Henri Curiel

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Henri Curiel, né le 13 septembre 1914 au Caire (Égypte) et mort assassiné à Paris le 4 mai 1978, inhumé au cimetière du Père-Lachaise (division 1), était un militant communiste et anti-colonialiste. Il est le père du journaliste Alain Gresh[1].

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Henri Curiel est un fils de banquier et issu d'une famille juive francophone de nationalité italienne. Il fait ses études dans des établissements français du Caire, comme de « nombreux jeunes gens d'Europe, il lit André Malraux, Paul Nizan, le Gide des allers-retours, et rôde autour du marxisme[2]. » Il fait en général un voyage tous les ans en France, mais c'est son frère Raoul qui est désigné pour aller y faire des études supérieures. Son père le retient pour travailler avec lui à la banque et ainsi lui succéder un jour. Cela n'est pas du tout à son goût, mais comment se révolter contre un père totalement aveugle depuis de nombreuses années[2] ? Il prit la nationalité égyptienne lors de l'abolition des capitulations (en), malgré le fait qu'il ne parlait pas la langue arabe, et qu'il ne l'a d'ailleurs jamais parlée couramment.

Action politique en Égypte[modifier | modifier le code]

Comme tous les siens, il est naturellement anti-fasciste[2], alors que l'Italie, puis l'Allemagne basculent dans ce type de régime. "Son engagement communiste était fait (…) de culpabilité sociale intense et de foi quelque peu aveugle en la sagesse de l'Union soviétique. Son neveu, George Blake, qu'il recruta semble-t-il précocement, fut l'un des plus célèbres agents doubles du KGB, au cœur de l'Intelligence Service"[3].

En septembre 1939, alors que la Drôle de guerre a commencé, il tente vainement de s'engager dans l'armée française. La même année, il fonde l'Union démocratique et participe à la fondation des Amitiés françaises. Celle-ci soutient le général de Gaulle qui depuis Londres appelle à refuser l'armistice signé par le gouvernement de Philippe Pétain[2].

En 1942, il décide de rester pour organiser la résistance à une éventuelle occupation par les troupes de Rommel. Il est arrêté par la police égyptienne et connaît pour la première fois la prison[2].

Il fonde dès 1943 le Mouvement égyptien de libération nationale, une des organisations communistes qui, comme leurs rivales Iskra (Hillel Schwartz) et Libération du peuple (Marcel Israël), étaient principalement dirigées par des militants issus des minorités, en particulier des Juifs[2], à l'instar des autres organisations communistes dans le Machrek, le PC syrien (longtemps dirigé par le Kurde Khalid Bagdache (en)) ou le PC irakien (à forte coloration minoritaire chiite et chrétienne).

Malgré ce handicap, ces organisations jouent un rôle dans les grandes manifestations de 1946 qui aboutissent à l'évacuation des villes par les Britanniques[2]. Henri Curiel passe par la prison à plusieurs reprises à la suite de grèves ou de manifestations qui ébranlent le régime[2].

Après une nouvelle période de détention de dix-huit mois, il est expulsé comme communiste, privé de sa nationalité égyptienne par le régime du roi Farouk en 1950 et vit ensuite en France jusqu'à sa mort[2].

Soutien aux mouvements révolutionnaires et de libération nationale[modifier | modifier le code]

Henri Curiel se veut un communiste orthodoxe. Débarqué à Gênes, il essaye de prendre contact avec le Parti communiste italien qui réserve un accueil glacial[2] à ce militant beaucoup trop indépendant. Il passe clandestinement en France et prend contact avec le Parti communiste français, notamment grâce à André Marty, que sa famille avait hébergé en 1943 lors d'un passage au Caire[2]. Mais les relations avec un parti qui ne tolère pas de déviance par rapport à ses prises de position vont rapidement se dégrader. C'est au même moment que Marty et Tillon sont accusés de déviationnisme. Cette campagne, qui s'accompagne d'exclusions dans tout le P.C.F. contre les anciens résistants devenus trop indépendants a pour but une reprise en main et prépare le retour de Maurice Thorez parti se faire soigner au URSS. Curiel est peu à peu écarté jusqu'à devenir un ennemi officiel du parti. La rupture définitive intervient en 1952. Le lieutenant-colonel Gamal Abdel Nasser a pris la tête du Mouvement des officiers libres, un groupe de jeunes militaires qui renversent le roi Farouk, le 23 juillet 1952, et proclament la république un an plus tard, mettant ainsi fin au Royaume d'Égypte. Curiel qui connaît personnellement plusieurs de ces officiers et qui les a probablement aidé pour préparer l'action, approuve tout de suite le coup d'État, tandis que le parti communiste, s'alignant sur les positions soviétiques, dénonce « un coup d'État fasciste ».

En 1957, alors que le PCF vote les plein pouvoirs à Guy Mollet, Henri Curiel prend fait et cause pour les tenants d'une Algérie indépendante.

Réseaux de « porteurs de valises » pendant la guerre d'Algérie[modifier | modifier le code]

Il rejoint alors le réseau Jeanson des porteurs de valises. Son courage et son sens de l'organisation en font un membre très efficace. Après l'arrestation de Francis Jeanson au premier trimestre 1960, il devient le principal animateur du réseau. À la même époque, il fonde le Mouvement anticolonialiste français.

Il est arrêté en 1960 et passe dix-huit mois en prison à Fresnes où il continue à former les militants du mouvement qui sont détenus au même étage que lui. Malgré l'arrêté d'expulsion pris à son encontre, la décision ne sera jamais appliquée.

Fondateur de Solidarité[modifier | modifier le code]

Il met ensuite en place Solidarité, une organisation à la fois de formation pratique, pour tous les militants des mouvements de lutte de libération nationale de l'époque, et de soutien aux mouvements d'opposition démocratique du Tiers-Monde, tels le Congrès national africain (ou ANC) sud-africain, mais aussi de soutien aux mouvements de lutte contre les dictatures européennes (Espagne franquiste, Portugal salazariste, Grèce des colonels) et d'ailleurs (Chili de Pinochet).

Ce réseau est notamment financé par l'Algérie jusqu'à la chute de Ben Bella. Les organisations envoyant leurs militants en formation prendront ensuite le relais.

Soucieux de rembourser sa dette à l'État algérien, il cède au régime boumédienne sa propriété familiale cairote située dans le faubourg de Zamalek dont la valeur est estimée à un milliard de francs, une somme considérable pour l'époque. Cette résidence est devenue l'ambassade d'Algérie en Êgypte[4].

Tentatives de médiation dans le conflit israélo-palestinien[modifier | modifier le code]

Henri Curiel possède de nombreuses relations, tant en France qu'à l'étranger. Son statut d'ancien gaulliste, de juif égyptien et son action politique lui permettent de jouer un rôle d'intermédiaire. Il permet ainsi la rencontre entre Abraham Serfaty (Maroc) et Ilan Halévy (membre du gouvernement de l'Autorité palestinienne).

Il obtient également le rendez-vous entre Ben Barka et de Gaulle.

Dans le conflit israélo-palestinien, il joue un rôle de médiateur entre ceux qui veulent la paix dans les deux camps. C'est ainsi qu'il permettra de nombreuses réunions discrètes entre responsables, parfois haut placés dans la hiérarchie. Selon Alexandre Adler, "il disposait du soutien direct de Youri Andropov"[5].

Assassinat aux circonstances troubles[modifier | modifier le code]

Tombe d'Henri Curiel au cimetière du Père-Lachaise.

Henri Curiel irrite donc de nombreux responsables politiques.

Au cours de l'année 1976, le journaliste Georges Suffert avec le magazine Le Point est à l'origine d'une campagne de presse lancée contre lui[6]. L'article l'accuse d'être le chef d'un réseau de soutien au terrorisme international piloté par le KGB.

La DST assigne Curiel à résidence, mais il est rapidement relâché faute de preuves.

Le 4 mai 1978, un commando de deux hommes s'introduit dans la cour de l'immeuble dans lequel il réside rue Rollin à Paris. Henri Curiel est abattu au pied de son ascenseur.

Les commandos Delta de l'OAS d'un côté, le Groupe Charles-Martel de l'autre, revendiquent l'attentat. Mais leur responsabilité réelle est fortement remise en question par les enquêtes ultérieures. L'ancien commissaire Lucien Aimé-Blanc appuie cependant cette thèse en affirmant dans son ouvrage L'Indic et le Commissaire que Curiel aurait été la victime d'un commando associant Jean-Pierre Maïone-Libaude.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gilles Perrault, Un homme à part, Bernard Barrault, 1984 (rééd.1998)[7]
  • Michel Briganti, Affaire Curiel : vers un classement sans suite ?, J'Accuse (issn 1145-1939), no 3 (mai 1990), p. 17
  • Jacques Hassoun, La vie passionnée d'Henri Curiel, Revue d'études palestiniennes, 1998
  • Recherches Internationales, Crise et avenir de la solidarité internationale. Hommage à Henri Curiel, no 52-53, 1998
  • Alain Gresh (fils d'Henri Curiel) et Tariq Ramadan, L'islam en question - Débat animé et présenté par Françoise Germain-Robin, Actes Sud, 2000[8]
  • Lucien Aimé-Blanc et Jean-Michel Caradec'h, L'Indic et le Commissaire, Plon, 2006, 246 pages
  • René Gallissot, Henri Curiel : le mythe mesuré à l'histoire, Riveneuve, 2009

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Henri Curiel, itinéraire d'un combattant de la paix et de la liberté, réalisation : Mehdi Lallaoui.
  • Henri Curiel, un crime politique, film de Jean-Charles Deniau et Khaled Melhaa - Canal + 2008

Articles de presse[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Alain Gresh : « Rien ne sera plus comme avant » , L'Humanité, 24 février 2011.
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Gilles Perrault, Henri Curiel, citoyen du tiers-monde, Le Monde diplomatique, avril 1998.
  3. Alexandre Adler, "Le peuple-monde. Destins d'Israël", p. 155
  4. Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges, La Découverte,‎ 2009, 286 p. (ISBN 9782707169730), p. 192
  5. "Le peuple monde", p. 159
  6. Libération: Curiel, Giazzi, et la carte de presse
  7. Cette enquête fouillée retrace la vie d'Henri Curiel, fait le point sur les circonstances de son assassinat et cherche à cerner le personnage et ses motivations
  8. Dans ce dialogue, Alain Gresh revient notamment sur sa formation intellectuelle et sur la place qu'y a prise Henri Curiel, "l'un de ses deux pères" (p. 9)