égypte[34] ». Une des répercussions immédiates de la campagne de Suez est la publication, le 23 novembre 1956, d'une proclamation mentionnant que tous les Juifs sont des sionistes et des ennemis de l'État, et qu'ils seront bientôt expulsés. Quelque 25 000 Juifs, soit à peu près la moitié de la communauté juive quitte l'Égypte pour s'installer en Europe, notamment en France, aux États-Unis et en Amérique du Sud, mais un grand nombre émigre aussi en Israël, après avoir signé une déclaration mentionnant qu'ils quittent le pays volontairement et acceptent la confiscation de leurs avoirs. Un millier d'autres sont emprisonnés. Des mesures similaires sont prises à l'encontre des nationaux britanniques et français en représailles à la participation de leur pays à la guerre. Dans son introduction, Joel Beinin résume : « Entre 1919 et 1956, la totalité de la communauté juive, comme la société Cicurel, est transformée d'un atout national en une cinquième colonne »[35].

Après la guerre de 1967, de nouvelles confiscations sont effectuées. Selon Rami Mangoubi, plusieurs centaines de Juifs Égyptiens sont arrêtés et emmenés aux centres de détention de Abou Za'abal et de Tura, où ils seront incarcérés et torturés pendant plus de trois ans[36]. Le résultat est la disparition presque totale de la communauté juive d'Égypte; moins de cent personnes y résident encore de nos jours. Dans leur majorité, les Juifs égyptiens sont partis vers Israël (35 000), le Brésil (15 000), la France (10 000), les USA (9 000), et l'Argentine (9 000)[37]. Actuellement, l'antisionisme est généralisé dans les médias égyptiens. Le dernier mariage juif en Égypte, s'est déroulé en 1984.

En avril 2013, Magda Haroun succède à Carmen M Weinstein à la tête du Conseil de la Communauté Juive en Égypte, seule organisation juive du pays forte de seulement 20 membres, toutes des femmes qui représentent la centaine de Juifs égyptiens[38]

Amir Ramses a réalisé un film, sorti en mars 2013, qui retrace la présence des Juifs en Égypte au cours de la première moitié du XXe siècle, jusqu'à la crise du canal de Suez.

Livres de Juifs égyptiens sur leurs communautés[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Films[modifier | modifier le code]

Histoire ancienne[modifier | modifier le code]

Histoire moderne[modifier | modifier le code]

Institutions[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (en) Mitchell Bard, « The Jews of Egypt », sur Jewish Virtual Library (consulté le 12 décembre 2011) ; voir aussi (en) Joel Beinin, The Dispersion of Egyptian Jewry : Culture, Politics, and the Formation of a Modern Diaspora, Berkeley, University of California Press,‎ 1998 (ISBN 977-424-890-2, lire en ligne)
  2. Christiane Desroches Noblecourt, Le fabuleux héritage de l’Égypte, Télémaque, 2004, p. 190
  3. Heinrich Graetz, « Histoire des Juifs, Première période, chapitre X - Chute du royaume de Juda (596-586) », cf. 2 Rois 25:22-24, Jérémie 43:7 & 44:1
  4. Adolphe Lods, Histoire de la littérature hébraïque et juive: depuis les origines jusqu'à la ruine de l'état juif (135 après J.-C.), Slatkine,‎ 1982 (lire en ligne)
  5. A. van Hoonacker: Une Communauté judéo-araméenne à Éléphantine, en Égypte, aux VIe et Ve siècles avant J.-C, Londres 1915; Arnold Joseph Toynbee: A Study of History, vol.5, (1939) 1964 p125 n.1
  6. (en) Joseph Mélèze-Modrzejewski, Jews of Egypt from Ramsès II to Emperor Hadrien, Princeton University Press,‎ 1997 (ISBN 978-0691015750), p. 37
  7. (en): Josèphe ; Antiquities of the Jews, dans The Works of Josephus, Complete and Unabridged; nouvelle édition mise à jour (traduit en anglais par William Whiston, A.M.; Peabody Massachusetts:Hendrickson Publishers; 1987; Cinquième impression:Jan.1991; livre 12; chapitre 1, 2, p. 308-309 (Bk. 12: verses 7, 9, 11)
  8. (en): John Pentland Mahaffy; The History of Egypt under the Ptolemaic Dynasty, New York 1899 p. 192.
  9. Nominis : Saint Cyrille d'Alexandrie
  10. (en) Richard Gottheil et Samuel Krauss, « Byzantine Empire », sur Jewish Encyclopedia
  11. Steven Runciman, A History of the Crusades 1951 vol.1, p. 18-19
  12. J. Q. R. ix. 29, x. 430; Z. D. M. G. li. 444
  13. (de): Wüstenfeld, Geschichte der Arabischen Aerzte, p. 306
  14. B.A. § 153
  15. B.A. ibid. § 155)
  16. M. xliv. 8
  17. J. Q. R. xiii. 104
  18. R. E. J. xxx. 1, xxxi. 212; Z. D. M. G. liii. 51
  19. Weil, l.c. iv. 270
  20. Obadiah ben Abraham; O. p. 53
  21. (he): Azulai, "Shem ha-Gedolim," N° 332
  22. Frumkin, l.c. p. 69
  23. Frumkin, l.c. pp. 71, 72
  24. G. i. 1 à G. i. 4
  25. (Sambari 120, 21
  26. i., xviii.
  27. (en): Joel Beinin, The Dispersion of Egyptian Jewry: Culture, Politics, and the Formation of a Modern Diaspora; introduction
  28. Joel Beinin, ibid.
  29. (en): Mourad El-Kodsi, The Karaite Jews of Egypt, 18821986, Lyons, NY: Wilprint, 1987.
  30. (en): Joel Beinin, The Dispersion of Egyptian Jewry, ibid.
  31. Uri Avnery, 'Two Americas,' Counterpunch 24 mars 2008
  32. (en): Joel Beinin, op.cit. Introduction
  33. (en): Mangoubi, Rami, "A Jewish Refugee Answers Youssef Ibrahim", Middle East Times, 30 octobre 2004.
  34. Beinin, ibid.
  35. Joel Beinin, ibid. Introduction
  36. (en): Mangoubi, Rami, "My Longest 10 Minutes", The Jerusalem Post, 30 mai 2007 [1]
  37. (en)Dr. Victor Sanua, « The Vanished World of Egyptian Jewry », sur Foundation for the Advancement of Sephardic Studies and Culture,‎ 4 juin 2007 (consulté en 8 novembre2012)
  38. « Égypte: la seule organisation juive élit un nouveau président », sur Aliaexpress,‎ 17 avril 2013

Références[modifier | modifier le code]

  • Cet article comprend du texte provenant de la Jewish Encyclopedia de 1901–1906, une publication élevée dans le domaine public.
  • (en): The Works of Josephus, Complete and Unabridged; nouvelle version mise à jour ; traduite en anglais par William Whiston ; Peabody Massachusetts : Hendrickson Publishers, 1987 (cinquième réimpression: jan.1991); Antiquities of the Jews, livre 12, chapitre 1 et 2, p. 308-9
  • (en): Gudrun Krämer, The Jews in Modern Egypt, 1914–1952, Seattle: University of Washington Press, 1989
  • (en): Mourad El-Kodsi, The Karaite Jews of Egypt, 1882–1986, Lyons, NY: Wilprint, 1987.

Liens externes[modifier | modifier le code]