Gauche prolétarienne

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La manchette du journal La Cause du peuple en 1970.
La Cause du Peuple (no 19) après la mort de Pierre Overney (journal de la Gauche prolétarienne).

La Gauche prolétarienne (GP), créée en France en , est une ancienne organisation d'extrême gauche, classée généralement dans le courant « mao-spontex ».

La GP se réclame de l'héritage du Mouvement du 22 Mars (antiautoritaire[1] et spontanéiste[2]) et d'une fraction dissidente des marxistes-léninistes de l'UJC (ml)[3] après la dissolution, par décret, de ces deux structures le , à la suite des événements de mai-juin 1968.

La GP publie le journal La Cause du peuple (imprimé jusqu'à cent mille exemplaires) dont les saisies à répétition, en 1970-71, ajoutent à la notoriété de l'organisation[4].

Les GPistes s'identifient à des « nouveaux partisans » censés prolonger le combat des partisans antifascistes « trahis » en 1944 par Maurice Thorez en faveur de la bourgeoisie gaulliste. La GP développe un activisme intense et un illégalisme collectif revendiqué : entre 1968 et 1972 environ 1000 sympathisants du mouvement sont incarcérés[5].

La préoccupation pour des luttes dites « antiautoritaires » et émancipatrices en général et le fait de repousser la construction du Parti à un futur inconnu au profit immédiat d'une organisation agissant directement au sein des masses, ainsi qu'un certain éclectisme idéologique, ont poussé certains à y voir une certaine forme de spontanéisme, d'anarchisme[6] ou de gauchisme, bien que les GPistes se revendiquassent marxistes-léninistes.

Ainsi, selon Serge July, dans la revue Esprit, la Gauche prolétarienne serait « à la fois autoritaire et libertaire »[7].

Origines[modifier | modifier le code]

La Gauche prolétarienne regroupe des militants libertaires[8] nanterriens du « Mouvement du 22 Mars » et les jeunes intellectuels du cercle marxiste-léniniste de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm[9], à Paris, issus de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJC (ml)) fondée sous l'influence du philosophe marxiste et membre du PCF, Louis Althusser.

Selon Serge July, l'un des fondateurs[10] : « C’était un mouvement étrange, hybride, une organisation que je définirais comme « stalino-libertaire », c’est dire le côté bizarre. En fait, la GP était un groupe d’agitateurs, la formule « maos spontex » nous allait très bien, à la fois autoritaire et libertaire, qui entendait soutenir toutes les révoltes des plus exploités, des plus marginaux, des mal-logés, des OS en révolte, des immigrés. Limite populistes. »[3]

Spontanéisme et ouvriérisme[modifier | modifier le code]

Le journal La Cause du Peuple - J'Accuse édité par la Gauche prolétarienne, 17 mai 1971.

Voyant dans la révolte étudiante de Mai et ses connexions avec les mouvements ouvriers critiques opposés à la CGT et au PCF un signe avant-coureur de la révolution à venir, les marxistes-léninistes développent d'abord, conformément à l'enseignement de Vladimir Ilitch Lénine, un travail de fraction au sein des grandes centrales ouvrières. Cette politique est un échec et oblige ceux qui vont fonder la Gauche prolétarienne à élaborer une nouvelle analyse politique. À partir de 1969-1970, les « gépistes » développent un point de vue « spontanéiste » : ils appellent à dépasser les organisations ouvrières — qualifiées de « révisionnistes » — pour construire un « authentique » parti communiste ouvrier à partir des luttes des peuples, d'où le caractère spontanéiste, ce parti étant censé apparaître « spontanément » pendant les actions. De fait, à cette époque, les militants de la GP interviennent dans de nombreux mouvements sociaux en France (grève des Nouvelles-Galeries de Thionville, 17 avril-26 juin 1972), tribunaux « populaires » à Lens, luttes des OS à Flins, mouvement des travailleurs arabes, etc.), interprétés comme autant de signes avant-coureurs de la révolution imminente.

Pour le sociologue Gérard Mauger, « le spontanéisme des « maos » de la « Gauche prolétarienne », issue de la conversion des marxistes-lénistes althussériens, mettait en cause ceux qui prétendaient parler au nom de la science (marxiste) et récusait, de façon générale, les porte-parole. »[11].

Reprenant une pratique initiée par l'UJCML, la GP généralise le mouvement des « établis » : il s'agit d'envoyer les militants, pour la plupart issus du milieu étudiant, travailler comme ouvriers non qualifiés dans les usines afin de « dépasser » les préjugés censés être inhérents à leur condition d'« intellectuels petits-bourgeois » et de propager l'idée d'une révolution. Dans le milieu ouvrier, son discours trouve surtout un écho auprès d'ouvriers spécialisés peu qualifiés, notamment étrangers ou issus de l'immigration, souvent délaissés par les grandes centrales ouvrières de l'époque[12].

Rapport aux intellectuels[modifier | modifier le code]

Premier numéro de J'Accuse après les saisies de La Cause du peuple, 1er novembre 1970.

La GP, du fait du recrutement de ses membres fondateurs, oscille entre une grande « intellectualité » par ses liens, par exemple, avec Althusser, Sartre, Foucault, son grand intérêt pour Lacan), son mépris des intellectuels (aspect « populiste de gauche » dans le rapport aux ouvriers notamment), et une certaine fascination pour le discours violent. C'est aussi ces trajectoires sociales qui expliquent, en partie, l'hésitation sur la forme entre une organisation de type léniniste (parti clandestin limité à quelques membres, largement autocratique) et une organisation très libertaire de la politique :

« (…) la zone de convergence entre l’esprit libertaire et la GP est ce que nous définissons alors comme l’anti-autoritarisme, la lutte contre l'autorité que ce soit dans les lycées, les entreprises… Un des éléments fondamentaux de l'époque de Mai 68 est l'effondrement de l’autorité dans tous les domaines, le soulèvement contre l'autorité[13]. »

Ce point de vue apparaît notamment dans le journal de la GP, La Cause du peuple.

Personnalités marquantes[modifier | modifier le code]

La GP a été dirigée par Benny Lévy (alias Pierre Victor) et Alain Geismar. Parmi ses militants, certains sont devenus célèbres pour leurs activités universitaires, littéraires ou politiques après la fin de l'organisation : Serge July, Olivier Rolin, Frédéric H. Fajardie, Gérard Miller, Jean-Claude Milner, Marin Karmitz, André Glucksmann, Gilles Susong, Christian Jambet, Guy Lardreau, Daniel Rondeau, Olivier Roy, Judith Miller, Gilles Millet, etc.

Dissolution[modifier | modifier le code]

Officiellement interdite le par les « lois Marcellin », la GP continue son action autour du journal J'accuse-La Cause du peuple qui regroupe un cercle d'intellectuels médiatiques et de jeunes journalistes. Les Groupes révolutionnaires (GR) apparaissent au sein de la Gauche prolétarienne en 1973.

De manière plus tragique, le militant ouvrier Pierre Overney fait la une de l'actualité lorsqu'il est tué, le , par Jean-Antoine Tramoni, vigile de Renault au cours d'une action de la GP à Billancourt. Cette mort, suivie de l'enlèvement d'un cadre de Renault (qui sera unilatéralement libéré deux jours plus tard) par la Nouvelle résistance populaire (NRP), l'organe de choc de la GP, dirigée par Olivier Rolin, marque un tournant au sein de la GP, dont la direction refuse de s'embarquer plus avant dans cette voie violente[14],[15]. Avec la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich, pour laquelle la GP exprime des réserves tout en réaffirmant sa solidarité avec la lutte palestinienne, la guerre du Kippour, puis, finalement, l'expérience autogestionnaire de Lip, dans laquelle la CFDT joue un rôle central, la direction de la GP se met de plus en plus en cause, jusqu'à finalement décider de se dissoudre le 1er novembre 1973, un mois après le coup d'État du 11 septembre 1973 au Chili, non sans s'inquiéter sur d'éventuels dérapages de membres qui refuseraient cette dissolution[16].

Postérité[modifier | modifier le code]

Quelques militants continuent la GP quelques années encore, évoluant par exemple vers le mouvement autonome. L'expérience de La Cause du peuple donne naissance, entre autres, au journal Libération.

En 1974, une partie de la base de la Gauche prolétarienne refuse l'auto-dissolution prononcée par la direction de l'organisation. Certains militants vont donc continuer à publier La Cause du peuple jusqu'en 1976[réf. nécessaire]. Deux autres groupes apparaissent à la même époque dans le sillage de l'auto-dissolution : les Brigades internationales (BI) et Vaincre et vivre[17]. En 1977, les derniers militants de La Cause du peuple créent le collectif Offensive et autonomie[réf. nécessaire]. Par ailleurs, des militants de la Gauche prolétarienne rejoindront le Parti communiste maoïste[18] ou l'Organisation communiste marxiste-léniniste – Voie prolétarienne[19] .

Polémiques[modifier | modifier le code]

Après Mai 68, Nicolas Boulte rejoint la Gauche prolétarienne et « s'établit » comme ouvrier chez Renault à l'usine de Boulogne-Biliancourt[20],[21]. Il est alors actif dans une structure créée par la GP dans l'usine, le Comité de lutte Renault.

Très critique par rapport aux pratiques de ce comité, il rédige, sous le pseudonyme de Baruch Zorobabel, au printemps 1972, une Tentative de bilan du Comité de lutte Renault qui est publiée en octobre par la revue conseilliste Informations et correspondances ouvrières[22],[23],[24].

Dans ce mémoire, l'auteur analyse une « idéologie de l'activisme coupée de la réalité quotidienne » : par manque d'implantation réelle chez les ouvriers, les maos sont contraints pour exister à mettre en œuvre une stratégie « militariste » de surenchère permanente dans l'affrontement avec les agents de maitrise aux portes de l'usine. C'est, d'après l'auteur, ce type d'action qui est à l'origine du meurtre de Pierre Overney, le 25 février 1972, par un vigile de Renault[25].

En 2008, Morgan Sportès reprend cette trame dans son livre lls ont tué Pierre Overney.

Publications[modifier | modifier le code]

En plus du journal La Cause du peuple, la Gauche prolétarienne publie un organe théorique : Les Cahiers de la Gauche prolétarienne.

  • De la révolution antiautoritaire à la révolution prolétarienne, no 1, 22 mars 1969.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Michel Foucault, Dits et Écrits, vol. 1 : 1954-1969, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », 1994, lire en ligne.
  2. Rédaction, La Ligue communiste s'en prend aux « mao-spontex », Le Monde, 21 mai 1969, [lire en ligne].
  3. a et b Laurent Joffrin, Cécile Daumas, Rachid Laïreche, Serge July : le 22 mars 1968, « personne ne voulait de leaders », Libération, 21 mars 2018, [lire en ligne].
  4. Thierry Pfister, A travers leurs publications les maoïstes s'interrogent, Le Monde, 28 janvier 1971, [lire en ligne].
  5. Mathieu Dejean, Comment le maoïsme a séduit une partie de la jeunesse des années 68 en France, Les Inrockuptibles, 9 mars 2018, [lire en ligne].
  6. Jean-Paul Étienne, La Gauche prolétarienne (1968-1973) : illégalisme révolutionnaire et justice populaire, Thèse de doctorat en Science politique sous la dir. de Jean-Marie Vincent, Université Paris-VIII, 2003.
  7. Olivier Mongin, « Citizen July et Libération à travers les “trente bouleversantes” », Esprit, août/septembre 2006.
  8. Jean-Paul Étienne, La Gauche prolétarienne (1968-1973) : illégalisme révolutionnaire et justice populaire, Thèse de doctorat en science politique sous la dir. de Jean-Marie Vincent, Université Paris-VIII, 2003, page 45.
  9. Jacques Leclercq, Ultras-gauches : Autonomes, émeutiers et insurrectionnels 1968-2013, L'Harmattan, 2013, page 11 et suivantes.
  10. Jérôme Garcin, Serge July à propos de "Vers la guerre civile", Boîte aux lettres, France Régions 3 Dijon, 7 avril 1986, voir en ligne.
  11. Gérard Mauger, De « l'homme de marbre » au « beauf », Les sociologues et « la cause des classes populaires » », Savoir/Agir, 2013/4, p. 11-16, DOI:10.3917/sava.026.0011, lire en ligne.
  12. Documentaire de Perrine Kervran, « Descend de ton cheval, si tu es un ouvrier. Comment l'usine a vu débarquer les établis », émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, 19 février 2013.
  13. Entretien avec Jean-Paul Cruse réalisé par David Hamelin le 20 décembre 2009 pour la revue Dissidences, no 3, printemps 2012 revuesshs.u-bourgogne.fr
  14. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, t. II, 1988, p. 400 sq.
  15. Édouard Launet, Tombés pour les maos, Libération, 18 novembre 2008
  16. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, t. II, 1988.
  17. Christophe Bourseiller, Les maoïstes. La folle histoire des gardes rouges français, Éditions du Seuil, collection « Points – essais », 2008, p. 360-368.
  18. « Le Camarade Pierre est immortel ! », Parti Communiste Maoïste,‎ (lire en ligne).
  19. Origines de l'OCML-VP.
  20. Morgan Sportès, Ils ont tué Pierre Overney : roman, Grasset & Fasquelle, 2008, page 158.
  21. Denis Pelletier, Religion et politique autour de Mai 68, Socio, 10|2018, lire en ligne, DOI:10.4000/socio.3128.
  22. Christian Beuvain, Florent Schoumacher, Chronologie des maoïsmes en France, des années 1930 à 2010, revue électronique Dissidences, no 3, printemps 2012, lire en ligne.
  23. Centre international de recherches sur l'anarchisme (Lausanne) : notice.
  24. Baruch Zorobabel / Nicolas Boulte, Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, Paris, 5 juillet 1972, Informations et correspondances ouvrières, supplément au no 120, octobre 1972, [lire en ligne].
  25. Rémi Hess, Le maoïsme, l'analyse et les analyseurs, L'Homme et la société, no 29-30, 1973, Analyse institutionnelle et socianalyse, DOI:10.3406/homso.1973.1832, page 41.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Essais historiques et journalistiques[modifier | modifier le code]

  • Christophe Bourseiller, Les maoïstes : la folle histoire des gardes rouges français, Plon, 1996.
  • Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, Le Seuil (tome 1, 1987 ; tome 2, 1988).
  • Patrick Jarrel, Éléments pour une histoire de l'ex-gauche prolétarienne : Cinq ans d'intervention en milieu ouvrier, N.B.E., 1974.
  • Philippe Lardinois, De Pierre Victor à Benny Lévy, de Mao à Moïse ?, Luc Pire, 2008.
  • Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l'héritage impossible, La Découverte, 1998.
  • Jeannine Verdès-Leroux, La foi des vaincus. Les « révolutionnaires » français de 1945 à 2005, Fayard, 2005 (ISBN 2-213-62281-7).
  • Christian Beuvain, Florent Schoumacher, Chronologie des maoïsmes en France, des années 1930 à 2010, revue électronique Dissidences, no 3, printemps 2012, texte intégral.
  • Mathieu Dejean, Comment le maoïsme a séduit une partie de la jeunesse des années 68 en France, Les Inrockuptibles, 9 mars 2018, [lire en ligne].

Études sociologiques[modifier | modifier le code]

  • Christian Chevandier, La Fabrique d'une génération. Georges Valero, postier, militant, écrivain, Les Belles Lettres, 2009.
  • Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi, Belin, 2002.
  • Virginie Linhart, Volontaires pour l'usine. Vies d'établis (1967-1977), Éditions du Seuil, collection « L'épreuve des faits », 1994.

Témoignages d'anciens militants de la GP[modifier | modifier le code]

Récits et enquêtes divers[modifier | modifier le code]

  • David Defendi, L'arme à gauche, Flammarion, 2008.
  • Virginie Linhart, Le jour où mon père s'est tu, Éditions du Seuil, collection « H.C. – essais », 2008.
  • Jean-Pierre Martin, Éloge de l'apostat, Éditions du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2010.
  • Morgan Sportès, Maos, Grasset, 2006 (Prix Renaudot des lycéens 2006).
  • Id., Ils ont tué Pierre Overney, Grasset, 2008.

Films documentaires[modifier | modifier le code]

  • Jean-Pierre Thorn, Oser lutter, oser vaincre, 1968, France, (95 min)[n 1].
  • Anne Argouse, Hugues Peyret, Mort pour la cause du peuple, France 3, 1er décembre 2012[n 2].
  • Benny Lévy, la révolution impossible, film itinéraire, de la création de la Gauche prolétarienne à la mort de Benny Lévy, son dirigeant en 2003. Témoignages, entre autres, d'Olivier Rolin, Michel Lebris et archives sur Foucault, Sartre, Levinas. 103 minutes. Production Arte/SZ Productions. Réalisation Isy Morgensztern
Notes
  1. Mai 68 à l'usine Renault de Flins, la base déborde le syndicat et occupe l'usine sans attendre les mots d'ordre. cineclubdecaen.com
  2. Le 5 mars 1972, plus de 200 000 personnes forment un cortège funéraire qui accompagne dans les rues de Paris le cercueil d'un jeune inconnu, Pierre Overney. Dans la foule certains ont le poing levé et crient « Nous vengerons Pierrot !» haute-normandie.france3.fr

Vidéographie[modifier | modifier le code]

Travaux universitaires[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :