Affaire Lavon

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L'affaire Lavon est le nom d'un important scandale politique des années 1950 dans lequel est impliqué le service de renseignement militaire israélien.

Contexte et objectif[modifier | modifier le code]

À la suite à la révolution nationaliste égyptienne de 1952, l'inquiétude grandissait en Israël quant aux orientations politiques anti-israéliennes du nouveau régime.

À la base de l'affaire Lavon se trouve une opération du Aman, le service de renseignement militaire israélien, connue sous le nom d'« opération Susannah ». Celle-ci visait à brouiller les relations entre le gouvernement égyptien et les gouvernements occidentaux en particulier américain et britannique, et plus spécifiquement à empêcher l'application de l'accord anglo-égyptien sur le retrait des troupes britanniques de la zone du canal de Suez, retrait qui supprimait une barrière à une éventuelle attaque militaire égyptienne contre Israël.

L'opération Susannah[modifier | modifier le code]

Meir Max Bineth

Pour ce faire, le colonel Binyamin Gibli, le chef du Aman, organisa des attentats à la bombe contre des intérêts égyptiens et occidentaux, attentats qui devaient être attribués à des nationalistes égyptiens, afin de « miner la confiance occidentale dans le régime égyptien en générant de l'insécurité publique[1] ». Ce sera l'unité 131 qui sera chargée de l'opération, unité constituée de Juifs égyptiens (dont un membre de la communauté karaïte du Caire) vivant toujours au Caire, et constituée en 1948 par l'officier des services spéciaux Avram Dar.

Le 2 juillet 1954, un bureau de poste d'Alexandrie était victime d'un attentat, et le 14 juillet, les bibliothèques de « l'agence d'information des États-Unis » à Alexandrie et au Caire, ainsi qu'un théâtre possédé par des capitaux britanniques sautaient. Les dégâts furent modérés, et il n'y eut pas de victimes.

Les Égyptiens arrêtèrent un des auteurs des attentats, Philippe Natanson, lorsqu'une bombe qu'il transportait explosa prématurément. Suite à cette arrestation, l'ensemble du réseau fut rapidement arrêté. Un des suspects fut torturé à mort en prison et l'Israélien d'origine hongroise Max Bennett se suicida. Le procès commença le 11 décembre 1954 et dura jusqu'au 27 janvier 1955. Deux des accusés (Moshe Marzouk et Shmuel Azar) furent condamnés à la pendaison et exécutés.

Le responsable de l'opération sur le terrain était Avraham Seidenberg, qui parvint à s'enfuir d'Égypte, puis fut arrêté en 1956 par les autorités israéliennes alors qu'il tentait de vendre des informations à l'Égypte. Jugé, il fut condamné à dix ans de prison. Eu égard à cet événement, il semble probable qu'il ait aidé les Égyptiens à arrêter les membres de l'unité 131 en 1954. Isser Harel, à l'époque responsable du Mossad, affirmera d'ailleurs en 1980 que Seidenberg avait été retourné par les Égyptiens dès avant l'« opération Susannah ».

Accélération de l'émigration juive[modifier | modifier le code]

L'émigration juive avant 1948 vers la Palestine mandataire puis après cette date vers Israël était déjà relativement importante. Mais une forte partie de la communauté, environ 60 000 personnes[2], était restée en Égypte.

Un premier durcissement anti-juif était notable depuis 1952 (émeutes du Caire). Cependant, « le discours du général Naguib au siège de la communauté karaïte, puis à la Grande Synagogue du Caire le soir du Yom Kippour de 1953 rassurèrent un temps les esprits. Mais l'affaire Lavon en juillet 1954 marqua la fin de ce rapprochement[3] ». L'émigration augmenta de nouveau.

Suite à la crise de Suez de 1956 (seconde guerre israélo-arabe), la vague d'émigration emporta la quasi-totalité d'une communauté profondément traumatisée, qui abandonna presque tous ses biens immobiliers. Les départs se terminent à la fin des années 1960, après la guerre des Six Jours de 1967.

L'opération Susannah et ses attentats anti-égyptiens n'ont pas été les déclencheurs, ni même les éléments principaux de l'émigration juive, qui touchent à l'époque tous les pays du monde arabe. Mais ils ont assez nettement contribué à la dégradation des relations entre juifs et musulmans en Égypte.

L'affaire politique[modifier | modifier le code]

Le retentissement international de l'affaire fut important, et très négatif pour Israël. Le Premier ministre Moshe Sharett ordonna rapidement une enquête. Le ministre de la Défense Pinhas Lavon affirma n'avoir pas été tenu au courant de l'opération, mais le colonel Gibli affirma le contraire, et Shimon Peres ainsi que Moshe Dayan témoignèrent contre Lavon, qui dut démissionner le 17 février 1955, et fut remplacé par l'ancien Premier ministre David Ben Gourion.

Publiquement, Moshé Sharett refuse toute implication israélienne dans les attentats en Egypte et déclare les accusés innocents, les présentant à l'opinion comme des victimes dont le seul crime est d'être sioniste. Pour maintenir cette illusion, ils ne seront pas inclus dans l'échange de prisonniers faisant suite à la crise de Suez de 1956 et ne seront libérés qu'après la guerre de 1967. Le gouvernement israélien ne reconnut qu'ils avaient agi sur ordre qu'en 1975[2].

En avril 1960, l'affaire fut relancée par les doutes portés sur le témoignage du colonel Gibli. Ben Gourion organisa de nouvelles auditions, et l'enquête jugea que Lavon avait effectivement été tenu à l'écart de l'opération, ce qui mettait en cause indirectement Peres et Dayan, et leur principal protecteur politique de l'époque, Ben Gourion lui-même. Après un long bras de fer, Ben Gourion quitte son parti, le Mapaï, en 1963, et crée en 1965, avec Peres et Dayan, le Rafi. Cette création est un échec partiel. Le parti obtient 7,9 % des voix et dix sièges aux élections de 1965. Le score n'est pas mauvais, mais insuffisant pour permettre à Ben Gourion de revenir au pouvoir. Le Rafi reviendra dans le giron travailliste en 1968.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Shabtai Teveth, Ben-Gurion's Spy, Columbia University Press, 1996, p. 81.
  2. a et b Henry Laurens, La question de la Palestine, cours au Collège de France, 15 novembre 2006
  3. Jean-François Faü et Frédéric Abécassis, « Les karaïtes, une communauté cairote à l'heure de l'État-nation », Centre d'études françaises, Le Caire.