Tournant de la rigueur

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Le « tournant de la rigueur » désigne le changement radical de politique économique, décidé en mars 1983 par François Mitterrand après l’échec d'une politique de relance keynésienne inspirée par le Programme commun et dans le contexte d’attaques contre le franc. Jacques Delors, ministre de l'Économie, des Finances et du Budget, dans le gouvernement Pierre Mauroy (3), met en place une politique de rigueur à partir du , qui sera poursuivie par les socialistes.

Contexte[modifier | modifier le code]

La politique de relance[modifier | modifier le code]

Mise en place à partir de l'élection de François Mitterrand en , la politique économique de relance menée par la France provoque une perte de confiance et une fuite importante de capitaux, ainsi qu'une détérioration des finances publiques.

L'objectif du gouvernement était de réduire le chômage, qui augmentait continuellement depuis le premier choc pétrolier, passant de près de 3 % en 1974 à 5 % en 1980. Le chômage provoquant une perte de revenus disponibles pour la population, l’État s'y substitue dans la stimulation de la demande intérieure par une relance keynésienne[1].

Cependant, la situation économique se détériore : pour réduire l'inflation qui affaiblit le pouvoir d'achat, le gouvernement instaure un blocage des prix des revenus en jusqu'à la fin de l'année ; une fois le blocage passé, l'inflation reprend sa course vertigineuse. En plus de cela, le déficit budgétaire se creuse sans que la croissance générée ne permette d'amorcer la relance. Le franc doit être dévalué trois fois en 1981, 1982 et 1983[2].

Première pause[modifier | modifier le code]

Le , le Président Mitterrand annonce dans une conférence de presse qu'il est nécessaire de faire une pause dans les réformes afin de les « digérer » et de stabiliser la situation budgétaire, qui a connu des bouleversements rapides du fait de l'augmentation rapide des dépenses publiques. Il impose alors des mesures de blocage des prix et des salaires, une augmentation de 0,5 point de la cotisation salariale de l'assurance chômage, une contribution de solidarité de 1 % de la part des fonctionnaires pour remplir les caisses de l'Unedic, et une augmentation d'1 % du taux de cotisation retraite. Il s'agit d'une première politique de rigueur non-annoncée comme telle.

Le gouvernement utilise l'expression de « pause dans les réformes », empruntée à un discours de Léon Blum en 1937 dans le cadre du front populaire[3],[4].

Cependant, malgré le blocage, les salaires augmentent en glissement de 13 % et l'inflation reprend. Se trouvant dans l'impossibilité de poursuivre sa politique qui ne semble pas montrer les effets escomptés tout en maintenant le franc dans le système monétaire européen, le Président de la République doit choisir la voie à suivre[5].

Un mélange politique incohérent[modifier | modifier le code]

Le tournant de la rigueur peut également s'expliquer en prenant en compte le couple politique budgétaire - politique monétaire : c'est ce qu'on appelle le policy mix keynésien. D'après John Maynard Keynes, une politique de relance consiste en deux volets: une politique de relance et une politique monétaire. Une politique budgétaire de relance consiste en une hausse du SMIC et des minimas sociaux, en la redistribution des revenus vers les foyers les plus aisés vers les plus modestes ... afin de stimuler la consommation des ménages, en la hausse des dépenses publiques : l'État met en place une politique de grands travaux ou « gonfle les carnets de commande » des entreprises pour stimuler leur niveau d'activité et les pousser à embaucher. Une politique monétaire de relance consiste en une baisse du taux directeur de la banque centrale qui est censé se répercuter sur les taux auxquels les banques prêtent aux ménages et aux entreprises, afin de stimuler l'investissement.

Or, comme le montre l'économiste Alexandre Reichart[6],[7],[8], si le gouvernement Mauroy met bel et bien en place une politique budgétaire de relance, la Banque de France est incapable de mettre en œuvre une politique monétaire de relance. L'explication tient à trois éléments de contrainte extérieure qui entravent l'action des autorités monétaires françaises : l'effet direct de la politique monétaire américaine (hausse des taux d'intérêt à travers le monde depuis le « choc Volcker » de 1979...), l'effet indirect de la politique monétaire américaine (le « choc Volcker » entraîne un puissant mouvement de hausse du dollar entre 1979 et 1985, mais cette hausse n'est pas linéaire et est entrecoupée de phases de baisse, puis le dollar baisse franchement à partir de 1985. Et en période de baisse du dollar, c'est le deutschemark qui fait souvent office de valeur-refuge : la hausse du mark créé des tensions sur la parité franc-mark au sein du SME, ce qui pousse la Banque de France à puiser dans ses réserves de change pour défendre le cours du franc français) et les déséquilibres macroéconomiques français (il s'agit essentiellement du différentiel d'inflation entre la France et la RFA, que les autorités monétaires françaises s'emploient à résorber en maintenant des taux directeurs supérieurs à ceux de la Deutsche Bundesbank).

Dès lors, l'échec de la politique de relance de 1981-1982 et le tournant de la rigueur de 1982-1983 s'expliquent par l'absence de coordination entre les politiques monétaires et budgétaires, soit par un policy mix non-cohérent.

Modification de la politique économique gouvernementale[modifier | modifier le code]

Débats internes[modifier | modifier le code]

Dans le contexte qui se présente au gouvernement, deux choix contradictoires sont possibles :

  • Une politique expansionniste mais coûteuse avec un fort déficit et la sortie de la France du Système monétaire européen (SME).
  • Une politique de rigueur qui mène au renoncement au programme défendu durant la campagne de 1981 mais maintien de la France dans la construction européenne.

L'entourage de François Mitterrand se coalise en deux factions pour soutenir l'une ou l'autre solution. D'un côté, Pierre Mauroy, Jacques Delors et le directeur adjoint du cabinet de Mauroy Jean Peyrelevade poussent pour l'adoption de la rigueur. De l'autre, Pierre Bérégovoy, Laurent Fabius et Jean-Pierre Chevènement, ainsi que le « visiteur du soir » Antoine Riboud, à la tête de Danone, soutiennent la poursuite de la relance, accompagnée d’une sortie du SME et d’un durcissement du contrôle des changes.

Un arbitrage en faveur d'un tournant rigoriste[modifier | modifier le code]

Le président Mitterrand opte finalement pour le maintien dans les mécanismes de solidarité communautaire, ce qui implique un arrêt de la politique de relance, et un freinage de l'inflation par la hausse des taux d'intérêt et la contraction des dépenses publiques[9]. Il décide de réduire le différentiel d'inflation (et de hausse des salaires) français vis-à-vis du partenaire allemand, qui pèse sur la compétitivité du pays et la valeur de sa monnaie sur le marché des changes. Il faut donc changer de politique économique. Le tournant décisif est pris le , avec l'annonce d'une politique de rigueur[10].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Réorientation de l'action gouvernementale[modifier | modifier le code]

Face à la crise et à la menace d’une déroute économique, le président doit revenir sur ses engagements économiques de début de mandat. Pierre Bérégovoy, ministre de l'Économie, des Finances et du Budget du gouvernement Laurent Fabius, ouvre la voie à un processus de privatisations après les nationalisations de début de mandat. Les marchés financiers sont partiellement dérégulés. La plupart des entreprises qui ont été nationalisées entre 1981 et 1984 seront privatisées sous le gouvernement Jacques Chirac entre 1986 et 1988 ; on peut considérer qu’à partir de 1984, la France quitte un fonctionnement économique étatisé et adopte davantage un fonctionnement d'économie sociale de marché.

Le désinvestissement public dans les aides à la pierre provoque une chute du nombre de mise en chantier et favorise la crise du logement[11].

Répercussions médiatiques et électorales[modifier | modifier le code]

Dans l'électorat de gauche, le désarroi est grand face à l'échec de cette tentative de mettre en œuvre le programme de la gauche (grands travaux, relance par la consommation). Les partisans de Mitterrand étaient sûrs de sa réussite, et ce depuis le premier choc pétrolier. La crise économique était censée montrer un certain essoufflement du modèle capitaliste. Face à cette crise, le projet de la gauche se voulait une réponse globale, sociale et politique, et non pas uniquement économique comme la réponse proposée par les libéraux, qui ne sera mise en place, initialement, qu’au Royaume-Uni (par Margaret Thatcher) et aux États-Unis (notamment par Ronald Reagan).

L'échec du gouvernement de Mauroy à mettre en place ce projet global de société apparaît, pour une partie des militants socialistes, comme une remise en cause d'un pan entier de la doctrine économico-sociale de la gauche (politique de relance, État-providence, aide aux salariés et aux couches défavorisées). Et ce malgré les critiques d'une partie de l'extrême gauche, pour qui tout n'a pas été tenté (sortie du SME, durcissement des réformes, etc.). Le passage à une doctrine présentée par le PS comme une culture de gouvernement conduit donc, du point de vue économique et social, à un réajustement qui crée les « déçus du socialisme » qui se détourneront du PS aux élections des années 1984 et 1986. Il sera une des causes de la faiblesse de la gauche au cours des années suivantes, qui amènera la première cohabitation.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Daniel, Jean-Marc, (1954- ...), Le gâchis français : 40 ans de mensonges économiques, Paris, Tallandier, dl 2015, ©2015, 265 p. (ISBN 979-10-210-0287-6, OCLC 924058241, lire en ligne)
  2. Berstein, Serge (1934-....)., Milza, Pierre (1932-2018)., Bianco, Jean-Louis (1943-....). et Institut François Mitterrand (Paris)., Les années Mitterrand : les années du changement, 1981-1984 : actes du colloque "Changer la vie, les années Mitterrand 1981-1984", 14-15 et 16 janvier 1999 (ISBN 978-2-262-01732-3 et 2-262-01732-8, OCLC 496214050, lire en ligne)
  3. « 1983 : la gauche prend le tournant de la rigueur », sur Le Monde,
  4. Robert Franck, « La gauche sait-elle gérer la France ? (1936-1937/1981-1984) », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, no 6,‎ , p. 3-22 (lire en ligne)
  5. Favier, Pierre, 1946-, La décennie Mitterrand, Seuil, ©1990-©1999 (ISBN 2-02-014427-1, 978-2-02-014427-8 et 2-02-010329-X, OCLC 23766971, lire en ligne)
  6. Reichart Alexandre [2014]. « La politique monétaire française de 1981 à 1988 : entre contrainte extérieure et enjeux politiques nationaux. » Thèse de Doctorat en Sciences Économiques, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
  7. Reichart Alexandre [2015]. ‘French Monetary Policy (1981-1985): A Constrained Policy, between Volcker Shock, the EMS and Macroeconomic Imbalances.’ The Journal of European Economic History [HCERES : rang C ; CNRS : rang 4], 44 (01), pp. 11-46.
  8. Reichart Alexandre [2016]. « La politique monétaire française face à la contrainte extérieure : l’expérience du premier septennat de François Mitterrand (1981-1988). » in Alain Redslob (éd.), Croissance, population et protection sociale. Faits et théories face aux enjeux, Éditions Panthéon Assas, pp. 825-838.
  9. Hoffmann, Stanley, (1929- ...).,, Ross, George, (1940- ...).,, Malzacher, Sylvia, et Richet, Isabelle,, L'expérience Mitterrand continuité et changement dans la France contemporaine, Presses Universitaires de France, impr. 1988 (ISBN 2-13-041738-8 et 978-2-13-041738-5, OCLC 708322061, lire en ligne)
  10. Histoire de l'Assemblée nationale, site de l'Assemblée nationale. Consulté le 6 février 2008
  11. « Réforme des APL, torpille contre l'habitat social », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne, consulté le )

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]